CHAPITRE III
Les synthétismes nationaux.
Les caractéristiques nationales ; leur importance et leur danger.
— Part de vérité incontestable et part d'erreur nécessaire.
— Les littératures ne sont pas nationales, mais le deviennent. — Quelques variations et incertitudes concernant les littératures française, anglaise, allemande. — Grandes lignes déterminantes de la nationalité littéraire.
La plus exigeante, en effet, de toutes ces simplifications, la plus légitime par certains côtés, la plus contestable par d'autres, est celle qui assimile étroitement les nationalités à leur littérature, et qui rattache strictement à l'unité territoriale l'effort multiple qui s'est manifesté sur un sol donné. « Littérature nationale », c< art national » : l'ancien humanisme ignorait de telles formules ; c'est aux environs de 1780, quand se prépare la grande lutte occidentale pour les nationalités, que des expressions de ce genre commencent à apparaître; elles n'ont guère cessé, depuis, d'occuper une place en vedette dans notre terminologie courante.
Or, nous avons vu quelles réserves appelle, d'une part, l'hypothèse qui verrait dans la littérature l'expression directe de la société; et combien aussi
une entité trop homogène, ethnique ou nationale, rendrait difficilement compte de l'effort qui crée des formes littéraires variables, diverses, ajustables à des perceptions assez variées de la vie. *< Les genres, déclarait Balzac, appartiennent à tout le monde, et les Allemands n'ont pas plus le privilège de la lune que nous celui du soleil et TÉcosse celui des brouillards ossianiques. » Et Léon Daudet : w Les courants de Tesprit humain tourbillonnent, se remplacent, accomplissent des migrations, tels les peuples qu'ils représentèrent. L'intelligence s'élargit, le point de vue devient cosmopolite, et la race, sans sortir de chez soi, participe aux troubles, aux erreurs, aux sensibilités des races les plus éloignées... »
Sans doute, le cadre de l'idiome empêche la littérature d'être, si l'on peut dire, (railleurs que chez elle. Les brouillards ossianiques peuvent être vite conjurés par la simple texture d'une langue; une singularité extrême de pensée, les raccourcis farouches de l'intuition, une tendance excessive à l'imagerie poétique, à la comparaison et à la métaphore, prospéreraient difficilement, étant mal à Taise en un langage analytique, dans le pays qui se sert de celui-ci. Inversement, la netteté des concepts et leur liaison logique, la finesse de la dissociation mentale seraient à la gêne dans un idiome habitué à d'autres modes de pensée et aboutiraient à grand'peine à une expression littéraire. Un Carlyle français, un Benjamin Constant espagnol, un Arioste norvégien se laissent difficilement concevoir. Quelle pauvre figure font en général, dans des traductions litté-
LES SYNTHÉTISMES NATIONAUX 289
raies, des œuvres issues de civilisations vraiment éloignées Tune de l'autre par la longitude ou les siècles! Le même genre de dépaysement frapperait dans chaque peuple, cela va sans dire, les nuances de sensibilité qui ne correspondraient pas à des dispositions tout au moins possibles, parce que nulle aisance d'expression, nulle sécurité linguistique ne viendrait s'offrir à qui tenterait de les mettre en forme.
En ce sens, les manuels de littérature ont raison d'exclure de leur champ d'ojDservation, par exemple, tels auteurs de mérite qui, Français ou Italiens du xn* siècle ou du xiii® siècle, bons Français et bons Italiens, j'imagine, écrivaient en latin. La langue définit assurément, dans une immense mesure, le caractère des lettres nationales; les gens qui la parlent rattachent ainsi à un sol déterminé, à une leçon spéciale de « la terre et des morts », l'effort vers l'expression, qui pourrait se perdre dans l'espace éthéré des idées pures et des langues artificielles ou désuètes.
Mais dans ce cadre, mouvant lui-même, quelle diversité reste possible! Et quelles variétés ne suppose pas, aussi bien que le génie d'une langue, l'esprit de la littérature qui en fait usage! Un idiome change assez, dans une suite de siècles, pour passer de la logique à l'impressionnisme, de l'armature rigoureuse d'un Bossuet à l'émiettement d'un Francis Jammes, de l'ondoyance d'un Montaigne à la sécheresse d'un Stendhal, de la lucidité d'un Voltaire au clair-obscur d'un Quinet, de la luxuriance d'un Rabelais à la maigreur d'un
Mérimée : comment ne pas supposer, dans rintérieur de ces limites variables,, quelque aisance d'évolution pour la littérature? Sans doute, la langue parlée ne participe guère de telles variations, et l'intelligibilité reste son vrai critère; mais toutes les langues sont suffisamment claires pour ceux qui s'en servent instinctivement, l'allemand et le chinois autant que le français et l'italien. L'art s'efforce précisément de faire accepter, à des perceptions moyennes, des notations plus intenses obtenues par des procédés de choix ; et un état de civilisation très médiocre se c^ontenterait seul d'une littérature réduite aux possibilités d'expression de l'usage courant.
Brunetière observait justement qu'on se satisfait trop vite des caractéristiques nationales, pour définir un monument littéraire éminent. « Il n'y a rien de plus anglais, j'en conviens, que les comédies de Shakespeare : les Joyeuses commères de Windsor ou Le Songe d'une nuit d'éié^ ni rien de plus espagnol que les autos de Calderon, ou les Visions de Quevedo. Le Prince de Machiavel est sans doute encore 'un livre bien « italien », les Affinités électives sont un roman bien « allemand ». Et il se pourrait, à la vérité, qu'un autre mot n'expliquât pas moins heureusement ce que ces œuvres célèbres ont de plus original. Il se pourrait, en y songeant, que le Prince fut moins italien que « machiavélique », et les Joyeuses Commères de Windsor^ après tout, moins
LES SYNTHÉTISMBS NATIONAUX 291
anglaises que « shakespeariennes ». Nous ne connaissons, en effet, qu'un seul Machiavel et qu'un seul Shakespeare. C'est ce qui donne à penser que leurs qualités ne leur appartiennent pas moins, leur appartiennent plutôt à titre individuel qu'à titre national. Combien de Gaulois, et même de Champenois, ne sont pas La Fontaine! Combien de Bourguignons, et de Français, par conséquent, ne sont pas Lamartine ou Bossuet, mais Piron, par exemple!... »
'Cette revendication, c'est au nom des particularités individuelles du penseur ou de l'artiste que relevait l'auteur des Etudes critiques; or, l'examen des « sources » de l'invention ou de l'expression littéraires permet de la pousser plus loin encore, nous l'avons vu, puisque d'innombrables emprunts alimentent les arts nationaux et jettent un vaste réseau d'analogies et de dépendances sur des ensembles autrement étendus que les littératures particulières. Comment voir dans Mathurin Régnier un représentant absolu de 1' « esprit gaulois », s'il a emprunté à l'Arioste sa conception même de la satire? Comment retrouver dans le théâtre de Schiller le génie allemand dans sa plus haute incarnation d'art, si la formule dramatique dont il s'inspire est nettement celle de Voltaire ou de Diderot? Comment s'extasier sur les particularités merveilleusement françaises d'un Victor Hugo, si ses intimées amis de 1840 étaient surtout frappés des affmités qu'il offrait avec l' « esprit germanique», tel du moins qu'on l'entendait communément à l'issue du romantisme? Et comment surtout prétendre
agglomérer Tensemble des œuvres d'une littérature en un bloc assez homogène pour que ce soit vraiment de littérature nationale, une fois pour toutes et sans atténuation ni nuance, qu'il serait légitime de parler dès que Ton considérerait une série de monuments, que deux traditions assurées — celle de la langue et celle du sol — encadreraient à peu près?
