II. LE SENTIMENT SEUL
Théophile Gautier sommeillant aux pièces de Racine, pendant que Rachel est sur la scène, symbolyse à miracle l'état de l'esprit moderne fatigué d'avoir pensé : son rôle naturel, maintenant, l'emploi logique et nouveau de ses forces, c'est de sentir, de s'agiter, de se composer un costume qui reflète son agitation et l'exagère en la drapant. Lui demandez-vous de penser encore ? 11 dormira.
Pour rendre, sans excès d'indulgence ni de sévérité, justice au Romantisme, il faudrait faire bien des distinctions entre les inspirations diverses qui le déterminèrent, le dirigèrent et limitèrent son cours.
11 commence aux environs de 1810, il finit aux environs de 4850. Mais tout ce qui s'enferme entre ces deux dates ne lui appartient pas. Balzac vient de plus loin, le traverse et le dépasse dans l'en deçà comme dans l'au delà. Joubert garde pour Demain ce qu'il y a de précieux dans les traditions d'Hier. Stendhal reste presque étranger à
siècle, d'indiquer comment les naïvetés du Moyen-Age cèdent aux caractères logiques du génie latin et français, comment l'ossature du style se révèle dans ces constructions régulières et fortes, dans ces impeccables et majestueuses périodes, etc. Toutes ces choses ont été dites admirablement par M. Nisard i Littérature française).
son heure et se date de l'avenir. De tel Poëte telle œuvre est romantique, telle autre est synthétique : ainsi de Gœthe, le Werther et le Faust, ainsi de Vigny le Chatterton et les Destinées. Victor Hugo lui-même, qui pourtant prit en main le drapeau de la nouvelle école, est l'incohérent et vaste répertoire de toutes les Formules et de toutes les opinions.
A quels signes, donc, reconnaître ce qui appartient en propre au Romantisme et ce qu'il partage avec les écoles anciennes ou futures?
Une question plus particulière indique la solution du problème : qu'est-ce qui parut nouveau à la génération de 1820 ? — Ce n'est pas le fond des passions : c'est leur gesticulation extérieure, leur manifestation active. Ce n'est pas l'idée profonde et métaphysique de Dieu : c'est son aspect extérieur, la nature. L'immédiat visible et sensible ou, plus philosophiquement peut-être, l'action de la nature sur l'homme par le sentiment, la réaction de l'homme sur la nature par l'expression : voilà le Romantisme. Il ne sait pas se taire et se recueillir, se tenir immobile pour mieux penser : il ne pense pas, il sent et parle, même il crie. Une habitude très humaine est de fermer les yeux quand l'esprit est occupé, pour protéger son indépendance, pour lui épargner la distraction des ambiances, pour détourner le regard de l'extérieur à l'intérieur : la preuve que le Romantisme ne pense
pas, c'est qu'il ouvre ses yeux , il les ouvre tout grands et tout larges, naïvement, comme un enfant qui s'éveille, ou comme ce premier homme idéal dont Bufïbn nous montre les sens qui s'émeuvent successivement. Il regarde, s'étonne, s'enchante et l'apparence des choses lui suffit ; il ne cherchera pas sous l'apparence la réalité cachée. C'est la vie qui l'intéresse, la vie mouvante et sa couleur changeante, ce qui bouge et passe.
Voyez de quels poètes il se recommande, dans le passé, que tout de suite il acclame, dans le présent.
Le XVIIIe siècle a été un long moment de mort. Mais dans la mort la vie germe. Tout autour de cette France sensuelle qui s'endormait en souriant dans ses hontes fastueuses, sans respect du passé, sans souci de l'avenir, cet avenir pourtant se préparait, suivant les grandes traditions de ce passé. Disciple de Kepler, Newton venait de formuler la loi de l'attraction ; Kant était né; les sages de l'Allemagne allaient exprimer les idées philosophiques qui devaient féconder notre siècle. — Quelquefois la Vie agit et retourne à ses sources par les ministres même de la mort et de la division. C'est Voltaire qui révèle Newton aux Français, servant ainsi cet esprit scientifique à qui, sachant trop mal et trop peu, il fit dire Non, mais qui devait, libre plus tard, s'engager dans la belle voie qui mène aux affirmations lumineuses. Entre les
mains de Voltaire, la Science, qui prescrit avant tout le silence et le respect, ne rendit qu'un bruit de mépris et de vanité. — D'Angleterre Voltaire rapporta encore Shakespeare : une barbarie amusante, une bizarrerie plaisante. A Shakespeare non plus qu'à Newton Voltaire ne compritrien et ce fut un de ses chagrins de voir l'engoûment de ses compatriotes pour le grand Philosophe et le grand Poëte dépasser les bornes qu'il eût voulues. Cet engoûment toutefois n'était que de l'engoûment. Que pouvaient les Français du XVIIIe siècle aimer dans Shakespeare? Ils eussent aussitôt cessé d'être les Français du XVIIIe siècle s'ils avaient vraiment aimé et compris Hamlet et le Songe d'une nuit d'été. Ils placèrent la traduction de Letourneur entre les œuvres de Crébillon et de Florian, gardant certes à ceux-ci la préférence, estimant l'un plus tragique et l'autre plus sensible.
