III
NOUS n'avons considéré jusqu'ici que les caractères intimes du style des Saints.Ce style, véritablement incomparable, a des qualités extérieures qu'il importe aussi de signaler, et nous insisterons principalement sur la première et la plus notable de ces qualités si mal connues. Le style des saints est avant tout un style spontané,et c'est à lui que s'appliquent par excellence les belles paroles de Montaigne : « Tel sur le papier qu'à la bouche. » Si l'on étudie les Saints depuis la venue de Notre-Seigneur Jésus-Christ jusqu'à nos jours, on se persuadera aisément que leurs livres ne sentent pas l'huile. On nous citera certains Pères de l'Église grecque qui ont quelque peu travaillé les fleurs charmantes de leurs discours, mais ces nobles exceptions confirment la règle. Les Saints ont en général écrit comme ils ont parlé, et ils parlaient comme ils pensaient. Voilà le bon, voilà le vrai style. Le seul travail qui le prépare, c'est la méditation. Les Saints, grâce à Dieu, n'ont jamais pratiqué les préceptes étroits de Boileau : ils n'ont pas poli et repoli leur parole. Elle sortait vivante et chaude de leur cœur, et venait rapidement jusqu'à leurs lèvres : « Telle sur le papier qu'à leur bouche ! » Ce qui caractérise encore le style des Saints, c'est la poésie, c'est l'image. Tous les Saints ont été de grands poètes. Qu'est-ce que la Poésie, si ce n'est la création perpétuelle de
nouvelles comparaisons, de nouvelles images, pour désigner les êtres visibles, et, le plus souvent, les êtres spirituels? Qu'est-ce encore que la Poésie, si ce n'est une suite d'admirables tableaux où toute la nature doit être reflétée, pour être ensuite offerte à Dieu ? Les Saints ont été les plus grands peintres de la nature : ce sont eux qui l'ont le mieux comprise et le plus humblement offerte au Créateur. De là leur style imagé. Ils percent de leurs yeux l'enveloppe de tous les êtres et en découvrent le sens caché. Ils se disent : « Tel être est le symbole de tel autre, » et ils les comparent entre eux. Voilà pourquoi, encore un coup, leur parole est si picturale, si figurée, si vivante.
Ces qualités, nous les trouvons au plus haut degré dans le style du curé d'Ars. Mais il est temps de laisser la parole au Saint.
Voici donc, liées entre elles comme fleurs dans un bouquet, voici un certain nombre de ses pensées que nous avons disposées suivant un ordre logique, qui saisiront vivement les âmes de nos lecteurs et seront comme la conclusion de tout cet humble livre.
Dieu. — La miséricorde de Dieu est comme un torrent débordé : elle entraîne tous les cœurs sur son passage.
Le bon Dieu aura plus tôt pardonné à un pécheur repentant qu'une mère n'aura retiré son enfant du feu.
Lorsque Dieu nous voit venir, il penche son cœur bien bas vers sa petite créature, comme un père qui s'incline pour écouter son petit enfant qui lui parle.
Figurez-vous une pauvre mère obligée de lâcher le couteau de la guillotine sur la tête de son enfant : voilà le bon Dieu quand il damne un pécheur.
La Vierge Marie. — Lorsque nos mains ont touché des aromates, elles embaument tout ce qu'elles touchent. Faisons passer nos prières par les mains de la sainte Vierge : elle les embaumera.
Je pense qu'à la fin du monde, la sainte Vierge sera bien tranquille ; mais, tant que le monde dure, on la tire de tous les côtés. La sainte Vierge est comme une mère qui a beaucoup d'enfants : elle est continuellement occupée à aller de l'un à l'autre.
Le Fils a sa justice : la Mère n'a que son amour.
Le Prêtre. — Si l'on avait la foi, on verrait Dieu caché dans le Prêtre, comme une lumière derrière un verre.
Le Prêtre est pour vous comme une mère, comme une nourrice pour un enfant de quelques mois : elle lui donne sa nourriture ; il n'a qu'à ouvrir la bouche. La mère dit à son enfant : « Tiens, mon petit, mange. » Le prêtre vous dit : « Prenez et mangez : voici le corps de Jésus-Christ. Qu'il vous garde et vous conduise à la vie éternelle. » O belles paroles !
L'Ame de l'homme. — La terre entière ne peut pas plus contenter une âme immortelle, qu'une pincée de farine dans la bouche d'un affamé ne peut le rassasier.
Nous sommes comme des taupes de huit jours. Nous ne voyons pas plus tôt la lumière que nous nous enfonçons dans la terre.
Notre âme est emmaillottée dans notre corps comme un enfant dans ses langes : on ne lui voit que la figure.
Les âmes saintes. — Comme une belle colombe blanche qui sort du milieu des eaux et vient secouer ses ailes sur la terre, l'Esprit- Saint sort de l'Océan infini des perfections divines, et vient battre des ailes sur les âmes pures.
