‹ La littérature de tout à l'heureChapitre 26 sur 56 · Le même · texte numérisé non relu

Le même

la Poésie française dans ses vers et dans sa prose — cette prose incomparable des Petits Poëmes et des Paradis Artificiels ! — Ce grand effort et l'objet désolant de sa constante vision lui ont donné une amertume inguérissable. Triste et superbe visage que celui de ce Poëte ! Il faut le voir, non pas dans le médiocre portrait1 des Fleurs du Mal, mais plutôt dans le Baudelaire vieilli que nous montre une photographie des dernières années. Cette bouche qui méprise et ces yeux qui fouillent et jugent, sans plus beaucoup d'intérêt peut-être, mais aussi sans pitié ! Un reflet de toutes les hideuses pensées sur ce beau visage et comme une perpétuelle vision de châtiments. Les cheveux restés longs et qui blanchissent, un côté du visage ironique, l'autre rigide et comme d'un mort, les yeux hagards, les lèvres dégoûtées et serrées...

Flaubert, Sainte-Beuve, M. Leconte de Lisle et les Parnassiens - ont concouru, formellement, à une granie révolution littéraire. Foncièrement, chacun d'eux a fait une œuvre d'intérêt inégal, mais qui, chacune, pressent l'avenir.

Je ne sais si les langues se fixent : oiseuse question ! Tout écrivain, aujourd'hui, plus ou moins, fait sa langue. Toutefois je pense que, pour de

1. De l'édition Lévy. Le portrait de l'édition Lemerre est encore plus médiocre.

2. Des Parnassiens j'excepte MM. Verlaine. Villiers de l'Isle- Adam, Mallarmé.

plus épris de dire de nouvelles choses que des mots nouveaux, il est infiniment précieuxqu'un homme de génie ait voué son principal effort à réaliser la forme littéraire française la plus sûre, la plus fortement belle, classique et romantique à la fois, traditionnelle et mouvementée, parfaite. Cet effort est celui de Flaubert et sa gloire. A qui le lit pour la première fois, il semble que ce Poëte ait créé la prose française, et qu'il l'ait créée comme en dehors, comme loin de lui, en négligeant de signer sa page. Il donne l'illusion, dans ce but se gardant des nuances, que chaque pensée, chaque idée, chaque sensation, chaque sentiment se désigne d'un mot, unique, certain. Son regard est vaste mais un peu général, il sent d'une sorte plus étendue que profonde. — Au contraire Sainte-Beuve s'avoue faible, inégal aux ambitions hautes, toujours en train de nous parler de lui-môme, signant chacun de ses mots, nous donnant l'analyse subtile, et qui voudrait être complète, de ses fautes, de ses remords, de ses intentions, de ses scrupules, le tout se résolvant en un ennui dense et pourtant léger, l'ennui d'un esprit raisonnable et mûr, qui ne veut être ni la victime des autres ni sa propre dupe. Chez lui tout n'est plus que nuances. Les idées, les sentiments se divisent, se disséminent et le désir d'atteindre à l'élément premier et précis, qui toujours se dérobe, induit le Poëte en un vague d'âme et de style délicieux, déconcertant. On a

très agréablement comparé la phrase de Sainte- Beuve à un chœur d'ombres, au bord du fleuve noir, suppliant le passager de dire pour elles le mot fatidique qui doit les délivrer, qu'elles ont oublié, qu'elles cherchent vainement et que le passager ne trouvera peut-être pas, mais qu'il a l'assurance de connaître, qu'il a sans cesse au bord des lèvres. Ce mot, c'est le « mot propre, » — le mot qui n'existe pas, celui qu'emploie Flaubert avec une illusoire et magnifique bravoure à condition de se maintenir dans le domaine universel des représentations générales *, Sainte- Beuve a le désir, très moderne, de tout dire et cet esprit nourri des classiques touche l'insuffisance de l'éducation qu'ils lui ont faite, à tout instant inventerait des vocables, mais timide, sans doute sage, se contente de créer des alliances de mots par lesquelles il nous suggère ce qu'il veut et ne peut dire. Sa phrase — je parle de l'écrivain de Volupté et non de celui des Lundis, qui n'est plus qu'un journaliste exceptionnel, littéraire — se complaît en des allures louches qui sont justement la seule franchise de l'artiste s'il a des pensées et des sensations délicates et subtiles, sa seule «honnêteté». Elle a l'écho d'une

i. Je parle au point de vue de la forme : quant au fond, au contraire, dans des écrits comme Un cœur simple, Flaubert a spécialisé plus qu'un autre: mais dans cette spécialisation même d'une àme rudimentaire il n'a que des idées générales à déduire.

douce plainle qui jamais, — discrète, — ne criera,

— oui, la plainle d'une ombre, une plainte qui ne se profère pas et veut pourtant être devinée.

