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Imaginez donc cette existence au milieu des montagnes ; ces promenades dans les bois avec ses cinq filles; ces paysans aimés et secourus ; ces cabanes obscures dans lesquelles entrait soudain ce beau faisceau de rayons, ce beau groupe de chrétiennes: ces luttes silencieuses pour mener une vie à la fois économe et honorable; ces pertes de fortune si héroïquement supportées ; ces maigres revenus avec lesquels il faut, dans les bonnes années, faire vivre cette nombreuse famille... Puis il y a ce fils, il y a notre Lamartine, qui est si tendrement aimé, et, faut-il le dire, quelque peu gâté par sa mère, dont c'est peut-être l'unique défaut. Tous les ans il revient aux vacances, tous les ans plus intelligent et plus beau ; mais voici qu'on le jette trop tôt dans le gouffre de Paris. Il commence à y mener cette vie large pour laquelle il a toujours eu trop de goût, et se couvre de dettes. La pauvre mère, un jour, apprend cette catastrophe ; elle éclate en larmes et en sanglots : « Les torts de mes enfants sont mes « torts. Pourquoi n'ai-je pas été plus sévère pour lui dès sa « première faute ? » Là dessus, elle recueille tout l'argent que la famille et les amis veulent bien lui prêter, part pour Paris, paye toutes les dettes de l'enfant prodigue et le ramène à la maison paternelle en pleurant à la fois de tendresse et de douleur.
Alors, commence une existence encore plus austère, et parfois voisine de la pauvreté. Le cœur de la mère n'avait encore été que frôlé par la douleur: voilà qu'il est percé, entr'ouvert, vingt fois déchiré. Elle perd tour à tour deux de ses filles dans toute la splendeur de leur jeunesse et leur beauté. « Mon « Dieu, mon Dieu, s'écrie-t-elle, prenez-moi aussi, je ne veux « plus vivre que pour le ciel que j'ai montré à mes deux filles « et où elles m'appellent et m'introduiront à leur tour. Les « familles se déchirent ainsi, mais elles se renouent pour « l'éternité dans l'éternité. »
VOILA la chrétienne,et madame de Lamartine n'est pas la seule qui s'élève à ces hauteurs. Qui de nous n'a de tels spectacles sous les yeux? Je conseille à nos anglomanes de lire
ces pages simples et émues, lorsqu'après avoir fait une longue apologie de l'Anglaise, ils en viendront à étudier la Française. Certes, ils ne lui trouveront pas ces qualités propres aux femmes «de l'autre côté du détroit », cette force, cette agilité matérielle,cette énergie un peu hominale,CQ besoin d'action, cette extériorité franche, cette vigueur de la santé du corps qui donne à l'âme je ne sais quoi de ferme et de particulièrement sain. Non, nos Françaises n'ont pas tout cela. Elles ne domptent pas de chevaux; elles ne sont point si vaillantes aux exercices musculaires; mais c'est qu'elles ne sont pas riches,et leurs admirateurs ne le disent pasassez.Sur cent Françaises,il y en a bien quatre-vingt-quinze qui, comme madame de Lamartine, sont contraintes de lutter avec les besoins de la vie. Qui peindra dignement leur courage modeste, leur admirable égalité de caractère, leur intelligence dans l'économie, leurs sacrifices quotidiens qu'elles savent si bien ne montrer qu'à Dieu, leur calme héroïque au milieu des épreuves,lesconsolations qu'elles sa\isnt donner, la force qu'elles ont et celle qu'elles communiquent, leur habileté à cacher la misère et surtout à l'éviter, leurs soucis pour l'éducation de leurs enfants et la dignité dont elles savent toujours s'entourer à leurs yeux? Qui dira, qui saura dire tout cela ? C'eût été naguères M. Taine... s'il avait été chrétien.
Qu'on lise, pour conclure, la belle page qui fut écrite par Madame de Lamartine le jour même où elle apprit la chute de Napoléon I^r : « Que toutes « les mères qui conserveront « maintenant le fruit de leurs entrailles chantent le cantique du salut avec mon cœur. Le « royaume de saint Louis va « renaître avec le royaume de Dieu. »
Les événements, hélas ! n'ont pas répondu à l'attente de Madame de Lamartine; mais ce qui ennoblit les âmes, ce n'est pas le succès de ce qu'elles désirent : c'est la hauteur de leur espoir.
[OUS avons sous les yeux un petit livre qui renferme de vastes trésors: trésors de poésie, de philosophie, d'amour.
Un de ceux qui entendaient tous les jours la parole du curé d'Ars, un de ceux qui voyaient tous les jours passer l'éclair de l'inspiration dans les yeux du Saint, et autour de son front éclater l'auréole de la sainteté, un de ses disciples a eu l'heureuse pensée de réunir en quelques pages tout ce que sa mémoire a pu garder des enseignements de son maître. 'L'Esprit du curé d'Ars est un des plus beaux livres qui puissent illuminer une intelligence chrétienne.
