‹ La littérature de tout à l'heureChapitre 13 sur 56 · Kunst und Alterthum · texte numérisé non relu

Kunst und Alterthum

heure en tempête, la première du siècle, le désespoir de Byron eût paru chose factice s'il n'avait eu pour causes des fautes et des malheurs personnels.

« Nous trouvons, dans cette tragédie, la quintessence du talent » le plus surprenant, né pour se dévorer lui-même. Le caractère » de la vie et de la poésie de lord Byron permet à peine une appré- » ciation juste et équitable. Il a confessé assez souvent ce qui le » tourmente : il a peint ses angoisses, à plusieurs reprises, et à » peine se trouve-t-il quelque àme qui sympathise à ces souf- » frances intolérables ! Il est, à vrai dire, hanté de deux femmes. >> dont les fantômes le poursuivent toujours, etqui, dans cette » pièce aussi, remplissent les principaux rôles : l'une sous le nom » d'Astarté : l'autre, sans forme ou existence visible, est seule- » ment une voix. Voici ce que l'on raconte de l'horrible événe- ■> ment qui termina les jours de la première. Lord Byron, alors » jeune et entreprenant, gagna les affections d'une dame floren- « Une : le mari découvrit leur amour et tua sa femme ; mais » l'assassin fut trouvé mort la même nuit, dans la rue, et les » soupçons ne purent se fixer sur personne. Lord Byron quitta » Florence et depuis ces spectres l'ont toujours harcelé.

» Cet incident romanesque acquiert de la probabilité par les » innombrables allusions qu'il y l'ait, dans ses poèmes, comme. » par exemple, lorsque, tournant ses contemplation en dedans.il » s'applique à lui-même la fatale histoire du roi de Sparte » — Pausanias, général laeédémonien, se rendit célèbre parl'im- >• portante victoire de Platée, mais s'aliéna ensuite la confiance » de ses compatriotes par son arrogance, son obstination et ses » secrètes intrigues avec les ennemis de son pays. Cet homme » attira sur lui le cri du sang innocentqui le poursuivit jusqu'à » sa mort: car, tandis qu'il commandait, sur la mer Noire, la •> flotte des Grecs alliés, il s'enflamma d'une violente passion pour » une vierge byzantine •, il l'avait enfin obtenue de ses parents, •• après une longue résistance, et elle devait lui être livrée la •> nuit. Elle pria, par pudeur, l'esclave d'éteindre la lampe, et, ■• tandis qu'elle cherchaitson chemin, dans l'obscurité, elle la ren- » versa. Pausanias, éveillé en sursaut, craignant une attaque de

» quelque meurtrier, saisit son épée et tua sa maîtresse. Cet » horrible spectacle fut depuis constamment devant ses yeux; •> l'ombre le poursuivait sans relâche et il appela en vain à -son aide et les dieux et les exorcismes des prêtres.

» Le poëte qui choisit dans l'antiquité une telle scène pour se » l'approprier et en tirer de tragiques images doit avoir un » cœur déchiré. »

Ce qu'il y aurait d'odieux dans le fait par Gœthe de prêter l'autorité de son grand nom à ces calomnies légendaires est un peu atténué par le silence de Byron. Accusé de meurtre, il ne protesta point. Il ne lui déplaisait pas de laisser s'accréditer autour de sa gloire ces fables sanglantes. — Le goût inné du caractère anglais pour le malheur ne suffit pas à nous expliquer cette disposition chez Byron : elle a chez lui un accent personnel où presque tous les poètes du même instant vont reconnaître l'écho magnifié de leur propre cri. Elle ne s'explique que par la mode de révolte de cette génération. Or, au fond de cette révolte il y a peu de chose : il y a surtout les déclamations de Rousseau.

Il y a ses deux propositions, dont l'une empoisonne l'autre : l'orgueil de naître bon s'est tourné en vanité délétère pour l'homme dépravé par la société. Voilà tout le bagage de Child-Harold et toute la cargaison de la barque de Lara. « Nous serions bons loin de la société : fuyonsla ! » Voilà ce qu'ils disent, et ils croient la fuir, dans l'espace et dans le temps, loin de leur patrie

et vers le passé. De là cet innombrable sillage de navires de poëtes, dans tous les sens, vers toutes les solitudes, au Nouveau-Monde, en Grèce, à Jérusalem, en Orient, — Chateaubriand, Byron, Shelley, Lamartine, Gautier, Nerval, d'autres encore ! — Je veux que dans cette sorte de sauvequi-peut il y ait une part de ce noble et naturel sentiment du génie évitant le contact des hommes inférieurs. Lamartine a dit : « Tout Poëte se fait dans l'âme une solitude pour écouter Dieu. » Oui, dans rame! Mais est-ce bien la solitude de l'âme qu'Harold cherche? Je crains qu'il se fuie luimême, qu'ii cherche plutôt un spectacle où se distraire du désir d'infini qu'il a dans l'âme. Et puis il y a du vrai même dans les calomnies : il ne dépend pas du poëte que les fables de malheur où il se plaît soient autre chose que des fables. Il est homme d'action et ce n'est qu'à défaut d'action qu'il se résigne aux rêves. En somme — et jusqu'aux lâchetés du cœur et de la chair qui l'arrêteraient sans doute en deçà — il préférerait au récit l'émotion réelle des crimes qu'il raconte. Du moins en a-t-il cette réalité : la délectation intime. — Il ne s'agit pas ici de cette vieille controverse close dès toujours, à savoir s'il faut être capable des atrocités qu'on peint pour bien les peindre. Nous étudions un homme, homme avant d'être poëte, nous faisant d'atroces peintures où le mal a pris des masques de beauté — généro-

