II. LA SYNTHÈSE
Sommaire. — Chateaubriand et Gœthe. — Stendhal, Vigny, Sértancour, Nerval. — Hugo. — Balzac; 'Wagner. — Poe; Baudelaire. — Flaubert; Sainte Beuvc. — Leconte de Lisle; Banville et les Parnassiens. — Concourt; Barbey d'Aurevilly. — Villiers de l'Isle Adam, Verlaine, Judith Gautier, Huysmans, Rimbaud, Mallarmé.
Tandis qu'évoluaient, après l'épuisement de la longue période classique, les plus brèves périodes, romantique, puis naturaliste, quelques poètes,
qui furent, d'ailleurs, pour la plupart, mêlés à l'un ou à l'autre de ces deux derniers mouvements, découvraient ou plus vaguement pressentaient un idéal esthétique plus complet que celui d'aucune école, plus lointain, dégagé des lenteurs de toute analyse, plus large et pourtant plus aigu, convoitant un domaine universel où il se spécialiserait vers l'Absolu. Aucun des Poètes, — pourtant suprêmes, — dont je vais maintenant parler avec une joie respectueuse, ne fait lever en nous cette admiration comblée, parfaite, que nous rêvons. En aucun d'eux n'éclate ce génie dont parle Edgar Poe, « qui résulte d'une puissance mentale également répartie, disposée en un état de proportion absolue, de façon qu'aucune faculté n'ait de prédominance illégitime. » Sans doute, ce génie-là refusera toujours de naître, pour ne pas décourager l'avenir. — Mais tous ont des lumières qu'avant eux on n'a pas eues. Leurs livres entr'ouverts ouvrent des voies, à qui sait lire, nouvelles et de perspectives infinies. Rien ne sera nouveau qui ne leur doive une vénérante reconnaissance.
Chateaubriand et Gœthe sont aux sources du courant moderne, aux deux angles de base du grand triangle spirituel dont le sommet se perd dans l'infini. En eux Y esprit mystique et Y esprit scientifique, presque également sensualistes, l'un et l'autre, mais très différemment, se recueillent
el prennent conscience d'eux-mêmes. 11 sont l'un de l'autre très loin, ils sont les points extrêmes du champ de l'esprit humain. Mais par cet échange qu'ils ont fait de sensualité esthétique ils annoncent ce profond, cet intense et contemporain désir de l'esprit humain de faire confluer en un seul large et vivant fleuve de Beauté réunie à la Vérité dans la Joie le courant mystique et le courant scientifique. — Il semblerait que celui-ci dût absorber celui-là. Naguère la Science avait biffélemot: Mystère. Elle avait, du même trait, biffé les mots : Beauté, Vérité, Joie, Humanité. C'est ce que le Naturalisme a bien prouvé, en nous donnant ses tristes et fades brutes, qui n'ont rien de mystérieux, certes, mais qui manquent de vérité dans la mesure précise où elles manquent de mystère. Les mots effacés ont reparu ïous la rature : elle était de mauvaise encre. Dans ce domaine de l'Art, leur principal champ de bataille, le Mysticisme a repris à la Science intruse et accaparante, non seulement tout ce qu'elle lui avait dérobé, mais peut-être bien aussi quelque chose de la propre part de la Science. La réaction contre les négations insolentes et désolantes de la littérature scientifique, au lieu d'éclaterdansun grand essor vers une Beauté joyeuse, s'est faite par un regain d'études psychologiques qui ne tiennent plus guère compte de l'organisme et pourtant restent sujettes de la science, — d'une part, et par une imprévue restauration poétique du
Catholicisme, d'autre part: trois des plus grands Poètes de cette heure — MM. Barbey d'Aurevilly, Villiers de llsle-Adam et Paul Verlaine, sont catholiques. Mais leur catholicisme, outre que les prêtres catholiques et romains lui sont plutôt encore hostiles qu'indifférents, a tous les caractères d'un retour très profond vers les Origines : il se pourrait que ces Catholiques eussent entendu la grande parole de Gœthe. — M. Taine, après avoirénuméré les réponses mauvaises que fait le passé aux pressantes questions de l'inquiétude moderne, ajoute: « Sont-ce là des réponses? et que proposent-elles, sinon de s'assouvir, de s'abêtir, de se détourner et d'oublier? Il y en a une autre, plus profonde, que Gœthe a faite le premier, que nous commençons à soupçonner, où aboutissent tout le travail et toute l'expérience du siècle et qui sera peutêtre la matière de la littérature prochaine : Tache