‹ La littérature de tout à l'heureChapitre 25 sur 56 · A. de Musset · texte numérisé non relu

A. de Musset

tate l'atmosphère spéciale essentielle au Poète et qui exige autour de lui des respects et des prudences. Le vers des Destinées est bien près d'être le vers moderne lui-même : il ne retarde que d'un peu sur le vers de Sainte-Beuve et sur le vers de Baudelaire. Enfin, Vigny a le sentiment juste du rôle définitif du Poëte, qu'il désigne: « le tardif conquérant ». Il a même le pressentiment que le vrai devoir, le devoir premier et dernier de ce Poète soit, au lieu d'accumuler de belles ruines de hasard, d'ériger un monument1, et le pressentiment plus admirable encore que ce Poëte sera conscient de son inspiration.

1. « ... Il se recueillie en lui-même, rassemble ses forces et craint de se hâter. Ltudiant perpétuel, il sait que, pour lui, le travail, c'est la rêverie. Son rêve lui est presque aussi cher que tout ce qu'on aime dans le monde réel, et plus redoutable que tout ce que l'on y craint. — Sur chacune des routes de sa vie, il recueille, il amasse les trésors de son expérience, comme des pierres solides et éprouvées. 11 les met longtemps en réserve avant de les mettre en œuvre. 11 choisit entre elles la pierre d'assise de son monument. Autour de cette base, il dessine son plan, et quand il l'a de tous côtés contemplé, refait et modelé, il permet enlin à ses mains d'obéir aux élans de l'inspiration. — Mais, dans le travail même, il est encore contenu par l'amour de l'idéal, par le désir ardent de la perfection. Mécontent de tout ce qui n'entre pas dans l'ordre pur qu'il a conçu, il se sépare de son œuvre, en détourne les yeux, l'oublie longtemps pour y revenir. Il fait plus, il oublie l'époque même où il vit, et les hommes qui l'entourent, ou, s'il les regarde, ce n'est que po;ir les peindre. Il ne songe qu'à l'avenir, à li durée de sa construction, à ce que les peuples diront d'elles... »

Sénancour1, toutesles belles et poignantes souffrances du poëte de ce temps, non encore résigné

1. Sénancour est tellement oublié que je crois à propos de citer ici, d'Obermami, quelques lignes, çà et là, préférées.

«Qu'une fois, avant la mort, je puisse dire à un homme qui m'entende: Si nous avions vécu ! — ... Ainsi, voyant dans les choses des rapports qui n'y sont guère et cherchant ce que je n'obtiendrai jamais, étranger dans la nature réelle, ridicule au milieu des hommes, je n'aurai que des affections vaines; et soit que je vive selon moi-même, soit que je vive selon les hommes, je n'aurai dans l'oppression extérieure ou dans ma propre contrainte que l'éternel tourment d'une vie toujours réprimée et toujours misérable. — ... Une jonquille était fleurie. C'est la plus forte expression du désir. — ... J'ai honte des affaires de la vie civile. — ... Opposant à mes ennemis cette conviction qui me place intérieuremeut auprès de Vhomme tel qu'il serait. — ...Je demande si le bonheur n'est pas un rêve d'enfant. — ... Je suis condamné à attendre toujours la vie. — ... Je ne sens plus que ce qui est extraordinaire. — ... Je ne connais point la satiété, je trouve partout le vide. — ... Pour moi, je me mis à rêver, au lieu d'avoir du plaisir. — ... En cherchant avec impatience ce qui ne m'intéresse point.... — Que d'infortunés auront dit, de siècle en siècle, que les fleurs nous ont été accordées pour couvrir notre chaîne, pour nous abuser tous au commencement et contribuer même à nous retenir jusqu'au terme ! Elles font plus, mais assez vainement peutêtre; elles semblent indiquer ce que nulle tête mortelle n'approfondira. Si les fleurs n'étaient que belles, sous nos yeux, elles séduiraient encore; mais parfois, ce parfum entraîne, comme une heureuse condition de l'existence, comme un appel subit, un retour à la vie plus intime. Soit que j'aie cherché ces émanations invisibles, soit qu'elles s'offrent, qu'elles surprennent, je les reçois comme une expression forte, mais précaire, d'une pensée dont le monde matériel renferme, mais voile le secret... Espérer, puis n'espérer plus, c'est être ou n'être plus : voilà l'homme, sans doute. Mais

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à n'être pas un homme, à se laisser, comme Goethe, accuser d'hypocrisie et d'égoïsme, alin de pouvoir, loin du bruit des passions, élever ce monument dont nous parlait Vigny, — Sénancour, le génie flottant, irrésolu et désolé, entre les rêves de l'esprit et les besoins du cœur, sans satisfaire l'un ni l'autre, mais avec pourtant des plaintes, des murmures d'ombre où je sens plus d'àpre sincérité que dans les cris de tels bien vivants. La disproportion de son désir et de son pouvoir, en d'autres termes, le mal d'espérer. voilà, comme de toute autre tristesse en ce temps, une cause principale de la tristesse de Sénancour.