Mais si les littératures ne sont pas nationales, elles le deviennent. Ce rattachement que n'offre guère, en plein jeu d'énergie créatrice, la genèse d'une littérature, il est opéré par le consentement même, l'adhésion successive ou le scrutin variable des générations. Un pays se fait sa liste, ses listes plutôt; une manière de ralliement est sonné, parmi le tumulte des formes littéraires, pour tel ou tel ordre de combat, et de grands « ensembles » s'organisent qui correspondent, non à l'authenticité des faits, mais à des tendances actuelles, à des nécessités d'existence morale; — mieux encore, sans doute, ils conviennent au pacte secret qui continue de déterminer, dans une nation vivante, l'organisation et la durée de ses parties constituantes. « Une littérature exprime . une nation, non p^,rce que celle-ci l'a produite, mais adoptée » (E. Hennequin).
Ainsi, des époques entières d'un grand peuple, des siècles conscients de leur patrimoine intellectuel entendent se reconnaître dans les lignes maîtresses qu'ils attribuent à tout le passé dont ils se déclarent solidaires. Les formules dominantes, sur lesquelles nous vivons depuis cent vingt-cinq ans, le rôle même de l'enseignement national dans notre
LES SYNTHÉTISMES NATIONAUX 293
culture et Tangle ordinaire de notre vision nous rendent surtout sensibles à ces continuités-là; nous nous avisons le plus facilement des survivances et des persistances qui nous font retrouver, à tous les plans de notre histoire littéraire, quelques directions analogues à celles que nous préférons aujourd'hui. La nationalité est devenue le «caractère essentiel » que nous reconnaissons implicitement dans la plupart des grands ensembles : comme c'est le premier support de notre condition actuelle, c'est invinciblement la norme première qui détermine nos vues synthétiques sur le passé. Un fervent du principe d'autorité, au xvii® siècle, pouvait, tout de même, organiser selon ses idées les séries de faits qu'il passait en revue, les rattacher à la notion de primauté royale en récusant les écrits indifférents ou hostiles à cette notion ; un admirateur du rationalisme et de la culture « éclairée », au xviu® siècle, s'en tenait aux précurseurs des « lumières », et précipitait dans l'oubli les mystères et les miracles du Moyen Age; un néo-chrétien de 1815 refaisait son choix en passant par-dessus les encyclopédistes et lj3s hétérodoxes. Sommes-nous bien sûrs que nos ensembles « nationaux » ne soient point passibles, quelque jour, de revisions semblables, si le cours de l'histoire fait par aventure triompher pour nos sociétés des organisations différentes?
Supposons, en effet, que la civilisation européenne retrouve une époque analogue à l'une de celles qu'elle a déjà traversées, et que le groupement des affinités intellectuelles et sociales, l'usage même des idiomes ne se répartisse pas selon les
unités territoriales. Que, par exemple, le français redeYienne la langue de quiconque se pique dé savoir-vivre, avec l'anglais pour les coloniaux, l'allemand pour les techniciens, l'italien pour les artistes, l'espéranto pour les voyageurs de commerce, et les divers parlers secondaires pour le simple usage de la vie courante locale. Des publics diffus ne créeraient-ils pas des goûts et des besoins d'expression auxquels la production littéraire répondrait sanstrop s'occuper des exigences nationales, comme au temps où Hartmann d'Aue eJ; Gottfried de Strasbourg étaient le prolongement de Chrétien de Troyes et de Thomas de Bretagne, où le roman de la Rose et celui de Renart pouvaient s'adresser, sans grande réadaptation, à des groupes séparés par la géographie, mais ralliés par mille affinités de culture, de goûts, d'habitudes, et dès lors plus, différents, à tout prendre, de leurs compatriotes d'autres castes que d'étrangers de la même classe? Sans doute aurait-on aussi, dans cette répartition des goûts selon des zones toutes différentes, quelque chose d'analogue à ce qui tend à se produire dans le domaine de la musique, où la même Veuve Joyeuse^ mais aussi la même Symphonie enré^ convienneot à des publics « transversaux » : une littérature bourgeoise, ouvrière, artiste, se frayerait un chemin à travers les divergences initiales du langage.
La conscience rétrospective que les hommes prendraient des iierniers siècles littéraires s'en trouverait probablement modifiée. On retrouverait, au xvii^ siècle, une littérature aristocraliqae s'imposant^ grâce au prestige des cours, dans la plus
LES SYNTHÉTISMES NATIONAUX 295
grande partie de l'Europe, appelant à son aide les académies, les collèges et les théâtres priTÎlégiés, installant sur la scène de toutes les résidences, de Versailles à ETrunswick et de Londres à Vienne, les Grecs et les Romains de la mythologie et de la légende, et favorisant une littérature héroïque et « noble », curieuse de cas psychologiques extrêmes et dédaigneuse du train coutumier de la vie. En vain s'oifusqueraient, ici les bons bourgeois, Ik les fidèles ou les dévots : en dépit des mandements ecclésiastiques et des ricanements de Ghrysale, cette littérature « auguste » accomplit son tour d'Europe, et il faut attendre le xyiii^ siècle pour que d'autres classes sociales aient leur revanche. Le drame des conditions et des métiers, le roman des mésaventures de fortune ou de famille, la poésie de Teffusion sans contrainte ou de la mélancolie sans discrétion, offrent alors à une bourgeoisie européenne réfléchie, susceptible et raisonneuse, peu artiste en général, des aliments propres à lui plaire, — cependant que s'affadit dans les « petits vers » l'ingéniosité artiste, et que les formes dramatiques du grand siècle subsistent comme des schèmes vides. Une nouvelle clientèle encore, tout à la fin de l'ancien régime, demande aux cabinets de lecture des romans terrifiants, aux théâtres non classés leurs mélodrames, aux recueils de curiosités leurs ballades mystérieuses : des artisans plutôt que des parlementaires, des femmes et des jeunes gens plutôt que des lettrés la composent, et il faudra, à l'heure où s'organisent précisément les façons nationales d'entendre la vie de l'esprit, que des écrivains plus soucieux du grand
style et des vertus classiques épurent tant bien que mal tout ce trouble romantisme.
D'ailleurs, même dans le nouvel état d'une opinion qui répartirait le passé selon d'autres catégories, les particularités inhérentes aux origines nationales ne passeraient pas inaperçues : elles resteraient plus discernables que ne sont aujourd'hui les saveurs locales et les survivances provinciales, puisque la couleur linguistique primitive transparaîtrait, française dans Rousseau romancier ou anglaise dans Richardson, allemande dans Schiller révolté ou italienne dans Foscolo patriote, et que, pour être annexées à un nouveau groupement, les formes littéraires n'abdiqueraient pas ces dépendances et ces rattachements à quoi nous sommes accoutumés aujourd'hui. Salutaires et nobles synthèses, en vérité, qui tendent à ramener chacun auprès des siens ; abris commodes et tutélaires, mais qui sont si souvent défaits ou refaits, au cours de l'histoire, par des nécessités ou par des clairvoyances nouvelles !