— C'est de Sainte-Beuve que date le premier essai de suggestion littéraire. Il n'explique ni ne décrit et sait faire voir et sentir. — Plus spécialement encore y parvient-il par ses vers que par sa prose. A vrai dire, ses vers sont souvent de curieuse prose rimée, ce, Monsieur Jean, par exemple, sa plus singulière tentative. Le goût lui-même du détail produit cet imprévu et logique résultat que le détail du sentiment détruit le détail de l'expression. Rien ne ressort. Tout est souligné. Le poème, comme un très fin, très ordonné, très fluide tissu, n'a ni trous ni paillettes. Les sujets que choisit Sainte-Beuve, intérêts aux petites choses, atonies et douceurs, comportaient cette forme. Elle lasse, comme lassent aussi les sujets qui l'appellent.

— Avec plus de force et d'intensité, ou Sainte- Beuve s'échapperait, se dissiperait, ou il irait à celte langue délibérément personnelle, nerveuse et libre, telle qu'ont fait la leur MM. de Goncourt. Sainte-Beuve hésite trop entre la Tradition et ce besoin de dire dans une forme nouvelle des sentiments nouveaux1.

L. Quant à l'œuvre personnelle de Sainte-Beuve, toute de psychologie égoïste, elle est suffisamment désignée par la forme, même qu'il inventa; comme la forme, la pensée hésite entre la crainte et le désir de tout dire.

Flaubert et Sainte-Beuve, si diversement, avaient donc refaçonné la prose française. : ce qu'ils avaient fait pour la prose fut fait pour les vers, par M. Leconte de Lisle, M. Théodore de Banville et les Parnassiens !.

Les ridicules imitateurs de Lamartine, de Musset et d'Hugo, et Hugo lui-même — le philosophe vague de Religions et Religion et de L'Ane — avaient relâché le Vers : indigence des rimes, odieux remplissage, chevilles et laisser-aller, le Vers entre leurs mains était devenu flasque, mou, sans corps et sans tête, vide et gonflé, — il venait à rien. On croyait le remplir par d'ineptes cris qu'on prenait pour de la passion et par des lieux-communs qu'on prenait pour de la pensée. A ce débordement des lâchetés et des nullités M. Leconte de Lisle, avec un sens très sûr des nécessités du moment, opposa la forme châtiée, austèrement belle, et l'impassibilité morale. M. Leconte de Lisle est un grand artiste conscient et son œuvre triste et haute a d'imposants aspects de perfection. — Les meilleurs parmi les jeunes esprits le suivirent. Pour eux, la forme irréprochable et la pensée froide furent des mots d'ordre. Le Parnasse, qui est la symétrique contradiction du groupe romantique, a rendu à

1. A celte œuvre, comme nous l'avons vu, Baudelaire ne fut pas étranger: mais il a paru logique, l'influence de Baudelaire étant plus quant au fond qu'à l'expression, d'en traiter avant de parler de la toute formelle doctrine parnassienne.

l'Art des services très grands. On dit qu'il y eut de l'excès dans leur doctrine de l'Art pour V Art : je crois' qu'il y eut un clairvoyant pressentiment et que le seul tort de l'Ecole fut de ne pas oser déduire du principe ses suprêmes conséquences. Aussi dépassait-elle la pensée des Parnassiens, cette grande formule : l'art pour l'art. Us restreignaient l'Art à n'être guère que l'Expression et pour plus d'un il ne s'est agi que de la forme pour la forme. Mais encore, et telle quelle, leur doctrine était bonne et nécessaire. Ils ont reforgé et retrempé le noble Vers, ils l'ont rendu digne de servir à de vraies œuvres, apte à subir de dernières et nécessaires modifications. — N'est-ce pas un spectacle significatif, celui que nous donne l'Art du XIXe siècle au lendemain du Romantisme? Pendant qu'évolue la dernière Formule, la formule naturaliste qui ne nécessite ni beaucoup d'ouvriers ni beaucoup de temps, les véritables Artistes, — dont l'un même donne le mouvement au Naturalisme, — Flaubert, Sainte-Beuve, MM. Leconte de Lisle, Théodore de Banville, Catulle Mendès, Léon Gladel, Léon Dierx, François Coppée, (Paul Verlaine, Villiers de l'isle- Adam, Stéphane Mallarmé,) Jose-Maria de Hérédia, Armand Silveslre — font cette rude et utile tâche de redresser et d'affiner les instruments de l'Art, la Prose et le Vers. — Mais outre cette tâche commune et concurremment avec elle, chacun de ces artistes accomplit une œuvre personnelle, où

