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La légende de Parnasse contemporain

subtil mais plus retentissant que celui de M. Mondes, est aussi surtout un artiste. D'un rêve d'or et de sang, bellement théâtral, il fait des poëmes sans pensées et pleins de mouvement et de couleur, des vers sonores et rudes.

M. Armand Silvestre, en qui le prosateur rendrait injuste pour le poëte, — le poète éperdu de seul Lyrisme, — a écrit, dans les Paysages Métaphysiques notamment, quelques-uns des plus beaux vers que je sache. Le titre-même de cette partie du premier recueil de M. Silvestre indique comme ce chanteur, qui laissa, depuis, la sensualité déborder dans son œuvre, avait le sentiment juste des voies nouvelles.

M Léon Gladel, élève de Charles Baudelaire, reste l'inspiré de ses ciels et de ses champs du Rouergue. La Ville lui apprit que les Champs, pour elle, constituent une ultima Thule et il chante les Champs avec l'accent d'un campagnard qui sait, plein de ruse, comment présenter aux citadins, pour les étonner, les simples fruits. Il n'a pas le vers, mais il a fait de sa prose, ce styliste effarant, un véritable instrument de poëte, plus apte toutefois à rendre les émois et les efforts physiques que des sentiments, des idées et des pensées. Mais, comme il magnifie dans l'intensité d'un rêve épique ses actions et ses personnages, on peut dire qu'il leur donne dans l'esprit du lecteur un nimbe d'héroïsme.

A ces six derniers Poètes plutôt rendons-nous un hommage désintéressé. Ils ont été plus curieux de mettre en œuvre, pour leur propre compte, les trésors acquis déjà, que d'ouvrir des mines nouvelles. Nous saluons ces œuvres accomplies, comme de beaux monuments au bord du chemin.

Enfin, parmi les incontestables Initiateurs, j'ai réservé ces deux Maîtres : M. Edmond de Goncourt, M. Barbey d'Aurevilly, qui, avec des principes différents, ont apporté dans l'Art les mêmes fécondes résultantes.

Les vrais mérites de M. de Goncourt ne me semblent pas être ceux qu'il désire le plus qu'on lui reconnaisse. L'histoire réduite à l'interprétation du bibelot centenaire, le document humain l'initiation du public moderne à l'Art Japonais, — c'est la part la plus apparente, ce n'est pas la plus réelle de son œuvre. — M. de Goncourt a eu, plus que personne avant lui, le sentiment de ce qu'il faut nommer (faute d'un vocable plus approprié là où les traditions de la langue sont nécessairement insuffisantes puisqu'il s'agit du plus spécial caractère qui distingue aujourd'hui d'hier) la Modernité. 11 a vu, dans le masque uniforme que la science jette sur la nature partout où elle est en relation directe avec l'homme, l'humanité s'en aller des choses, les choses reprendre, dans un silence menaçant leur vie personnelle, étrangère à l'humanité ainsi vaincue par sa propre victoire et

impuissante à reconquérir ses ruines qui retournent à la nature. 11 a vu, dans la société, dont les individus sacrifiés à l'ensemble subissent aussi ce joug de l'uniformité, des exceptions abominables ou délicieuses rélucter contre l'ordre de n'avoir qu'un masque et sous ce masque cacher leur vrai visage : leur Physionomie l. Par ce principal souci de la physionomie humaine beaucoup plus que par ses recherches de documents humains — plus propres à fausser l'ensemble par l'exagération du

