CHAPITRE II
Les délinéations légendaires.
La mémoire restreinte des groupes simplifie les œuvres et ramène les noms aune signification essentielle. — La légende et ses nécessités. — Incarnation mythique des grandes tendances humaines. — Rattachement aux grands ensembles sociaux.
M. Bergeret méprisait la gloire littéraire, nous rapporte son subtil biographe, parce qu'il savait que « celle de Virgile reposait en Europe sur deux contre sens, un non-sens et un coq-à-l'âne ». Nous, de même, nous sommes quelque peu tentés de ramener l'œuvre de M. Bergeret à un Virgilius nauticus cent fois repris, jamais achevé; et si quelquelques citations éternelles et simplifiées, Sunt laa^jmœ rerinrij Surgit amari aliquid^ paraissent les supports véritables de la gloire de Virgile, nous inclinons à voir, dans le répertoire entrepris et inachevé dont M. Bergeret est presque l'auteur, le symbole même de cet esprit curieux et éparpillé, ingénieux et de pauvre volonté.
C'est dire que nul n'échappe à une simplification qui est la loi même, la rançon et le bénéfice tout ensemble d'une existence prolongée, telle que la
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peuvent refléter des esprits un peu éloignés de nous par l'espace et le temps. « Nul n'est grand homme pour son valet de chambre », a dit un humoriste : nul ne peut être vu, comme par son valet de chambre, par les groupes humains qui feront du maître un grand homme : il y a là une nécessité qui tient à la fois à la mémoire restreinte des collectivités et au besoin qu'elles gardent d'incarner de grandes tendances essentielles dans des êtres de choix.
Mémoire restreinte des groupes. — Où en serait l'humanité, si elle devait conserver le souvenir complexe de son passé? A quel invraisemblable catalogue n'aboutirait pas une mémoire aussi fidèle? Ni dans le domaine de l'action, où les résultats sont presque tout, ni dans celui de la pensée et de la sensibilité, où l'effort, la bonne volonté, le don secret comptent peu, les courbes sinueuses, les « graphiques » zigzagants ne peuvent être enregistrés tels quels par les hommes : et c'est, au fond, le rôle permanent de l'histoire, antagoniste de la légende, de remettre sans cesse la fluctuation et la diversité de la vie dans des lignes simplifiées et roidies qui ne persistent qu'à celte condition dans l'esprit humain.
Les grands héritages degloire supposentdes valeurs homogènes. Tout le détail d'une œuvre littéraire un peu vaste, d'abord, ne peut encombrer à la fois la mémoire des collectivités. Une simplification fatale unifie et réduit des fortunes qui supposaient sans doute, lorsqu'elles étaient de la réalité, mille oscillations et d'extrêmes variantes. L'abbé Prévost a laissé cent soixante-dix volumes : la seule Manon
^0 LA LiJZLtlZlkE
LetfaatÎHii p^is. i^jur la duré^ de ^on renom d'écrivain, que les JA ' '-. o /Ve* «T u n h o r'it . 'î € d^ qua Uié ou le Poar et C'jt'tre: c'ehi le deux centième eaviron d'une ^/fuvre ojU'^ïfi^'^nïjif; qui assure à son auteur ffori in-c;i;,tioii au * temple de Mémoire «^ comme dii-aiei:t se^ contemporains.
On ne va pjjji -.jr p^r^a^e Hi-j:/.*^ Av*rc si i^ror \}'\'j.'i'^K h la po-î»rnt«''.