site, grandeur, courage ; dans ces peintures ce poëte se complaît évidemment; évidemment aussi Vidée du poëme ne lui est venue que du sentiment qu'il a éprouvé ici ou là, sur le lac de Léman, pendant un orage, à Venise, au cours d'une scène tragi-comique du carnaval. Pour trouver et combiner les développements et les péripéties de son poëme ou de son drame, il n'a eu qu'à pousser à leurs extrêmes conséquences ses sentiments imaginaires, mais sincères, les sentiments qui lui ont bouleversé l'âme alors qu'il se demandait, exalté par la propre fumée de son génie et par l'électricité de l'air orageux : « Si j'avais la toute-puissance, que ferais-je de mes ennemis, que ferais-je du monde ? » Il a jeté sur la réponse de sa colère la draperie de son imagination et il a vu ses héros marcher dans son rêve. — Oui, il y a du vrai dans les calomnies : si ce n'est en action, c'est du moins en pensée que Byron est ce coupable dont son temps s'épouvanta.

Shakespeare et Rousseau, voilà donc les inspirateurs 1 du romantisme dans le passé. Au présent

1.11 y faudrait joindre VOssian de Macpherson, le Paul et Virginie et la Clarisse Ha'-lowe et ces trois sources d'inspiration, secondaires par la valeur, ne le sont point par l'influence. Toutes trois contribuèrent à exaspérer jusqu'au sentimentalisme les trois sentiments qui fondent tout le Romantisme: le sentiment héroïque qui, dans Ossian, ne s'embarrasse d'aucune réalité; le sentiment de la nature que Bernardin de Saint-Pierre déprave des plus dégoûtantes niaiseries ; enfin le

il acclame quatre poètes : Byron et Walter-Scott, Chateaubriand et Gœlhe.

Du moins, en Byron, le sentiment poétique pouvaitadmirer ce qu'il recelait de plus jeune, initialement : cette immense effusion de vie que le poëte de Don Juan trahissait, — mais point plus que tout traducteur. En s'éprenant de Walter- Scott, le Romantisme avoua quelles étaient ses secrètes et véritables tendances, où devaient le conduire, ses sympathies naturelles le jour où il abdiquerait enfin son attitude théâtrale. Walter- Scott est une réduction au « bon sens » de tous les sentiments qui mouvementent son temps : or, réduits au bon sens — plutôt au « sens commun », ces sentiments rentrent dans leur néant natal. Une seule qualité persiste dans Walter-Scott : il ne pense pas, il imagine lourdement et vulgairement, il fait de l'histoire une fable ridicule; il n'a ni l'ingéniosité, ni la bonhomie, ni la terreur ; ses personnages ne sont ni des entités idéales, ni des hommes vivants, ni môme des fantômes, il ignore l'amour comme toutes les autres passions ',

sentiment proprement dit, le sentiment de l'amour circonvenant la vertu <(ui résiste et se lamente (le larmoiement de Rousseau se fait torrent, cataracte et déluge 'liez Richardson). — 11 y faudrait ajouter encore les dramaturges espagnols et le Romancero. Mais les Romantiques n'y trouvèrent que ce qu'ils avaient déjà trouvé dans Shakespeare : l'aspect extérieur et le mouvement.

U In seul roman de Walter-Scott infirmerait ces sévérités:

— mais il a le pittoresque , et cela suffit à lui conquérir l'enthousiasme universel. Scott n'apportait pas une seule idée nouvelle, mais il avait de la nature un certain sentiment dont la fausseté même flattait ses contemporains. Ce paysage irrité qui fait le fond de son banal drame devait singulièrement plaire aux fanatiques de Lara et à Lara lui-même, qui déclarait Wal ter-Scott le plus grand poëte de son temps. Le paysage fit oublier le drame et plut comme le décor naturel et nécessaire du drame de révolte qui se jouait . dans toutes les âmes. Mais qu'on l'oublie ou qu'on y pense, il n'en est pas moins banal et bourgeois, l'intérêt dramatique dont Scott se contente et qu'il nous offre. Ses héros sont vulgaires, quelconques, leurs chagrins, leurs gaîtés, leurs ambitions, leurs « circonstances » aussi. La gloire que le Romantisme fit à un tel poëte était le présage certain de son triste avenir : par cette gloire le Romantisme confessait combien superficiel était son goût pour l'extraordinaire, que cet idéal satisfait d'une devanture s'accommodait fort aisément des pires platitudes d'esprit et de cœur, que sa passion de nouveauté s'arrangeait tout de même des conventions les plus usées, qu'elle s'en arrangeait même avec une prédilection évidente et qui en dit long sur la sincérité de toutes ses révoltes. Le

lvanhoe. Ce livre est unique dans l'œuvre du romancier anglais, et même extraordinaire pour son temps.

