DE TE COMPRENDRE ET DE COMPRENDRE LES CHOSES
11 se pourrait que ce fût en remontant aux sources vives du passé que ces Catholiques eussent rencontré le Catholicisme, à son heure de splendeur et de vérité : il les a séduits à ses beautés défuntes et ils les ont ressuscitées. Mais ils constituent avec la véritable (qui est fausse) religion actuelle et vivante (qui est morte) un anachronisme dont elle s'épouvante. L'art chrétien est mort le jour où un Pape a fait peindre des voiles sur les nudités du Jugement Dernier de Michel Ange. La
Chrétienté actuelle et vivante ne manque jamais de faire le geste de Tartuffe devant les audaces de ces Poètes qui prétendent la servir et qui ont du génie-! — Aussi ne sont-ils point de cette Eglise. Us ont réjoint, puis dépassé Chateaubriand. Leur foi a le luisant fruste d'un objet ancien dont l'éclat se conservait sous la poussière : leur foi est retrouvée. C'est un prétexte plutôt qu'une raison — cela dit sans suspecter les sincérités qui sont évidentes — de certitude mystique : l'esprit mystique se revanche de l'esprit scientifique, qui l'avait humilié, en arrêtant à l'une des plus vieilles et des plus simples « explications de l'homme et des choses » quelques-uns des plus grands esprits du monde, qui s'asphyxiaient dans l'atmosphère pneumatique de la science seule — de la science irrespectueuse et inintelligente du Mystère — et qui recouraient aux heures larges d'antiquité où l'esprit avait de l'air... — L'important était que le mot Mystère fut répété ; il ne nous empêche pas d'entendre la réponse de Goethe, plutôt la corrobore-t-il : le sentiment du Mystère éveille et retient éveillée la passion des Causes. — Dans ce grand dialogue de la pensée moderne Chateaubriand et Faust, Goethe et le Génie du Christianisme peuvent s'entendre : ils parlent sur les sommets et leurs voix ébranlent la même atmosphère. Un jour, leurs paroles se confondront en un seul magnifique Verbe. Stendhal, Vigny, Sénancour, Gérard de Ner-
val... On pourrait me demander quel trait commun assemble ces Poètes. De trait commun, ils n'ont que celui-ci: ils ont écrit de 1820 à 1840 — à peu près — pour les générations qui devaient les lire aux environs de 1880. Le Rouge et le Noir, Les Destinées, Obermann, Le Rêve et la. Vie, — nos Bibles ! A leur naissance, des livres ignores.
Stendhal, un esprit constructeur, aigu, nerveux, psychologue infaillible, moderne, presque indifférent aux lignes, sensible à l'expression de l'âme, à la physionomie, doué, plus que quiconque, du sens intime de la vie, n'ayant ce sens que la plume en main, inventant la vérité avec une prodigieuse certitude. Sa plume était cette baguette des fées, talisman qui indique où gît le trésor. 11 y a de tels hommes — Balzac, Stendhal — qui savent la vie, avant d'avoir vécu : leur âme est un microcosme où, pour voir le monde, ils n'ont qu'à regarder. Peut-être même ne vivent-ils jamais; quand ils sortent de leurs rêves, ce n'est que pour des préoccupations secondaires ou disproportionnées, — Stendhal pour des tentatives de succès mondains qui lui échappent, Balzac pour d'énormes entreprises commerciales qui l'écrasent : mais ces mêmes esprits que la vie berne, rentrés dans leur atmosphère de poètes, savent et démontent les plus secrets rouages de cette vie; l'un enseigne l'art d'obtenir les triomphes qu'il n'a pas, l'autre fait vivre des hommes d'affaires dont les visages sont
stupéfiants de vérité, et nous initie aux détails du quotidien énorme d'une maison de commerce ou de banque. — Pour d'autres, dont le monde intérieur est un enchantement qui les console de vivre, « C'est la vie qui est le rêve ' ». Pour Stendhal, c'est son rêve qui est la vie.. L'idée de la passion, plus que la passion-même, le captive. C'est une grande intelligence passionnée.
Alfred de Vigny, un Raphaël noir, un solitaire, une âme hautaine et tendre et blessée, — un Porte. Toujours en conversation silencieuse avec lui-même sur les plus graves sujets des réflexions humaines, il sort rarement de son silence pour écrire avec une sorte d'amère et sauvage joie -^ une joie qui n'est pas l'ironie cruelle du désespoir carie Poëte puise dans la fierté de son intégrité, dans la conscience de son honneur, la force de vivre et la vertu d'aimer — quelqu'une de ces pages sombres et pures, La Mort du Loup, La Maison du Berger, Le Jardin des Oliviers, frémissante protestation, révolte, autrement profonde que toutes celles de Manfred, contre l'injustice du Dieu qui aurait fait les conditions de notre vie.
S'il est vrai qu'au jardin sacré des Écritures Le Fils de l'Homme ait dit ce qu'on voit rapporté, Muet, aveugle et sourd au cri des créatures, Si le ciel nous laissa comme un monde avorté, Le Juste opposera le dédain à l'absence