Kt. de plu?f en plu??, â mesure que vont s'élargis- Kanl les cercles qui agrandissent dans le public la diffusion (Ymi nom illustre, un titre préféré s'attiiche â une î^Ioire littéraire. Pétrarque, humaniste fécond, crovait que ses œuvres latines lui assurai^int l'immortalité : il la doit à des poésies italiennes que lui-même appelait frivolités et bavardaffes . Tennyson fondait plus d'espoir sur les Idylles du Hoi que sur hnock Arden. Le Cimetière de Gray suffit à le déterminer à jamais. La Chute des feuilles a donné à Millevoye une sorte de mérite décisif. Lamartine redevient le poète du Lac, en dépit d'une Oiuvre foisonnante et d'une activité multiple. Balzac, après avoir écrit la Comédie humaine, est resté et restera surtout l'auteur à' Euqénie fJrandef.. Sullv Prudhomme s'est étonné douloureusr'ment <ir» demeurer, pour le commun des lecteurs, le poètfMlu Vase brisé. Le nom de Herwegh reste attaché à une réussite de choix. Jch werde hitif/ehni. Avec son rude humour, le romancier (i. K(;ll(îr tm a voulu à l'historiette privilégiée qui M lui cour.iit a[)r(Vs eomme un caniche familier », Hinn/'o cl Julie! le au village,.,. Flaubert, de même.
lES 1>ÉLINEAT10>S LEGENDAIRES
Séi
en eut vite assez d'être « embêté par la Bt>canj », Parallèlement, la renommée dépouille ses favoris de tout ce qui peut sembler adventice et superflu dans leur activité intellectuelle ou pratique On a beaucoup de mal à faire accepter Timage d*un Chateaubriand homme d'action et cherchant sa vraie raison d'être dans Teutreprise politique, n écrivant guère qu'en ù côt*" son Atala^ son iien^\ Gœlhe administrateur déranire Tidée qu'on est tenté de se faire du poète du DivaiK
A Weimar s'isolant des choses..,
Sainte-Beuve poète paraît jouer simplement, non sans fausses notes, le violon d'Iniires. Des critiques récents ont eu quelque hésitation à dire que le poète A. Angellier était professeur, celte fonction semblant exclusive d'un don éminent. Et les exemples ne se comptent plus de ces spécialisations, de ces resserrements, imposés à une personnalité par un souvenir simplificateur qui fait tort à de belles énergies. Ils peuvent être balancés, dans une admiration créatrice de légende, par une autre tendance antagoniste : elle consiste à faire tous les crédits à Tindividu choisi, à supposer le grand homme ca])al)le de génie à tous les instants de sa vie et dans tous les domaines de son activité, à se dire du moins tjue, « s'il avait voulu... » L'infini doit s'èlre manifesté, sans limites, dans une créature de choix. L'hommeocéan, cher à Ihigo, remplace ici la mer ou le lac déterminés, resserrés entre deux rives trop précises. Une nouvelle étiquette, démesurée celte fois, mais aussi facile à lire que l'autre, se substitue à celle-ci.
Fa*%e pC'îjr les irrai^ds esprits à 4is»sitl>cs maltipies. en Lr«:»nar»i de Vîncî oa tel autre uonio i'/if/oî'jre de la Henaissarice- on Baeon. an Shakes- ^ff-jLTf:, piu^ tard an G»ïrihe : combien de ^ sp*éciali^tes *. cependant, bénériciect d'one conSanee analozoe dans ladmiration din'use de leurs déTots d'où Ire- tombe!
Mai% le besoin d'unîrersalité n'étant snè-re le fait des sociétés humaines, cette disposition à étendre l'empire du î/énie ne saurait remporter sur l'aulre, plus conforme aux exi^^ences de la division du travail et à l'accommodation sociale des répartitions strictes. H est en effet bien plus commode d'assigner au umnd homme une activité de choix, ou même de faire comme ceux dont parle F^ascal. et qui. dans la personnalité d'Alexandre le Grand, retiennent seulement le trait d'infériorité qu'il leur convient de distin^^uer. ^ L'exemple de la chasteté d'Alexandre n'a pas fait tant de continents que celui de son ivrognerie a fait d'intempérants... On croit n'être pas tout à fait dans les vices du commun des hommes quand on se voit dans les vices de ces grands hommes... •>
Incarnation des grandes tendances humaines. — C'est à ce titre surtout que les écrivains de marque sont admis — presque en dehors de leurs œuvres, et avec celles-ci pour surrogat. ou peu s'en faut, — à se maintenir dans le souvenir de la postérité. Eternel besoin, sans doute, pour toute collectivité humaine, d'avoir et d'élire des héros qui puissent incarner, dune manière absolue, les dispositions principales dont elles-mêmes ne sauraient se passer
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sans se diminuer'. Et c'est ici surtout que s'opère une délimitation légendaire, analogue à ce que nous pouvons apercevoir dans le passé de Thumanité.