Ces systèmes nationaux dans la littérature et l'art représentent, en somme, des forces et des disciplines plutôt que des réalités absolues, et bien moins une certitude qu'un effet de l'éternelle appropriation légendaire, opérant ici sur le terrain national. Legenda, choses à lire, lectures à faire, inscription d'une monnaie ou beau récit édifiant : ne pourrait-on dire que le sens étymologique de ce mot se retrouverait, tout comme dans le texte d'une médaille ou dans un exemple de vie chrétienne, dans l'organisation même du passé littéraire selon
LES SYNTHÉTISMES NATIONAUX 297
des normes strictement nationales? Un choix préféré d'individualités intellectuelles constituera l'histoire de la littérature d'un pays, manifestera l'instinct profond d'un peuple à travers le temps, servira à définir son génie propre : rien de plus juste si l'on admet que se révèle ainsi l'entente actuelle d'une nation sur le sens de son passé esthétique, sur les continuités nécessaires, les reprises souhaitables, les héritages imprescriptibles; rien de plus incertain, au contraire, si Ton prétend accepter chacun de ces classements comme le support absolu de l'histoire, une définitive pierre de touche et surtout une raison impérieuse d'exclusion ou d'anathème.
Qu'elles sont variables, en effet, les interprétations du génie national, tel qu'il doit apparaître dans la série continue des grandes œuvres significatives! Ce n'est pas toujours la même âme indivise que révèlent, au gré des historiens littéraires, des monuments identiques du passé, et c'est parfois sur des facettes opposées du même diamant que va se jouer la lumière. La matière est supposée constante, la saturation reste identique, et pourtant la cristallisation s'opère selon des indices différents — où les dispositions de l'opérateur sont intéressées. Mais c'est, à travers celles-ci, l'une des tendances mêmes de sa nation qui se révèle de la sorte et qui se plaît à systématiser ainsi les antiquités intellectuelles de son groupe.
La critique classique, ayant foi dans l'absolu du
beau, restait assez indifférente à ces interprétations, et le terme de « littérature nationale » aurait beaucoup surpris Boileau. Une « république des lettres» dominait les patries, et ne coïncidait strictement avec aucune. Dire que le bel esprit n'avait pas cours dans les pays froids, ou que les -lumières n'avaient pas encore touché la Moscovie, c'était simplement admettre que la diffusion de principes esthétiques supérieurs se heurtait à des conditions moins favorables, sans que celles-ci dussent déterminer une autre forme, également légitime, de mentalité moyenne et de littérature. Au contraire, depuis 1780 environ, rien n'est plus courant que de contraindre une littérature à faire corps avec les particularités des groupes nationaux : mais au prix de quelles contradictions, — et souvent à l'aide de quelles orthopédies à la Procuste !
Villemain, en 1827, resserrait surtout les liens entre les grandes tendances politiques de la France et ses chefs-d'œuvre littéraires, et le « génie » de la littérature française éclatait surtout dans son libéralisme progressif. C'est du xv!!!*" siècle qu'il s'agissait : ses écrivains « ont surtout marqué, par leur exemple, par leur ascendant démesuré, comme par les fautes et la dégradation des pouvoirs de leur temps, quelle place l'intelligence a besoin d'occuper à la tète de cette nation, et combien la réalité des institutions représentatives est nécessaire à la pensée des Français, autant qu'à leurs intérêts et à leurs droits... » Or, il va sans dire que les grands artistes et les grands catholiques ris^queraient d'être pareillement exclus d'une liste dominée par ce seul
LES SYNTHÉTISMES NATIONAUX 299
critère, bien fait poar séduire, par contre, le jeune libéralisme de la Restauration.
Cette dernière catégorie d'écrivains, théocrates avérés ou sensibilités chrétiennes, prennent leur revanche, et au delà, dans d'autres histoires de la littérature française qui font en quelque sorte des gesta Dei per Francos la raison d'être de ce peuple : ici, comment Bayle et Voltaire, ou même Calvin et d'Aubigné, ne se trouveraient-ils pas réduits à la portion congrue, tandis que François de Sales, — Bonald et de Maistre auront la part du lion ?
Le xix^ siècle s'est efforcé cependant de concilier deux interprétations aussi divergentes du génie intellectuel de la France. C'est ainsi qu'un précurseur de Taine, Emile Montégut," étudiant en 1857, dans la Revue des Deux Mondes, le « génie français », observait « la facilité inouïe avec laquelle la France change ses conditions d'exister et de penser » ; après avoir examiné quelques-unes des interprétations les plus courantes de ce mobile esprit qu'on dirait « l'âme d'un sceptique supérieur », il aboutissait à une; définition propre à surprendre bien des contemporains, ceux-là surtout qui jugeaient ab irato un pays lassé des expériences de 1848. « La nation française est la nation idéaliste par excellence ». Et sa littérature se poursuit sans lacunes, expression totale et continue qu'elle tient à se donner, sans qu'il y ait, « quoi qu'on dise, d'époque qui résume plutôt qu'une autre la vie intellectuelle de la nation » : « plutôt libre produit de l'activité des esprits que produit spontané et fatal des instincts nationaux, elle participe ainsi des privilèges de l'in-
telligence, la liberté, le mouvement, la durée, l'incessant rajeunissement ».
Mais cet idéalisme ne prend-il pas bien souvent un aspect négateur qui risquera d'apparaître comme l'essence même de Tâme française? Gaston Paris, en 1870, semble hésiter entre « cette voix mâle et héroïque qui a tant de fois retenti dans les batailles des corps et dans celles des âmes » et « cette voix moqueuse et légère qu'elle a employée de tout temps, avec trop de succès peut-être, pour railler tout, à commencer par elle-même... » Où est la vérité, et comment choisir? « Il ne suffit pas d'avoir de grands écrivains pour avoir une littérature nationale; il faut que, dans ces écrivains, se soit exprimée avec puissance l'âme même de la nation. » Mais si l'âme même de la nation, sur bien des points, est le désaveu et presque la négation de sa propre unité et de sa mission apparente ? Duo discordant, que des formules de large conciliation peuvent seules mettre d'accord sans trop de peine.
« La propagande, c'est le génie même de la France. » Cette formule de Michelet a souvent passé pour rendre parfaitement compte des virtualités profondes de notre peuple, et aussi de sa littérature. Celle du xvi* siècle, celle du xviii®, une partie de celle du xix^ siècle s'accommodent à merveille d'une telle désignation : mais que faire de tout le reste? Comment concilier, par exemple, une telle délimitation avec la particulière estime où ont été toujours tenus, chez nous plus qu'ailleurs, les ouvriers désintéressés de l'expression, ces « artistes littéraires » qui ont à peine des analogues dans certaines littéra-
LES SYNTHÉTISMES NATIONAUX 301
tures étrangères? Stevenson prétendait que Tatmosphère même de la France communiquait à elle seule (( Tamour du style, ... la propre et habile utilisation de la matière, une sorte de grâce dans le simple métier » que suppose par excellence toute œuvre éclose sous son ciel; Fr. Th. Vischer rend surtout hommage à notre esprit ordonnateur et àla« patte» plus habile ici qu'ailleurs; d'autres ont observé que ce simple mot, le fini, n'avait point d'équivalent dans la terminologie critique d'autres peuples : la caractéristique suprême de la littérature française serait-elle dans cette netteté, cette « propreté » de l'ouvrage intellectuel? Elle aurait permis, mieux que partout ailleurs, à des littérateurs du second et du troisième ordre, à la foule des chroniqueurs, des nouvellistes, des amateurs même, de mettre en forme le détail, de donner un tour agréable à leurs plus menues inventions, et de pousser à l'extrême une gentille variété de badinages, de saillies, d'ingénieuses et passagères trouvailles.
Mais il ne faut pas oublier que Nisard fait converger les forces vives de l'esprit français vers l'époque magistrale du xvii^ siècle; pour lui, «tout ce qui est antérieur à la Renaissance appartient à l'histoire de la langue, de l'instrument qui servira quelque jour à exprimer des idées générales » ; cet historien a beau conjurer « la chimère d'une littérature exclusivement nationale », il n'entend retenir vraiment, de l'effort expressif de la France, que « l'image idéalisée de la vie humaine, dans tous les pays et dans tous les temps » : il se rallierait donc, pour un peu, à la notion d'une littérature française
qui se serait abstraite du présent et du contingent, pour ne vivre que dans l'universel.