Nous ne saurions cacher l'enthousiasme dont nous sommes brûlé en le lisant, en le relisant. Chacune de ces paroles, en tombant dans notre âme, y produit je ne sais quelle harmonie délicieuse que ne produisent pas les œuvres purement humaines. C'est ainsi qu'en laissant tomber une boule d'or dans une coupe d'argent, on entend un son ravibsant et pur.
Mais la lecture de ces Catéchismes et de ces Homélies incomparables fait surtout naître en notre esprit des réminiscences qui nous charment et dont nous ne songeons pas à nous détacher. Il nous semble avoir lu déjà quelque chose de semblable. Et peu à peu, après avoir dissipé ces ténèbres quelque peu douloureuses d'un souvenir qu'on cherche à ressaisir, nous nous rappelons très nettement où nous avons trouvé des paroles semblables à celles du curé d'Ars. C'est dans la Vie des Saints.
Tous les Saints, ayant parlé d'après le même principe et avec le même but, ont parlé à peu près de la même manière. Sans doute, il y a une admirable variété dans cette unité de parole ; mais sous la variété il y a une unité profonde. En d'autres termes, il y a un style particulier, distinct des autres
styles humains, tout à fait sut generis, et que nous appellerions volontiers le Style des Saints.
LE Style des Saints, qui est l'expression de leur nature intime, offre trois caractères principaux que nous voudrions mettre en lumière.
Les Saints ont une façon toute particulière de parler de Dieu, de parler de l'homme et de parler de la nature. De là ces trois caractères de leur pensée et de leur style :
Lorsque les Saints parlent de Dieu, leur style est une aspiration, un soupir immortel; lorsqu'ils parlent de l'homme, leur style est une constatation éloquente des extrémités de sa misère et de sa grandeur; lorsqu'ils parlent de la nature, leur style reconstruit l'antique harmonie qui, avant le péché originel, existait entre l'homme et tous les êtres créés. Tel fut le style de M. Vianney, que nous choisirons ici pour exemple.
Le sculpteur qui aura à faire sortir du marbre ou de la pierre la figure vivante du curé d'Ars assumera une tâche difficile. Jamais artiste grec épris de ses modèles n'aura rencontré pareil obstacle. Pour allumer ces yeux, quel feu invisible il faudra faire jaillir de cette pierre froide ! L'artiste chargé d'un tel ouvrage fera bien de lire les Catéchismes de cet admirable prêtre. Si nous étions en sa place, nous représenterions le Saint au moment où il prononçait ces paroles: «Aimer Dieu, oh! que c'est beau!» Il faut se le figurer en cet instant sublime, avec la magnifique maigreur de ses traits transfigurés, avec les ruisseaux de larmes qui coulaient de ses yeux, avec le rayonnement qui sortait de tout son être.
Au reste, les soupirs vers Dieu interrompent à tout instant la parole du curé d'Ars; ou plutôt, ce ne sont point là des interruptions, mais l'essence même de ce style. Certains critiques qui continuent parmi nous les traditions mesquines de Laharpe et ne sont en réalité que des grammairiens sans ailes, remarqueront platement qu'il y a trop d'interjections dans les Homélies du saint curé. La même remarque pourrait s'appliquer au style de tous les Saints. Et ce que ces grammai-
riens, ce que ces pédants prennent pour des interjections, ce sont ces soupirs vers l'éternelle Beauté dont les Saints sont si coutumiers. « O Jésus, s'écriait le curé d'Ars, ô Jésus, vous « connaître, c'est vous aimer. — Si nous savions comme « Notre-Seigneur nous aime, nous mourrions de plaisir. — « C'est si beau la charité ! C'est un écoulement du cœur de « Jésus, qui est tout amour. Le seul bonheur que nous ayons « sur la terre, c'est d'aimer Dieu et de savoir que Dieu nous « aime. » Ailleurs il répète encore : « Que c'est beau ! Après « la consécration, le bon Dieu est là comme dans le ciel. « Si l'homme connaissait bien ce mystère,il mourrait d'amour: « Dieu nous ménage à cause de notre faiblesse. » Souvent, l'œil divinement enflammé, inondé de ses larmes, il termine ses discours par des mots qui ressemblent à des cris ou à des sanglots : « Être aimé de Dieu, être uni à Dieu, vivre en « la présence de Dieu, vivre pour Dieu, ô belle vie et belle « mort ! » Cette péroraison n'est pas conçue d'après les règles de la rhétorique ; mais elle pénètre où la rhétorique n'a jamais pénétré: dans l'âme.