S41 e^t vrai que les grands inventeurs intellectuels soient les « héros » et les « saints >> du monde moderne, quoi d'étonnant si eux aussi doivent s'accommoder à leur tour des simplifications et des grossissements qui marquent la renommée, et donnent presque la raison d'èlre de leurs précurseurs dans l'attention des hommes? La geste de chaque grand guerrier, dans la Grèce mycénienne ou dans FEurope féodale, fut sans cesse enrichie par l'adjonction d'aventures nouvelles; mille faits analogues, qui variaient faiblement les exploits initiaux et les multipliaient plutôt par eux-mêmes, venaient développer l'histoire des personnages notables : l'imagination collective aime à voir les noms illustres attirer et grouper les événements. Plus encore : une spécialisation s'opère, qui incline vers un type analogue tous les exploits imputables au même individu, et qui répugne à laisser le hasard de la vie, la souplesse de la variété aux actes évoqués par un héros déterminé. Il faudra que les faits d'armes simplement courageux se trouvent attribués au bouillant Achille, tandis que ceux qui demandent de la ruse auront Ulysse pour auteur.
Roland est pieux, mais Olivier est sage...
Pour mieux comparer l'un à l'autre ces guerriers, on se plaît à les rapprocher en des entreprises communes, à les grouper autour d'un chef qui devient l'arbitre de toutes ces vaillances : attaque. d'Ilion ou
de l'Islam, conquête du Saint-Sépulcre ou de la Toison permettant à Agamemnon, Gharlemagne, Godefroi de Bouillon ou Jason de réunir autour" d'eux les formes diverses de l'esprit guerrier.
La vertu des saints ne supposait pas moins d'enrichissements et de simplifications; et il est entendu que les mérites de chacun sont comme des spécialités. Spécialités dans la pratique des vertus chrétiennes, et la chasteté, la bonté, l'humilité iront orner, d'une auréole réitérée et persistante, des êtres qui auront pu, dans la vie, passer plus d'une fois de l'une à l'autre des saintes dispositions de l'âme, ou même à quelques dispositions différentes. Spécialités dans l'intervention et dans l'action possible d'un saint sur telle variété de mal, et saint Tivertin guérit les maux de tête en réservant à saint Méen les accès de folie : on sait jusqu'à quel éparpillement est sujette une foi de cet ordre, et qu'en bonne hagiographie populaire, saint Laurent en «voulait » aux brûlures, saint Job aux ulcères^ tandis que sainte Claire préservait de la cécité et saint Claude des boiteries.