Le XIXe siècle commence et les Romantiques se réclament de Shakespeare. L'a-t-on beaucoup mieux compris dans le Cénacle que dans les boudoirs?— Guère! Du moins guères plus profondément. On le lut avec des yeux plus jeunes, non pas plus pénétrants. On vit, dans son théâtre, le Mouvement, l'importance de l'appareil matériel, les coups de poignards et les fioles de poison, le sang qui coule, les manteaux sombres, la machination du drame : toute l'extériorité. Quant auxéléments quasi-divins du géniede Shakespeare,
ils passèrent inaperçus au regard de ses imitateurs.
Veut-on s'en persuader? Qu'on observe l'influence shakespearienne dans les drames d'Hugo, et qu'on lise le livre qu'il a consacré à William Shakespeare : questions de formalités de forme, lieux communs d'idées et de passions générales, considérations historiques et prétextes à déclamations contre les vieilles règles. Puis, qu'on interroge Goethe :
« Tous les pressentiments sur l'homme et sur la destinée qui me tourmentaient depuis mon enfance d'une vague inquiétude, je les vois dans Shakespeare expliqués et remplis ; il éclaircit pour nous tous les mystères, sans qu'on paisse indique?" oit se trouve le mot de l'énigme. »
Gœthe, habitué au mouvement du drame allemand, ne se laisse pas distraire par cet aspect du drame anglais. Il va au fond: ce qu'il demande à un poëte c'est la nature des idées qui l'occupent et, s'il aime Shakespeare, c'est que l'auteur d'Hamlet souffre du même sublime mal qui tourmente l'auteur de Faust, c'est qu'ils ont tous deux la passion des causes et que leurs symboles sont beaux surtout d'être les vêtements de la Vérité. Mais Gœthe, chez qui le Poëte se parachevait d'une conscience de critique, tout respectueux qu'il soit de la grandeur de Shakespeare, sait où finit cette grandeur: Shakespeare éclaircit tous les mystères, sans livrer le mot de l'énigme. En d'autres termes : il
s'arrête où commencerait Dieu. C'est là seulement que cesse et s'évapore le génie de Shakespeare, comme se perd l'éclat d'une étincelle dans le feu d'un brasier. Je me trompe: il est limité encore par les bornes de son art, de cet art sans conscience, l'Art Dramatique qui fige la fiction centrale autour de quoi évolue captive la passion qui voudrait s'envoler.
Un Poëte qu'on peut citer même après Gœthe, M. Théodore de Banville l'a remarqué ; « Certes, j'adore Shakespeare, et ce n'est pas dire assez ; il est pour mot le dieu de la poésie, et je comprends Berlioz qui l'évoquait et l'implorait comme un père, dans ses chagrins d'amour. Mais toute fiction, tont événement dramatisé et mis en scène a le tort d'être d'un intérêt très inférieur à celui qu'excitent en nous les développements dont le poëte l'a embelli, et tandis que les mouvements de l'âme humaine, exprimés par lui, sont éternellement variés et inattendus, l'événement reste immuable et nous tyrannise par la persistance obstinée de l'affabulation. » Plus d'une fois Shakespeare a tenté de rompre cette entrave, dans ses comédies féeriques, par exemple, et dans YHamlet dont on n'a pas, aussi! manqué de dire que c'est un drame insuffisamment scénique. Le public de son théâtre, ce grave et violent peuple anglais, qui se complait volontiers dans la tristesse à condition qu'on l'en repose par des bouffonneries
énormes et d'autant plus irrésistiblement risibles qu'on les lui dira plus sérieusement, ne le suivait pas toujours jusqu'en ces audaces et Shakespeare dut, le plus souvent, se soumettre aux lois du genre et aux préférences du parterre : elles l'ont gêné. — A la distance d'un peu plus d'un demi-siècle nous voyons donc Shakespeare et Hacine toucher aux extrémités de leur art, en constater les insuffisances : Shakespeare sentirait l'unité de sa conception fictive brutaliser la luxuriance naturelle de son génie, et peut-être aussi l'importance de l'appareil matériel compromettre la suprématie nécessaire de sa pensée; — Racine s'étiolerait dans une atmosphère qui s'est trop raréfiée autour de lui, sans lui laisser prise et repos dans l'appareil matériel, puisqu'il l'a supprimé, et sa pensée par trop nue, son étude par trop restreinte aux développements logiques des passions perdrait sa consistance et se volatiliserait. — On pouvait espérer que le génie de la race qui a produit Racine, s'il lui était donné de connaître Shakespeare, sans perdre ses qualités propres, sans l'imiter, lui emprunterait l'idée heureuse d'élargir à l'image de la vie la conception générale, et, sans matérialiser celle-ci, de l'affermir par quelque apparence où l'œil pût se satisfaire, sans que l'esprit se désintéressât. Il n'en fut rien.