Le saint curé possédait admirablement la connaissance de l'homme : ce n'est pas en vain que l'on s'entretient avec les âmes pendant plusieurs milliers d'heures. Le prêtre est celui qui connaît le mieux ici-bas les profondeurs où peut descendre une âme et les hauteurs où elle peut s'élever : il se livre tous les jours à l'étude pratique d'une psychologie que les philosophes ne soupçonneront jamais. Le prêtre embrasse d'un regard le plus profond de l'abîme et le plus haut du ciel : il voit les âmes aller sans cesse de l'une à l'autre de ces extrémités.
Personne n'a eu sur les âmes le regard aussi perçant que le curé d'Ars : « Nous sommes beaucoup, dit-il, et nous ne « sommes rien. Il n'y a rien de plus grand que l'homme, ni <i rien de plus petit. Il n'y a rien de plus grand, quand on « regarde son âme; rien de plus petit, quand on considère « son corps. On s'occupe de son corps, comme si l'on n'avait « que cela à soigner : on n'a, au contraire, que cela à mé- « priser. » Ailleurs, il exprime encore plus énergiquement cet affreux dualisme qui a éclaté dans la nature humaine après le désastre du péché originel: « Il y a, dit-il, il y a deux « cris dans l'homme : le cri de l'ange et le cri de la bête. Le
« cri de l'ange, c'est la prière; le cri de la bête, c'est le péché.» Ce prêtre de village a trouvé, pour peindre la grandeur de l'homme, des paroles que Bossuet lui eût enviées • « Un chré- « tien, dit-il, créé à l'image de Dieu, racheté par le sang d'un « Dieu ! un chrétien, l'enfant d'un Dieu, le frère d'un Dieu, « l'héritier d'un Dieu ! un chrétien, l'objet des complaisances « des trois Personnes divines ! un chrétien dont le corps est « le temple du Saint-Esprit : voilà ce que le péché désho- « nore. » Il ajoutait : « Que c'est beau, une âme ! Notre-Sei- « gneur en fit voir une à sainte Catherine, et elle la trouva si i belle qu'elle dit : Seigneur, si je ne savais pas qu'il n'y a i qu'un Dieu, je croirais que c'en est un. » Et il complétait sa pensée, en s'écriant : « Nous connaissons le prix de « notre âme aux efforts que le Démon fait pour la perdre. « L'Enfer se ligue contre elle, le Ciel pour elle. Oh ! qu'elle « est grande ! » Mais redoutant que de telles idées ne fournissent un aliment à la vanité de l'homme, le curé d'Ars rabaissait inexorablement cette créature qu'il craignait d'élever à l'excès : «Une petite pincée de poussière grosse comme « une noix, voilà ce que nous deviendrons. — Allez voir au « cimetière ce qu'on aime,quand on aime son corps. » Enfin, opposant dans une même phrase la grandeur de l'homme à sa bassesse, il faisait pittoresquement passer sous les yeux de ses auditeurs ce tableau plein de vie ; « Voyez, mes enfants, leur « disait-il. Le bon chrétien parcourt le chemin de ce monde « monté sur un beau char de triomphe : ce char est traîné « par les Anges, et c'est Notre-Seigneur lui-même qui veut « bien le conduire ; mais le pécheur, lui, est attelé au char « de la vie, et le Démon est sur le siège qui le force d'avancer « à coups de fouet, »
Le troisième caractère du style des Saints est, disions-nous, un amour très vif pour toute la création, animée ou inanimée. Les Saints sont occupés depuis dix-huit cents ans à reconstruire de leurs mains cette harmonie première entre l'homme et la nature, que le péché a renversée. Est-il nécessaire que nous rappelions ici les solitaires de la Thébaïde, dont les lions se faisaient les serviteurs obéissants et affectueux ? Est-il besoin que nous rappelions saint François d'Assise prêchant les oiseaux, et saint Antoine de Padoue sermonnant
les poissons ? Le curé d'Ars avait un cœur qui ressemblait singulièrement à celui du séraphin d'Assise : il aimait, à cause de Dieu, toutes les créatures de Dieu. « Un jour, dit- « il, j'allais voir un malade. C'était au printemps; les buis- « sons étaient remplis de petits oiseaux qui se tourmentaient « la tête à chanter. Je prenais plaisir à les écouter, et je me « disais : Pauvres petits oiseaux, vous ne savez pas ce que « vous dites. Que c'est dommage ! Vous chantez les louanges « de Dieu. » Et, une autre fois, saisi d'un sentiment plus sublime et plus vif à la vue de ces mêmes créatures ailées, il s'écriait : « Pauvres petits oiseaux, vous avez été créés « pour chanter, et vous chantez. L'homme a été créé pour « aimer Dieu, et il ne l'aime pas ! » De telles beautés abondent dans les Catéchismes du saint curé.