comment se fait-il qu'après les chants d'une voie émue, après les parfums des fleurs, et les soupirs de l'imagination, et les élans de la pensée, il faille mourir? et il se peut que, le sort le voulant ainsi, on entende s'approcher secrètement une femme remplie de grâce aimante, et que, derrière quelque rideau, mais sûre d'être bien visible à cause des rayons du couchant, elle se montre sans autre voile, pour la première fois, se recule vite, et revienne d'elle-même, en souriant de sa voluptueuse résolution. Mais ensuite, il faudra vieillir .. Si j'arrive à la vieillesse, si, un jour, plein de pensées encore, mais renonçant à parler aux hommes, j'ai auprès de moi un ami pour recevoir mes adieux à la terre, qu'un place ma chaise Sur l'herbe courte, et que de tranquilles marguerites soient là devant moi, sous le soleil, sous le ciel immense, afin qu'en laissant la vie qui passe, je retrouve quelque chose de l'illusion infinie. — La vie réelle de l'homme est en lui-même, celle qu'il reçoit du dehors n'est qu'accidentelle et subordonnée. Les choses agissent sur lui bien plus encore selon la situation où elles le trouvent que selon leur propre nature, »

Il y en a d'autres, et ces deux autres causes sont les parts de son génie pour lesquelles l'époque actuelle peut surtout l'aimer. Cet homme qui ahonle des devoirs delà vie civile, et qui vit « misérable et presque ridicule sur une terre assujettie », qui parle avec l'accent d'une conviction singulièrement présente de la liberté naturelle de l'amour, a, comme Shelley, à la même date, le sentiment moins lyrique et plus pénétrant d'une poésie panthéistique où l'homme, non pas s'abîmerait dans la nature naturelle, mais redeviendrait fidèlement et vraiment le fils de cette nature et porterait sa rassemblance. Celte ressemblance, Obermann la trouve en lui et en conçoit cette fierté qui le place intérieurement auprès àeVhomme tel qu'il serait. Il la trouve dans cet instinct qui, plus qu'à nul autre, lui livre le sens des choses de la nature, surtout des fleurs: « Ce serait assez de la jonquille ou du jasmin pour me faire dire que, tels que nous sommes, nous pourrions séjourner dans un monde meilleur. » On dit que cet Obermann, comme tous ses contemporains, a lu Rousseau, qu'il lui a pris et ce dégoût de la société et cet amour de la nature: mais on oublie que ce dégoût et cet amour sont l'un et l'autre fondés sur une très intense vie intérieure, si intense qu'elle ne cède peut-être, en sa date, qu'à l'effrayante et perpétuelle méditation de Balzac. C'est la seconde et la plus noble des deux causes que j'annonçais,

personnelles, de la tristesse de Sénancour. Il n'avait pas su choisir entre la joie sentimentale d'agir et l'austère bonheur de vivre en soi : du moins, à défaut de la choisir, a-t-il eu la force d'indiquer la meilleure part.

Gérard de Nerval, — le merveilleux mystère de cette vie intérieure. En lui ce sens s'exaltait parfois jusqu'à rompre l'équilibre et l'harmonie des autres sens, jusqu'à troubler la vie. Tant qu'ils demeurent plutôt pressentis que prouvés, les dons suprêmes — dont l'avènement définitif égalise et fortifie tous les éléments du génie — absorbent injustement tout l'esprit, le lancinent, l'intriguent, risquent de l'altérer. C'est ainsi que le môme don, s'il est à Gérard de Nerval, produira Le Rêve et la Vie, morceaux sublimes d'une œuvre incohérente où la vie intérieure, au lieu de régir l'autre, sans se confondre avec elle, l'annihile tantôt et tantôt la déprave, — et s'il est à Balzac, produira Louis Lambert et Seraphita, œuvres du plus parfait équilibre. — Mais l'intuition de Nerval est claire. Cette perception de deux existences simultanées se correspondant en une seule âme, il n'a que le tort de l'avoir soit arrêtée trop court dans la voie vers le symbole, soit de la séparer trop net de l'ensemble de la vie normale. C'est un mélange des procédés direct et indirect, un atermoiment qui fatigue. Mais que de pages extraordinaires ! Cetle folie, quelle étonnante intelligencede l'invisi-

