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La littérature de tout à l'heure

Ceux qui chercheront un livre de critique dans ces pages seront déçus : déçus aussi ceux qui penseront y trouver le manifeste d'une Ecole nouvelle. . Il n'y a plus d'écoles littéraires, il n'y a que des manifestations individuelles. Trois écrivains d'accord sur les principes, voilà ce qu'on ne verra plus, — et parvinssent-ils à s'entendre, ils ne constitueraient point une école, car l'entreprise, toujours un peu théâtrale, manquerait d'une galerie en ce temps d'indifférence et serait d'ailleurs trahie même par ses acteurs qui sauraient tous le même rôle et ne sauraient que celui-là, — le rôle du protagoniste.

On n'engage donc ici que la responsabilité de l'auteur. Son nom ne cache aucun groupe. Ses idées sur les tendances de la jeunesse actuelle, sur tes influences qu'elle subit, sur la direction nouvelle qu'il faudrait souhaiter à l'art d'écrire et sur les pressentiments qu'on trouve de ces nouveautés dans les monuments élevés

' vi 'avertissement

devant nous par les Maîtres, toutes ces idées, dit-il, vraies ou fausses, sont à lui. Même les traits, va et là épars, qu'il croit communs à toute la génération montante, c'est lui qui les prétend tels, et tels il se pourrait qu'ils ne fussent que dans ses prétentions. Pourtant il est convaincu d'avoir raison : mais on peut voir de bons esprits précisément convaincus de doctrines contraires aux siennes, — lesquelles ont, sans doute, le grave tort de n'être pas émises ■ avec ce beau désintéressement scientifique qui sied, il est vrai, aux savants, mais qui n'est guère le fait d'un Poète.

On déclare : — que toutes les assertions de ce livre, tous les principes qu'on y défend et tous les développements de cet exposé de principes 1 n'ont d'autre but que d'indiquer sur quels motifs logiques se fondent les réalisations qui ne laisseront pas de suivre de près cette préface théorique. Elle est une manière de précaution » qu'il a paru honnête et prudent de prendre.

La véritable orientation de cette Littérature de Tout à l'heure est donc fixée par sa Ve Partie où les doctrines n apparaissent qu'à titre de commentaires d'un Livre futur. Le point de vue réel est du Poète : de l'esthète, non pas ! Autant vaudra l'Œuvre, autant vaille la théorie.

Ch.M.

La cohue démocratique n'est pas la Foule. Ignorante et naïve, la Foule commet et soumet joyeusement ses forces innombrables à des chefs acclamés et c'est elle, au service d'idées qu'elle adore sans les comprendre, qui fit les grands mouvements de l'histoire. C'est elle encore, obscure, qui donne ce qu'elle n'a pus, la Gloire. Et c'est encore elle, vraie comme l'enfance, docile à la Fiction comme la forêt au vent, qui vibre aux émotions profondes des poêles, qui écoute, accrédite, dore des sincérités de ses admirations et perpétue' les belles légendes, — la Foule, cliente de Shakespeare. — La vanité creuse et bruyante de ses individus caractérise la cohue. Ils ne savent rien, certes, ni chacun, ni tous, mais ils prétendent, opinent, contestent, jugent, ils ont lu les journaux, et l'irréconciliable haine de l'Extraordinaire leur prête parfois une façon de logique. Ils se targuent d'athéisme (au fond, ils en veulent à l'idée de

Dieu d'être exceptionnelle) et c'est une légion de Prudhommes féroces avec ce seul mot pour tout idéal et pour tout évangile : médiocrité. Produit fatal de la « diffusion des lumières », — cette énorme plaisanterie, cette monstrueuse extase moderne ! Encore faut-il nous féliciter si la dispersion des lumières a seulement enténébré l'horizon du monde : elle eût dû l'incendier. Mais il y a confusion : la lumière diffuse n'est pas la clarté, la clarté ne se laisse pas disperser; on peut le refléter et le réfracter, on ne donne pas de double au soleil.

Comme ils savaient son instinct contraire à leurs tendances, les esprits d'exception se sont écartés pour laisser le champ libre à la cohue triomphante. Ils restent étrangers à toute active manifestation sociale, ils n'ont plus guère de goût qu'aux spéculations des sciences, desphilosophies, des arts et des littératures. Est-ce bien la peine, en effet, de donner du temps à s'efforcer de diriger la cohue? Est-elle dirigeable, la démocratie? Pour combien d'années encore en a cette société ? — Il semble qu'en eux, prenant conscience de soi, le siècle hésite entre la crainte d'être au couchant du monde et l'espoir d'être à l'aurore d'un monde

En tout cas, depuis qu'à la Foule a succédé le Public, — aristocratie de la cohue, ramas de gens qui s'ingèrent de penser pour leur propre compte et, sans que ce soit leur destinée, de décider de tout, ayant sur tout des notions nécessairement