N'est-ce pas de même que nous mettons, dans les^ grands hommes mémorables de l'ordre littéraire, des qualités éminentes et exclusives, et que nous tournons en légende la diversité des choses? D'invariables épithètes de nature rendront compte, tout comme pour un héros d'Homère, du trait saillant par où le « grand » Corneille ou le « tendre » Racine méritent de persister dans le souvenir des groupes. Ils y seront rejoints par le « doux » Fénelon, le « sardonique » Voltaire et le « sensible » Rousseau, en attendant l' « impassible »
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Leconte de Lisle, Banville le « funambulesque » et r « impeccable » Gautier. Après quoi, bien souvent, nous ferons passer dans Tœuvre la nuance d'imm,ortalité accordée à Tauteur, tâchant de réduire instinctivement la signification exacte des ouvrages à la formule décernée à Thomme. Il nous choquera vraiment un peu de voir Corneille réussir dans la comédie, Racine exceller dans Tépigramme. Et, de même que nous ferions volontiers gagner à Condé et à Turenne toutes les batailles du xvii® siècle, en laissant Tun, à la rigueur, s'attribuer les victoires d'inspiration et l'autre les victoires de prévision tactique, noua accorderions volontiers à tel auteur la suprême puissance tragique, tandis que son émule garderait pour lui la parfaite valeur comique. L'amour triomphant aurait son représentant, l'amour timide le sien, l'amour malheureux le sien encore. Cette spécialisation permet d'ailleurs à des contemporains rivaux de se grouper harmonieusement, en des ensembles symétriques dont l'avenir saura se souvenir. « On est tous, contemporains, amis ou rivaux, dans son époque, observait ingénieusement Sainte-Beuve, comme un équipage à bord d'un navire, à bord d'une aventureuse Ai^go. Plus l'équipage est nombreux, brillant dans son ensemble, composé de héros qu'on peut nommer, plus aussi la gloire de chacun y gagne, et plus il est avantageux d'en faire partie. Ce qui, de prés, est souvent une lutte et une soulTance entre vivants, est de loin, pour la postérité, un concert. Les uns étaient à la poupe, les autres à la proue : voilà pour elle toute la différence ...»
; : - I.'r iî-f/isn'i-r.Tife a^ail as- .jr^C'ïî:: s. .;-rj, au
f; 'tii'riili': (li;i *:'rrivaiiis : uq (>eu part.j.uL li-iée ' W:r'i-i .-. ij-Mn d*:» " hommes reprr^eulatifc ■ i-iiU-.iit j'.ur (laiJs la tonici'-rice ocL-idenlale, et ir Mnz'i fi '-(.'lit [litri s<iiil â cruire -ijuc ■ chaoïin ( r'(ir('^i;rif'! loriU; la somme d'absolu r('ali- ! à l'IiKifiifii; " fit <jue l'histoire de l'humanité se riji- daiiM Ni.-H iiiïrii^<;urs et ses artistes. <i Dans Ihin: fiiliiri;, l'(;sr;lave Ksope et l'e^rlave Plaute II). If; \>HH sur l<is rois, et tel vagabond pèsera '[Kl: li;l vicliiricux, et tel comt-dien pi'sera plus li:i cinp'îruiir,.. IJanle imiiOrle plus que ChariKii':, i;L Sliiikcs|K!are Iruiiorte plus que Charles-
I viyl/ii\ di's IuL's, ]ic peut manijucr d'être la {■mr. iiii'iinjiiliini dû iront se juuer les afflniti^s
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et les répugnances des groupes humains; et les créateurs de formes littéraires prendront cette valeur symbolique, tout aussi bien que d'autres hommes dont une postérité reculée se rappelle les noms et dont elle peuple ses Panthéons.
L'activité de ces élus était une succession de moments dont chacun, peut-être, avait sa loi et sa norme, sa dépendance à Tégard des circonstances ou de l'énergie intérieure de l'instant : c'est ainsi, du moinsi qu'on peut s'imaginer aussi bien un Vinci qu'un Napoléon ; « ils sont tout entiers dans le moment qu'ils vivent et leur génie se ramasse sur un point; ils se renouvellent sans cesse, et ne se prolongent pas ; les heures de leur existence ne sont point liées entre elles par une chaîne de méditations graves et désintéressées : ils ne continuent pas de vivre : ils se succèdent dans une suite d'actes » (A. France). Or, la caractéristique de leur vie symbolique d'outre-tombe est inverse : leur renommée leur assigne bon gré mal gré une désignation aussi fixe que l'étiquette des vices ou des vertus dans des allégories du xiii^ siècle. Ils sont immobilisés dans un tracé qui cerne leurs contours avec autant de rigueur que Tenchâssement de plomb d'un vitrail. Et ainsi Tardeur simple et forte de leurs dévots ou de leurs adversaires s'adresse à des emblèmes, riches d'un sens absolu et peu susceptibles de nuances.