Romantisme s'en remet volontiers aux arbres et aux rochers de protester contre Dieu : dans son for intime, il accepte très bien les choses comme elles sont. — Or, quand le paysage aura cessé de plaire, quand ce décor (il ne sera pas longtemps neuf, prodigué comme il est) aura vieilli, quand on sera décidément las de ces castels en ruines, de ces âpres montagnes, de ces arbres échevelés et qui crispent sur un fond de ciel sanguinolent leurs branches comme des bras maudits, quand on ne voudra plus pour rien, nulle part, d'une lyrique barque de corsaire, ni d'un poétique corps de garde moyen-âge, ni d'un dramatique burg démentelé, — restera le drame lui-même, qui n'est ni la passion, ni l'homme, qui est une puérile complication d'incidents violents et vides, qui est un inutile grossissement, jusqu'à l'invraisemblance, de sentiments quelconques, qui n'est, à parler vrai, rien du tout — et dont on se contentera en le renouvelant, grâce à deux recettes qui sont les secrets de deux Ecoles : l'École du bon se?is et l'Ecole de la thèse. Toutes deux prétendront se contenter de la vie telle qu'elle est, et toutes deux la feront mentir. Toutes deux perdront jusqu'au soupçon de la Beauté et ne prêcheront qu'utilité. Le Bon Sens (c'est encore le sens commun qu'il faudrait dire) exagérera la laideur, la platitude et la banalité de la vie, en fera un songe plus chimérique mille fois que le Paradis de

Mahomet, et, après avoir arrangé son monde — imaginaire, Dieu merci ! mais qu'il ne croit pas. tel — de sorte qu'il, soit impossible, non pas d'y vivre à l'habitude, mais d'y supporter les trois heures de la comédie, déclarera gravement, avec une sincérité qui est un élément de comique très sûr, quoique involontaire, que « cela n'est pas mal, qu'il y a moyen d'être heureux quand on sait borner ses désirs, qu'il y a même de quoi être fier et de quoi rire, que l'imagination n'est point nécessaire et que c'est une faculté dont on se prive sans douleur, qu'à condition d'être sans rêve et sans raison, sans cœur et sans esprit, sans caractère et sans tempérament, ont fait sans secousses le grand voyage. »

Et si les choses vont de la bonne façon

Nous pourrons nous payer le luxe d'un garçon.

G père de famille, ôPoëte, je t'aime !

La Thèse, elle aussi, commencera par exagérer la laideur du monde, mais elle sera bien moins optimiste, elle professera que le laid n'est pasbeau, que le triste n'est pas gai, que tout va mal autour de nous, que la société est décidément bien malade, qu'on fait bien du tort aux enfants en les classant, suivant que se sont comportés leurs producteurs, en légitimes et illégitimes, qu'il est bien dommage aussi qu'un brave homme dont la femme aura eu des fantaisies en reste désolé,

etc.. et à tous ces maux proposera des remèdes. Ces points de vue, aussi étrangers à l'art (malgré l'adresse extraordinaire des bons faiseurs) que la chaîne et le niveau de l'arpenteur à la palette et au pinceau du Vinci ou que les cris des agioteurs et des boursicotiers aux harmonies de la Symphonie Pastorale, eussent pu, du moins, avoir quelque importance sociale et d'économie politique. Il s'est malheureusement rencontré que tous ces guérisseurs et rebouteux de lasociété n'étaient que des charlatans dont les remèdes n'avaient pas la puissance de l'orviétan. De telle façon que leur œuvre — à laquelle je ne suppose même pas des visées littéraires — ne laissera point de traces dans la sociologie. — Au contraire l'autre école, je ne sais comment, sans doute par l'invincible vertu du talent, quelque triste effort qu'on fasse pour l'anéantir, et peut-être aussi grâce à l'ironie occulte de son rêve, produisit des œuvres, non pas belles, pourtant louables. Le nom de M. Emile Augier est un des plus respectables parmi ceux qui représentent l'officielle littérature française.

11 semble étrange et il est certain que ces deux dramaturges dont toutes les tendances sont la contre-partie des apparentes tendances romantiques, M. Augier et M. Dumas fils, ont précisément exprimé le fond-même de ces tendances, le vide qui se dérobait sous tant de fastueuses draperies. Elles s'étaient substituées à la profonde psychologie

classique: quand elles tombèrent, il ne resta rien, — ce rien dont le Bon-sens et la Thèse firent des drames.

Mais, en même temps que Byron et Scott, le Romantisme, disais-je, acclamait Chateaubriand et Gœthe.

