‹ La littérature de tout à l'heureChapitre 11 sur 56 · M. Paul Verlaine · texte numérisé non relu

M. Paul Verlaine

Que ton vers soit la bonne aventure Kparse au vent crispé du matin, Qui va fleurant la menthe et le thym, Et tout le reste est littérature.

Il y a longtemps qu'on l'a dit, l'inégalité des vers de La Fontaine, je veux dire lerhythme apparemment inégal de ses vers ne peut paraître une affaire de fantaisie et de caprice qu'à quiconque ignore ce que c'est qu'une Strophe. Enfin il a tous les dons qui désignent le grand Poëte, il a la force qui reste gracieuse, il a l'ingéniosité innée, il a l'esprit lyrique, la science de la composition, le mouvement même, et le sentiment, et l'émotion, tous les dons sauf un seul sans quoi tous les autres mentent: il manque d'une vie intérieure. C'est un charmeur si captieux que tête à tête on ne peut le juger: il séduit et désarme. Le souvenir est plus sévère et révèle le vide affreux de cette âme flottante entre le XVIe et le XVIIIe siècles, ces deux siècles de négation, cette âme sans foi et sans désir de foi, éprise de morale utilitaire et qui nous leurre avec sa fausse pitié. Ouvrez son œuvre1 : les Contes et les Fables se donnent la réplique et celles-ci nous enseignent comment il faut « s'arranger » pour vivre dans le goût de

1. Je n'oublie ni son théâtre ni ses poésies lyriques, mais cette partie de son œuvre n'est pas celle qui a le plus compté pour sa gloire: parce que c'est en efTet surtout par ses Contes et ses Fables que La Fontaine a contribué à la tache de son siècle.

ceux-là. 11 faut être avec les habiles et les rusés contre les imprudents et les malheureux. Il faut gardercequ'ona, commelaFourni, et savoir refuser à l'emprunteuse ; il faut, commele Renard, ménager les grands en les trompant, et se moquer d'eux, et leur sacrifier les faibles. Quelquefois, il est bon d'obliger, mais non pas à l'aveuglette et sans savoir qui l'on oblige: consultez l'Intérêt. Obligez la Fourmi, qui a des qualités d'économie et qui est armée: vous pourrez avoir besoin d'elle. Envoyez danser la Cigale qui n'a su que chanter tout l'été... Mais le plus laid et le plus significatif caractère de La Fontaine, c'est sa haine de toute grandeur. De bien trompés ont voulu voir en lui l'apôtre des petits, se rappelant cette morale des Animaux malades de la peste :

Selon que vous serez puissant ou misérable

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Mais plaint-il l'Ane que tout à l'heure il va nous montrer ridicule auprès du Petit Chien? Plaint-il même l'Agneau dévoré par le Loup? C'est une question. Je crains qu'il en veuille surtout au Loup d'être fort. N'est-il pas pour la patience et la longueur de temps contre la Force qu'il accouple naturellement à la « rage »? Ne fait-il pas odieusement berner le Lion par le Renard ! Dans la grandeur et la force il ne voit que tarage et l'arrogance: le Chêne offre sa protection au Roseau et cela

part, en effet, d'un bon naturel, c'est de la générosité, cela. Pourquoi nous prie-t-on d'en rire? Mais la foudre menace le Chêne : le Roseau se félicite de sa petitesse qui le défend des grands dangers. Ce Roseau est un malin, c'est le cousin du Renard; il nargue le Chêne, — le Chêne qui va mourir ! La Fontaine n'a même pas !e respect de la Mort! — Et d'ailleurs pourquoi oublie-t-il que, ce Roseau si fier d'être petit, le pied d'un passant va l'écraser ?