Nous serions faits, en conséquence, pour mépriser l'actualité ou nous en détourner. Or, n'est-ce point cependant à Vart pour Vart que Brunetière s'en prend, non comme aune simple infraction au devoir social de l'écriv^-in, mais comme à un phénomène contraire à tout notre développement littéraire? Etant « communicable » avant tout, notre génie souffrirait avec impatience, et « l'étalage orgueilleux et naïf de soi-même dans son œuvre », à la Musset, et « la virtuosité de l'artiste » cultivée par un raffinement de dilettantisme technique : n'est-ce pas frapper un Gautier, un Baudelaire, d'un ostracisme qui ne les a guère empêchés de séduire des générations curieuses de ciselure ou de singularité suggestive?
« Notre mission littéraire n'a consisté qu'à nous rendre les médiateurs de la circulation des idées et à leur donner la forme qu'il fallait pour en faire la valeur universelle d'échange... » (Brunetière). « Du XVI* siècle au xix® siècle, les Français ont toujours, plus ou moins, mais toujours, sauf une période de quarante ans environ (1660-1700). imité les Httératures étrangères; mais ils les imitaient avec la conviction qu'en les transposant ils les rendaient meilleures, que c'étaient emprunts de riche à pauvre... » (Faguet). Rien de plus exact, à considérer la situation « européenne » de la littérature française. Mais faudra-t-il juger indignes d'une vraie gloire nationale, peu analogues à l'impulsion générale de notre histoire intellectuelle, tant d écrivains
LES SYNTHÉTISMES NATIONAUX 303
humblement attachés à leur milieu natal, enracinés étroitement et dépositaires d'une tradition modeste, Bretons, Provençaux ou Berrichons que n'ont guère touchés les courants du large ou les vents du libre ciel? Amateurs maladroits ou insuffisants artistes peut-être, ils n'en ont pas moins manifesté une tendance dont ne témoignent pas au même degré les « nationaux » d'autres littératures : le désir de mettre en forme, sans application immédiate ni souci d'édification directe, des états d'âme ou des rudiments d'idées qui leur paraissaient dignes d'un revêtement littéraire. Même oubliés ajuste titre, ils contribuent à leur façon à déterminer la figure complète du génie français.
C'est donc le danger des exclusions, toujours faciles, souvent tentantes, qui rend le plus périlleux ces systèmes séduisants et rigides. Le « caractère essentiel » de notre littérature amène Brunetière à iniliger la peine du bannissement à la Satire Ménippée, à Retz et Saint-Simon, à Calvin, à d'Aubigné, alors que Joseph de Maistre, Charron ou Du Vair semblent jouer les premiers rôles. Il est naturel qu'en face de ces contradictions et de ces dangers, on hésite à préciser les lignes du signalement « général et permanent » qu'il resterait légitime d'attribuer à la littérature française, « qui est dans tous ses écrivains et qui est eux tous ». Et G. Lanson se contente d'admettre que, dans une variété infinie d'inspiration qu'il n'appartient à personne de limiter au nom d'une orthodoxie, un seul élément se dégage clairement : plus d'intellectualité que d'inconscient, un souci à peu près constant de l'équi-
libre entre l'idée et Texpression, un sens fort^ avisé des « moyens » que ne connaissent pas au même degré les littératures étrangères.
if *
Il serait facile de réunir de même, pour la plupart de celles-ci, les témoignages contradictoires d'historiens philosophes, successivement préoccupés de ramener à Funité les manifestations du passé, et aboutfssant, chemin faisant, à des antinomies de ce genre. On a souvent exposé par quelles réfractions a dû passer, dans les temps modernes, l'interprétation systématique du génie hellénique, la Grèce des académies et des boudoirs enfin renvoyée aux magasins d'accessoires par le début du xix*' siècle, l'austérité dorienne, la familiarité du réalisme de Sicile venant nuancer, sur le tard, ce légendaire prestige qu'avait trop déterminé, chez beaucoup d'amis de l'Hellade, le seul atticisme. Le génie latin et son caractère politique et civique, en revanche, a connu moins de vicissitudes chez ses interprètes modernes, mais c'est peut-être en raison de la moindre originalité des lettres romaines.
L' « âme » de la littérature anglaise, en revanche, a dû se plier à bien des sollicitations opposées. Non point autant de la part des historiens britanniques, trop heureux d'un long foisonnement d'oeuvres significatives pour ne pas trop soumettre celles-ci à des systèmes. Mais qui ne songe à la forte et simple et raide interprétation du génie anglo-saxon par Taine, et aux corrections que ses adversaires et ses
LES SYNTHÉTISMES NATIONAUX 305
continuateurs ont dû y apporter? Et ici, les anciens afflux continentaux, surtout le persistant génie de la race celtique, viennent compliquer la question — beaucoup plus qu'en France même, où pourtant un celtisme latent a pafois réclamé ses droits à l'hypothèse. Car si le génie anglais, selon la formule de Matthew Arnold, doit être caractérisé par 1' « énergie accompagnée d'honnêteté n et par une sorte de « stabilité dans le caractère », qui ne voit quelles combinaisons viendra produire, pour l'agencement complet d'une littérature en langue anglaise, le secret apport d'un génie émotif et impressionnable au suprême degré? Et ce sont les traits qu'on attribue le plus communément au caractère celtique.
Selon que l'anglo-saxon ou le celte se trouvera surtout impliqué dans l'attention de l'historien, l'interprétation ne manquera donc pas de varier; elle changera aussi suivant que le marin ou le paysan, l'aristocrate ou le non-conformiste, le Puritanisme ou merry England, l'humanisme ou la vie industrielle, pèsera surtout dans la balance du faiseur de synthèse. De fait, on se l'est souvent demandé, qui est l'Anglais absolu? Est-ce Shakespeare ou Bacon? Est-ce Milton ou Dryden? Est-ce^ Pope ou bien Swift? Addison ou Richardson? Cowper ou Johnson? Scott ou Shelley? Browning ou Rossetti? Kipling ou Meredith? Voilà, par paires, des contemporains ou peu s'en faut, entre lesquels il faudra choisir, si vraiment les déterminantes, nationales doivent cadrer exactement avec certains types de sensibilité et d'intelligence.
Et, tout de même, qui est Allemand de Gœthe ou
de Schiller, de Gottsched ou de Bodmer, de Wieland ou de Klopstock, de Heine ou de Hebbel?
Notons que c'est sans doute sur ce terrain que s'est posée le plus nettement, et avec le plus de variété dans les réponses, une question bien faite, en effet, pour intéresser la philosophie de l'histoire. Peut-être même est-ce à une préoccupation d'origine germanique, à vrai dire, que correspondent ces identités qu'on cherche à établir entre la psyché d'un peuple et l'ensemble de ses variétés expressives. Hamann n'évoquait- il pas, dès 1762, un Génie de l'Allemagne, qu'il appelait à l'œuvre, « l'épée sur la cuisse, le carquois rempli de flèches, la voix d'un homme intègre » ? Et le mérite de Herder n'est-il pas d'avoir constitué ces ensembles organiques où tout se tenait et s'épaulait, d'un appui merveilleusement rigoureux ?