En Chateaubriand, comme en Gœthe, il y a deux hommes. Werther n'est pas de l'auteur de Faust. René n'est pas de l'auteur du Génie du Christianisme. Nous retrouverons le Faust et le Génie du Christianisme aux origines de la Grande Synthèse moderne. Le Werther et le René sont romantiques. Ces distinctions sont-elles arbitraires? Relisez donc! L'amant transi et sentimental de Charlotte est aussi insupportable aux esprits de cette heure qu'ils prennent d'ardent intérêt et de grave plaisir à se rendre maîtres, selon l'expression de Gœthe lui-même, de tout ce qu'il amis de secrets dans le Second Faust. La différence est peut-être moins nette entre les deux livres correspondants de Chateaubriand. Bien des pages datent dans son grand ouvrage, et je sais des morceaux de René qui sont d'un délice éternel. Plutôt qu'au Génie peut-être eut-il fallu comparer René aux Mémoires d'outretombe dont l'écriture palpite encore et qui est le plus solide monument de style et d'humanité du Maître. Mais c'est dans le Génie, dans les Martyrs et dans le Pèlerinage que vibre le sentiment mystique et c'est par ce sentiment que l'esprit de

Chateaubriand pressentait l'avenir. — Dans René nous ne voyons — encore ! — qu'un révolté, plus faible à la fois et moins violent que ses émules byronniens. Le sentiment même qu'il a de la nature est plus voulu que sincère, et Chateaubriand a fait à ce sujet un aveu qu'il est bon de retenir : « Trop occupés d'une nature de convention, la vraie nature nous échappe. » Un révolté aussi, Werther, le plus faible, le plus désolant et le plus dangereux de tous. Ces deux livres sont de désespoir : on a compté combien parmi leurs lecteurs se sont tués et j'ai déjà dit que la mort est la conclusion logique du désespoir. — Or, de ces deux suprêmes génies, qui font le parfait et complet Janus Geminus de l'Esprit Moderne, le Romantisme comprit et aima surtout ces deux pages imparfaites et où ni l'un ni l'autre n'avaient donné l'expression complète des révélations qui étaient en eux. Qu'on m'entende : je ne dis point que de Goethe et de Chateaubriand ces deux pages seules furent cojviiws. Tout ce qu'ils dirent retentit au loin et fut célèbre. Ils sont, à l'ouverture du siècle, des dieux qui obligent à l'hommage et qui étonnent la critique. Mais par ces deux pages, entre toutes, ils eurent sur l'immédiat instant d'alors leur immense influence : le reste s'adressait à l'avenir. Si les contemporains lisent Faust, c'est sans le comprendre et, comme Byron (qui d'ailleurs ne connut que le Premier

Faust), pour y chercher un sujet de drame1. S'ils vont plus loin, bien vite encore s'arrêtent-ils, et s'ils suivent Goethe aux pieds d'Hélène, ils sont comme médusés parla beauté païenne, en acceptent aussitôt le symbole, en lui-même si court, l'imitent, le prennent pour idéal et ne se doutent pas que ce n'était là pour Gœthe qu'un échelon de son ascension sublime vers la Vérité Belle. Ils ne se doutent pas que Gœthe était un initié. Ils ne savent pas quelle lumière lointaine le dirige dans ses universelles recherches, quelle ardente foi métaphysique et scientifique il y a au fond de cette immense mêlée de Légendes, le Faust. Des paroles comme celles-ci étaient pour eux lettre close : « Ah! si nous connaissions notre cerveau, ses rapports avec Uranus, les mille fils qui s'y entrecroisent et sur lesquels la pensée court çà et là! L'éclair de la pensée! Mais nous ne le percevons qu'au moment où il éfclate! L'homme est le

PREMIER ENTRETIEN DE LA NATURE AVEC DlEU. Je

ne doute pas que cet entretien ne doive se continuer sur une autre planète, plus sublime, plus pro-

I. Il semble que Gœthe se soit fait le ministre d'une indulgente et divine Vengeance en fixant dans son œuvre celui qui l'avait effleuré : Byron avait touché à Faust par Manfred, Gœthe enferme Byron dans Faust sous l'allégorique visage û'Euphorion, et le magnifique chant funèbre dont le grand poëte allemand salue son jeune rival fait oublier et, s'il était besoin, réparerait la trop facile créance prêtée aux ridicules contes dont Byron laissait s'entourer sa renommée.

fond,plusintelligible. Pourcequiest d'aujourd'hui, mille connaissances nous manquent. La première est la connaissance de nous-mêmes, ensuite viennent les autres... Il peut se faire que le savoir ne doive arriver qu'à l'état fragmentaire sur une planète qui, elle-même dérangée dans ses rapports avec le soleil, laisse imparfaite toute espèce de réflexion qui, dès lors, ne peut se compléter que par la foi... Où la science suffit, la foi est inutile; mais où la science perd ses forces, gardons-nous de vouloir disputer à la foi ses droits incontestables. En dehors de ce principe, que la science et la foi ne sont pas pour se nier l'une l'autre, mais au contraire pour se compléter l'une par l'autre, il n'y a qu'erreur et confusion... »

Que Goethe exprime directement, avec cette simplicité auguste, les conclusions de ses méditations profondes, ou qu'il les confie à Faust, les Romantiques ne l'écoutent ni ne l'entendent. Ils font leur choix : Faust les intéresse tant que Marguerite lui donne la réplique, ils le quittent avec elle.

