‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 62 sur 161 · Chanson de Jérusalem, Bibl. Nat.,fr. 12558, foi · texte numérisé non relu

Chanson de Jérusalem, Bibl. Nat.,fr. 12558, foi

DANS l'épopée française. I4I

nous voudrions faire comprendre cette différence qui nous paraît considérable.

Les poètes français ont écrit à une époque primitive qui avait été précédée d'une époque civilisée; ils pouvaient encore constater autour d'eux les restes puissants de la civilisation et de la corruption romaines, et c'est ce qui nous expliquera tant de ténèbres, tant de cruautés, tant d'erreurs qui sont encore accumulées dans nos poèmes. Leurs auteurs étaient chrétiens, sans doute, mais ils avaient à se débattre contre toutes les influences des vieux paganismes celtique, germanique et romain. Voilà pourquoi, par exemple, — comme nous aurons lieu de le démontrer un jour, — le type de la femme est encore si imparfait dans nos épopées nationales.

De même pour le sentiment de la nature. Il ne faut pas nous attendre à le trouver aussi vif, aussi frais dans nos poèmes que dans les chants homériques. Homère, poète primitif, .se promène et chante au sein d'une nature primitive: il respire à pleins poumons un air pur ; il aime et doit aimer les échauffements puissants du soleil oriental. Nos poètes, eux, sont enfermés dans une société presque absolument militaire, et leurs héros n'ont guère le temps d'admirer et d'aimer la nature. D'un autre côté, ils ne sont pas assez chrétiens pour s'élever jusqu'à cette admirable théorie catholique de la nature, qu'un saint de leur temps a si hardiment développée dans le monde : « La nature, enlaidie et troublée par le péché originel,est embellie et réformée par Jésus-Christ et les Saints, La discorde cesse entre les animaux et l'homme régénéré par la grâce. Le paradis terrestre se reconstruit icibas et la grande harmonie se rétablit. » Voilà pourquoi les oiseaux écoutaient la voix de saint François d'Assise, voilà pourquoi les bétes sauvages se sont mises au service des saints! Enfin, il ne faut pas s'attendre davantage à trouver dans nos Romans ce sentiment moderne de la nature, quelque peu chrétien, mais mélancolique, vague et rêveur, qu'un des plus grands poètes de notre temps a exprimé en termes si admirables : « Il y a des moments où, couché au soleil, sur cette terre qui semble me rendre les battements de mon cœur, embrassant de mes deux mains les poignées d'herbe, le visage tout enseveli dans les mauves et dans les trèfles de ce petit

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enclos, au bourdonnement de ces milliers d'insectes dans mes oreilles,au souffle de cette foule de petites fleurs invisibles du printemps dans les mousses, je sens des frissons de vie et de mort sur tout mon corps,comme si le bon Dieu m'avait touché d'un de ces rayons de son soleil ; comme si mon père, ma mère, mes sœurs se ranimaient et palpitaient sous l'herbe pour me reconnaître et pour m'attirer dans leur sein. » Ainsi parle Lamartine.dans son Tailleur de pierres de Saint-Point ; mais un tel sentiment ne peut guère apparaître qu'aux époques de doute et de trouble. Il est es.sentiellement le fait des siècles philosophiques. Il n'a rien de primitif, rien d'épique.

Mais que trouvera-t-on dans les épopées françaises, si l'on n'y rencontre pas cet exubérant amour de la nature qui éclate dans les épopées les plus voisines des commencements de notre monde; si l'on n'y trouve pas la philosophie catholique de la nature ; si l'on n'y trouve pas enfin les rêves et les mélancolies modernes ?

On trouvera dans nos Chansons quelques aspirations vers le printemps et vers les fleurs, qui, par malheur, ont de très bonne heure dégénéré en formules.

Dans la Chanson de Roland, qui est le plus profondément militaire de tous nos poèmes, un certain nombre de couplets, si je puis ainsi parler, commencent par un rayon de soleil : « Bels fu li vespres et H soleils fut clers.» Ce qui était si naturel dans cette belle épopée, devint dans les autres une véritable formule qui néanmoins ne manque pas de grâce.On ne saurait jamais décrire le printemps sans faire un peu battre le cœur. Or, nos poètes ne se lassent pas de décrire le printemps. Le mois qu'ils décrivent le plus volontiers, c'est avril, « fleur des mois et des bois;» c'est mai surtout « qui tout mouillé rit dans les champs. » Écoutez, écoutez la voix de ces amants du printemps :

Ce fut un jour de mai, que tous les oiseaux crient, — Que le rossignol chante, et le merle, et la pie, — Et que l'alouette prend son essor en l'air avec une voix claire (')•

Ce fut en mai, par une matinée : — Le soleil se lève qui abat la rosée, — Les oiseaux chantent par la forêt ramée i^).

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