Que de vicissitudes, cependant, ont marqué ces interprétations de 1' « esprit national », de la « littérature nationale » qu'élaborent tant d'historiens î Vilmar, en 1845, et beaucoup d'autres avec lui, sont heureux que l'Allemagne ait eu, an xni^ siècle et à la fin du xviii% deux périodes nettement culminantes qui sont pénétrées, l'une par l'esprit chrétien, l'autre par l'influence de l'antiquité et des diverses littératures voisines, française, anglaise, italienne ; Gervinus manifeste une sorte de hâte à rejoindre le moment où le classicisme des Weimariens réalise enfin 1' « idée » allemande, que le Moyen Age n'incarne à son gré que médiocrement. Mais Menzel, en 1858, n'admet comme vraiment germanique, analogue à fond aux dispositions de son peuple, qu'une
LES SYNTHBTISMES NATIONAUX 307
poésie manifestant une vive foi chrétienne; Richard Wagner, en 1865, se demande ce qui, dans Fart, est allemand : et c'est, pour lui, « la capacité de descendre en soi-même et, de ce refuge intérieur, de considérer le monde avec des yeux nets et pénétrants; d'où une tendance à la contemplation... » : quelque nonchalance apparente et la nécessité d'une excitation extérieure^ un christianisme particulièrement pur, le sérieux de la conscience étant selon lui les corollaires de cet idéalisme. L'auteur de Parsifal reprendra en 1878 la même question, en célébrant l'efficacité de la guerre de 1870 qui a comme rafraîchi le germanistne essentiel.
W. Scherer, cependant, au même moment (1879) : « Le véritable germanisme ne consiste pas dans un renouvellement du tudesque primitif, mais dans le fidèle maintien et dans l'accroissement possible de la culture classique ». Et, tandis que Gottschall et Hildebrand voyaient le point de vue « spécifiquement allemand » dans une diffusion progressive des connaissances générales et l'accroissement du fonds intellectuel, Gelzer (1841) mettait Klopstock et son groupe à l'apogée de son premier volume, F. Horn (1822) cherchait dans l'histoire de la poésie, non de la prose, la vraie manifestation du génie national. Le Romantisme remporte ainsi, sur 1' « âge des lumières », de fréquentes revanches; et si la nation tout entière, selon quelques-uns, s'était trouvée, grâce à ce mouvement, intéressée à l'effort littéraire de ses représentants, un récent historien comme Bartels (1901) semble découvrir la vraie conscience intellectuelle de son peuple dans des personnalités
qui dépassent de beaucoup leur ambiance : une « histoire des soudaines surprises » rendrait dès lors mieux compte du développement des choses littéraires que toute étude des milieux contemporains. Un sociologue comme K. Francke cherche la loi constante du passé littéraire allemand dans un jeu de bascule qui précipite Tintellectualité de la race tantôt du côté de la revendication individualiste, tantôt du côté de l'organisation étataire.
Quelle conclusion tirer du tableau de ces variations, sinon que la force interprétative de chaque historien a chance de remporter toujours sur la parfaite impartialité ? Et que les coups de filet que Ton se plaît à jeter sur d'aussi complexes ensembles laisseront le plus souvent de belles proies en dehors de leurs mailles? Faisons nous-mêmes l'expérience : nous tentons de ramener à Tunité l'impression totale que nous éprouvons en face de notre littérature, et nous appelons à notre secours un grand nombre de titres significatifs, de souvenirs préférés dont nous extrayons un commun élément; mais ajoutons-y des oubliés, des dédaignés, des singuliers — authentiques produits de notre sol cependant — et nous devrons corriger notre formule première, l'assouplir en tout cas et la rendre plus accueillante. Uévidence, par exemple, ou la mesure^ voilà des caractéristiques fort acceptables du génie littéraire français : mais Pascal, Chateaubriand, les symbolistes prolesteront contre la première formule, et, contre la seconde, tous nos prolixes romanciers, nos abondants faiseurs d'épopées, de Scuderi à Zola et d'Honoré d'Urfé à Strada...
LES SYNTHÉTISMES NATIONAUX 309
Les grandes simplifications nationales prennent encore plus de force légendaire lorsqu'il s'agit du jugement porté, au delà des frontières, sur un ensemble intellectuel étranger. C'est ici qu'il faut en effet, comme disait la métaphysique, « se poser en s'opposant » et opposer en se posant. Appliquées aux choses nationales, les interprétations systématiques sont, le plus souvent, une manière indirecte de se reconnaître et de se qualifier; mieux encore, elles sont une incitation et un encouragement à continuer des aïeux qui, avant de revivre ainsi dans la mémoire des descendants, ont dû délimiter leurs énergies et simplifier leur diversité.
Vis-à-vis de l'étranger, comment une vue d'ensemble ne comporterait-elle pas le plus souvent l'aveu d'une différence, la proclamation de singularités qu'on se plaira à exagérer? Tout sans doute n'était point barbarie, chez l'étranger qu'un Athénien renvoyait sans façon à sa Thessalie natale ; mais il était naturel qu'un grossissement des traits vînt accuser les divergences entre des groupes d'hommes dont chacun devait persévérer dans sa manière d'être. Nous avons vu que le succès littéraire, à distance du lieu d'origine et de production, est chose capricieuse et déconcertante : que dire, à plus forte raison, des synthèses nécessairement partielles qui doivent nous donner en raccourci l'intuition d'une âme collective étrangère, à travers la série de ses monuments intellectuels? Coleridge, un
jour, supposa que le père de Molière avait dû être Anglais : c'est que les Français, à son gré, étaient d'une nature trop superficielle et momentanée pour rien approfondir par l'imagination ; leur littérature légère, leur poésie descriptive du xviu« siècle portaient le témoignage de cette infériorité, et il fallait donc que l'auteur du Misanthro-pe fût une singularité ethnique. C'est tout à fait ainsi qu'une science récente a prétendu enlever à la France, une fois leur indice crânien repéré, nos plus grands écrivains pour les attribuer à la race germanique : ils cadrent mal avec nos moyennes intellectuelles les plus avérées, et Bossuet et Montesquieu, Corneille et Rousseau sont des dolichocéphales! Ou bien, un historien allemand de la littérature française, séduit par l'agrément badin de nos auteurs, met Chénier au-dessous de Parny, Molière plus bas que Piron, dont la Métromanie est « le chef-d'œuvre de notre art comique »? Et nul ne saura enfin combien r « esprit gaulois », en s'imposant à l'attention étrangère, a frappé de fins de non-recevoir les meilleurs représentants d'autres aspects, moins apparents, de l'âme française. Tolstoï s'enthousiasme, en 1861, de Paul de Kock autant que de Dumas père. « Selon la conception anglaise, il est un peu inconvenant, leste et gaulois, mais il nest pas immoral... C'est un Dickens français. »
Chaque peuple aurait à faire un mea culpa singulier, si de telles simplifications n'étaient inévitables, nécessaires à vrai dire à la commodité de nos jugements. Combien d'étrangers, médiocres dans leur pays et leur littérature, n'avons-nous pas mis sur le
LES'SYNTHÉTISMES NATIONAUX 311
pavois, parce qu'ils paraissaient incarner toute une variété de l'esprit humain! Ou bien, surpris de rencontrer des Persans à Timproviste, c'est toute ia Perse de jadis, d'autrefois, de toujours, que nous avons prétendu découvrir et recréer en eux. Un Américain s'étonne de voir sélectionner par les Français les quatre noms yankees de Poe, Emerson, Thoreau et Whitman. « Emerson est le seul qui soit grand pour nous. Poe était un petit-maître, un artiste de camées, étonnamment peu américain; Thoreau était un ermite intellectuel, un original volontaire, un talent borné et inefficace; Whitman, un écrivain confus et sans esprit critique... Intéressants phénomènes littéraires, ces trois écrivains le sont sans aucun doute... Mais nommer ces trois Américains comme signifiant quelque chose pour le monde entier, et ignorer ceux qui, à côté d'eux, ont exprimé avec autant ou plus de bonheur le véritable génie de l'Amérique, c'est faire de la critique une pure recherche de nouveauté... » C'est surtout, j'imagine, repérer d'une manière trop simple sa perception de l'esprit américain, et s'exposer à la voir se heurter à une autre conception du même objet.