ble et de l'inouï! « ... Tout, dans lanature, prenait des aspects nouveaux, et des voix secrètes sortaient de la plante, de l'arbre, des animaux, des plus humbles insectes, pour m'avertir et m'encourager. Le langage de mes compagnons avait des tours mystérieux dont je comprenais le sens, les objets sans forme et sans vie se prêtaient euxmêmes aux calculs de mon esprit ; — des combinaisons de cailloux, des figures d'angles, de fentes et d'ouvertures, des découpures de feuilles, des couleurs, des odeurs et des sons je voyais ressortir des harmonies jusqu'alors inconnues. Comment, me disais-je, ai-je pu exister si longtemps hors de la nature et sans m'identifiera elle? Tout vit, tout agit, tout se correspond ; les rayons magnétiques émanés de moi-même ou des autres traversent sans obstacle la chaîne infinie des choses créées ; c'est un réseau transparent qui couvre le monde, et dont les fils déliés se communiquent, de proche en proche, aux planètes et aux étoiles. Captif en ce moment sur la terre, je m'entretiens avec le chœur des astres, qui prend part à mes joies et à mes douleurs. » — A cette magnifique intuition d'œuvres où l'art se fonderait sur la métaphysique Nerval joint encore le sens des légendes et celui du vers vraiment moderne, bien plus agile que le vers de Vigny, bien moins lâche que le vers de Lamartine, poétique infiniment plus que le vers d'Hugo, — vrai vers de rêve dont Les Chimères

donnent des exemples courts et rares, mais incontestables.

Je,viens de nommer Hugo. J'ai déjà dit qu'il est le répertoire de toutes les formules et qu'il est au bord de toutes les intuitions. Pourtant, quant à l'exemple réalisé, son œuvre est en ruines et son influence sur l'avenir sera presque nulle. Peutêtre aurons-nous, un peu resserrés par le désir du rare, duspécial et de l'aigu, profita nous retremper dans le flot intarissable de l'abondance hugolienne : personne ne lui demandera plus de conseil. Il a cru, en réunissant dans ses mains les fils du réseau spirituel qui se tendait autour de lui, accomplir le monument devant quoi l'avenir resterait à genoux, — et voilà que ce monument s'est écroulé ne laissant debout que quelques superbes pans de mur, — tels que Lï Homme qui rit et Les travailleurs de la mer, choses trop littéraires peut-être, mais littéraires parfaitement, des vers çà et là (pas un poëme entier !) admirables, et çà et là des morceaux de prose1. Rendons-lui pourtant un grand hommage : il a authentiqué les libertés que son temps sentait nécessaires, il a parla contribué

1. Parmi les plus beaux et les moins connus signalons les pages d'histoire qui terminent dans quelques éditions les volumes du Rhin. Victor Hugo y atteint à la synthèse historique. Ces pages vides de faits, pleines de pensées, très exceptionnelles dans toute la production romantique, sont peut-être, avec des instants de Michelet, ce qui, chez nous réalise le mieux niistoire proprement dite, cette futurilion du passé.

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à éclairer « le crépuscule des choses futures, » selon sa belle sorte de parler ; il marque, par ainsi, de son nom une heure grave de l'évolution moderne. Et puis, s'il est directement sans correspondance avec les générations nouvelles, il influe indirectementsurelles parleurs maîtres immédiats dont plusieurs se proclament ses élèves, dont tous ont subi l'influence des idées qui, légitimement ou non, sont représentées par ces syllabes : Victor Hugo '.

J'arrive aux deux vrais dominateurs de ce siècle : Balzac et Wagner.

Honoré de Balzac a inventé le monde moderne et l'a peint avec les pensées d'un homme moderne qui, de beaucoup, dépassait son heure. Sans copier jamais, il a fait vrai, de cette Vérité personnelle et supérieure qui tend à se revêtir de Beauté. Acceptant cette définition de Madame Necker : « Le roman doit être le monde meilleur, » Balzac ajoute : « Mais le roman ne serait rien si, dans cet auguste mensonge, il n'était pas vrai dans les détails. » Dans les détails, c'est-à-dire dans la mise en œuvre des éléments que la passion ajoute àla vie: « La passion est toute l'humanité »,

1. On sait le culte de M. de Banville pour Hugo. MM. Barbey d'Aurevilly, Goncourt, semblent lui échapper. Mais Sainte-Beuve et Baudelaire, Flaubert et M. Leconte de Lisle lui doivent beaucoup. MM. Villiers de l'Isle-Adam, Mallarmé, Verlaine lui gardent du respect.