On surprendrait bien des gens en leur disant que Voltaire croyait en Dieu, que Rousseau était un grand admirateur de Jeanne d'Arc, que Gœthe s'occupait d'infimes détails de son ménage et que
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Il \\\'^\ pas tl(^ très iiraiule î^^loiro qui ne glisse ainsi tlo la MO i\ la U^mMhb\ do la complexité à la sinipHli»ahon, du nu>UNon)OUl à la Ikilé. Contre de toiles
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promotions au symbole, Thistoire est à peu près désarmée, ou plutôt ses précisions et ses sécurités ne dépassent pas un champ surtout intellectuel et rationnel : par delà, sa lance et son bouclier sont sans prestige contre Téquipement magnifique des forces légendaires. Celles-ci ont du moins Tavan- .tage d'assurer Texistence à des fragments du passé qui reposeraient, sans elles, dans de paisibles nécropoles et ne se dégageraient plus des bandelettes sacrées. Et d'ailleurs, il n'est pas impossible d'admettre, avec Emerson, le bien-fondé relatif de ces injustices apparentes où se consomme enfin une très grande destinée littéraire. « Il y a eu déjà un scrutin et un choix parmi des centaines de jeunes plumes, avant que l'écrit que vous lisez dans un journal éphémère passe sous vos yeux. Tous ces jeunes aventuriers confient leur production à la judicieuse oreille du Temps, qui siège et pèse, et qui, d'ici dix ans, reprend une page, parmi un million d'autres, pour la réimprimer. Ensuite, nouveau jugement, nouveau passage au crible, sous le souffle de tous les vents de l'opinion ; et quelle terrible sélection cette page n'aura-t-elle pas traversée, avant de pouvoir être réimprimée vingt ans plus tard — rééditée à un siècle delà? N'est-ce pas alors comme si Minos et Rhadamante eux-mêmes avaient contresigné l'écrit primitif?... Rien ne peut être conservé qui ne soit pas bon ...»
Pour préciser cette vue optimiste du sage américain : nul grand nom — en dehors des grandes simplifications symboliques, et même avec l'aide de celles-ci ne peut être conservé dans l'ordre intel-
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lectuel. si une Taleurn'v est attachée, assez humaine et foncière et éternelle pour s'accommoder même des extrêmes vicissitudes des idées et des goûts. Rousseau, symbole d'une démocratie impatiente des tutelles trop organisées, a-t-il en lui assez de force de renouvellement, assez de variété, assez de sèves profondes pour devenir encore, par exemple, le symbole d'une aristocratie qui serait exigeante pour elle-même et pour les autres? Voltaire, symbole d'une bourgeoisie hostile aux intrusions du pouvoir religieux et aux explications miraculeuses, de la vie. possède-t-il une humanité assez riche pour être aussi, par exemple, sufGsamment symbolique au gré d'un régime de théocratie rigoureuse et orthodoxe? Nous avons vu que de telles modifications de l'atmosphère intellectuelle générale menaçaient en somme toute réputation : elles ne conditionnent pas moins les vicissitudes d'une renommée supérieure. De même qu'un livre n'est pas tout à fait le même pour des lecteurs appartenant à deux générations successives, et qu'un certain degré de sincérité, de vérité solide est indispensable pour lui assurer une clientèle si peu continue que ce soit, — un très grand nom subirait une éclipse ou un définitif obscurcissement s'il ne désignait pas des forces de pensée et d'art susceptibles de recevoir l'adhésion simplifiée des intelligences et des âmes d'époques différentes. Et, par là, un principe indéniable d'équité domine ces destinées d'outretombe, soumises en apparence à tant d'incertitudes et de hasards. Une gloire littéraire qui peut évoluer, môme dans le plan des interprétations allégoriques,
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comme celle de Dante, celle de Shakespeare, celle de Gœthe, recèle évidemment des virtualités magnifiques et décisives.