DE LA VERITE ET DE LA BEAUTE à

incomplètes, — les Poètes (pour employer ce mot dans son sens le plus large) sont condamnés à la solitude. Gomment donc pourraient-ils plaire, eux que la divine Intuition retient dans la nature, à des intelligences faussées qu'une demi-science jeta dans l'artifice? — Le Public corrompt tout ce qu'il touche. Il déprave la Langue tellement qu'on peut défier un orateur de se faire entendre en France, aujourd'hui, s'il parle français, et la lecture ' des journaux est instructive à ce point de vue. — Il a fait du théâtre, avec d'ailleurs la criminelle connivence des auteurs dramatiques, la turpitude qu'on sait. Aussi les dramaturges à succès n'ont guère de rivaux dans la honte de la popularité que les romanciers à la mode. — Mais le souffle même de ce Public, son attitude même créent une atmosphère irrespirable au Poëte. Les Gens sont bruyants, ricaneurs, raisonneurs, positifs, utilitaires, froids, irrespectueux. On ne leur en fait pas accroire avec de grands mots, — avec de grandes idées non plus. Ils ont de la Beauté, pour les mêmes causes, les mêmes défiances que de Dieu. L'état d'âme essentiel à la compréhension de toute œuvre d'art leur est devenu impossible : il serait sot et vain d'essayer de leur faire enten-

1 La lecture aussi des recueils de discours parlementaires. Berryer, Montalembert. gardent un intérêt, du moins une possibilité : Gambelta, le dernier en date des « grands orateurs » de ces temps, est tout à lait intolérable, à cause du charabia.

dre, à ces âmes ivres de stupre et de lucre, que, pour pénétrer dans le rêve d'an Poëte, il faut oublier les intérêts immédiats de la vie quotidienne, obéir au choix qu'il a voulu des tons et des rapports, s'initier au spécial de sa vision, lui prêter une attention soutenue? Tous ces efforts exigent des dons que le monde a perdus : l'innocence de l'esprit, la sérénité, la réflexion, le désintéressement des passions, — le don d'admirer!

C'étaient les qualités de la Foule, et si elle ne les avait pas en propre, c'étaient les Grâces dont la vivifiait l'influence du génie. Elle savait écouter, regarder et lire, cette Foule ignorante, parce qu'elle était libre des préjugés du Public contemporain. Elle n'allait point demander au théâtre les agréments d'une digestion heureuse, mais y venait chercher le grand bonheur spirituel et sentimen'al, religieux, d'un grand oubli delà tristesse de vivre. Pour elle, l'Art était précisément ce qu'elle ignorait, elle vénérait en les Poètes les Mages dépositaires des secrets qu'elle n'avait pas. Notre Public tutoie les Mages, il estime tout savoir et, par tendresse pour son erreur, afin de n'en être pas détrompé, il s'éloigne avec horreur de toute tentative suspecte de nouveauté. C'est pitié de voir les tâtonnements, les précautions, les prudences, toute cette infiniment petite et douloureuse diplomatie à quoi ont dû se résigner ceux qui apportaient dans l'art une Révélation quand ils en ont dû vivre, —

tous les sacrifices qu'il faut faire au Démon de la Concession! On doit dire qu'en cette voie quelques-uns des meilleurs, pourtant ! des littérateurs contemporains sont descendus trop bas. Grâce aux concessions exagérées qu'ils ont faites, et qui ont pour résultat naturel d'encourager, d'ancrer le stupide Public dans ses goûts stupides — soit pour la gaudriole, cette chose, hélas ! bien française, soit pour le plus dégoûtant sentimentalisme — ils réduisent les nouveaux venus dans la Littérature à trouver mieux encore — pour plaire ! — dans cette course vers la Nullité, ou à prendre je ne sais quelle ridicule attitude de protestation, d'austérité...

Les savants aussi ont eu bien des torts et, sans perdre le respect nécessaire, il faut les dire. Voltaire et les Encyclopédistes avaient commencé cette œuvre puérile et mauvaise de la vulgarisation des sciences : les noms se pressent sous ma plume des écrivains qui, dans ce siècle, ont continué cette tâche. Je sais qu'en dernière analyse ils ne sent pas comptables des résultats désastreux qu'ils n'avaient point prévus ; je sais qu'un bon sentiment les anime, qu'ils ont obéi à ce prosélytisme qui fait qu'une idée nouvelle, comme dit Carlyle, brûle les cerveaux bien autrement que l'or brûle les goussets. Mais ce sont de telles ardeurs irréfléchies qui précipitent les sociétés à leur décadence. Il est déplorable que nos savants