et dans une reproduction fidèle des indifférentes apparences sociales, conditions conventionnelles de l'exislence des hommes en collections. Mais Balzac vivifie ces principes par cette penséesynthétique de l'unité de composition du monde et des ressemblances de la société avec la nature. C'est en fondant une œuvre littéraire sur cette loi scientifique de l'unité de composition, perpétuelle et primordiale loi de la nature créante, que Balzac inaugure le véritable Art Moderne foncier, dont l'essence est de se reprendre, parla science, à l'originelle nature et de procéder comme elle. En faisant le départ du « vrai dans les délai/s » (et ce mot ne dit peut-être pas toute la pensée de Balzac) et de «l'auguste mensonge » par quoi le roman doit «tendre vers le beau idéal,» Balzac inaugure le véritable Art Moderne formel, dont l'essence est de lier par le nœud arabesque d'une Fiction ces graves détails de vérité dérobés à la nature ou à la société par l'observation ou parl'intuition. — Enfin, bien plus nettement qu'Alfred de Vigny, Balzac se rend compte que le Poète ne doit pas être au caprice de l'inspiration, qu'il doit la régir, que le génie est précisément la faculté volontaire d'être inspiré, que le génie ainsi gouverné par une volonté gouvernée elle-même par la raison doit se destiner tout entier à l'édification d'un seul monument, complet et un '. — L'unité

i. Cette idée n'est personnelle ni à Balzac, ni à Vigny. V. Hugo

du monument de Balzac est plus artificielle que réelle. Sans doute fallait-il la fonder sur les idées et non sur les personnages. Mais, — et je n'ose ce reproche qu'en protestant de mon culte pour ce tout-puissant génie en qui nous ne pouvons voir des ombres qu'aux lumières, au reflet de sa propre clairvoyance, — le tort principal de Balzac est de ne s'être pas contenté de ce « Beau idéal » dont il parle, d'avoir laissé, comme il la trouvait, l'âme humaine scindée entre une Religion et un Art qui dès alors commençaient à divorcer, l'âme en croix entre la Religion de la Croix et les joies de la Beauté pure et libre, de n'avoir pas deviné, lui qui avait deviné tout, excepté cela, que l'Art ne s'adresse pas seulement à une part de l'âme, qu'il veut tout parce qu'il porte en lui le secret de tout, parce qu'il peut contenter tous les désirs. Cette vérité, Balzac l'eût comprise si le «vrai dans les détails» — qui était si nouveau à cette heure — n'eût accaparé sa majeure attention, ne l'eût distraite de «l'auguste mensonge. » De là certainement viennent ces taches qu'on regrette dans le style de La Comédie Humaine et, parfois, ces légères insuffisances de la pensée. Le plus grand esprit du monde s'expose à bien des hasards si, dans

la connaît, Lamartine essaie de la réaliser : Jocelyn, Les Pécheurs Jivre perdu), La Chute d'un Ange sont les épisodes d'un seul et immense poëme. Mais cette idée, c'est Balzac qui l'a conduite le plus loin.

son œuvre d'art, et dans une œuvre d'un art qu'il renouvelle de fond en comble, il ne fait pas converger comme à leurbutnaturel toutesses croyances et'tous ses rêves, toutes ses amours, toutes ses haines, tout son désir de bonheur. Cette façon de décerner au christianisme un brevet d'utilité sociale puis de s'en passer, en réalité, dans l'œuvre, ressemble au système d'arche sainte de Descartes. Au fond, la vraie Religion de Balzac, c'est son Art, et sa vraie Vérité, c'est celle qu'il aperçoit dans l'humanité et qu'il tâche de dégager. On ne parle jamais avec bonheur que de ce qu'on croit. Si Balzac était allé jusqu'à la fiction pure, il y eût exalté jusqu'à une Religion de l'Art son idéal de vérité humaine : dans des œuvres comme Séraphila

— sublime réponse à ceux qui l'accusaient de «considérer l'homme comme une créature finie »

— il effleure ce suprême domaine, cette terre promise où il n'entrera pas. Mais lui-même, n'en a t-il pas conscience? Je le crois. Il sait ce qui lui manque et peut-être considère-t-il son œuvre magnifique ainsi que les assises de réalité de l'œuvre d'art de l'avenir, de l'œuvre de rêve ! N'estce pas le sens des singulières paroles qu'il laisse échapper dans sa dédicace de Séraphita à madame Eveline de Hanska? Il souhaite que ce roman nesoitlu que par des esprits «préservés des petitesses mondaines par la solitude : ceux-là sauraient y imprimer la mélodieuse mesure qui mau-

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que et qui en aurait fait, entre les mains d'un de nos poètes, la glorieuse épopée que la France attend encore.» £t il demande qu'on accepte de lui ce livre — qu'il semble préférer dans son œuvre— «comme une de ces balustrades sculptées par quelque artiste plein de foi, et sur lesquelles les pèlerins s'appuient pour méditer la fin de l'homme, en contemplant le chœur d'une belle église. » Il y a, là, d'incontestables pressentiments d'un Absolu esthétique. Mais Balzac ne les avoue pas toujours. Son attitude préférée est d'un sociologue; son programme est d'écrire V histoire des mœurs1, d'en « surprendre le sens caché» et de