^ Un autre élément de justice, c'est souvent aussi la persistance de deux légendes opposées au sujet du môme nom, symbolisant dès lors, à la fois, des tendances assez diverses pour supporter cette double empreinte dont la renommée les frappe. On a pu, par exemple, confronter les interprétations antagonistes dont un Wagner a été Tobjet : force de la nature merveilleusement énergique ou dégénéré mégalomane, artiste spontané, confident de tous les frissons de Tunivers, de Thumanité et des peuples, ou cabotin maladif et névrosé jouant trop habilement de quelques procédés illusoires, « médiateur qui réconcilie les deux mondes en apparence opposés de la poésie et de la musique » ou factice organisateur d'effets décadents et raffinés (H. Lichtenberger). Encore cette double légende est-elle surtout la face et le revers d'une même interprétation totale : au lieu qu'on peut très bien trouver en concurrence deux symboles contradictoires appliqués à la même renommée. Victor Hugo, lorsque le peuple de Paris le veillait sous l'Arc de Triomphe, bénéficiait vraisemblablement, lui qui était « entré vivant dans la gloire », d'une double légende et d'une auréole faite de plus d'un cercle. Les lettrés semblaient d'accord pour révérer en lui — sans prendre grand souci de ses devanciers, rivaux ou compagnons du Romantisme — un initiateur incomparable, source de fleuves poétiques sans nombre, ancêtre d'une postérité presque patriarcale :
Les fils sont grands, purs de tout blâme :
Gloire au Père, à Victor Hugo !
Mais les classes moyennes, dans le même temps, simplifiaient le rôle politique de l'auteur des Misérables^ négligeaient le juvénile champion de la légitimité, le Pair de la monarchie de Juillet, pour affermir dans une invariable attitude de républicain le grand mort auquel la France de 1885 faisait des funérailles nationales. Confluent fortuné, autour d'un catafalque, de deux admirations aussi simplificatrices Tune que l'autre ! Heureuses les renommées qui bénéficient, fût-ce successivement, de facettes assez diverses pour se multiplier ou se renouveler de cette façon ! Virgile a pu, grâce^ aux contresens rappelés par M. Bergeret, faire figure de grand magicien, de chrétien de la première heure et de moraliste allégorique. Gicéron a traversé les phases les plus antinomiques de la scolastique, de la Renaissance et du classicisme sans connaître des diminutions de gloire, en se réincarnant simplement dans des aspects fort divers. Rabelais s'est prêté à mille interprétations que rendait possibles son inépuisable truculence. Shakespeare, une fois tiré hors du dédain des « âges augustes », a alimenté des curiosités qui eussent assez malaisément, de Garrick à Tolstoï et de Schlegel à Victor Hugo, trouvé un sûr terrain d^entente. Gœthe a pu, à un siècle à peine d'intervalle, apparaître comme un professeur de suicide et comme un maître d'optimisme. Une étiquette stéréotypée, à chacune de ces réincarnations, remplaçait l'étiquette précédente : elle maintenait du moins
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un grand nom dans le champ de Tattention. «Chaque époque, observe Lamartine en 1830, adopte et rajeunit tour à tour quelqu'un de ces génies immortels qui sont toujours aussi des hommes de circonstances ; elle s'y réfléchit elle-même, elle y retrouve sa propre image et trahit ainsi sa nature par ses prédilections. » Heureux les noms assez grands pour servir sans trop d'écIipses à ces appropriations suc-
cessives !
Cependant, même pour des renommées susceptibles ainsi de renouvellement et d'évolution, une condition encore s'impose : c'est que leur persistance traditionnelle soit assurée par des raisons qui sont fort au-dessus de tous les mérites de l'individu et qui tiennent à la civilisation générale et à l'histoire du monde.