b LA LITTERATURE DE TOUT A L HEURE

n'aient point compris qu'en vulgarisant la science ils la décomposaient, que confier aux mémoires inférieures les Principes c'est les exposer aux incertitudes d'interprétations sans autorité, d'erronés commentaires, d'hétérodoxes hypothèses : car c'est lettre morte, le Verbe enclos dans les livres, et les livres eux mêmes peuvent périr, — mais le courant qu'ils déterminent, le souffle émané d'eux leur survit, — et que faire s'ils ont soufflé la tempête et déchaîné les ténèbres? Or tel est le résultat le plus clair de tout ce fatras de vulgarisation. Par elle nos savants sont en train de rendre au grand Mystère originelles pénibles, les successives conquêtes qu'ils avaient faites sur lui. Peut-être suivent-ils l'irrésistible impulsion d'une loi suprême, peut-être est-ce la grande loi de l'Esprit qu'il rende à l'ignorance aujourd'hui les inventions d'hier pour les lui reprendre demain et ainsi toujours se tenir en haleine, peutêtre telle doit être l'histoire de notre civilisation comme ce fut l'histoire des civilisations antérieures : c'est l'éternel retour des corps organisés à leurs éléments premiers qui les rendront à la vie. Mais peut-être aussi plus de prudence garantirait à la Science plus de durée, en maintenant plus longtemps le monde secondaire dans la modestie. D'ailleurs les résultats immédiats seuls ici m'intéressent, et il faut bien constater que la vulgarisation des sciences n'a pas peu contri-

bué à exaspérer la vanité des gens. Depuis qu'ils savent l'adresse du libraire qui peut leur procurer pour des prix modiques l'explication de la Création, depuis qu'ils ont entendu dire que tout se réduit à A = B, l'arrogance des imbéciles a bien grandi. Que leur parlerait-on encore de la profondeur des Mythes et de la beauté des Fables ? Ils ne veulent plus que des formules, 2 et 2 font 4, il n'y a que cela au fond de tout, — et 2 et 2 font 4 ont supprimé la Grâce de l'Esprit. L'Esprit! il est bien question de lui ! on ne veut plus que de l'Intelligence et, par un symbole trop clair, on n'a laissé à l'esprit — jadis le divin Spiritus — que le sens d'un calembour. — Car à ce débordement de la Science hors de son domaine propre, nous devons une altération spéciale de la langue, l'invasion des mots pédantesques. Il n'y a plus de repos pour un honnête homme, depuis qu'il est exposé à lire, à entendre où ils n'ont que faire des vocables barbares et froids comme individuation, co?icept, etc. — A un point de vue plus particulier les divulgateurs surtout des Exégèses sont coupables. Les gens ont été terriblement flattés d'apprendre que Moïse n'était qu'un médecin, Jésus qu'un homme et — le niveau du monde en a été baissé. Bien plus avisés, bien plus compatissants aussi que nos modernes aux faiblesses humaines furent les prêtres de l'antiquité qui gardaient aux prudences de TÉsotérisme ce qu'il était bon

qu'ignorât le populaire et lui servaient de belles fables où la Vérité s'enveloppait de symboles. Les civilisations antiques ont précisément péri de l'intrusion d'indignes adeptes dans le collège des Initiés : comme les hommes ordinaires ne pouvaient supporter la pleine lumière de l'Initiation, ils l'éteignirent. — Mais comment nos modernes, lestés de toute l'expérience de l'histoire, n'ont-ils pas vu que le principe même de la vulgarisation est faux ! Elle doit être claire et définitive, n'est-ce pas? Et qu'ont-ils donc de si définitif, quand leur vie se consume en discussions sur les premiers principes? Fatalement, dès lors, le savant qui parle à d'autres qu'à ses pairs, celui qui propage et vulgarise, est conduit à prêter l'autorité d'un dogme à ce qui n'a que la valeur d'une opinion, — étant donné surtout qu'il doit se maintenir dans les généralités, sans descendre jamais à ce fond ténébreux strié de lumières où l'on sent la Vérité poudroyer à l'infini sous le doigt qui la presse. Qu'est-ce donc qu'une telle vulgarisation, sinon celle de l'erreur? Et cette vulgarisation, encore, doit être claire : c'est-à-dire que le savant s'y doit efforcer d'épargner à l'ignorant les peines de l'initiation. Mais à ce prix la Vérité demeurerait incommunicable ! A supprimer, entre le mystère et l'explication, l'initiation des recherches, on ne pourrait que rendre l'explication même mystérieuse. Et c'est ce qui a lieu. « La science consiste à

transporter le mystère dans l'explication \, » C'est tromper les hommes ; avec de dégoûtantes prétentions au positif et un grand appareil d'apparences solides, c'est donner aux gens l'habitude de se payer de mots. Je crois bien que nous en sommes au temps dont parlait Swedenborg : « La lumière spirituelle est descendue du cerveau dans la bouche, là elle apparaît comme l'éclat des lèvres et le son de la parole est pris pour la Sagesse môme 2. »

Du moins, il semble évident qu'entre l'ensemble d'une société ainsi pétrie d'erreur et les âmes éprises de Vérité et de Beauté nulle alliance n'est possible.

Avec la Foule, ce trésor de forces instinctives, la Foule, capable d'erreurs, elle aussi, aisément séduite à ce qui luit — mais à ce qui luit ! — le Poëte était en communion naturelle: l'union d'une âme et d'un corps! L'Esprit vivifiait à son gré une matière docile. Elle n'était certes pas ignorante à demi, la Foule, mais elle se l'avouait et cet aveu la constituait en état de perpétuelle

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