Il sort d'une âme où réside le Saint-Esprit une bonne odeur comme celle de la vigne quand elle est en fleur.
L'image de Dieu se réfléchit dans une âme pure comme le soleil dans l'eau.
Une âme pure est l'admiration des trois personnes de la sainte Trinité. Le Père contemple son ouvrage: «Voilà donc ma créature !» Le Fils, le prix de son sang : on connaît la beauté d'un objet au prix qu'il a coûté. Le Saint-Esprit y habite comme dans un temple.
Une âme pure est comme une belle perle. Tant qu'elle est cachée dans un coquillage au fond de la mer, personne ne songe à l'admirer; mais si vous la montrez au soleil, cette perle brille et attire tous les regards. C'est ainsi que l'âme pure, qui est cachée aux yeux du monde, brillera un jour devant les anges au soleil de l'éternité !
Celui qui a conservé l'innocence de son baptême est comme un enfant qui n'a jamais désobéi à son père.
Nous sommes tous comme de petits miroirs dans lesquels Dieu se contemple. Comment voulez-vous que Dieu se reconnaisse dans une âme impure ?
Le Saint-Esprit repose dans une âme pure comme sur un lit de roses.
La prière. — La Prière n'est autre chose qu'une union avec Dieu. Quand on a le cœur pur et uni à Dieu, on sent en soi un baume, une douceur qui enivre, une lumière qui éblouit. Dans cette union intime, Dieu et l'âme sont comme deux morceaux de cire fondus ensemble : on ne peut plus les séparer. C'est une chose bien belle que cette union de Dieu avec sa petite créature, et il y a là un bonheur qu'on ne peut comprendre.
On est content de se réveiller la nuit pour prier le bon Dieu ; on n'a que des actions de grâces à la bouche ; on s'élève vers le ciel, comme un aigle qui fend les airs.
Le matin il faut faire comme l'enfant qui est dans son berceau : dès qu'il ouvre les yeux, il regarde vite par la maison s'il voit sa mère. Quand il la voit, il se met à sourire ; quand il ne la voit pas, il pleure.
T. es peines se fondent devant une prière bien faite, comme la neige fond devant le soleil.
La mortiflcation. — Les épines suent le baume, et la croix transpire la douceur. Mais il faut presser les épines dans ses mains et serrer la croix sur son cœur pour qu'elles distillent tout le suc qu'elles contiennent.
La confession. — Quand on va se confesser, il faut comprendre ce qu'on va faire. On peut dire qu'on va déclouer Notre- Seigneur.
La communion ; la messe. — Celui qui communie se perd en Dieu comme une goutte dans l'océan. On ne peut plus les séparer.
En sortant de la Table sainte, nous sommes aussi heureux que les Mages s'ils avaient pu emporter l'Enfant-Jésus,
Au jour du Jugement on verra briller la chair de Notre-Seigneur à travers le corps glorifié de ceux qui l'auront reçue dignement sur la terre. C'est ainsi qu'on voit briller de l'or en du cuivre, et de l'argent en du plomb.
Si l'on savait ce que c'est que la Messe, on mourrait. On ne comprendra que dans le ciel le bonheur qu'il y a à dire la messe.
La mort. — Le passage à l'autre vie du bon chrétien éprouvé par l'affliction est comme celui d'une personne que l'on transporte sur un lit de roses.
L'enfer. — Après la Consécration, quand je tiens dans mes mains le très saint Corps de Notre-Seigneur, et quand je suis en mes heures de découragement, ne me voyant digne que de l'enfer, je me dis : « Ah ! si du moins je pouvais l'emmener avec moi ! L'enfer serait doux auprès de Lui, et il ne m'en coûterait pas d'y rester toute l'éternité à souffrir, si nous y étions ensemble. » Mais alors il n'y aurait plus d'enfer : les flammes de l'amour éteindraient celles de la justice.
Si l'on pouvait se damner sans faire souffrir Notre-Seigneur, passe encore ; mais on ne le peut pas.
Il y en a qui perdent la foi et ne voient l'enfer qu'en y entrant.
Les damnés seront enveloppés dans la colère de Dieu, comme le poisson dans l'eau.
Il y a près de six mille ans que Caïn est dans l'enfer, et il ne fait que d'y entrer.
Nous nous arrêtons : il faudrait tout citer ; mais, d'après ce qui précède, on a pu voir que le style du curé d'Ars offrait réellement tous les caractères du style des Saints.
Le curé d'Ars n'a cessé de soupirer vers Dieu ; il a connu l'extn me grandeur et l'extrême misère de l'homme ; il a essayé de ramener à l'unité primordiale la création tout entière, le monde des esprits et celui des corps ; il a été enfin un grand poète, et sa parole a été la plus naturelle et la plus spontanée de toutes les paroles.
Il est doublement notre modèle.
Voulons-nous parvenir à l'imiter dans son style? Imitonsle dans sa vie. Sursuin !
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