1. «Avec beaucoup de patience et de courage je réaliserais, sur la France au dix-neuvième siècle, ce livre que nous regrettons tous, que Rome, Athènes, Tyr, Memphis, la Perse, l'Inde ne nous ont malheureusement pas laissé sur leurs civilisations et qu'à l'instar de l'abbé Barthélémy, le courageux et patient Monteil avait essayé pour le Moyen-Age, mais sous une forme peu attrayante. » Ce point de vue historique, très notoire aussi dans les prétentions des Rougon-Macquart, est à la fois secondaire, faux et dangereux. Secondaire et presque inutile, car qu'importe, en somme, la réalité historique des moeurs et la physionomie sociale d'une civilisation aux civilisations futures ? L'héritage des pensées et des images traverse les révolutions et importe seul: l'habit que portaient les hommes, morts depuis longtemps et dont la parole nous gouverne encore, ne peut solliciter qu'une curiosité oisive. Mais ce point de vue est faux car il n'est pas humain : il oblige celui qui s'y place à se supposer au lieu des hommes qui viendront dans deux cents ans. Pourtant rien n'est urgent et capital, que de vivre sincèrement sa vraie vie, sa vie contemporaine, et; de faire le plus bellement fleurir en soi ses pensées d'homme de

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dire « en quoi les sociétés s'écartent ou se rapprochent de la règle éternelle du vrai, du beau. » Il est, allé bien plus loin et, je le crois, il savait où allait son génie naturel, où, du moins, il irait par son influence future. Je crois entendre aussi vibrer unerésignation généreuse dans la grandeur incomplète de son OEuvre.

Richard Wagner a fait deux principales choses : l'union de toutes les formes artistiques et la synthèse des observations et des expériences dans la Fiction. Personne des contemporains — j'entends des méditatifs et des sincères — ne doute plus, après tant d'injures, intéressées ou seulement ineptes, qui annoncèrent le glorieux effort, que 15, dans celle voie ouverte par Wagner, au terme

ce temps. Mais s'imagine-t-on une succession de générations dont les plus hauts génies n'auraient point d'autre soin que de dresser pour l'avenir le tableau historique et fidèle des mœurs de l'instant? A quel avenir se dédieraient de telles œuvres, puisque ce serait l'œuvre aussi de l'avenir d'y ajouter sa page? — Et puis ! qui peut savoir ce qui, de nous, intéressera le XXIe siècle? Il y avait peut-être beaucoup d'histoires des civilisations dans la bibliothèque d'Alexandrie. D'un poëme des vers subsistent, qui défient le feu parcequ'ils sont flammes euxmêmes : d'un livre d'histoire... — Et encore ce point de vue historique a ce grand danger qu'il risque, en détournant de soi l'œil du génie, de nous faire perdre la seule histoire qui nous intéresse, qui nous passionne : l'histoire elle-même, l'histoire intérieure de cette âme unique. — Cette histoire, Balzac nous l'a donnée, malgré lui, et parceque son génie ne lui a pas permis de se tenir toujours à la lucarne qu'il avait choisie — trop petite pour son regard infini.

de cette voie, ne se dresse et rayonne le geste éblouissant de l'Art triomphant. On pense vain d'expliquer comment le théâtre de Wagner, quoi qu'en aient dit tels et tels, n'est pas la résurrection du théâtre grec1, comment tous les moyens esthétiques requis par le Maître, musique, art scénique, poésie, concourent à l'Action : ce sont là vérités familières à ceux pour qui les présentes lignes sont écrites. Inutile aussi d'affirmer davantage de quel précieux et grave poids la pensée wagnérienne pèse et toujours plus pèsera, féconde ! sur les esprits engagés dans la voie lumineuse. Plus intéressant sera-t-il d'énoncer paroù cette Pensée ne serait pas elle-même cegeste dont je parlais, qui concluerait tout (et sans doute ne sera jamais) comment l'OEuvre unique laisse encore du chemin entre elle et le But : regrets et désirs à ne murmurer que tout bas, entre deux outro;s âmes respectueuses mais non pas enchaînées, regrets, désirs ultimes que j'imprime pourtant, sûr de les risquer sans danger en ce temps de bruit, en ce temps où nul n'écoute, sûr d'une innocuité que le succès certifiera en ce temps où, j'ai pu le dire, il n'y a plus de silence. — Trois regrets. — L'union, non pas la synthèse des formes artistiques. Nulle ne domine et là serait le défaut. Évitons la sempiter-

1. Lire l'article d'Emile Hennequin, dans le n° du 8 novembre 1883 de la Revue Wagnérienne : V esthétique de Wagner et la doctrine spencérienne .