Cette triste morale, ce fond noir et mauvais d'un génie si charmant, peut-être est-il injuste d'en faire La Fontaine seulcomptable.Ne touchonsnous pas ici la résultante naturelle de tout un siècle d'investigation psychologique, qui fut une bonne éducation de la raison, mais dont les résultats objectifs et immédiats ne pouvaient être que la fatigue, le dégoût même et même le désespoir de raisonner, parce qu'on avait raisonné à vide, sur une humanité chimérique, sans mouvement et sans corps? Qu'ont-ils trouvé, ces Poètes qui ont choisi les passions pour champ de leur rêve, cesMoralistes qui ont étudié les ressorts du Vice et de la Vertu ? Corneille ne nous montre que des héros, c'est lui qui a la plus haute estime de l'humanité et qui lui fait le plus honneur : mais il lui fait vraiment trop honneur, il l'estime trop haut et son humanité guindée n'est pas la nôtre. Son Sublime perpétuel désespère et en nous comparant à sa

grandeur nous nous avouons que nous sommes bien petits. — Racine évoque devant nous un peuple d'âmes illustres et malheureuses, bouleversées, déchirées par la Passion, saignantes et plaintives et qui n'empruntent à leur noblesse qu'un surcroît de douleur : à suivre du regard ces ombres mélancoliques où se reflètent les pires moments de notre destinée, ces âmes nobles qu'une irrésistible et cruelle puissance victime et déprave, nous nous avouons que nous sommes bien faibles. — Molière nous tient, peu s'en faut, le même langage, mais il est plus impitoyable encore: il nous déclare que notre petitesse est risible, que notre faiblesse est honteuse. Corneille avec ses grandeurs impossibles, Racine avec ses misères fatales ne faisaient que nous désespérer: Molière nous dégoûte de nous-mêmes. — Cependant, La Rochefoucauld est descendu par un autre chemin au fond de cette même pauvre âme humaine et nous déclare qu'il n'y a rien, rien que le Mal, que sous la beauté même de ces héroïsmes où nous conviaient Horace, Cinna, Rodogune, Le Cid, se cache un monstre que fait de ces fantômes de courage, de dévouement, de clémence des spectres d'ignominie, et il le nomme : c'est l'Amour-Propre. La Bruyère serait plus indulgent et peut-être voudrait-il nous amuser, mais il nous attriste encore avec cette comédie de nos manies, de nos défaillances, des mille torts de nos habitudes et de nos

attitudes... — Quel parti prendre? Du haut de la chaire les Docteurs confirment l'opinion des Poètes et des Moralistes, nous répètent que notre nature est honteusement petite et faible. Il est vrai qu'ils ajoutent que si l'homme ne peut rien par lui-même il peut tout en Celui qui le fortifie: mais déjà l'humanité se détourne de ce Dieu de l'Évangile qui exige d'elle, en somme, à peu près les vertus impossibles des héros de Corneille. Elle est désespérée et dégoûtée. Quel parti prendra-t-elle? Celui que lui conseillent La Fontaine et le bon-sens. Puisque l'héroïsme est chimérique, — et aussi bien inutile, fondé qu'il est sur l'égoïsme et l'amour-propre, — on n'y pensera plus. Puisque les passions ne causent que le désespoir, la sagesse initiale est de les éviter. Puisque l'homme est incapable de grandeur et de vertu, que du moins il vive tranquille : qu'il ait l'intérêt pour loi, mais qu'il ne le dise pas; qu'il ruse avec la grandeur dont il connaît le néant, avec le malheur, c'est-àdire avec la nature; qu'il sache jouir des petits bonheurs et, fort seulement de sa triste expérience, qu'il passe, avec un sourire revenu de tout mais qui se moque de tout, au bord des choses sérieuses : — et le XVIIIe siècle est né. C'est la réaction de Corneilleetc'estraction deLaFontaine, — plus justement, c'est la conclusion logique du XVIIn siècle. Les Tragédies, les Comédies, les Maximes, les Fables et môme les Sermons ont conduit aux Contes.