Un autre choix, plus évidemment expressif des influences que les Romantiques étaient capables de recevoir et de celles qui les dépassaient, c'est le choix qu'ils ont fait entre Byron et Shelley. On a besoin d'un instant de réflexion, devant cette incroyable injustice, pour se rappeler que Byron et Shelley étaient contemporains, qu'ils se connaissaient et s'aimaient, que leurs œuvres furent

écrites aux mêmes dates. Pourquoi Byron fut-il aussitôtcélèbre tandis que Shelley l, du moins pour Ja France, était, il y a dix ans, un poëte nouveau? n'est que Shelley n'est de son temps ni par la nature de ses pensées, ni par la forme qu'il leur donnait. Gomme Pascal, de qui pourtant il apparaît si loin, Shelley est notre contemporain. Non que son œuvre soit sans erreurs, — je veux dire concorde tout entière avec les croyances de notre heure, — mais ses erreurs ont de profondes racines dans les vérités relatives, dans les relations des vérités successives. La haine de la religion — en général — est un peu déclamatoire et nous blesse : « 0 religion ! prolifique monstre qui peuples la terre de démons, l'enfer d'hommes et le ciel d'esclaves ! » Mais, à sa date, cette haine avait ceci d'éclairé qu'en effet les plus grands maux de la société lui venaient des trop rigoureuses entraves où l'enfermait, nous l'avons vu, le christianisme mourant. Son expression exagère et compromet un peu sa réelle pensée, mais cette pensée est juste et bienfaisante, dans les limites où elle traduit l'urgente nécessité de la délivrance spirituelle. Et puis Shelley, à la différence de tous ces poètes

1. M. Gabriel Sarrazin, dans un livre qui va paraître, La Renaissance de la Poésie anglaise, nous donne enfin sur Shelley l'étude complète que nous attendions depuis longtemps. Lire aussi le volume biographique de M. Rabbe, dans sa traduction des œuvres du poëte de Promet liée.

épris de glorieuses et retentissantes thébaïdes, a le sentiment de la seule solitude précieuse, celle de Târne. Des mots comme ceux-ci ne sont pas rares dans ses poëmes : « ..jusqu'au jour où surgit dans mon âme le sentiment de ma solitude. » «... il sentit renaître sa solitude. » Enfin Shelley est aux confins de ces nouveaux territoires de la pensée où luit le rêve encore imprécisé des croyances mystérieuses, des immémoriales et toutes récentes croyances de l'homme moderne. Il a le sentiment de la vie des choses : « J 'ai entendu des sons amis sortir de plus d'une langue qui n'était pas humaine. » Il croit aux correspondances et devine Swedenborg : « 0 terre heureuse, réalité de ciel ! » 11 promulgue cet évangile de la dignité humaine se suffisant à elle-même et affirmant que la pensée des récompenses et des châtiments éternels est inutile à sa noblesse naturelle : « Dans leurs propres cœurs les bons trouveront toujours l'ardeur de l'espérance qui les a faits grands....»

Tout cela est d'aujourd'hui, tout cela est fondé sur l'unique désir que l'homme trouve dans son âme, quand il y regarde : le désir du bonheur. Shelley échappe aux Romantiques ' principalement en ce point : qu'il rêve le bonheur au lieu de se condamner à considérer stérilement son propre

i. Exceptons Lamartine, qui se complaît, lui, en des visions de bonheur, et fût-ce de joie mélancolique, mais qui, sans doute, se contente aisément.

fantôme dans le miroir de son propre malheur:

Tum quoque se, postquam est inferna sede receptus, In Stygia spectabat aqua.

Les Romantiques ne regardaient pas dans leurs âmes. Il suffît de nous rappeler les Types qu'ils ont créés — et qui sont déjà bien loin de nous ! Je ne parle plus des créations de Gœthe et de Byron. Je pense aux héros des drames et des romans d'Hugo, à Hernani, à Dona Sol, à Marion Delorme, à Triboulet, etc., àQuasimodo, à La Esmeralda, à Jean Valjean ; je pense au Chatterton de Vigny, à l'Antony de Dumas, au Fortunio de Gautier, au Don Paez, au Rolla de Musset.... On a tout dit mille fois sur leur grâce irréelle. Ce qu'ils déclament est bien délicieux, souvent et presque toujours leur geste est charmant comme leur costume est magnifique. Mais ce n'est pas d'eux que M. de Banville pourrait croire qu'ils ont pris leur costume dans leur âme, car ils n'ont jamais eu d'âme ! J'entends ce qu'ils disent et je vois le geste qu'ils font, je suis fâché qu'ils n'aient pas pensé avant de parler et que leur geste ne soit pas régi par le battement de leur cœur.

Le Romantisme manqua de conscience , — voilà sa plus nette et s.a plus vraie caractéristique. C'est pourquoi sa forme préférée est la forme dramatique, celle où le plus aisément le poëte peut donner le change sur l'indigence de ses pensées. — Je 1ère-

pète une fois encore, le Romantisme est une enfance capricieuse, volontiers méchante et triste, avec des éclats de gaieté, de naïveté.