Assurément, on l'a vu, la loi de la concurrence entre nations exagère ces généralisations. Les particularités nationales révélées par la littérature sont accrues par une sorte de nécessité obligeant chaque peuple à faire figure particulière et éviter les doubles emplois. Nous admettons aisément aujourd'hui que la littérature allemande est surtout philosophique, plus disposée à la réflexion qu'à l'art : nous la
disions pédantesque il y a deux siècles, pastorale il y a cent cinquante ans, rêveuse et mystique il y en a cent; elle nous a paru humblement descriptive vers 1760, et frénétiquement lyrique vers 1820. Sans doute ces impressions avaient-elles toutes leur valeur provisoire; il était bon que nos propres singularités fussent aiguisées par le voisinage d'un génie national réputé différent. La « lourdeur » germanique, en littérature, accusait de même notre souplesse naturelle : et si, aujourd'hui encore, nous sommes disposés à accorder à l'art d'outre-Rhin une sorte d' « intériorité » qui fait contraste avec notre aisance d'allures parfois un peu vide, c'est sans doute surtout par l'effet de contrastes du même ordre. Aux jours les plus amers de la défaite et des désillusions, Dumas fils estimait cependant que le fameux Gemût allemand, cette âme plus âttepdrie dont le nom est intraduisible, n'était qu'une autre forme de l'insincérité.
De la littérature anglaise, nous disons en général qu'elle est individualiste, et nous opposons volontiers à notre entente de la vie de société, à notre désir de ne parler que pour être compris, à notre f^oùt de l'abstraction qui nous fait connaître (( l'homme » plutôt que « les hommes », le sens des problèmes de conscience, l'humour personnel, l'exotisme complaisant et curieux, le réalisme cordial ou la poésie immatérielle, que nous ont en effet révélés un certain nombre d'explorations en terre britannique. « Chacun de ces insulaires est luimôme une île » : ce dicton nous paraît, en somme, applicable à la littérature anglaise — dont nous
LES SYNXHÉTISMES NATIONAUX 313
redoutions les violences scéniques, au xvii° siècle, dont nous aimions au xviii® le philosophisme bourgeois et la pensive mélancolie. Qui saura jamais si la production moyenne de l'Angleterre intellectuelle est exactement représentée par des écrivains dont les mérites nous semblent si souvent complémentaires des nôtres, et dont nous jalousons parfois les singularités comme autant de réussites proposées à notre émulation? De commodes histoires de presbytère ou de château, cette interminable et banale conversation autour de la table à thé que Swift raillait déjà, qui sait si ce n'est pas là, bien loin de ce franc individualisme qui nous enchante, la « note fondamentale » qui caractériserait deux siècles au moins d'intellectualité britannique?
Quant à l'Italie, nous la savons artiste, virtuose mêmCj habile à trouver des procédés d'expression et à créer des formes d'art dont plusieurs ont fait leur tour d'Europe : et bien souvent, sans doute, un contenu solide fait défaut à ce bel canto séduisant. Plus de spontanéité dans la façon de raconter des aventures de sang et d'amour ; un lyrisme intense et qui s'enchante du détail des impressions; presque partout, un relief et un contour bien dignes d'un pays de franche lumière : telles sont les caractéristiques préférées que nous attribuons à la littérature de la Péninsule. Encore n'y pouvons-nous faire entrer qu'avec un peu d'effort la vraie grandeur de Dante, et oublions-nous un peu le temps où Pétrarque, le « triste Florentin », et ses émules élégiaques semblaient les représentants suprêmes de la poésie transalpine ; et les jugements dédaigneux de nos
classiques sur le clinquant de Titalianisme, la réputation de lascivité, puis de fadeur, qui résumèrent trop aisément Tesprit littéraire italien, ont eu tour à tour leur temps de ce côté des Alpes.
Même certains ensembles intellectuels que noue n'apercevons que par intermittence, à travers des manifestations fragmentaires, doivent se plier à ces interprétations successives. Quelques douzaines de romans russes ne nous font-elles pas juger un peu vite de la profondeur de la sensibilité slave, et de caractères intellectuels qui n*ont pas laissé, à vrai dire, de varier beaucoup dans le cours de deux siècles? La prompte renommée d'une poignée de Scandinaves, déjà fort différents entre eux, nous a invités à entrevoir, derrière deux dramaturges norvégiens, deux romanciers suédois, un critique danois, une âme septentrionale mystérieuse et vaguement éclairée de lueurs d'aurore boréale. De quelques autres ensembles nationaux, nous ne savons qu'assez peu de chose : et il ne semble pas que la Hongrie, la Bohème, les nombreuses puînées de l'Orient d'Europe ou d'Asie nous aient déjà livré assez de confidences pour que nous tentions de reconstituer leurs qualités essentielles. En revanche, l'Espagne, que nous jugeâmes redondante et prolixe, puis enténébrée et dévote, enfin délicieusement romanesque et chevaleresque, nous est apparue à travers une littérature facilement simplifiée. Les Etats- Unis, pour /terminer, n'ont pas manqué de nous inviter à voir, dans leur littérature, l'expression de la vie intense et de l'utilitarisme, ou bien, par réaction, d'un idéalisme fort prompt à se perdre
LES SYNTHÉTISMES NATIONAUX 315
dans la singularité de la névrose et du cauchemar. Or, si de telles variations dans le dessin attribué, par des yeux étrangers, au « génie » des diverses littératures se justifient et s'expliquent, c'est surtout par l'opposition nécessaire qui s'établit entre des groupes hétérogènes. Des réalités relatives se dissimulent bien certainement sous le flottement visible de ces synthèses : par là, de légitimes différenciations, aident chacun à mieux prendre conscience de son effort et de ses tendances. Mais il y a, le plus souvent, dans une littérature donnée, sinon dans le peuple dont elle émane, assez de diversités pour qu'une gamme plus nuancée, et toute une échelle de valeurs variables, soient impliquées dans son développement total. On l'a souvent observé, le caractère distinctif d'une nation cultivée n'est point du tout un monopole, une singularité privilégiée qui lui assurerait à perpétuité l'exercice exclusif de l'esprit, ou de la raison, ou de l'imagination, ou du sentiment, et qui inscrirait, en conséquence, telle modalité intellectuelle, tel genre ' littéraire à son éternel actif : c'est, bien plutôt, assez variable sous l'effet du temps et des circonstances, une certaine répartition de qualités et de tendances, surtout fixées dans la matière du langage, — avec des dominantes dont nous nous emparons comme d'une singularité spécifique, et qui deviennent, pour notre prompte algèbre mentale, l'âme profonde et définitive de tous ces vastes et multiples organismes.