1 . « L'âme et le charme de la beauté moderne : la physionomie. La profondeur, la réflexion, le sourire viennent au regard et l'œil parle. L'ironie chatouille les coins de la bouche et perle, comme une touche de lumière, sur la lèvre qu'elle entr'ouvre. L'esprit passe sur le visage, l'efface et le transfigure : il y palpite, il y tressaille, il y respire; et mettant en jeu toutes ces fibres invisibles qui le transforment par l'expression, l'assouplissant jusqu'à la manière, lui donnant les mille nuances du caprice, le faisant passer par les modulations les plus fines, lui attribuant toutes sortes de délicatesses, l'esprit du XVIII» siècle modèle la figure de la femme sur le masque de la comédie de Marivaux, si mobile, si nuancé, si délicat, et si joliment animé par toutes les coquetteries du cœur, de la grâce et du goût. » — Cela est dit à propos, comme on voit, du XVIIIe siècle. Mais dès les premiers mots, que j'ai pour cela soulignés, qui n'entend qu'ici M. de Goncourt parle d'une idée pour lui devenue générale, d'un cararctère de ce siècle au moins autant que de l'autre? — Une note encore. Presque tout ce que je dis de M. Edmond de Goncourt serait à départir entre son frère et lui. Tout en ne nommant que l'aîné et comme le représentant de l'union admirable des deux frères, je ne veux pas laisser croire que j'oublie, dans la gratitude que lui doit quiconque a le culte de l'Art d'écrire, celui qui n'est plus.

détail qu'à fixer les certitudes de ce que les Naturalistes dénomment non sans pédantisme « la grande enquête », point de vue qui fait souvent de leurs livres une littérature decommissairespriseurs — M. de Goncourt a réalisé la synthèse de l'âme humaine. Il en a suivi sur cette physionomie jamais immobile la multiple et fuyante expression, il en a saisi l'insaisissable. On connaît, en ce genre, dans Madame Gervaisais, dans Renée Mauperin, dans La Faustin et dans Chérie des pages tout à fait merveilleuses qui ont sollicité et découragé bien des imitations. — Ce désir, et aussi cette conquête de l'insaisissable ont naturellement conduit M. de Goncourt dans la voie explorée par Sainte-Beuve déjà : mais M. de Goncourt y est allé trèsloinet, je crois bien, jusqu'au terme lui-même. Chez lui pour la première fois nous voyons l'écrivain s'inventer de toutes pièces « une langue personnelle ». Je sais tout ce qu'on peut dire contre cette tentative d'écrire dans un idiome qu'on possède seul et qu'il faut que le lecteur apprenne pour bien l'entendre, et je sais que tout ce qu'on peut dire ne fait, selon le mot de Molière, que blanchir devant ce jugement qu'il faut que toute sincérité éclairée porte sur cette tentative: cela est beau. On prétend que c'est là priver l'œuvre d'une longue clarté, et rien n'est puéril comme cette prétention quand le temps se charge de créer à chaque siècle une langue personnelle que

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le siècle suivant n'entend pas sans étude. L'écrivain a tous les droits pourvu que sa langue particulière soit soumise au génie général de la langue et au génie aussi des langues mortes qui l'ont faite1. La langue de M. de Goncourt a ces deux qualités. — Par la modernité, la vie des choses (effacée toutefois devant la vie humaine, la physionomie), par la langue personnelle M. de Goncourt appartient à la génération nouvelle. Il se recule d'elle par son incuriosité des mystères divins. On peut supposer qu'un amour tropsoigneux des détails, pourtant tous graves et desquels chacun reflète l'ensemble, efface en lui ce besoin supérieur de coaliser pour un seul but tous les efforts de la pensée. M. de Goncourt n'a pas l'esprit religieux. La Beauté le séduit et le domine en le saisissant surtout par sa curiosité ; or, la curiosité ne s'agenouille que pour voir de plus près, point pour adorer. M. de Goncourt est l'Esprit Moderne en qui le souffle scientifique a éteint

1. « Enfermez-la dans la matrice d^s langues mortes; serrezla dans leur moule de fer : elle sera frappée, elle sortira médaille, sans bavure et nette comme la langue de diamant de La Bruyère. Je ne vous dis pas, bien entendu, de coucher avec des livres latins, de les traduire ; il s'agit de ce génie de la langue qu'il faut surprendre, sentir et emporter; car, pour les sas'oir par cœur et ne pas les quitter... Tenez, voilà encore un problème et un pourquoi : ayez-vous remarqué, — c'est bien bizarre, — que presque tous lès amants de la belle latinité ont le style le plus contraire au style dans la familiarité duquel ils vivent? » (Charles Demailly.)