nelle discussion de la précellence des arts entre eux; tranchons vite : que celui-là soit le premier qui s'élève au plus près de ce point de départ où il fau^ draque tous reviennent : la Pensée; et celui-là est le plus près de la pensée qui parle la plus précise parole. C'est évidemment la Poésie. Or, justement parce que précise (et encore qu'elle parvienne à s'en douer par des sortilèges, — ainsi qu'ont prouvé de nouveaux Poètes, tel M. Paul Verlaine) elle pourrait manquer de ce Vague, l'ondoyant, transparent et nécessaire voile de la Beauté : mais si la Poésie s'adjoint les autres arts pour obtenir d'eux cet essentiel Vague sentimental et sensationnel, qu'elle les régisse! Sinon, il y aura juxtaposition, union même ; synthèse et fusion, point. La Parole est le lien naturel qui retient le spectateur au spectacle, qui opère la transsubstantiation des apparences de réalité qui écoutent aux réalités de rêve qui parlent. Elle et la Lumière prolongent la Comédie de la Scène à la Salie, échangent du geste qui se voit aux visages qui regardent une sympathie, une émotion qui reviennent en afflux fécondants au Geste-même qui les a causées. Que la Parole laisse donc à la Musique de faire l'atmosphère où le Verbe aura tout son sens, — comme un roi ordonne qu'on prépare le chemin où il va passer, et comme il ne se montre pas d'abord, mais se précède d'un cortège : puis, sur la scène ainsi préparée, que la Parole se montre, royale comme elle est en elfet. Et voyez :

peut-être parcequ'il n'avait pas soumis les autres arts à la Poésie, Wagner a été conduit à supprimer cette comédie seconde, à deux personnages, la Scène et la Salle : comédie que je regrette dans ce théâtre où seule est éclairée la Scène, comme pour, par un procédé trop initial, conventionnel, et qui par ainsi ne prouve plus rien, attester que le Rêve, visible seul, est seul en cause, que cette lumière impose le silence à cette ombre. (Ou peutêtre aussi serait-ce le tempérament français, latin, qui rélucte contre cette arbitraire ordonnance du Maître allemand?) C'est le malheur de l'Art qui a voulu que Wagner fut plus musicien que poëte. — Wagner fait la synthèse des observations et dea expériences dans la Fiction. Mais cette fiction, quelle est-elle? Historique, encore qu'elle recule l'Histoire jusqu'aux limites de la Légende. Elle évoque une heure, un lieu connus. Il eût été bien digne de WTagner de conclure (après tous les efforts des Poètes précédents vers le rêve au moyen de ce subterfuge : l'éloignement dans l'espace et dans le temps) par la suppression du temps et de l'espace, par l'épanouissement du Rêve en sa propre patrie qui est sans heure et sans lieu, non pas l'oublié, mais l'inconnu, non pas le trop distant du sol précis qui porte nos pas, mais ce beau Pays qu'on ne verra sur nul continent. — Enfin Wagner, quoique aux splendeurs de son drame musical il n'ait pas manqué d'ajouter la puissante Grâce d'un caractère

profondément religieux, n'a guère plus que Balzac et non plus qu'aucun autre accompli l'union fondamentale de la Religion et de l'Art par ce retour qui s'impose, inévitable ! à l'unité primitive de la Vérité et delà Beauté. Sa pensée, qui plus directement que dans ses drames se livre dans ses écrits théoriques1, n'est pas équivoque : Wagner n'a pas vu le rôle divin de Religion Suprême qui incombe à l'Art Suprême. 11 limite l'Art, dans ses tendances vers la Vérité, à faciliter l'intelligence de la vérité divine que renferme la religion, par une représentation idéale de ses allégories. Mais de quelle religion parle-t-il, en ces temps nouveaux où la Critique a mis en lambeaux les Mythes que

1. <* On pourrait dire que, quand la religion devient arlilicielle, il appartient à l'art de sauver l'âme de la religion en rendant à leur valeur figurée les symboles mythiques que celle-ci prend au sens propre pour mettre en lumière la vérité contenue dans leurs représentations idéales. Tandis que le prêtre s'applique à considérer les allégories religieuses comme des vérités de fait, l'artiste, au contraire, donne ouvertement et librement son œuvre pour un fruit de son invention. Mais lareligion ne peut vivre pourl'art qu'autantqu'elle enveloppe ses symboles dogmatiques, et qu'elle voile son élément de vérité sous un entassement toujours croissant de choses incroyables qu'elle impose à la foi. Elle l'a senti, et c'est pourquoi elle a toujours recherché le concours de l'art qui n'a pas pu lui-même arriver à son plus haut développement tant qu'il a dû représenter celte prétendue réalité des symboles sous forme d'idoles destinées à favoriser l'adoration sensuelle, le culte, et n'a rempli sa véritable mission que lorsqu'il a facilité l'intelligence de la vérité divine, inexpressible, que renferme la religion, par une représentation idéale de ses allégories. •