On a trop pris l'habitude de le personnifier en Victor Hugo. Par je ne sais quel prodige dont les causes échappent, autour de lui se rangèrent les poètes, comme autour moins d'un chef que d'une idole, desquels la postérité pense qu'ils avaient au moins autant que lui le droit de commander. Et tous lui firent l'hommage de leur génie, tous furent trop heureux de lui laisser cueillir le fruit de l'arbre qu'ils avaient planté. Victor Hugo avait une immense puissance imaginative et verbale, mais ilmanquaitexpressémentd'unedirectiondont le point de départ fut en lui. C'est pourquoi il a pu les suivre toutes, indifféremment. Son génie était propre à tout, sans préférence, — sans les préférences, qui limitent mais qui soutiennent, d'un tempérament. Diderot, qui eut quelques éclairs de bon sens en dépit de lui-même et de son siècle, a dit : « Il faudrait prendre son parti et y demeurer attaché. » Victor Hugo a pris tous les partis et les a tous quittés. Il y a cent poètes en lui, qui à eux tous n'en font pas un. Ses contemporains ont consenti qu'il leur donnât l'illusion qu'il fût le premier des poètes. Mais cette conception même d'une principauté poétique n'a pas de sens. Il n'y a ni premier ni second en Art, dès qu'on est on est seul puisqu'<?//v? consiste à dire

ce qu'un autre ne sait pas. Les génies sont comme les femmes : ils n'ont pas de rang. — Victor Hugo usurpe un rang qui n'est pas. Son originalité est faite de l'imitation de tout le monde. En tout il se crut le premier? Il était le second en presque tout. Il débute par des Odes que Lefranc de Pompignan eût signées et continue en recevant de toutes mains, sans rien trouver par lui-même. Il imite Shakespeare, Chateaubriand, Byron, Lamartine, Alfred de Vigny, Théophile Gautier, Leconte del'Isle. D'ailleurs il imite avecgénie, il a l'originalité d'être plus abondant que ses modèles; il aie tortaussi de relâcher tous les ressorts qu'il touche. Il est plus éloquent que personne : mais l'éloquence n'est que grandiloquence, qui ne parle pas au nom de solides croyances. Quelles sont les croyances d'Hugo? Il aime Voltaire! 11 osera dans une même phrase associer ce nom à celui de Jésus ! et ses vers philosophiques ne sont faits que de noms propres. — Il est vrai qu'il a les prodigieux mérites de ses prodigieux défauts. Cette audace qui lui permet de risquer partout son don de phraser l'a conduit au bord de toutes les intuitions. Mais son œuvre est impersonnelle et gonflée, • — vide. (Ces choses paraîtront chanceuses à dire : on ne les dit pas sans y avoir songé. Elles paraîtront manquer de respect au génie : elles sont fondées sur ce respect même. Victor Hugo a opprimé son temps. Il ne faut pas qu'il opprime l'avenir. Il

faut qu'on cesse de croire qu'il ait tout réalisé. 11 faut qu'on lui rende sa juste place d'artiste merveilleux et de poëte secondaire).

Les contemporains en l'adorant furent peutêtre plus habiles encore que modestes. Ils lui ont comme confié ce titre saint, le titre de Pocte, pour lui rendre, dans un autre, l'hommage religieux qu'ils ne pouvaient lui rendre en eux-mêmes et qu'il fallait pour obliger le monde au respect. Un pourtant de ces poètes s'affranchit del'hugolatrie '. C'est le plus clairvoyant de tous : le seul qui convienne qu'il soit un enfant, parmi tous ces enfants à prétentions tragiques oupédantesques, et le seul que trouble le regret de n'être pas un homme. C'est le plus clairvoyant et le plus insouciant des Romantiques, le plus gai, pourtant aussi celui qui poussa les plus douloureux cris. On sait les gamineries de Musset contre Hugo. Au fond de ces gamineries il y avait un grand sens. — Je ne veux pas exagérer Musset. Il y a de plus vastes parts que la sienne, il n'y en a pas de plus pures. Comme tous ceux de sa génération, il est une victime de Voltaire et de Rousseau, mais seul

1. Un autre aussi : Henri Heine. En dépit de sa nationalité effective, Heine est avec Musset le plus foncièrement Français des poètes. Son esprit est français, son bon sens n'est pas allemand. Il parle des Légendes, mais il n'en a pas le sentiment, par exemple, de Schubert. Son chef-d'œuvre (Re.isebilder) est un livre d'essence toute française.

