M. Paul Verlaine : Les Poètes Maudits
M. Villiers de l'Isle-Adam, qui n'a guère subi l'influence naturaliste que par Balzac et Flaubert et chez qui l'ironie, comme occulte encore, de ce dernier aéclaté, finale et dernière expression de l'étonnement du Poète devant l'indignité du Monde, vient surtout des Romantiques, des Classiques — (et de la Nature) — de Châtaubriand et de Goethe, de Pascal — (et de Shakespeare). — M. Joris- Karl Huysmans serait étranger au Classicisme comme au Romantisme, s'il n'en persistait un écho chez Flaubert et M. de Concourt. Attiré d'abord par le Naturalisme, il y a contracté ce dangereux mal : la haine des idées. Il a été sauvé par un don qu'il ne partage qu'avec M. de Concourt et M. Barbey d'Aurevilly, un don que ces deux Poètes eux-mêmes n'ont pas à ce degré : la Modernité. M. Huysmans a l'intelligence, le goût, l'amour — compliqué, mêlé, corrigé, rectifié de haine — le sens, enfin,, des vertus et des vices, de l'atmosphère et de la physionomie modernes. Et comme la Modernité comprend tout l'homme, M. Huysmans pour le traduire à dû s'élever jusqu'à l'intelligence de tout l'Art. C'est pourquoi, ayant débuté par des En Ménage et des Sœurs Vatard, il est parvenu à cet étrange A Rebours, où encore son esprit hésite entre les réalités de l'apparence et les réalités du Rêve, étudiant celles-ci du fond de celles-là, en témoin curieux, intéressé, qui n'oserait avouer ses préférences et
traite plutôt de singularités les Beautés nouvelles. Dans En Rade l'hésitation n'est pas tranchée encore, le Rêve et la vie se côtoient et le Rêve consiste surtout en des rêves qu'attristent des souvenirs de la vie. Mais pour elle, pour cette vie atroce, jamais Poëte n'avait si cruellement, si fastueusement aussi, proféré son horreur. C'est une fureur mortelle, d'autant plus effrayante qu'elle est plus juste, d'autant plus amère qu'elle se borne davantage à la contemplation unique des objets de terreur, de fureur et de dégoût. On ne peut longtemps endurer ce supplice intérieur, surtout si déjà connut-on les consolations de la Beauté. Or, M. Hûysmans est le familier des littératures tendant à franchir leurs limites et le fanatique de certains suprêmes artistes, tels que M. Gustave Moreau. A propos de ce peintre il y a, dans A Rebours, quelques unes des plus belles pages que M. Hûysmans ait écrites, de celles qui justifient pleinement M. Francis Poictevin dédiant ses Derniers Songes à J.-K. Hûysmans « l'écrivain si aigu et si fastueux ».
Madame Judith Gautier est peut-être, de cette génération, l'âme la plus uniquement poétique, la plus fière, et, au delà de toutes passions, dans sa patrie de rêve, la plus calme. Chez elle aussi la Fiction, quoique elle s'attarde en des pays nommés, à telles dates, n'a plus rien d'historique et de géographique. La Fiction, c'est l'atmosphère
de la Beauté, et la Beauté, c'est la religion de l'esprit. Je ne crois pas me tromper si je dis que, dans l'âme de ce Poëte, il n'y a de place que pour le Rêve de la Beauté. Et cette âme, dans ce Rêve, comme elle y prend son bonheur, y trouve sa croyance. Dieu ne doit-il pas être ce qu'il y a de plus beau ? La Vérité peut-elle n'être pas très belle ? — Sans doute ici retournons-nous aux idées générales. Mais c'est à peine s'il s'agit d'idées. Le livre de Jade est tout de belle grâce, lskender est tout de belles formes. — Qu'est-ce qui fait donc que Madame Judith Gautier nous semble un poëte plus complet, plus un que, par exemple, son père, Théophile Gautier? C'est qu'elle a,dansson rêve, plus de liberté, plus d'intensité, plus de simplicité; c'est, consciemment ou non, qu'elle nous montre dans les belles formes où elle se plait des symboles de tout ce que nous souhaitons de plus charmant et de plus loyal. — Je ne sais si elle manque dépensées: elle n'a pas risqué de nous le laisser surprendre.
De ce que je disais, à propos de M. Villiers de l'Isle-Adam, je retiens beaucoup pour parler de M. Paul Verlaine, avec cette fondamentale différence que le langage du premier est la Prose, et le langage du second, le Vers. Mais « en nul poëte plus sûrement qu'en celui-ci ne confluent les deux grands courants qui de Goethe et de Chateaubriand à nous emportent dans leur flot l'art mo-
derne tout entier. Parfois ces deux courants semblent se séparer — jamais pour longtemps : il y a du mysticisme dans les Fêtes Galantes, il y a du sensualisme dans Sagesse. Et c'est en l'union même de ces deux inspirations que consiste la modernité de Verlaine. Les efforts contradictoires de sa vie
— vers la pureté et vers le plaisir — se coalisent en l'effort de sa pensée, quand sonne l'heure de lui donner la forme artistique, avec une intensité qui le met à part de tous les Modernes (à ce point de vue) et qu'il doit sans doute à sa naïve énergie de vivre '. » Pour lui, point de Fiction jamais, sans cesse les éléments d'éternité de la Vie elle-même.
— « Parce que l'homme, en Verlaine, est une exaltation, une exaspération de l'homme moderne; il a pu, sans consulter d'autres documents que ceux de sa propre destinée, accomplir le monument d'une œuvre personnelle à nous tous et qui, le héros disparu, ira s'objectivant de plus en plus et laissera l'écho du plus profond gémissement de la moderne âme humaine. Mais il lui a fallu toute cette intensité précisément et toute cette simplicité pour parvenir sûrement à cette belle fin. N'ayant que ses passions pour matière de son art, plus factice et plus luche il n'eût, comme la plupart de nos poètes français, accumulé que des ruines, sans unité d'ensemble : son instinct vital l'a sauvé, l'Instinct triomphant qui n'a