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déjà les lumières mystiques des Révélations et n'a pas encore attisé le feu, mystique lui aussi, des croyances conquises par la science. Il cherche, il doute ; peut-être n'a-t-il pas le désir de croire...

M. Barbey d'Aurevilly, au contraire, est le bon chevalier des croyances anciennes. C'est l'esprit moderne resté fidèle aux Évangiles et n'admettant qu'à leur contrôle l'avis de la Science. Volontiers il la raille et lui jette le défi d'expliquer les mystères qu'elle constate. Pourtant, lui aussi est agité du grand émoi et lui aussi dans les visages, presque indifférent aux directions des traits, est pris tout entier par cette tragi-comédie des larmes et des sourires. Mais où M. de Goncourt observe, avec une curiosité qui ne pense pas à conclure, un état et de réciproques influences du milieu social et de l'organisme physique, M. Barbey d'Aurevilly, dont le regard, sinon plus sûr, car il n'a pas le juste respect de la Science, dumoins plus éclairé, puisqu'il sait qu'au* fond de ces ombres épaisses il y a des clartés surhumaines, voit Dieu. Le grand tort de ce Dieu personnel, c'est que c'est un mot toujours trop tôt dit, un mot qui a surtout l'autorité oppressive d'une défense d'outrepasser, une porte fermée sur l'Au delà. Et cette porte, toute belle et grandiose qu'elle soit, encore parée des mystérieuses sculptures gothiques, l'Esprit Moderne a déclaré qu'il voulait la briser pour aller plus loin, pour voir plus loin dans l'immense

Au delà interdit. Cette impiété est pieuse. Peutêtre donnerait-elle un grand caractère mystique au vandalisme affreux des gens de la Révolution : ces gens-là ne savaient point ce qu'ils symbolisaient et c'était l'invincible, l'irrésistible élan de l'âme humaine vers le Dieu dont elle est éprise, qu'elle ait ou non conscience de son amour. M. d'Aurevilly est bien dur pour cet amour qui s'ignore. Mais cette dureté implacable lui a fourni l'angle solide qui fait son œuvre si imposante. Du haut de ce mysticisme démodé, comme retrouvé et qui s'est tout noirci au long des siècles, le Poëte regarde autour de lui sans trouble et, ramenant tout à sa pensée unique, fait, lui encore,, une synthèse de l'heure nouvelle selon les lois, qu'il entend toujours sonner, des vieilles heures. Lui encore il sait le merveilleux des choses, il a le plus intense sentiment de la modernité, le secret de la Physionomie et la langue personnelle. Cette langue, une des plus belles qu'on puisse lire en aucune littérature. Eloquente et subtile, et poétique, austère et passionnée; comme des ciselures dans un mur très ancien et qui s'effrite, mais dont les pans ruineux restent debout par un sortilège et ne tomberont jamais; sombre, avec tout à coup des mots de lumière qui tyrannisent (cette définition de l'Enfer : « Le ciel en Creux »!); excessive à l'ordinaire, mordante, cassante et déchirante, parole de dandy sadique, et

qui sait s'alanguir et caresser, murmurer, sourire; qui semble toujours décrire et qui presque toujours suggère; qui laisse le souvenir comme d'une saveur, comme d'une blessure, comme d'une injure, comme d'un colloque entendu dans l'ombre; rouge, safran, gris-perle : peut-être le plus extraordinaire monument, dans la littérature, où la voix du Passé gronde encore, et s'irrite des « Mais » et des « Pourtant » du Présent, et s'épeure un peu du « Parce que » définitif que va prononcer l'Avenir.