En servant à qualifier ainsi, soit pour les concitoyens, soit pour l'étranger, la psyché millénaire qui anime des peuples ou des races, les formes littéraires ont accompli le cercle complet de leur existence. Le cycle est fermé : la goutte de pluie, issue de la mer, y est retournée, a été absorbée par elle. Les œuvres d'art ne sont plus que des brins de paille jetés sur le fleuve pour en faire mesurer le cours. Chemin faisant, la vie provisoire de la littérature a enrichi de moyens d'expression, de nuances de sensibilité, des ensembles qui, à distance, nous apparaissent surtout, désormais, sous la figure de mentalités nationales. Indépendamment même du contenu, des « sentiments bons et courageux » dont parle La Bruyère, de cette « splendeur du vrai v qui doit être la parfaite beauté, ou simplement de cette « espèce de force divine » que Flaubert trouvait dans la précision des assemblages d'une œuvre littéraire digne de ce nofti, le détail de cet' efi^ort expressif a permis à mille énergies de se libérer ou de se reconnaître : elles ont fini, groupées et confondues, par déterminer l'apparence de vastes agglomérations que distingue surtout, aujourd'hui, leur nationalité.
Sans doute, nous l'avons vu, avec un état de civilisation différent, on pourrait supposer des groupes répartis selon d'autres critères, où la littérature servirait, rétrospectivement, à qualifier des classes, des castes, des notions morales et des types sociaux que n'uniraient que médiocrement des affinijés ter-
LES SYNTHÉTISMES NATIONAUX 317
ritoriales. Et, au lieu de songer en premier lieu à une littérature française qui semble surtout intelligible (« tout ce qui n'est pas clair n'est pas français») ou à une littérature espagnole aux allures chevaleresques^ on serait naturellement tenté de retrouver, avec leurs caractères propres, une littérature « courtoise » qui serait raffinée et précieuse, une littérature « bourgeoise » qui serait railleuse et pratique, une littérature « populaire » qui serait simpliste et cordiale, une littérature « chrétienne » édifiante ou une littérature « libertine » insouciante... Encore le langage, témoin et résidu d'une part considérable de la vie des littératures, ne suivrait-il pas aisément une telle stratification. On peut donc admettre que l'existence de la littérature aboutit à en abîmer les formes dans une sorte de vie indistincte et anonyme, dont elles participent bon gré mal gré. Une chanson de Déranger, dédaignée aujourd'hui, un lied rhénan que personne ne module plus jamais, un concetto italien désormais oublié, un roman suranné du xvin* siècle anglais, finissent par subsister impersonnellement, comme des indiscernables, simples atomes agglomérés à des milliers de molécules analogues, poudre colorée finissant par donner ses teintes à une fresque qui réunit un infini de corpuscules pareils. Très peu d'œuvres — faut-il le répéter? — possèdent réellement, par elles-mêmes et pour très longtemps, la vertu leur permettant de survivre aux conditions qui ont suscité leur existence. Elles ne sont pas non plus très nombreuses, les productions anciennes qu'un caprice du goût rappellera à l'attention, que le besoin de
s'appuyer sur le passé proposera à rémulation de nouveaux créateurs, ou qu'un simple piagiat, un caprice, un hasard, l'exploration d'une bibliothèque de campagne, fera revivre un instant, loin des siècles qui les ont vues naître.
Si bien que la forme la plus assurée de survie et de durée, dans l'état présent du monde, reste sans doute, pour une forme littéraire, de contribuer aux nuances offertes, dans la concurrence générale, par les diverses nationalités intellectuelles. C'est peptètre une variété atténuée d'existence, un mode ud peu falot de pérennité : cette annexion n'en a pas moins sa beauté; elle comporte des garanties rassurantes, sinon de résurrection individuelle, du moins de persistance anonyme. Et puisque certains vastes ensembles poétiques, l'Inde, la Grèce antique, ont encore le pouvoir de nous attirer ou de nous charmer quand ont disparu depuis longtemps les civilisations qui les créèrent, il semble bien que ce soit le moins précaire refuge, la suprême chance de durée offerte à une tentative intéressante d'expression, que d'être maintenue le plus longtemps possible, par les hommes de même idiome, au nombre des éléments qui donnent son accent à une littérature nationale.
Très justement, la philosophie de la solidarité nous invite à révérer, dans mille commodité^ qui trop souvent sembleraient aller de soi, le résultat et rindice des efforts lointains d'ancêtres oubliés ou d'humbles contemporains :
Le laboureur m'a dit en songe : « Fais ton pain... » ...Nul ne peut se vanter de se passer des hommes...
Ne devrait-on pas, de même, observer que la vie courante des civilisés, fussent-ils les plus éloignés de toute littérature, est redevable à sa manière de son aisance et de sa souplesse aux « expressions » créées, pour des nécessités esthétiques, par des écrivains ? Manzoni affirmait que bien des gens n'auraient pas l'idée d'être amoureux, s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour; et sans doute quelque suspicion était-elle, par là, jetée sur la spontanéité du sentiment qui passe pour le plus naturel à l'espèce humaine : il serait sans doute aussi vrai de dire que bien des gens seraient fort en peine de manifester par des mots les sentiments qui les agitent, les idées auxquelles aboutissent leurs expériences, sans l'aide secrète que leur prête à distance
Teffort désintéressé d'un artiste. Un bon bourgeois qui écrit une lettre de condoléances, une jeune fllle qui rédige son journal intime, un fiancé qui fait sa cour, une servante qui copie des pages du « parfait secrétaire », un cercle de dames qui creuse de la casuistique sentimentale : autant de tributs, parfois insoupçonnés, à mille précédents littéraires; autant de dépendances de forme à Tégard d'états d'âme qui ont trouvé, dans un autre plan, une expression plus ou moins heureuse; et, par delà le langage qui en permet la manifestation, autant de gestes ou de désirs humains que la littérature a peut-être libérés indirectement de la gangue du quotidien, de l'indistinct et de l'amorphe.
Sans doute, il entrera de l'insincérité et de l'artifice, de la t< littérature » enfin, dans ces façons de dire ou de penser, que leur valeur spontanée ne suffit point à animer et à mettre en forme. Gathos et Madelon sont ridicules de donner dans le jargon du haut style et toutes les sottes billevesées de la fausse préciosité. M. Perrichon ferait aussi bien de rester sans voix devant la mer de Glace, plutôt que d'orner d'une « pensée », au salon de l'hôtel, le livre des étrangers. Cependant, si l'homme en élait réduit vraiment aux simples suggestions de son moi authentique, la vie sociale manquerait un peu de variété et d'agrément. Quelques proverbes, quelques sentences religieuses, une monnaie inusable de dictons et de maximes viendraient tout juste agrémenter, j'imagine, la stricte manifestation des instincts, des besoins et des volontés : cela ne paraît pas sans charme, aperçu de loin, dans les sociétés peu évo-
luées; mais cette simplicité naturiste est surtout appréciée, le contraste aidant, par les raffinés, les curieux, les esprits qu'une pratique littéraire intense a trop rompus aux subtilités expressives. La vie ne va pas dans ce senif : elle tend incontestablement àTindividuation, à Thétérôgénéité^ociale. Même indépendamment de leur contenu, lés formes littéraires jouent à cet égard un rôle qu'il est plus aisé de condamner que de contester.
C'est à ce titre qu'un romancier, Stevenson^ a pu dire que « les livres les plus influents, les plus vrais dans leur influence, sont des œuvres de fiction. Elles ne clouent pas le lecteur à un dogme qu'il devra ensuite reconnaître inexact ; elles ne lui enseignent pas une leçon qu'il lui faudra plus tard désapprendre. Elles répètent, elles réordonnent, elles clarifient les leçons de la vie ». Et le grave Emerson, aimablement, déclarait que « souvent il trouvait des traces du roman écossais ou français dans la politesse et le brillant de jeunes enseignes, étudiants et employés », c'est-à-dire que, pour un Américain de 1840, la courtoisie d'un héros de W. Scott, la fringance d'un Rubempré ou d'un Rastignac étaient une implicite leçon, une tacite exhortation à plus de brio ou plus dé souplesse d'esprit et de propos — un ferment de civilisation, quoi qu'en puissent penser des esprits chagrins. Le bon Huet, évêque d'Avranches- attendait de même, au xvn® siècle, une leçon de savoir-vivre de toute fiction romanesque et faisait indulgence, à ce titre, au plus décrié de tous les genres.