prédomine, il est vrai, l'élément-artiste sur l'élément-poële.

Flaubert et M. Leconte de Lisle sont les derniers Poètes historiques. En eux — et là n'est point leur mérite — le scrupule d'être vrai, ce soin de la « vérité des détails » dont parlait Balzac, devient une tyrannie : pourtant ils restent fidèles au commandement de la Fiction, mais ils ne lui donnent aucun accent nouveau. La Tentation de St-Anloine et Salammbô, Les Poèmes Antiques et Les Poèmes Barbares sont des fictions de même ordre que les Martyrs et Notre-Dame de Paris. Le seule différence quant au fond est dans le moins et le plus d'exactitude du détail. Dans la forme, toutefois, et dans le sentiment qu'elle exprime, dans le choix aussi des sujets il y a une nouveauté capitale. Flaubert et M. Leçon te de Lisle crient moin s violemment, plus sourdement que leurs prédécesseurs: mais leur plainte est plus intense et révèle une souffrance plus sincère. Ce n'est plus d'un chagrin d'amour qu'ils se lamentent. Leur mal est dans leur e=sence même, dans l'effroi de ne rien savoir, dans

La honte de penser et l'horreur d'être un homme.

Et, point notable, elle est, leur plainte, quoique plus profonde que la déjà surannée plainte romantique, beaucoup plus mesurée, esthétiquement plus belle, d'une beauté qui comble, sans peut-être qu'ils y pensent, la moitié du dé^ir d'au

delà de leurs âmes : l'Art, par eux, fait un grand pas vers sa mission divine. La Beauté qui console par sa seule présence, ou qui du moins donne encore laforce devivre, n'est-ce pas déjà une Religion ? Quant aux religions révélées, Flaubert ni M. Leconte deLisle n'y pensentplusguère, dumoins quantaux religions dites vivantes, àleurs yen* l ortes depuis longtemps. Ils n'essaientmèmepas de reconstruire l'appareil d'une vie sociale dominée, inspirée par une grande foi ou de nous montrer le beau duel de la foi chrétienne et de l'amour. Pour eux cet Evangile est plus mort que ceux qu'il a tués et c'est à ceux-ci. plutôt, qu'ils demanderaient une réponse, ou à d'autresencore qu'il n'a môme pas soupçonnés. Saint-Antoine nous montre un cœur torturé par la vision des Paradis de la Vie; Salammbô est la prêtresse de Tanit. M. Leconte de Lisle interroge l'Art védhique et les religions de l'Antiquité grecque et latine. L'Art empruntant aux perfections de la Forme le frisson consolant d'une Religion de la Beauté, — la Pensée remontant à ses Origines pour leur demander l'aliment métaphysique de cette Beauté, — voilà le plus précieux apport de ces deux Poètes au trésor moderne. — Après cela, si on parle de Flaubert, c'est pour vanter son « objectivité ». et de M. Leconte de Lisle, son génie de peintre, de paysages et d'animaux, et son impassibilité. J'ai déjà dit que l'Arteslessentiellementetuniquement subjectif. L'impassibilité fut une vérité qui est une

erreur, — la nécessité d'un instant. Quant aux animaux de M. Leconte de Lisle, ils n'ont souvent guère plus de vie que des figures peintes. Il sont décrits. Les procédés mêmes de cette description manquent parfois de subtilité. Ces éléphants qui ébranlent le sol, et sont caractérisés surtout par le bruit qu'ils font, sont un peu convenus et c'est ici la vérité des détails qui fait défaut. Rie'n de ce frôlement du gigantesque vieux moine traînant ses savates qui désigne surtout la marche de l'éléphant, et rien de ce balancement rhythmique et sacré de la tête énorme et de la trompe... — Et puis, à un autre point de vue, cette philosophie du néant est plus faite de mots que de pensées.