En ce grand écrivain nous en avons fini avec les inspirateurs et les initiateurs de l'Art nouveau. Nous trouverons leurs influences concentrées et résultées, et, sinon parvenues au terme, du moins annonçant des tentatives que le passé ne pouvait prévoir quoique nous puissions aujourd'hui les lire en lui, — dans les Poètes dont il me reste à parler, — brièvement : car ai-je fait, jusqu'ici, autre chose, en somme, que de parler d'eux?

Personne, sans doute, ne contestera qu'il iàillerecenser toutes les tendances des plus grands génies de ce siècle, pour comprendre l'œuvre de M. Villiers de l'Isle-Adam. En lui le Mysticisme et la Science se rencontrent pour concourir au triomphe de l'un par l'une; le mérite fabuleux delà Fiction,— quoiqu'elle reste, hélas! voisinante au lieu et au temps. — l'en dégage toutefois jusqu'au Rêve de pure philosophie humaine à qui la science

et l'heure choisies servent seulement de prétextes, sans plus jamais le secondaire soin d'une restitution précise du fait ancien, ni d'une description minutieusement exacte de l'instant contemporain; la parfaite maîtrise de la forme, loin d'être ce pacte damné, dont parle Baudelaire, de l'artiste avec son instrument, enchaîne au service immédiat de la pensée symbolisée toutes les ressources extérieures de l'Art, musique et plastique ; l'horreur de la honte vitale, quoique ce Porte soit de ceux que la vie a le plus rudoyés, n'a pour accent de rancune que l'ironie d'une âme claire, d'avance à toujours retranchée dans ses indéfectibles certitudes, qu'une ironie plutôt écartant la vision du mal que s'attardant à le maudire ; et le sens du merveilleux de cette vie, qu'on a faite mauvaise mais dont l'essence est pleine de surprise et de joie, apparaît, intuitif et raisonné, servi par un esprit tout-puissant en abstraction, tout-puissant en imagination, — l'esprit d'un Penseur religieux, d'un mystique Métaphysicien, — servant à la magnification de l'œuvre d'Art totale ; l'aristocratie royale de cet esprit et de ce goût, étrangèrement à celle de cette naissance, donne au génie un accent superbe d'éternellement jeune fierté, en fait l'âme exceptionnelle elle-même éprise à' Exception et qui, dans tous les livres que nous a donnés jusqu'à ce jour le comte de Villiers de TIsle-Adam, n'a peint jamais que des types de rare essence

humaine, humaine d'autant plus et mieux que plus rare. — Esprit et œuvre vraiment synthétiques. — Quelques observations pour préciser, sans' rien leur reprendre, les admirations. Cette ironie, qui voudrait écarter la vision du mal, et que M. Villiers de l'Isle-Adam, manie, vraiment ! comme une arme qui serait mortelle s'il n'était généreux et chrétien, résulte moins de la cause ordinaire (la disproportion de la Vie et du Rêve, des gens et du génie, de l'erreur et de la Vérité) que des conditions de l'heure où le Poëte parvient à la maturité. Il a été plusieurs fois obligé d'opposer cette ironie aux prétentions d'une Science affolée, s'exaltant jusqu'à nier le Mystère : la Science plus sage eût laissé le Poëte grave et joyeux. — C'est, sans doute aussi, parce que cette heure de la sagesse, qui sera l'heure de la joie, n'a pas encore sonné que ce Poëte aime tant sa Mélancolie. Sans cesse il évoque «le spectre d'une femme mystérieuse, reine d'orgueil, sombre et fîère comme la nuit encore et déjà crépusculaire avec des reflets de sang et d'or sur son àme et sur sa beauté1. » — Enfin, le Monument, l'unité de l'œuvre, idée qui visita peut-ôtre le jeune homme, quand il méditait l'avenir, au bord de sa patrie bretonne, au bruit sacré de l'orgue et de la mer, l'homme n'a pas réalisé cette idée : encore, peutôtre, pour la même cause.

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