entre tous il sait la cause de son mal et seul il en soupçonne le remède, quoiqu'il n'ait pas la force d'y goûter, — ce remède qui serait un retour sincère, et sans littérature, de la Poésie à l'alliance mystique du sens religieux et du sens scientifique. La pureté de Musset est clans la qualité humaine de sa souffrance. Je ne vois que cet enfant — si je ne parle que des romantiques proprement dits — qui se doute encore de la vérité humaine au delà des figures peintes qui grimacent autour de lui. Si elles savent qu'elles viennent d'un siècle d'horreur, de mensonge, d'ennui, elles s'en vantent, elles célèbrent Voltaire : Musset a pour lui la haine de la victime pour l'assassin. 11 lui dit : « Réjouis-toi, car tes hommes sont nés ! » Et pour ces hommes comme pour lui-même, hélas! il n'a que des mépris. Il les sent, comme il est lui-même, incapables d'aimer la Vérité, mais comme il souffre de cette impuissance et qu'il est dégoûté de n'être que ce qu'il est ! Il sait l'instant mauvais, il en voudrait sortir ou en avoir raison. Mais, si faible !... d'avance il renonce. Dégoûté de la Vérité autant que de son heure et de son âme, il se résigne à passer en ayant tout ignoré. Sans fierté — il n'y a pas de quoi — il se confesse un enfant du siècle, et cette confession témoigne d'une étrange perspicacité. La Confession d'un enfant du siècle n'est pas comme Werther, René ou Adolphe, la complaisance de la passion pour ce qu'elle a de

négatif, c'est bien plutôt la souffrance noble d'une âme qui connaît l'écart de ses aspirations à ses capacités. Werther, René, Adolphe enseignent la lâcheté. La Confession ne mire que la douleur et nous apparaît — point de vue que les admirateurs mêmes de Musset ont trop négligé — comme le chef-d'œuvre d'un aigu et dolent moraliste. — Musset resta toujours à l'heure et avec les sentiments de sa Confession, une heure navrante, des sentiments d'impuissance, — la conscience du désespoir. Et Musset — qui a beaucoup des vices et toutes les qualités du génie français — fut logique comme ce génie. Ne pouvant s'acquérir par quelque bel effort l'estime de lui-même, il ne se consola point de se mépriser et le désespoir le conduisit au lent suicide. J'admire ce suicide, combien plus que la majestueuse destinée et la vieillesse glorieuse d'Hugo. Si, comme Hugo, Musset avait pu se contenter d'une apparence quelconque de la Vérité ou si, comme Gœthe, il avait eu le courage de regarder au fond des choses, il eût accepté la longueur de la vie : il n'eut ni cette mauvaise foi ni cet héroïsme. Sa mémoire est triste et charmante. On aime sa gaîté folle, on l'aime d'autant plus qu'on sait qu'elle doit se résoudre en larmes, que ses chansons vont mourir en cette plainte :

Le seul bien qui me reste au monde C'est d'avoir quelquefois pleuré.

On n'aime que chez lui ce Moyen Age, tout aussi

fabuleux et controuvé que celui d'Hugo, mais qui ne se prend pas au sérieux et semble s'exalter luimême et s'égayer aussi d'être à ce point chimérique. Volontiers même pardonne-t-on à ces bravades romantiques des Premières Poésies comme à ces outrances de laisser-aller du Rhythme et de la Rime. On se rappelle qu'il y a, malgré tout, un sentiment intense et bien vivant au fond de ces caprices, un ardent désir de savoir et d'aimer. Ce Moyen-Age des Poëmes, des Contes et des Comédies, aussi fantaisiste que Fantasio lui-même, c'est pourtant le Moyen-Age aussi de ces moines que Rolla jalouse d'aimer :

C'est un profond amour qu'au fond de vos calices Vous buviez à plein cœur, moines mystérieux : La tête du Sauveur errait sur vos ciliées... Vous aimiez ardemment, ah! vous étiez heureux.

Et Fantasio lui-même, et aussi Lorenzaccio et tous les personnages des adorables Proverbes, c'est toujours Don Juan, le Don Juan des miraculeux vers de Namouna —

A bien plus juste titre qu'Hugo, Musset et Lamartine sont les représentants du Romantisme en ce qu'il eut de meilleur1. Hugo crut découvrir Y Antithèse : ignorait-il donc qu'il n'y a qu'elle au fond de toute œuvre artistique et de toute action vitale?

1. « En ce qu'il eut de meilleur », non pas de plus spécial. Nous verrons qu'à ce dernier titre c'est Théophile Gautier qu'il faudrait nommer.

L'Amour, un Vers, la Pensée-même sont des antithèses, on ne nous apprend rien en nous l'affirmant, c'est une vérité naïve que les Classiques savaient déjà mais où ils se gardaient d'insister, la sagesse étant de ramener à l'unité divine les deux termes extrêmes au lieu de laisser se perpétuer leur duel immémorial. C'est pourtant à ce dernier parti — qu'il croit nouveau — qu'Hugo s'arrête, et, ce faisant, il innove en effet : contre l'Humanité et contre la Sagesse. Lamartine et Musset gardent de la raison, ne brisent pas les chaînes des traditions. Lamartine n'aime pas Rousseau, mais il en vient, et il a lu Chateaubriand qui a lu Bossuet. Musset déteste Voltaire et Rousseau, mais il en a hérité, et il a lu Marivaux qui a lu Molière. — Or, tous les deux, ils sont des enfants. Nous venons de constater l'âge de Musset : il fut un enfant de vingt ans, fiévreux, capable de gaité, foncièrement triste. Lamartine a le même âge, mais c'est un enfant calme et joyeux. — Notre génération est parfaitement injuste pour lui. Elle a des excuses. Élève de Maîtres savants et profonds, somptueux et sombres, éprise de Beautés concentrées, singulières et qui se gouvernent, rompue à toutes les difficiles délicatesses du métier autant que familière avec les données rigoureuses de la Science d'où s'essore le plus beau mais le plus austère des Rêves, elle est mal préparée à sympathiser au lyrisme splendide mais abandonné de La-

