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IV. RÉSUMÉ DE L'ANALYSE

Trois hommes et trois œuvres résument et personnifient parfaitement les trois Formules.

Des trois celui seulement qui personnifie la formule classique est grand (aussi est-il presque oublié) : entre le second et le troisième il y a la même différence de mérite, à peu près, qu'entre le premier et le second. Et ces degrés dans les esprits disent eux-mêmes les degrés différents de l'importance des Formules.

Joubert est né au milieu du XVIIIe siècle, il n'en a pas été touché. Si, comme il le déclare, la Révolution a chassé son esprit du monde réel en le lui rendant trop horrible, le désastre de l'Art chrétien et classique ne l'a désespéré ni de Dieu ni de l'Art. Un peu pressé dans les bornes évangéliques, il est aussi métaphysicien qu'un esprit français peut l'être par lui-même ; il a des mots comme celui-ci : « L'espace est la stature de Dieu. » Bien loin de laisser son style s'abandonner aux lâchetés de l'époque, il le serre et le concentre. Il voudrait mettre « tout un livre dans une page, toute

une page dans une phrase et cette phrase dans un mot ». Par ce sentiment il soupçonne le poOme en prose : il le précise par de telles observations : « Il serait singulier que le style ne fût beau que lorsqu'il a quelque obscurité, c'est-à-dire quelques nuages; et peut être cela est vrai, quand cette obscurité lui vient de son excellence même, du choix des mots qui ne sont pas communs, du choix des mots qui ne sont pas vulgaires. Il est certain que le beau a toujours à la fois quelque beauté visible et quelque beauté cachée. Il est certain encore qu'il n'a jamais autant de charmes pour nous que lorsque nous le lisons attentivement dans une langue que nous n'entendons qu'à demi... 11 va, dans la langue française, de petits mots dont presque personne ne sait rien faire... C'est l'équivoque, l'incertitude, c'est-à-dire la souplesse des mots qui est un de leurs grands avantages et qui permet d'en faire un usage exact... Etc. » lia comme nul en son temps le sens du vers moderne : « Les beaux vers sont ceux qui s'exhalent comme des sons ou des parfums. » — Il ne larmoie ni ne ricane. Il pense. Après La Bruyère, môme après Pascal, Joubert pense, et ses pensées, dans la plus pure tradition du XVIIe siècle, avec je ne sais quoi de moderne dans le ton, d'aigu dans le fond, s'inscrivent dans une forme rapide et ménagée, sont essentielles. — Il n'a ni mouvement ni couleur et ce

n'est guère qu'un esprit : pourtant Chateaubriand l'admire et le consulte comme le plus sûr dépositaire de toutes les certitudes où il voudrait retenir les générations qui viennent ; — celui de qui émanera, mystiquement, la grande synthèse moderne, écoute, en Joubert, l'écho pur et profond du passé — encore purifié et encore approfondi par un esprit doué de sens critique et ouvert aux souffles du Futur.

Théophile Gautier dort pendant qu'on joue Racine, mais, la pièce finie, il se lève et, si on le lui demande, sur cette pièce qu'il n'a pas écoutée il écrira, sans y réfléchir, le plus éblouissant des feuilletons. C'est que pour Gautier peu importe le sujet, peu importe la pensée. De sujet il n'en cherche point : « Qu'est-ce qu'ils vont encore me faire faire? » Et il ne pense guère à ce qu'il va écrire. Pense-t-il jamais? Il peint des formes en mouvement et qu'il a le bonheur de voir belles. Mais la vie intérieure de ces formes lui échappe, c'est pourquoi il ne peint pas vivant : il peint mouvementé, beau et froid. La passion, quand il en parle, est toujours secondaire, du moins quant au mérite du rendu, sinon quant à la valeur de l'objet. Sa sensualité est grossière et banale. Son esprita, parfois, de la curiosité: quelle profondeur? Mais sa main, ses yeux sont extraordinaires. Ils font oublier l'âme absente. Gautier pense si peu que parfois le prestige de son talent apprête à

