Chanson de Roland, vers 3862 et suiv
io8 l'idée politique
ayant appris que beaucoup de personnes avaient injustement perdu leurs causes par un combat singulier ». Mais l'Église s'était aperçue qu'elle ne pourrait aisément déraciner une telle coutume, et elle avait pris le sage parti de la pénétrer de christianisme, autant qu'il était possible. C'est pourquoi elle avait institué cette messe et ces cérémonies liturgiques qui devaient précéder le combat judiciaire. Rien n'est plus beau que ces prières (i). Après la « Messe du jugement » on chantait devant le champion le symbole de saint Athanase : touchante idée de faire une dernière fois professer publiquement toute la foi chrétienne par celui qui peut-être allait mourir (2) !
Nous ne suivrons pas toutes les phases du combat entre Pinabel et Thierry. Toutes les sympathies des Français sont évidemment pour l'avoué de l'Empereur et de Roland. Les yeux de tous les barons sont trempés de larmes, et le poète prend plaisir à constater plusieurs fois cette douleur (3). Les deux champions, d'ailleurs, s'interpellent à la façon des héros d'Homère : « Pinabel, dit Thierry, tu es un vrai baron ; tu es « grand, fort et beau ; les pairs connaissent ta valeur. Laisse « ce combat, je te réconcilierai avec l'Empereur et lui ferai « telle justice de Ganelon que jamais on n'en parlera plus. » Et Pinabel, qui mérite véritablement de défendre une cause meilleure, s'écrie avec une belle fierté : « Ne plaise à Dieu ! je « veux soutenir toute ma parenté. Pour aucun homme vivant € je ne renoncerai à ce combat. Mieux vaut mourir que d'en- « courir un tel reproche (•^). » Et ils se précipitent de nouveau dans la fureur d'une lutte qui ne peut se terminer sans homme mort. On connaît, d'ailleurs, la fin de ce combat : Thierry tue Pinabel, et les trente otages de Ganelon sont pendus. Ce terrible châtiment infligé à la famille du traître et à
1. M. Léopold Delisle a publié, dans \2i Bihliothcque de t École des Chartes, le Cérémonial d'une épreuve judiciaire au commencement du xil*^ siècle (XVIII, p. 253 et suiv.) Quand le Champion allait entrer en champ, on disait pour lui la Messe de Résurrection, ou celle de saint Etienne, ou celle de la Trinité: « Afissa de la Resurrectiun, tnissa de sancta Trinilale, tnissa de sanclo Stephano deit l'om dire por le Campiun quant il entret el' camp. »
2, Cérémonial dune épreuve judiciaire au \W siècle, p. 257.
3, Chanson de Roland, vers 3880 et suivants.