De tels effets, dira-t-on, sont sujets à s'atténuer et
à s'évaporer, contrariés qu'ils sont par d'autres tendances, — où la littérature peut d'ailleurs être impliquée, elle aussi, — mais qui ramènent les groupes humains vers de pesantes moyennes, vers l'indistincte indifférence grégaire? Puisque « le beau même périt », trop peu de chose subsiste, et des modèles, et des préceptes, et de leur action sur le monde? Trop fragile et imperceptible est, à peu de distance, le parfum laissé par des fantômes passagers, qu'absorbent plus vite que d'autres les grands souffles de la vie économique ou politique des sociétés ? Il ne reste que des résidus vraiment imperceptibles d'une telle action? Qu'importe, si la toile même du Temps est tissée d'une matière où ces fils périssables ont eu leur place, et si nous ne pouvons mieux nous représenter des instants abolis qu'en nous renseignant, auprès de ces mémorialistes involontaires, sur les variétés d'émotion qui eurent leur instant d'existence? Même si, de tant de touchants ou véhéments efforts pour exprimer des états d'âme passagers, il ne reste rien que des feuillets poudreux, des gloses laborieuses et des articles de dictionnaires, leur brève apparition n'aura pas été vaine, puisque de plus vastes ensembles ont tiré profit de ces vies éphémères.
« Tout au monde, disait Mallarmé, existe pour aboutir à un livre » : formule glorieuse et désespérée, que le monde semble oublier et démentir par chacun de ses mouvements, qu'il justifie cependant à sa manière en reconnaissant ses propres intuitions dans les grandes œuvres d'art, en laissant à des formes littéraires le soin d'incarner ses plus con-
fuses aspirations et en acclamant la royauté passagère de Técrivain, « roi qui crée son peuple ». Car . c'est là, dans ce rôle d'appeleur^ de suscitateur éventuel de mille sentiments formulés et différenciés d'abord par elles, que réside la vertu primordiale des lettres. Cette mission reste la plus évidente pour tous ceux qui ne voient pas, comme Tolstoï, Tunique devoir humain dans la diminution de la souffrance physique. Mais on sait assez quel abîme sépare ici deux classes perpétuellement irréductibles de sensibilités, et qu'à Ruskin déclarant : « Je détruirais le Parthénon pour sauver un seul homme de la faim » s'oppose d'Annunzio proclamant avec une ardeur presque néronienne : « Je détruirais tout un peuple pour sauver une seule frise du Parthénon, une seule note de la IX® Symphonie, un seul vers de la 7rislesse d'Olympia. «Conflit éternel qu'apaise seule une vue plus conciliante de tendances qui, dans la réalité, ont rarement à se porter à des partis aussi extrêmes...
D'ailleurs, des résultats plus analogues à l'immortel instinct d'activité charitable, plus conformes au vœu d'un Tolstoï ou d'un Ruskin, ne manquent pas au tableau. Grâce à la littérature, et par la vertu de ses formes, des millions d'hommes se sont trouvés effleurés par des idées qui, sans elle, seraient restées doctrines réservées et spéculations inefficaces. Bulîon avait raison de le déclarer : « La manière dont une vérité est dite est plus utile à l'humanité môme que cette vérité. » Car l'enthousiasme
religieux comme le sens de la justice, le goût de l'héroïsme autant que la misère de l'âme, la joie de vivre aussi bien que l'aspiration vers la mort, se sont manifestés à des publics entiers : Polyeucte ou Candide^ V Hymne à la joie ou les Nuits ont touché des groupes sociaux importants et significatifs, que n'auraient guère atteints Descartes ou Leibniz, Kant ou Schopenhauer. Un Cervantes a fait choir la panoplie vide du vieil idéal chevaleresque. Dickens a contribué à assouplir l'organisation sociale de l'Angleterre ; il a « sa place parmi les causes d'ordre moral qui ont épargné à son pays une révolution. » Un Pixerécourt même a pu passer pour suppléer à une religion absente. Sans doute, les vastes espoirs que le xviii* siècle fondait sur la littérature pour moraliser et éduquer les masses semblent avoir été déçus ; le roman humanitaire et le théâtre pédagogique ont souvent desservi l'art plus encore qu'ils ne servaient les hommes. Mais leur faillite même, et Tinsuccès relatif d'un Sébastien Mercier ou d'un Ilichardson, prouvait qu'une telle entreprise aura toujours à compter en première ligne avec des exigences de style et de forme dont un éducateur risque de faire trop bon marché, et qui prennent sans beaucoup tarder leur revanche sur le terrain même de l'art.
Mais si l'amélioration des individus et des mœurs ne saurait guère être le but direct de la littérature, il convient d'observer que des œuvres à peu près dénuées de finalité immédiate ont cependant joué un rôle qui dépasse l'office d' « animateur », dévolu à tout effort littéraire. Tolstoï s'est indigné que le
culte de Shakespeare, c'est-à-dire d'un auteur sans application évidente et d'un créateur suprême de « formes », fût une « influence épidémiqùe » dont nul bienfait ne pouvait résulter pour l'humanité gémissante. Il oubliait que ces affabulations sans apparente moralité et sans altruisme immédiat ont aidé des publics entiers à prendre conscience de leur nationalité, en voyant leurs fastes historiques se réincarner dans des pièces modelées sur le type shakespearien. Dans sa propre patrie, les misères ou les gloires de la « sainte Russie » ont souvent trouvé des annonciateurs que n'aurait sans doute pas suscités une médiocre variété de dramaturgie. Des pièces à thèse humanitaire n'ont pas manqué de s'appuyer, à l'occasion, et de fonder leur agencement scénique sur ce grand précédent théâtral. Ailleurs, c'est Dante servant longtemps de patrie idéale à un peuple morcelé, ou Goethe offrant un patrimoine commun à des hommes divisés par les antiques fatalités du sol et de l'histoire. Et c'est encore, pour des nationalités qui s*ébauchent, la poésie traditionnelle ou les œuvres clairsemées de quelques grands hommes ou c'est, pour des nations anciennes qui tiennent à s'assurer de leurs lettres de noblesse, l'ensemble des monuments significatifs ou les produits d'une époque préférée, qui offrent un des plus sûrs abris au vouloir-vivre des groupes humains. On peut donc mettre à leur place légitime les « belles-lettres », sans accorder aux uns qu'elles soient une vaine et frivole amusette, sans concéder aux autres qu'elles puissent dominer ou remplacer tous les modes de l'activité humaine. Ne
supposons pas que des sociétés parfaites ignoreraient les « jeux de la phrase w, mais ne croyons pas davantage
Que les cytises de Virgile Ont parfumé tout l'univers.
Admettons plutôt, avec La Bruyère, que l'important est de « penser et parler juste »> et qu' « aitiener les autres à notre goût et â notre sentiment, c'est une trop grande entreprise ». Parler juMe : c'est-à-dire amener â l'expression désirable la conscience que chacun prendra d'un fragment de la vie. Même ce programme restreint, s'il est suivi fidèlement et s'il est développé selon l'humaine sature, a chance de créer quelque jour uhe harmonie très suffisante, et « sociale » à sa manière^ entre le jaillissement des formes littéraires et les groupes successifs du monde civilisé.