11 eût fallu, pour que cela pût être, que ceux qui dirigeaient le mouvement romantique eussent,
à l'exemple de Goethe, la préoccupation principale des Causes: alors, sans se laisser troubler par les effets, nouveaux. pour eux, des libertés scéniques de Shakespeare, ils auraient, en restant fidèles aux exigences du tempérament latin, ajouté l'homme à la passion. Mais les Romantiques avaient des âmes puériles, des âmes d'enfants qui font l'école buissonnière. Ils prirent à Shakespeare ses libertés, y trouvant un prétexte de plus à se révolter contre la Règle et l'Ordre. Ils lui laissèrent son humanité et mirent en scène des mannequins qui n'ont ni corps ni âme, mais qui se remuent et déclament, vêtus de costumes splendides.
Le Mouvement, — voilà tout ce qu'ils reçurent de Shakespeare. L'impulsion du mouvement leur vint d'ailleurs, et quelle distance °montrueuse, ici, entre la cause et l'effet ! L'impulsion du mouvement, c'est-à-dire le Sentiment, vint aux Romantiques de Jean-Jacques Rousseau.
Je disais que Rousseau rendit au monde moderne le goût chrétien des larmes. Gela est vrai, en dernière analyse : mais, immédiatement, ce n'est pas tout à fait juste. Rousseau ne sait pas plus pleurer que Voltaire ne sait rire. Voltaire ricane, Rousseau larmoie. Voltaire est une contrefaçon de la Joie, Rousseau une contre-façon de la Douleur. Pourtant le larmoiement de la Nouvelle Héloïse éteignit le ricanement de Candide parce que le lointain avenir devait être grave. Le monde prit
une attitude sérieuse bien avant d'avoir des sentiments sérieux: peut-être s'hynoptisa-t-il dans cette attitude et le geste évoqua le sentiment. Mais l'attitude outrepassa l'expression réelle du sentiment sincère. Ce siècle s'ouvre par une plainte immense et ce sont des jeunes hommes qui l'exhalent, des jeunes hommes échevelés, pâles, aux yeux fiévreux, des jeunes hommes à qui le monde renaissant sourit et qui lui préfèrent les solitudes, les ruines, qui appellent l'orage et le bravent et ne se reposent jamais de leurs rôles d'exilés, de corsaires, de réfractai l'es, de rebelles. Et qu'y a-t-il au fond de tout ce désespoir? Un effet physique, un sombre souvenir, mais surtout une comédie. Nous avons vu comment le XVIIe siècle persuada trop l'homme de sa petitesse. Pascal disait: «S'il se vante, je l'abaisse, s1 il s abaisse, je le vante... » Mais Pascal parlait surtout pour l'avenir et son temps ne le crut pas. L'homme consentit à croire sur leur parole ses Poètes et ses Docteurs. Il consentit à se croire vil et faible et s'en vengea contre Dieu et contre lui-même par cent ans de vilenies en effet et de faiblesses, de mollesse, de rire, de débauche et de folie. Dans l'usage d'une telle vie il s'énerva, s'exaspéra et, au bout de ses cent ans, fut pris d'une crise de vanité et de férocité : il déifia sa Raison que l'Evangile avait baffouée et fit la Terreur. Puis il eut peur de ce qu'il avait fait et en resta tremblant, assombri. Las de rire,
il avait voulu être grave, il avait été furieux : avant d'atteindre à la gravité, il devait subir l'horreur de ses récents souvenirs. 11 en eut l'horreur, non pas le repentir; il n'accepta pas avec simplicité l'expiation par la tyrannie, il ne s'accusa pas d'avoir à demi stérilisé la Révolution par la Terreur : il resta révolté, mais un révolté de théâtre. Tout en démêlant vaguement la vérité et l'erreur dans la fameuse formule de Rousseau : « L'homme naît bon, la société le déprave,1 » il affecta de garder rancune à la société qui l'avait dépravé et d'en profiter pour se dépraver davantage : par le culte du désespoir. Il n'y a pas de passion pire que cellelà, plus inhumaine, plus diabolique.