Nous ne nous doutons pas assez, en efTet, que les formules mêmes qui nous paraissent les plus révélatrices d'un art éternel, irréductiblement et absolument humain, restent engagées dans des ensembles de contingences, dans des systèmes intellectuels et moraux dont la pérennité n'est que relative : le même germe de mort auquel, dans un milieu plus étroit, sont exposées les réputations, vient dans un autre plan menacer les grands noms légendaires, en qui semblent se résumer les démarches fondamentales de l'esprit. Une modification de notre oreille musicale telle, par exemple, que nos gammes, nos intervalles, nos valeurs harmoniques nous deviendraient aussi désagréables qu'à des Orientaux,
ne mettrait-elle pas en cause et en danger, du même coup, la signification d'un Beethoven ? L'interdiction religieuse habituelle de représenter des figures humaines par la peinture ou la sculpture, ne nous fermerait-elle pas, autant qu'à des Mahométans, l'intelligence de Michel-Ange ou de Rembrandt ? Ces grands noms se videraient à la longue de tout résidu esthétique, et il n'est pas sûr que l'espèce de contenu psychologique absolu que nous mettons dans cette trinité de héros — intensité dans la rêverie grave, énergie violente, intuition des âmes — suffirait pour les maintenir dans la mémoire vivante de quelques générations, en attendant que d'autres ères peut-être les libèrent de leur ergastule provisoire. Le Moyen Age a connu plus d'une radiation de ce genre, sans qu'on puisse dire que la Renaissance ait pu rafraîchir toutes les gloires antérieures du monde intellectuel.
Il en est de même des simples formes littéraires. Le statut implicite que notre civilisation hérita de la Grèce et de Rome ne nous paraît « universel » qu'en raison de nos habitudes et de nos goûts. La notion de développement poétique^ cet épanouissement d'idées ou d'images secondaires hors d'un germe initial; le mélange d'humanité réfléchie et d'impressions de nature qui donne à nos interprètes préférés de la vie leur couleur et leur émotion; réquilibre que nous aimons trouver, dans un livre, entre la confession personnelle et la déférence à une sorte de moyenne humaine, — ces articles de foi sont peut-être moins éternels qu'il ne pourrait sembler. La juxtaposition hébraïque des thèmes, le
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ritualisme chinois, la concentration japonaise, la sentence arabe, nous laissent entrevoir des modalités fort étranges d'expression, qui suffiraient à discréditer peut-être, auprès d'autres publics, même cultivés, nos Homère et nos Pétrarque, nos Lamartine et nos La Fontaine. Une prédominance ethnique nouvelle, un asservissement politique imprévu, n'obscurciraient-ils pas pour longtemps les astres les plus accoutumés à briller, même lointains, même indécis, même symboliques, à notre zénith européen ?
Mais le support le plus assuré des grands souvenirs légendaires en art, ce sont les nationalités, dont les œuvres de l'esprit (plus encore qpe les codes, les chroniques et les rites) aident à fixer la figure essentielle. C'est là, pour les formes littéraires, un des modes d'existence les plus assurés : contribuer à déterminer les traits dominants de ces vastes ensembles, moins soumis que les races à la fatalité du sang, plus obéissants qu'elles à une âme profonde, à la fois mobile et constante, presque aussi liés, le plus souvent, par l'identité du langage. Issues de ce flot renouvelé et revenant s'y perdre, les productions les plus éphémères aident à lui donner sa couleur et ses nuances : survie indistincte et anonyme assurément, mais la plus certaine encore et la plus prolongée. Des nations dont nous ne savons rien aujourd'hui ont pu avoir leur grand poète, qu'un commun oubli a absorbé, dont la disparition, dès lors, a rendu muets tous les siens; inversement, nous prêtons parfois à des peuples entiers, que nous connaissons mal, les particula-
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