« M. Théodore de Banville est, par son génie, le contemporain de la génération qui monte. S'il se console de vivre dans notre époque positive et triste en se souvenant des origines helléniques de la race, il a pourtant senti et connu tous nos maux. C'est celui de nos Maîtres qui a sur l'avenir la plus vive et la plus heureuse influence1 ». Ce n'est pas assez de dire que M. Théodore de Banville est le plus grand des poètes vivants qui ont réalisé leur œuvre, je crois qu'il a pour âme la Poésie ellemême. Par quel prodige, au milieu de ce siècle de critique et tout en subissant comme un autre les misères de ce siècle, dans ce pays de censure et

1. Je cite une phrase d'un livre récent: Nos Poètes, par M. Jules Tellier; — je cite... en rectifiant.

LES FORMULES ACCOMPLIES 2i6

d'académie, un homme de ce temps et de ce lieu a-t-il pu se ressouvenir de la vraie, pure, originelle et joyeuse nature humaine, se dresser contre le flot de la routine implacable et non pas écrire ou parler, mais « chanter «comme un de ces bardes qui accompagnèrent au siège de Troie l'armée grecque pour l'exciter avant le combat et ensuite la reposer, — toutefois en chantant ne point sembler (pour ne blesser personne) faire autre chose qu'écrire ou parler comme tout le monde, et, avec une langue composée de vocables caducs, usés comme de vieilles médailles sous des doigts immobiles depuis deux siècles, donner l'illusionbienfaisante d'un intarissable fleuve de pierreries nouvelles? Je le répète, c'est certainement que cet homme a pour âme la Poésie elle-même, et dès lors je ne m'étonne plus de cette jeunesse éternelle, de cet esprit lyrique, qui jongle avec les mots, les forçant à décrire d'harmonieuses, imprévues et significatives courbes, si profond qu'il se laisse croire ingénu. — Le Poëte des Exilés et des Odes Funambulesques a sauvé le Parnasse du possible ridicule où son allure guindée l'eût entraîné et, sachant que la Mélancolie n'est pas le dernier but de l'Art, lui a ouvert le chemin vers cette aurore où tout se rajeunira: la Joie. Ce mot suffirait par indiquer le rang magnifique de ce Porte : il a la Joie ! — la joie des idées, la joie des couleurs et des sons, la joie suprême des Rimes et

de l'Ode. M. de Banville ajnontré dans ses vers et expliqué dans son Petit 'Traité de la Poésie française que la Poésie est, d'essence lyrique et que la Rime est la synthèse du Vers. Il a dit aussi et prouvé que le Drame doit être une ode dialoguée. Quoique tel et telnovateurs actuels semblent l'avoir oublié et quoique, sans doute, il faille féconder la reforme accomplie et la poursuivre selon la nécessité de toujours davantage libérer l'Expression en deçà, bien entendu, des bornes infranchissables, je crois que l'Art Intégral devra beaucoup au Maître qui, lepremier, formula cesdeuxlois. lia, mieux que personne aussi, préciséles rapports de la Vérité et de la Fiction, indiqué dans quelle mesure les données de la vie doivent s'enrichir des conquêtes de l'Imagination et, ce double but de l'Art, réaliser le Rêve par la Vie, embellir la Vie par le Rêve: « Ce double but: faire oublier la Vie et la représenter cependant ; car nous ne pouvons nous intéresser à rien qui ne soit pas elle, et, d'autre part, nous ne saurions être réjouis si nos soucis ne sont magiquement dissipés et mis en fuite par la toute puissante Illusion. » Et ailleurs, exprimant la nécessité d'une spiritualisation des objets dans l'œuvre d'art: « Nul objet matériel ne s'adresse directement à notre âme, et notre âme n'est subjuguée que par ce qui s'adresse directement à elle. » Il sait que tout est dans la Beauté, que Yutilité d'un poëme est d'être beau. S'il n'a formelle-

ment dit que la Beauté suppose la Vérité, qu'un jour Thomme se laissera guider par celle-là vers celleci, je(ne le crois pas très hostile à cette pensée. Enfin, autant que Gérard de Nerval lui-môme, quoique avec une conscience plus maîtresse de soi, M. de Banville a le sens du merveilleux, l'inquiétude du miracle perpétuel de la vie, l'admiration de la femme autant pour l'inconnu qu'elle recèle que pour les délices de sa beauté1. lia frémi luimême du grand frisson de la génération jeune qui veut savoir là où les ancêtres ont douté. 11 sait que l'Art se fonde désormais sur une métaphysique profonde et il assiste, en témoin qui admire et comprend, qui connaît ces belles souf-

