La Chute d'un Ange
Point de conscience. Peut-être à ce mot d'ordre un livre d'âpre psychologie, comme Y Adolphe, échapperait. Aussi ce roman n'est guère romantique, si cen'est parde certaines excessivités desenliment, jusqu'au sentimentalisme, où l'analyse ordinairement aiguë de Benjamin Constant s'émousse, et par des complaisances au désespoir qui sonnent leur date. Mais plutôt faut-il inscrire Constant au dessous de Stendhal, parmi les ancêtres du roman analytique, où très peu, presque point de drame extérieur et toute l'importance laissée aux intimités psychologiques. Le drame, au contraire, absorbe tout chez Sand, Sandeau et tous les romanciers, jusqu'à Mérimée. — Celui-ci, une des dernières productions de Romantisme, est un cas singulier. Il vient sur ces limites où les influences contraires se rencontrent, se croisent, se combattent, s'allient, se nuisent, se servent. Mérimée est, de cœur et d'esprit, pour un art de combinaisons et de complications scéniques. Par excellence il est homme-de-lettres, fût-ce hommede-lettres-de-cour. Mais il sent qu'un vent hostile souffle, que quelque chose de nouveau est naissant, et il se met en garde. La psychologie revient en goût, — Mérimée l'étudié, maussadement, mais sûrement. On reproche aux derniers héritiers de Lamartine et d'Hugo de s'abandonner par trop, de se lâcher, — Mérimée se tient. Il se compose une attitude correcte, une écriture
irréprochable. Il ne discorde pas dans la phalange des stylistes impeccables. 11 y a peut-être de l'ironie : on peut s'y attendre avec le mystificateur de La Guzla. Mais l'attitude ne se dément pas. 11 a même été touché par l'influence scientifique. Au besoin et de hasard il fait intervenir un mobile physique. Il sait aussi le prix de la vie dans une œuvre d'art et il en donne une fort jolie illusion. Colomba, Carmen ne sont pas de convention pure, ni les paysages où elles vivent... Qu'est-ce donc, pourtant, qui fait que ces très agréables livres restent d'hier ? Qu'est-ce qui a manqué à Mérimée pour être un Poëte?Quel est son défaut? Snn défaut est un excès d'intelligence. Il a la mémoire très bonne et un grand esprit de discernement. Il sait tous les mérites et tous les torts qu'ont eus ses prédécesseurs et tâche de retenir tous les uns, de s'épargner tous les autres. Il a l'oreille fine aussi et démêle assez bien le vrai du faux dans ce qu'il entend dire. Mais il ne devine rien. C'est un spectateur qui se mêle de jouer la comédie et qui la joue à merveille — sans génie. Ce n'est pas un héros, ce n'est qu'un témoin. Il est horriblement sec et froid. De quoi il a manqué ? De cœur. Son œuvre sent plus qu'une autre le passé précisément par sa relative perfection. Il y a des défauts qu'il est bon d'avoir, c'est le déchet nécessaire de la création : Mérimée ne les a pas? c'est qu'il ne crée pas. — Il nous laisse l'exemple et l'avertis-
sèment d'une œuvre parfaite qui ne vaut rien.
Point de conscience et, — preuve irréfutable — point de critique. ' — Je ne puis acceptercomme œuvres de critique littéraire, esthétique, ni les causeries de Jules Janin, ni les sèches dissertations de Planche, ni les développements brillants et plaisants de Gautier ou de Paul de Saint-Victor, à propos des ouvrages de littérature et d'art : c'est presque toujours leur imagination qui parle, ce n'est presque jamais leur raison.
Pourtant, à l'époque du Romantisme, la Critique était née. Elle est dans les livres de Cousin sur le XVIIe siècle, de Villemain sur le XVIIIe : mais elle y est au titre historique, orientée au passé. Sur l'évolution actuelle de l'Art, sur le sens de ses tendances et l'expression qu'elles résument de l'époque vivante, ni Cousin ni Villemain ne savent, du moins ne disent rien. — Pour entendre quelqu'un nous balbutier la philosophie de l'art qui bout et bouillonne, à l'heure contemporaine, il faut attendre Sainte-Beuve. Mais Sainte- Beuve n'est pas un Romantique. Même Joseph Déforme, le seul de ses livres qui semble appartenir au mouvement de 1830, est plein de choses qu'on n'a comprises qu'en 1880 et qui ont été bafouées dans leur nouveauté. En tout cas, Les Pensées d'août et Volupté ne risquent pas d'être confondues avec les romans et les poésies « de gestes » .
1 . « La critique est la conscience de l'Art. » Ernest Ilello.
Et, d'ailleurs, Sainte-Beuve lui-même, comme Ta très bien observé Emile Hennequin1, n'est pas encore le Critique moderne tel, par exemple, qu'il nous apparaît en M. Taine et j'ajoute : tel qu'il nous apparaissait, hélas! en Emile Hennequin lui-même. Saint-Beuve n'étudie pas le problème « du rapport de l'auteur avec son œuvre et celui du rapport des auteurs avec l'ensemble social dont ils font partie; questions délicates et fécondes que M. Taine a le mérite d'avoir aperçues le premier. » Sainte-Beuve manquait d'assises scientifiques et d'une vision générale ; il n'a eu que des lueurs.
En définitive et telle quelle, l'œuvre du Romantisme n'est pas peu de chose. Romantique, dit M. de Banville, « romantique, dans le vrai sens du mot, c'est-à-dire cruel et ironique, poétique et bouffon, amalgamant le rire et l'épouvante, la négation et l'enthousiasme, plein d'antagonisme, de grandeur, de folie, d'amour, d'élans sublimes et d'absurdité, comme la Vie elle-même. » M. de Banville fait ici, lui-même, un peu comme ce critique dramatique qui voyait les pièces, non pas telles qu'elles étaient, mais telles qu'elles devaient et auraient pu être. Ce n'est pas le Romantisme que M. de Banville vient de définir, c'est l'Art parfait, c'est Shakespeare. — ■ Le Romantisme découvrit le monde extérieur, eut le souci de la beauté des apparences, introduisit le mouvement dans l'Art