le vieil autrefois conservait et adorait? La Critique moderne ne permet plus qu'on croie à des choses incroyables, et pourtant l'esprit moderne comme l'esprit ancien, reste avide de beaux mystères : comment n'a-t-il pas compris, Wagner, que, puisque la religion ne peut vivre pour l'art qu'autant quelle voile son élément de vérité sous un entassement toujours croissant de choses incroyabes, et puisque, cependant, les hommes ne veulent plus que ces belles chimères soient proposées à leur raison, c'est à leur imagination seulement qu'il faut les offrir ! que ces choses incroyables, merveilleuses, qui lui servent à laisser à la vérité sa perspective d'adorable éloignement, d'accessibilité toujours future, reviennent à l'Art, non pas en conséquence et comme au serviteur de tel Evangile, mais en principe et en propre! La doctrine de Wagner, sur ce point, tout au plus serait-elle admissible, contemporaine d'une religion triomphante, — alors que...

Des révélateurs de moins larges ensembles et de plus aiguës directions : Edgar Poe, Baudelaire, — illustre et double vigile de la Fête sacrée.

C'est un déjà vieux fait, qu'Edgar Poe, à peine révélé en France l, y trouva comme la patrie natuturelle de sa gloire, orpheline en sa vraie, vraiment

1. La version française de l'Œuvre d'Edgar l'oe est enfin achevée parla magnifique traduction que M. Stéphane Mallarmé vient de nous donner des Poëmes.

factice patrie. De lui et de Bauclelaiie il faut aimer les influences comme fraternelles et qu'il sied de ne séparer point.

— Ce sentiment de la conscience poétique, plutôt, jusqu'à lui, pressentiment, n'acquiert tous ses droits qu'en Edgar Poe, par l'exemple de toute son OEuvre corroborant de l'autorité de la beauté le conseil de la logique. Moins souvent, — dans cette œuvre dont les conditions de sa vie ne nous ont donné que les miettes, dans cette oeuvre, telle quelle, pourtant divine — put-il manifester cette conscience principalement, je veux dire en de l'art pur, que secondairement, en des pages où le plus sublime Poète ne montrait que ses moins rares dons. Là, il a fait de la Curiosité une passion extraordinaire. Moins certes l'admironsnous dans l'infaillible construction de ses Nouvelles, dans sa maîtrise parfaite de l'intérêt progressé jusqu'à l'éclatement final, que dans le sens profond qu'il a de cet aspect non encore observé de la nature et de l'humanité, et dont V. Hugo n'avait vu que la forme : le grotesque et l'horrible. Quasimodo n'est qu'un monstre vulgaire, ayant pour tout intérêt une bosse. C'est dans l'âme qu'E. Poe voit le grotesque, dans le cœur et surtout dans la tête; c'est à notre âme, et non plus à nos yeux, qu'il s'adresse. Chez lui tout se spiritualise, il se fait une synthèse spirituelle : ses fictions, toutes frémissantes pourtant des sensations les plus vio-

lentes, sont toutes spirituelles aussi. Ses passions dépassent l'humanité. Ses êtres grotesques sont des démons, ses êtres beaux sont des anges. Et, comme l'humanité, il dépasse la vie, soit par l'exaspération même de la sensibilité, soit par la mort, au delà de laquelle il connait une vie ardente et mystérieuse. Donnons-lui sa vraie grandeur : il est le Poëte de l'Amour dans la Peur, de l'Amour dans la Folie et de l'Amour dans la Mort. Aussi, ses créations gardent ce caractère singulier, — qu'il recommande expressément comme une des lois du Beau, — et qui leur est naturel dans leur atmosphère d'exception. L'Exception! voilà peut-être le plus significatif trait d'E. Poe, sa plus féconde vue en art. Dans l'exception seule, en effet, pourront les nouveaux Poètes réaliser les grands rêves d'aristocratie savante et de pureté belle. Et ces exceptionnelles et singulières figures, Ligéïa, Morella, et les deux pâles habitants de la Maison Usher, quelle frénésie de passion bat dans « leurs poitrines inertes d'anges ' » ! Cette frénésie, cellemême du Poëte! Mais elle n'endort jamais sa conscience et dans les plus compliquées combinaisons d'horreurs ou de folies, de peur, il garde la lucidité imperturbable du Maître qui a discipliné le Hasard. A la Mort et à l'Horreur il donne volontiers un cadre fastueux qui n'est pas un caprice, où sourd l'ironique vie des choses, où la splendeur

i. L'expression est de M. J.-K. Hiiysmans.

