Un seul Poëte réalise parfois — encore imparfaitement
C'est surtout de la première de ces trois inspirations que manque le Naturalisme. Précisons toutefois : il ne s'en passe apparemment pas, il ne peut faire autrement que de nous annoncer des « êtres moraux », — intelligents ou sots, chastes ou débauchés, francs ou hypocrites, vaniteux ou modestes, etc. , mais ni son intérêt, ni son point de vue principal ne se maintiennent dans ce domaine moral et psychique, pour lui la pensée n'importe pas capitalement dans l'action humaine: en un mot, il ne constate et ne peint que des effets matériels.
— Il est pictural moins que photographique, et, pour agréer le mot qu'il préfère, il est « objectif».
Cette grande prétention à Yobjectivisme esthétique n'est que l'erreur d'un instant. Si, par ce mot, on a voulu prescrire à l'écrivain de ne jamais « donner son avis » sur les choses qu'il écrit, soit — et peu importe: il y a des chefs-d'œuvre de Balzac et de M. Barbey d'Aurevilly où l'auteur ace tort d'intervenir dans le roman, comme un personnage sans visage ou comme le Chœur antique. Mais si on a voulu défendre à l'écrivain de nous laisser voir la couleur de son âme dans la couleur des passions et des paysages qu'il décrit
— cette vie de la foule; c'est Michelet, dans son Histoire. — Michelet, un des plus grands poètes de ce siècle, reste étranger à toute influence sur l'art de l'avenir. Cas à déduire ailleurs et non pas en quelques lignes. C'est ainsi que, pour d'autres causes et pour le même motif, on a. dû négliger, dans ce livre, une figure de l'importance du duc de Saint-Simon.
ou suggère, c'est une simple ineptie. Celte ineptie, les Naturalistes ont, autantque possible, essayé de la réaliser et ils ont inventé ce qu'on nomme le « style descriptif». La description naturaliste consiste-, un paysage — par exemple — étant donné, à le rendre, par l'écriture, tel que tout le monde le voit, dans sa « vérité externe ». Ces deux derniers mots n'ont que l'inconvénient de ne pouvoir être joints: en art, il n'y a pas de vérité externe. L'aspect photographique des choses, outre qu'il est matériellement faux, n'est que le sujet de l'œuvre d'art ; l'œuvre d'art commence où cet aspect s'arrête, elle est dans l'au delà de cet aspect, et cet au delà est dans l'âme de l'artiste. L'œuvre d'art, c'est le sens que Corot et Cazin dégagent du paysage, selon certaines communes lois du développement de la lumière, — lois qu'encore appliquent-ils avec une soumission libre et suivant les préférences de leurs tempéraments ; or, si Corot et Cazin « copient » le même paysage, ni les paysages de Corot et de Cazin ne se ressembleront entre eux, ni le paysage « copié » à l'aide de l'objectif photographique ne ressemblera — sinon vaguement — aux paysages de Corot et de Cazin. A rigoureusement parler, il y a pas de description exacte possible. Outre que deux paires d'yeux ne voient que très initialement de même, la reproduction exacte de la nature serait un péché inutile : un péché, puisque ce serait la doubler, — inutile, puisqu'elle est
et puisque ïntiie, en Art, c'est le Nouveau : le plus loin, le plus intense. — Or, il n'y a de nouveau que le sentiment de l'artiste, l'impression personnelle qu'il reçoit de l'universelle nature. — L'Art est donc essentiellement subjectif. L'aspect des choses n'est qu'un symbole que l'artiste a la mission d'interpréter. Elles n'ont de vérité qu'en Jui, elles n'ont qu'une vérité interne. — C'est parce que l'étroit de leur point de vue ne leur permettait de rendre que les effets matériels que les Naturalistes ont été conduits au style objectif et descriptif. En d'autres termes, ils ont, autant que possible, essayé d'abolir le Stvle lui-même. Il y a de vieilles définitions, polies et usées par la citation et qu'on a un peu honte de rééditer. Elles sont encore vraies, pourtant: « Le style, c'est l'homme, » et l'homme, c'est surtout son âme. Le style d'un homme est dans l'habitude de son attitude, dans le son de sa voix, dans sa manière de regarder, de marcher, de s'asseoir, de porter ses vêtements, jusque dans les plis que prennent à la longue ces vêtements — puisque le corps n'est que la forme de l'âme — aussi bien que dans son écriture. Gomme ils avaient décrété que l'homme n'a point d'âme, les Naturalistes tâchèrent de n'avoir point de style, en écri- ■ ture, et toutefois gardèrent le contradictoire projet d'exprimer, dans cette écriture sans style, le style de la vie! C'est, peut-être, cette contradiction qui les a défendus de se perdre absolument: le style
de la vie a sauvegardé celui de l'écrilure, — point tout à fait, pourtant, et il faut avouer que, depuis Flaubert qui réalisa la perfection de la forme littéraire française (et qui put le faire parcequ "il n'était pas que naturaliste), ceux qui, pourtant, se réclament de lui ont étrangement ébréché et faussé l'outil admirable qu'il leur avait légué. Je ne parle point de M. de Goncourt et de M. Huysmans qui ont, au contraire, de très merveilleuses qualités d'écrivains. Je parle de M. Zola, de M. Maupassant et de ceux qui les imitent. Leur langue n'est pas littéraire: incorrecte, impropre, impersonnelle, pesante, banale, c'est la langue des journaux. Il faut que M. Zola ait bien du talent pour parvenir, parfois, à nous donner le sentiment de la grandeur avec un tel instrument ! — Un autre sentiment qu'il nous donne, par malheur, plus souvent, c'est celui de l'ennui, avec ses descriptions interminables, inutiles et que stérilise ce désir de rendre la vérité externe. Et quand il parle d'exprimer toute la vérité et se déclare l'héritier de Balzac, comment ne pas lui répondre : mais Balzac était un visionnaire ! mais Balzac croyait à une réalité intérieure du monde qu'il a créé, non pas copié ! Ce monde, c'est dans son imagination qu'il l'a vu et observé, bien plutôt que clans la vie, et c'est pourquoi il a bien plus de vérité que votre monde copié ligne à ligne et traduit mot à mot. Balzac et Stendhal — de même Dickens et
Thackeray — en qui les Naturalistes saluent leurs héros, sont des imaginatifs et leurs créations ne sont vraies que parcequ'elles sont imaginaires, puisque « l'imagination est l'œil de l'âme1», « la reine du vrai2 », « l'organe par lequel nous percevons le divin3 ». Pour accomplir cette tâche immense d'exprimer la synthèse du monde qui s'agitait autour d'eux, ils n'ont pas eu l'imprudence de ne s'en remettre qu'à leur propre expérience et à leurs yeux matériels. L'expérience personnelle pouvait les tromper: ils l'ont corroborée par l'expérience universelle, humaine, par les traditions immémoriales et par le jugement de l'homme impeccable que chacun porte en soi et qui est précisément étranger aux rancunes de la personnelle expérience. Ils ont fermé leurs yeux, qui pouvaient eux aussi les tromper, pour aiguiser et libérer le regard de l'âme. — Peut-être, sauf Balzac qui savait tout, n'ont-ils pas laissé assez d'importance aux mobiles physiques des actions humaines, Le mérite des Naturalistes est d'avoir vu le mobile physique, leur tort est de lui avoir fait la part trop grande. Ils ont d'autant diminué l'homme.
Je comprends qu'ils veuillent nous persuader que leur œuvre soit autre chose qu'elle n'est. La