Une voix proteste. Vibrante et bien humaine, celle-là. La voix d'une Raison toute puissante, d'une Imagination ardente, d'un Corps malade, la la voix d'un homme : Pascal. La plus pure grandeur du XVIIe siècle porte ce nom, qui est aussi celui de l'avenir. Pascal a vu plus loin que son temps le désastre où ce parti-pris de spiritualité précipite l'âme humaine. Il a vu la sensualité dévorante de dresser à l'horizon crépusculaire, née de la raison épuisée d'avoir si longtemps régné seule et du corps révolté d'avoir été oublié si longtemps. Pascal a vu de ses yeux d'homme et de génie les besoins nouveaux des jours qui venaient, il a entendu la question qu'allait à son tour proposer au Sphinx l'Humanité, qui se lève quelquefois comme un Sphinx, elle aussi, devant l'autre, l'éternellement silencieux. La réponse du Sphinx, Pascal croyait la trouver dans cet Evangile qui offre à nos faiblesses l'appui divin, et il entreprit sa Démonstration de la Religion Chrétienne. La composition de cette œuvre, qui ne ne devait pas être achevée, est un drame dont l'horreur passe les plus sombres rêves des Poètes. Les renseignements trop succincts des témoins de ce drame intérieur éveillent la pitié et l'admiration sans combler la curiosité. Il semble voir Pascal commencer son livre avec le tremblement d'une certitude passionnée et qui, par là-même, échappait à sa propre maîtrise. Et peu à peu, à

mesure que s'entassaient ces chiffons de papier, noircis en fièvre, choses de génie et d'insommie, l'âme, comme grosse de cet avenir qu'elle eût voulu sauver, s'entr'ouvrait aux doutes qu'elle s'était juré de vaincre. Elle sentait la nécessité de satisfaire à l'esprit scientifique qu'elle-même portait en elle et s'avouait impuissante à lui expliquer ce qu'est Dieu, à lui prouver même qu'il est ! Alors l'esprit le plus sincère et le plus grave qui ait été tergiverse avec lui-même, s'hallucine aux évocations de son désir, s'assouvit de superstitions et de sortilèges : et c'est cette obscure et lamentable histoire dont le Diable seul et peut-être aussi Voltaire pourraient sourire, — l'histoire du Talisman de Pascal. C'est aussi cette macération de cette àme inquiète dans cet organisme profondément atteint, ce sont ces mortifications effrayantes, ces austérités etces jeûnes par quoi on espère mériter la Vérité et qui n'obtiennent que la mort. — Et l'œuvre immense de cet esprit qu'on n'ose mesurer reste vaine, une ruine désolée, où retentit, au lieu de la Réponse désirée, la question -même que l'avenir allait faire, une question comme un gémissement. Mais cette question, sans que Pascal ait eu la consolation de Je savoir, recelait les secrets-mêmes delà réponse et cette ruine est l'arche magnifique qui relie à l'Église ancienne l'Église des temps nouveaux. L'œuvre de Pascal proteste à la fois contre les hontes véritables du siècle qui

allait naître et contre les fausses splendeurs du siècle qui allait mourir. Elle proteste contre cette prétention de scinder Têlre humain et de ne lui donner que les vérités de l'âme, — et contre cette autre prétention d'accepter cette scission monstrueuse et de n'y retenir que les vérités des sens. — Quoiqu'on ait quelque pudeur à parler littérature à propos d'un tel homme, on peut dire que Pascal, principalement préoccupé de pensées — et des plus ardentes pensées, de celles qui sont la fumée des Mystères, — mais possédé par toute l'agitation de vivre, ouvert aux passions, aux sentiments humains et muni aussi de cet esprit scientifique qui sait l'influence des causes matérielles, physiques, sur l'action de l'âme, — Pascal est un poète de l'heure qui sonne aujourd'hui, de la période synthétique. Pascal est notre contemporain au titre de Balzac et d'Edgar Poe, avec qui d'ailleurs il a tant d'analogies. C'est un précurseur, un phare toujours brillant dans le passé. En lui et par lui, par l'éclatement de cette grande âme dans le duel, dont elle était le champ-clos, de l'esprit ancien et de l'esprit nouveau, le complet Idéal Moderne a été formulé et une première fois réalisé. Par l'intensité de sa pensée, par le mouvement et la couleur de son style, par le ton et je puis dire le sang de son génie, Pascal est du XIXe siècle1.

1. Je pense inutile d'insister sur la langue littéraire du XVIIe.

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