‹ La littérature de tout à l'heureChapitre 2 sur 56 · M. de Villiers de l'Isle-Âdam · texte numérisé non relu

M. de Villiers de l'Isle-Âdam

2. Les Savants ont encore, au regard du Poëte, un autre tort, lié sans doute à celui qu'on vient de dire, plus apparent que lui, mais, en somme, moins grave et qu'excusentde plus ou moins légitimes représailles : autrefois la littérature avait envahi le domaine de la science, aujourd'hui la science envahit celui de la littérature. Représailles et réactions sans responsabilités humaines.

réceptivité spirituelle : elle savait tout, de par la vertu sincère de son ignorance. Et ceci n'est qu'apparemment paradoxal: jusqu'aux temps tout modernes, c'est la Foule qui écrit l'histoire et inspire les penseurs, — la foule plus un homme. Tous-et-Un, voilà l'authentique et l'universel auteur des grandes choses qui sont dans nos mémoires. C'est la Foule et Pierre l'Ermite, c'est la Foule et Saint-Louis qui ont fait les Croisades, c'est la Foule et Louis XI qui ont fait la France... C'est la Foule et les Trouvères, la Foule et Villon qui ont fait la langue française.

Et ce n'est pas le moindre des Mystères devant quoi l'esprit hésite, ce double phénomène, attesté par toute l'histoire de la linguistique: la toute puissance et la fécondité de la Foule à créer les mots et les alliances de mots, la construction, la syntaxe, — tout le génie de la Langue, tandis qu'à la même tâche les savants ' se sont montrés impuissants et stériles, et, pour toute collaboration à ce grajid travail, ont dû se contenter de catalo-

t. Je dis les savants et non pas les écrivains. Au contraire ceux-ci ont enrichi la langue de nouveautés — que d'ailleurs les savants n'acceptent pas sans protester. Mais la faculté créatrice des écrivains est celle même de la Foule: l'Intuition. C'est le vieux rem tene, verba sequentur : une chose nouvelle exige un mol nouveau et l'imagine, sans vaines recherches de radicaux et de désinences, par un retour, peut-être, à cette omnisciente ignorance du premier homme, qui désigna d'un nom chacun des êtres et chacune des choses que Dieu venait de créer.

guer les inventions populaires. Ils ont eu le tort d'y ajouter leurs propres imaginations, leurs pénibles productions, toutes roidies de grec et de latin appris par cœur, pas encore digérés, et dont on retrouve dans le mot nouveau (antique nouveauté !) des morceaux tout entiers tels que les ont fournis les langues originelles. Gela est grec ou latin, cela n'est pas français1.

Le public, non plus qu'aucune des grandes vertus de la Foule, n'a pas hérité sa fécondité verbale, ayant perdu ce prime saut de l'âme des êtres naïfs et qui s'émerveillent volontiers, êtres d'intuition et dont le souffle crée l'atmosphère essentielle à l'invention des Mythes.

Il n'y a plus de Mythes, plus de Fables. Nos lecteurs et nos spectateurs nous demandent de célébrer les banalités traditionnelles qu'ils roulent dès toujours dans leurs mémoires : et justement, les Poètes viennent pour dire ce qui n'a pas encore été entendu. Nos lecteurs et nos spectateurs veulent se reconnaître dans nos œuvres, y trouver leurs propres pensées avec un reflet même de la « vie courante » : et justement, les Poètes habitent dans des Rêves où les passants ne sauraient être admis sans la précaution de quelque initiation, brève ou longue, des rêves qui sont précisément le contraire des soins du Tous les joints. Mais

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