Le mot du désespoir est Jamais, quand le mot de l'humanité est Toujours. Tout autre était la tristesse chrétienne qu'exige la Contrition, cette tristesse qui se moissonne en Joie, cette tristesse qui n'abaisse l'homme que pour le relever, qui ne lui fait toucher du pied le fond de son propre abîme que pour qu'il se hâte de remonter à la surface. L'homme moderne paya cher l'audace qu'il avait de renoncer à la Contrition ; il en garda, comme
1. La première de ces deux propositions a ceci de vrai : qu'il est bon de dire à l'homme qu'il est capable de bonté, car c'est lui rendre cette intime confiance sans quoi sa volonté resterait stérile et lâche. La seconde a ceci de faux: qu'il est mauvais et illogique de dire à l'homme que la société n'est en lui qu'un facteur de mal et de malheur, puisqu'elle est nécessaire et puisque c'est lui qui Ta faite.
un châtiment, la tristesse première et en perdit la joie définitive. Le désespoir se sert de buta luimême et ne peut produire que la mort. Mais combien méprisable cette infamie morale si elle n'a pas même de sincérité profonde ! Le Satan des Chrétiens, celui qui hurle dans Le Paradis Perdu :
Enil, be my God !
celui qui répond à Eloa se perdant pour le sauver et lui demandant si du moins il est heureux:
... Plus triste que jamais !
le Satan est sincère dans son désespoir, il a l'éternité derrière et devant lui, l'éternité sur sa tête coupable, et si sa caresse déchire c'est que son rire gémit. Le désespoir de Manfred est la crise hypocondriaque d'un homme qui en a souvent de telles et qui n'écrit guère que dans de telles crises, avec même une sorte de naïveté, bien moins pour faire parler de lui ' que pour s'épancher, pour se délivrer
1. Pourtant et si peu qu'on ait le goût des anecdotes, en voici, parmi beaucoup de semblables que nous rapporte Thomas Moore, dans ses Mémoires de Lord Byron, une qui semble assez significative et qui nous montre le poète désespéré assez volontiers souriant à sa gloire. — Moore avait rejoint Byron à Venise : « Il avait fait commander le dîner dans quelque tratteria, et tandis que nous l'attendions, ainsi que M. Scott qu'il avait invité à être des nôtres, nous nous établîmes sur le balcon, pour mieux jouir, avant que le crépuscule fût entièrement passé, de quelques échappées des vues du grand canal. En levant les yeux vers les nuages qui brillaient encore à l'ouest, je fis la remarque
de l'obsession du mal : pourtant le même homme jouit violemment de la vie et a des heures de très franche gaîté. Tous les plaisirs de ses sens l'intéressent, la nouveauté des spectacles, le luxe, l'amour et la gloire aussi. Pourquoi donc n'écrit-il que sous la morsure du désespoir? Parce qu'il en aie culte, parce qu'il accomplit sans cesse, dans son âme, ce péché contre l'Amour et contre la Joie. Mais encore — cela est si hors nature ! — pourquoi le commet-il, ce triste péché? L'explication semble si peu proportionnée avec le phénomène que les contemporains de lord Byron ne purent la trouver et lui substituèrent des motifs romanesques dont la postérité a souri. Goethe lui-même donna dans ce roman de goût médiocre et le consigna dans l'article qu'il consacra au Manfred \ Cette page vaut d'être rapportée, montrant si bien que même à ceux qui subissaient les mêmes influences de cette
que « ce qui me frappait surtout, dans les couchers du soleil d'Italie, c'était cette teinte rosée particulière au pays. » — A peine avais-je prononcé le mot .< rosée » qu'appuyant sa main sur ma bouche, lord Byron me dit en riant : « Allons donc, damnation ! Tom, n'allez pas faire le poétique. » Parmi le petit nombre de gondoles qui filaient devant nous, il y en avait une, à quelque distance, où étaient assis deux gentlemen, qui paraissaient Anglais; et, observant qu'ils regardaient de notre côté, lord Byron, mettant ses poings sur ses hanches, s'écria, avec une gloriole comique: « — Ah! John Bull, si vous saviez qui sont les deux camarades qui se tiennent debout ici, je pense que vous ouvririez de grands yeux ! »