croire que la Pensée soit inutile. 11 fait oublier la vie qu'il oublie. Ses personnages et ses paysages ont autre chose que la vie, ils ont la magie des apparences ; ce sont des tableaux et des statues. — Et l'œuvre du magistral ouvrier nous est indifférente et précieuse comme une galerie de Musée : on y peut venir étudier les prodiges, surprendre les secrets de l'art. Mais c'est un dangereux séjour pour quiconque n'a pas dans l'âme une flamme bien ardente. Une simple Nouvelle nous expliquerait mieux que ses plus longs livres et qu'aucuns commentaires le tempérament de Théophile Gautier. Non pas queForlwiio soit son chef-d'œuvre, — et cette expression n'a pas de sens, avec Gautier : il n'a fait que des chefs-d'œuvre ! — mais le sujet de Fortunio offrait ce hasard qu'ayant à traiter, là, de passion et de passion très violente, Gautier « extériorise » cette passion elle-même, la rend par des tons et des sons, des couleurs et des gestes. Ses personnages sont des machines admirables, ou plutôt de véritables andréïdes. Il y a une petite phrase très caractéristique : « Fortunio promenait sa main sur le dos de la Ginthia, mais avec le même sang froid que s'il eût touché un marbre. » Il y a tout le Romantisme dans cette petite phrase. Qu*a-t-il fait autre chose qu'inspirer une vie de convention à de belles — ou grotesques, mais le grotesque est l'autre face de la Beauté — formes mouvantes, mais non pas émouvantes, parce qu'el-

les n'ont ni nerfs ni pensées. Je le crois bien que Fortunio peut garder son sang-froid : c'est du marbre, en effet, qu'il touche1.

M. Guy de Maupassant a débuté, — élève de Flaubert — par un chef-d'œuvre, Boule-de-Suif, — le chef-d'œuvre de la formule naturaliste la plus étroite et la plus logique. Le sujet en est triste et plat, le style congru. ■ — Peu nous importe que, depuis, M. de Maupassant soit descendu aussi bas que possible dans la littérature de journal, qu'il y ait tout perdu, sentiment de la vie extérieure et physique, couleur, langue, personnalité. Peu nous importe qu'il soit inutile autant qu'impossible de lire les contes à la douzaine qu'il « mène rondement et trousse lestement » (comme parlent les faiseurs d'articulets sur les livres, à la dernière page des revues). Je crois même qu'il a « manifesté » quelque part, formulé Vidéal de cette littérature de hussard. Peu nous importe. Il a eu son

\. « Un article, une page, c'est une chose de premier coup, c'est comme un enfant : ou il est ou il n'est pas. Je ne pense jamais à ce que je vais écrire. Je prends ma plume et j'écris. Je suis homme de lettres : je dois savoir mon métier. Me voilà devant le papier: c'est comme le clown sur le tramplin... Et puis j'ai une syntaxe très en ordre dans ma tête : je jette mes phrases en l'air... comme des chats! jesuis sûr qu'elles retomberont sur leurs pattes Toute ma valeur, ils n'ont jamais

parlé de cela, c'est que je suis un homme pour qui le monde visible existe... »

Personne n'ignore qui est Masson, dans Charles Demailly.

heure de sincérité littéraire et, privé comme il est de toute pensée, de toute idée même, mais courageux à fouiller dans les plus ignobles fonds des motifs humains, dans la vérité crapuleuse d'une humanité sansâme,sanscœur, sansesprit, sansimagination et très moderne, il en a rendu le hoquet avec la cruelle fidélité d'un écho. — Les temps pressés qui sont venus se lassent aux écritures abondantes. Ils croient volontiers sur parole les critiques « autorisés » quileursignalentcommemaîtres-livres naturalistes Madame Bovary, Germinie Lacer teux et V Assommoir. Encore savent-ils qu'il y a, dans le premier de ces trois romans, des qualités de Poëte, dans le second un sens artistique de la modernité et dans le troisième un héritage romantique, toutes choses qui dépassent la Sensation : elle est seule dans la nouvelle de M. de Maupassantj — pure essence de Naturalisme.

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