martine, à cette fantaisie claire et royale, naturelle et qui ne se surveille pas, à ce génie superbement ignorant du procédé comme de toute chose qui s'apprenne. — Elle serait plus juste si elle avait la mémoire meilleure, si elle se rappelait la chose triste qu'était la Poésie française avant que Lamartine parlât. Elle était sans verbe ni sentiment, sans rhythme ni rime, une chose morte et sans nom, un idéal perdu. C'est Lamartine qui lui rendit l'idéal et la vie, le souffle, l'harmonie, l'ampleur; Il fit l'expansion qui était nécessaire pour que Baudelaire pût faire la concentration. Notre injustegénération devrait se souvenir qu'elle doit à Lamartine Impossibilité des Poètes qui l'ont suivi. — A lui-même elle doit, au prix de négligences qui vont à l'oubli, des vers d'un lyrisme unique et qui sont encore dans tous les bons souvenirs.

Quand le souffle divin qui flotte sur le monde S'arrête sur mon âme ouverte au moindre vent, Et la fait tout à coup frissonner comme une onde Où le cygne s'abat dans un cercle mouvant;

Quand d'un ciel de printemps l'aurore qui ruisselle

Se brise et rejaillit en gerbes de chaleur,

Que chaque atome d'air roule son étincelle

Et que tout sous mes pas devient lumière ou fleur;

Quand tout chante on gazouille ou roucoule ou bour- Que d'immortalité tout semble se nourrir [donne,

Et que l'homme, ébloui de cet air qui rayonne, Croit qu'un jour si vivant ne saura plus mourir,

Jéhova, Jéhova, ton nom seul me soulage! Il est le seul écho qui réponde à mon cœur : (lu plutôt ces élans, ces transports sans langage Sont eux-mêmes l'écho de ta propre grandeur...

Quelques uns m'entendront; quoique Alfred de Vigny et Baudelaire aient vécu, Lamartine reste, parmi les morts, notre seul Poëte, le seul dont le nom évoque tout un monde d'enchantement, d'aristocratie, de rêve, de Beauté. C'est que seul il échappe ace triple malheur du caractère français : le didactique, le critique et l'ironique. Le Poëte, du moins, y échappe, sinon l'homme. Car il y eut un Lamartine national et vieilli qui avouait du goût pour Ponsard, Delavigne et Béranger, — et ce faux Lamartine-là subit en châtiment l'admiration des vieilles demoiselles. — S'il collabora, peut-être, auJocelyn, il ignora tout des Méditations, des Harmonies, de la Chute d'un Ange et de Baphael. Lamartine avait conscience de cette dualité. Voici comment il s'en excuse : « Quelques pas chancelants et souvent distraits dans une route sans terme, c'est le lot de tout philosophe et de tout artiste. Les forces, les années, les loisirs manquent. Les jours de poëte sont courts, même dans les pluslongues vies d'homme. » Maisà ses joursde poëte il fut, plus nettement qu'aucun autre, excepté de la médiocrité héréditaire. 11 eut l'intelligence d'une Nature en fête. Autour de son esprit se

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mouvait un jardin mystique : c'est le paradis naturel ; demi-voilée, demi-défaillante avec un sourire, la défaillance et le sourire delà volupté qui se recueille, une femme y passe, marchant d'un pas harmonieux et dont le jardin s'enchante. Elle est sans mystère. Ge n'est ni F armée rangée en bataille,. ni V enfant malade. C'est une lumière autour d'elle illuminant tout, c'est un éclair vivant qui donne à cette nature qui l'admire, et dont elle est l'incarnation aimable, le reflet de sa grâce et jusqu'à l'indulgence de son propre accueil. Car nul effroi, dans ce jardin des doux rêves, où pourtant une croix se dresse, mais elle est tressée en fleurs. Son ombre n'est qu'une fraîcheur sans horreur. Cette croix n'enténèbre pas cette nature qui invite et qui. aime, au sein toujours ouvert : et dans cette atmosphère de voluptueuse religiosité, le Poëte prie comme un élu. Il prie vers la croix : mais il ne la voit guère qu'au miroir des yeux d'Elvire,. — une Béatrice qui serait elle-même le Paradis, et c'est la divinité réalisée dans la structure humaine qu'il adore. Un jour l il l'avouera : les arbres du jardin et la croix en fleurs auront disparu, la femme jaillira de ses voiles et, se multipliant, laissera le rêve du poëte s'éblouir d'un palais de splendides corps féminins. — Au delà du Jardin clair, il y a la morne Ville. Lamartine n'y entre pas. Il aime mieux attendre la mort au Jardin...

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