aiguise l'angoisse, où les héros dutriste rêve voient grimacer les visages de leurs cauchemars. — Le sens de l'Exception, le sens Spirituel (singulier) de la Beauté dans l'intensité et enfin le sens Lyrique de la Science, — voilà les trois plus glorieux titres de Poe à l'admiration éternelle. On demande comment la Science et l'Art feront le grand accord sur quoi compte l'avenir? Pascal, Balzac, Edgar Poe, M. Villiers de l'Isle-Adam le savent. L'Art touchera du pied la Science pour prendre en elle l'assurance d'un fondement solide et d'un élan la franchira sur les ailes de l'Intuition. Lisez Eurêka, ce roman et ce poëme, cette vaste explication religieuse, scientifique et lyrique dont le Faust est jaloux. — Comme caractère fondamental de la Beauté, Poe indique la Mélancolie. Je ne perdrai ni le respect ni la sagesse en disant qu'à l'heure où écrivait Poe tel était, en effet, le caractère essentiel de la Beauté : en parlant aujourd'hui comme il parlait alors, on parlerait contre sa profonde pensée. Notre vie étant cette chose affreuse, tant que l'Art n'a pas eu les moyens d'une réalisation parfaite de nos rêves de bonheur, il devait en effet se maintenir dans le deuil des joies que la vie nous refuse et qu'il ne pouvait encore réaliser en rêve. Poe n'a pas connu Wagner. 11 en était à cette heure comparable aux vigiles des fêtes chrétiennes, où l'Eglise prescrit à ses fidèles toutes les tristesses physiques et morales afin que la fête du

lendemain emprunte plus d'éclat au voisinage de de cette ombre. Mais Wagner a parle, et la Science, adjuvant l'Art, lui offre de miraculeux moyens de réalisation : aujourd'hui E. Poe dirait que le caractère essentiel et fondamental de la Beauté, c'est la Joie '.

L'heure d'E. Poe est celle de Baudelaire. Baudelaire a comme recensé nos motifs de tristesse. Il a, comme un prince des ténèbres, tracé dans l'Art un rayon de lumière noire, — « révélé la psychologie morbide de l'esprit quia atteint l'octobre de ses sensations; raconté les symptômes des âmes requises par la douleur, privilégiées par le spleen; montré la carie grandissante des impressions, alors que les croyances, les enthousiasmes de la jeunesse sont taris, alors qu'il ne reste plus que l'aride souvenir des misères supportées, des intolérances subies, des froissements encourus par des intelligences qu'opprime un sort absurde 2 ». Sa gloire est, « dans un temps où le

1. Edgar Poe est le dernier Poëte étranger dont on aura parlé ici. D'autres pourtant semblaient s'imposer dans cette revue, quoique si succincte, des essais de synthèse et des influences : Hoffmann, par exemple, et surtout Carlyle. Mais Hoffmann est plutôt une exception — combien délicieuse ! — qu'une influence. Quand à Carlyle — plutôt, d'ailleurs, philosophe que poëte — on peut prédire que sa pensée laissera une trace profonde dans la génération nouvelle. Malheureusement, son œuvre n'est pas encore traduite. (On a de bonnes raisons pour croire que la traduction nécessaire ne se fera plus longtemps attendre.) t 2. J.-K. Huysmans.

vers ne servait plus qu'à peindre l'aspect extérieur des êtres et des choses, d'être parvenu à exprimer l'inexprimable, grâce à une langue musculeuse et charnue qui, plus que toute autre, possédait cette merveilleuse puissance de fixer avec une étrange santé d'expressions, les états morbides les plus fuyants, les plus troublés des esprits épuisés et des âmes tristes ' ». — Il a, lui, consacré la triste vigile à ouvrir des chemins secrets dans les abîmes de l'âme. Il a mesuré la grandeur du mal, de l'artifice et s'en est perversement épris, sans bonheur et comme un qui lui-même, par amour pour la Justice, prononcerait sa propre damnation. Baudelaire est un sensuel condamné au mysticisme, étranger à toute explication scientifique et, perdu sur les flots du vice moderne, les considérant avec un regard sévère de prêtre latin, — sans doute de mauvais prêtre, d'autant plus sévère, — latin et traditionnel par son haut goût de moraliste, par la logique de sa pensée en plein rêve, latin et romain par la force carrée de son génie bref, — non pas court, — très sûr, riche, sombre, par sa poétique-môme et surtout par sa rhétorique, par l'incisive concision de son style. A la fois, Baudelaire a trouvé le vers moderne et retrempé le génie français dans ses sources vives, sans plus lui tolérer les libertés illogiques où il se dépravait. 11 a concentré

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