1. « Ainsi, dans le calme silence des nuils, aux heures où le bruit que fait en oscillant le balancier de la pendule est mille fois plus redoutable que le tonnerre, aux heures où les rayons célestes touchent et caressent à nu l'âme toute vive, où la conscience a une voix, où le poète entend distinctement la danse des rhythmes dégagés de leur ridicule enveloppe de mots, à ces heures de recueillement douloureuses et douces, souvent, oh! souvent! je me suis interrogé avec épouvante et j'ai frémi presque dans la moelle de mes os. Et quand on y songe qui ne frémirait, en effet, à cette idée de vivre peutêtre au milieu d'une race de dieux, parmi des êtres qui lisent peut-être couramment dans notre pensée quand la leur se cache pour nous sous une triple armure de diamant! Quand on y songe... Le mystère de l'enfantement leur a été confié et peutêtre le comprennent-elles.. Peut-être y a-t-il un moment solennel où, si le mari ne dormait pas d'un sommeil stupide, il verrait la femme tenir entre ses mains son âme palpable et en déchirer un morceau qui sera l'àme de son enfant. »

218 LA LIT^KRATUR DE TOUT A l/HEUIUi

frances, à cette bataille définitive de l'Homme et de la Nature : « Ce n'est plus un duel courtois, c'est un combat sérieux qu'il doit soutenir contre l'Isis éternelle; il ne veut plus seulement soulever ses voiles, il veut les déchirer, les anéantir à jamais et, privé de ses Dieux évanouis, posséder du moins l'immuable Nature, car il sent que ces Dieux renaîtront d'elle et de nouveau peupleront les solitudes du vaste azur et les jardins mystérieux où fleurissent les étoiles. » Voilà le Poëte dont on a dit et qui a laissé dire qu'il ne pense pas, — cela parce que, artiste parfait, il ne touche de ses vers sa pensée que par les sons et les couleurs du Symbole qui la concrète. Comme lui, laissons dire et, nous qui savons bien pourquoi, admirons et aimons.

Je crois que M. Catulle Mendès aies dons d'un très haut Poëte: s'il n'est que le plus inouï des artistes faut-il en accuser lui-même ou son temps? On sait que, plus que d'un autre, le Parnasse est son œuvre, l'œuvre de son énergie, de son activité, aussi de son talent. Peut-être est-il resté trop fidèle à l'école qu'il avait si bien servie. Peut-être la nature même de son talent, si souple, si divers, ingénieux à saisir tous les procédés, ne lui permettait pas cette unité de vues où il faut se réduire pour l'unité de l'œuvre. C'est à coup sûr le plus intelligent des hommes, le plus compréhensif et le plus savant des artistes. Je ne crois pas qu'il

ignore les destinées de l'Art : il sait. toute la Forme et la Forme, qui sait tout, a dû les lui dire. Pourtant il ne les sert pas, il se contente d'écrire des choses, parfaitement admirables d'ailleurs, orientées vers un idéal oscillant entre le passé et l'avenir. 11 reste occupé de perfections secondaires : si c'est par indifférence ou par septicisme, il ne faut pas lui pardonner.

L'œuvre de M. Léon Dierx est très noble et très pure. CePoëte, que le succès, aussi peu quêté, a peu favorisé, durera, cher surtout aux jeunes poètes. Une mélancolique intelligence de la Nature et de ses correspondances humaines, un art très harmonieux et d'un homme qui sent et pense. Comme dit très justement M. Mendôs1 : « Je ne crois pas qu'il ait jamais existé un homme plus intimement, plus essentiellement poète que M. Léon Dierx. »

M. François Coppée est une très curieuse et très sympathique figure de poète. On ne peut penser que les générations jeunes lui demandent le secret de l'inspiration nouvelle. Son œuvre est un terme. Pourtant elle est bonne et il a raison de croire en elle. Son idée est à lui, justifiée, non pas fournie, par des pressentiments d'Hugo, de Baudelaire et de M. de Banville, surtout de Théophile Gautier et de Sainte-Beuve.

M. de Hérédia, d'un talent infiniment moins

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