‹ La littérature de tout à l'heureChapitre 34 sur 56 · III. TRANSITIONS · texte numérisé non relu

III. TRANSITIONS

Sommaire. — I. Reste à constater, entre cette génération si précieuse des Parnassiens et la nôtre, le passage presque indifférent mais par là curieux de celle qui tient ce vide, sans le combler, — transitions de lassitude fébrile, sollicitée par un perpétuel désir de bruit autour d'elle, sans trop rien ensuite pour le justifier. — II. Reste encore à noter la complaisance solitaire de quelques artistes qui, je n'ose dire à tort, se retranchèrent du mouvement du siècle: peut-être en quête, eux aussi, d'Absolu, manquèrent-ils d'espérance. — III. Reste enfin à conclure par les dépositions de quelques graves témoins.

L'un de ces poètes qui nous précèdent me disait sincère et tristement : « Quand le temps est

à l'orage avant que la couvée éclose, elle avorte à demi et les poussins — est-ce une superstition des paysans ? — sont stériles. » — Le temps était à l'orage quand la génération de MM. Richepin et Loti grandissait.

Elle ne laissera rien que le souvenir de prétentions immenses et vagues, une coalition dans le Rien. Les étiquettes-mômes qu'elle a choisies n'ont pas fait fortune : qui se souvient des « Vivants » et des « Brutalistes »? Pourtant, et par la négative fatalité des choses, plusieurs remplissent, comme on dit et comme ils parleraient, de grandes situations. De temps en temps un avortement considérable de M. Jean Richepin occupe Paris trois heures au moins durant, ou bien c'est M. Jean Aicard qui vient de recevoir à l'Académie son prix annuel, ou encore c'est M. Hugues avec toute une troupe de comédiens qui s'en vont promener dans les Provinces le spectre effarant de Danton. M. Pierre Loti, dont les romans ont une clientèle charmante ou pittoresque de femmes nerveuses qui se reconnaissent dans Rarahu, de lieutenants de navire en retraite qui disent des paysages de là-bas :« Comme c'est ça! » et de naïfs boulevardiers qui par état patronnent un romancier comme ils accréditent un confiseur, M. Pierre Loti n'inquiète que son aîné, M. Alphonse Daudet. De meilleure humeur ils pourraient s'entendre : l'un travaille dans le pervers et le compliqué, le très pari-

sien et l'infiniment moderne ; l'autre a renouvelé la litière des bergeries de Florian (il l'a faite en varech, voilà bien de l'adresse!); tous deux écrivent aussi mal à peu près l'un que l'autre, ils ont l'esprit également en vacance de toute pensée profonde et de toute idée belle, avec cela beaucoup d'expérience, une connaissance vérifiée des goûts du public : en vérité, je les verrais, non sans plaisir,ceshabilesgens, s'entendre pour se jeter de l'un à l'autre — balle élastique dont chaque bond sonne de l'or — ce public contemporain qui ne mérite rien de mieux. L'un l'énerverait, lui ferait respirer sa capiteuse essence de parisine, l'autre le reposerait en un bain d'eau marine, parmi les senteurs du varech amer; l'un serait la ville et l'autre la villégiature ; ou bien, si l'un l'assassinait, le tartarinait de rire à Tarascon ou sur les Alpes, l'autre, avec ses grands horizons et ses « légendes naïves »,lui rendrait l'âme sereine, fraîche, — et de cette arrangement qui se fâcherait1?

Pauvre génération ! Car c'est pitié, en effet, de

1. Je ne prétends point queM. Loti n'aijamais entendu conter, dans ses voyages, une jolie légende; il nous l'a répétée : merci. Mais il n'y a, Dieu! pas là de quoi dire avec M. Bourget : « Le divin Loti. » —Je ne prétends point que M. Daudet n'ait jamais trouvé un mot exquis : j'en sais plusieurs de tels, même dans L'Immortel, à propos de la Seine. Mais il n'y a pas là de quoi mériter à cet agréable conteur, tout fait de petits artifices et qui ne pense pas, l'énorme et quotidien honneur de lire dans les journaux son nom entre ceux de M. de Concourt et de M. Zola.

la voir courir d'un bout à l'autre de sa carrière en gueusant à des imitations diverses des bouts d'originalité. M. Richepin en est une expression assez complète. Qui d'abord imite-t-il? Villon, Baudelaire, Victor Hugo, M. de Banville, — avec une extrême adresse et dans l'allure quelque chose de « fendant » dont est flatté bourgeois qui, suivant sans le vouloir le divin conseil, aime qu'on le méprise. 11 continue : qui encore imite-t-il? Toujours V. Hugo, et de plus Lucrèce et MM. Leconte de Lisle, Coppée et Verlaine. Les premières imitations, du temps qu'il était gueux ; les secondes, depuis qu'il est athée. Mais aujourd'hui, cette fièvre d'être un autre pour être quelqu'un devient pitoyable. M. Richepin, oui, cet athée ! se fait mystique, sentant d'où le vent souffle ! il sent que les générations nouvelles ont la passion des causes et des fins, le goût du mystère : il s'est fouillé, — il a cette passion et ce goût aussi, comme nous autres ! Il y a quelques mois, dans une revue, je lisais de hasard des vers de lui; c'était banal, mais mystique ! gros de forme et grêle de fond, mais mystique! Il vient, dit-on, d'écrire un livret d'opéra: titre, Le Mage. C'est de la prévoyance, c'en est trop, car c'est de l'ambition creuse, et c'est dommage, car plus modeste M. Richepin eût écrit de bons livres. Il y a de belles pages dans Madame André, de gais et singuliers refrains, desquels presque toujours pourtant la brutalité choque,

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dans La Chanson des Gueux. Ëh ! quoi ! Ce faiseur de gros livres n'est qu'un intimiste et un chansonnier que l'Ecole Normale à pourri de rhétorique et de prétentions !

C'est leur caractère, à presque tous : ils ont des ambitions, qui sont peut-être généreuses, mais qui sont aussi ridicules; ils prennent un grand élan pour enfoncer des portes ouvertes. Ainsi fait M. Bergerat, qui annonce du nouveau, du hardi, et pieusement imite les bons auteurs. Ainsi fait M. Montégutqui en appelle au public, à propos de chefs-d'œuvre refusés par ne sais plus quel Directeur, que vous et moi nous aurions imité. — M. Maurice Rollinat est la plus intéressante victime de cet instant mauvais. C'est un musicien d'originalité étrange, aussi un très sincère et intuitif peintre de la nature, des plaines profondes où l'œil s'hallucine d'infini, des maisons tristes aux tristes hôtes, des banalités inquiétantes d'une ferme ou d'une métairie, du petit monde bourbeux et féroce d'une mare, des grenouilles, des crapauds. Parmi ces bètes, ces choses et ces gens simples, M. Rollinat est un poëte. Paris l'a tué. Ce poète simple a voulu s'y compliquer et, comme son essence était d'être simple, compliqué il a cessé d'être : d'où les Névroses. Très noblement, tout à coup, M. Rollinat s'est dérobé à une gloire qu'il sentait fausse et qui est bien une des plus surprenantes sautes du goût public, une des plus cer-

taines preuves aussi de la médiocrité de l'œuvre acclamée. Il est rentré dans sa province campagnarde, mais il y est rentré psychologue et moraliste; le gaz parisien aurait brûlé ces yeux au regard aigu et naïf...

J'en passe quelques uns; faisons une place honorable à M. Ghantavoine, de qui la sensibilité amère est pourtant humaine et sincère ; mais personne n'estle meilleur: MM.Valabrègue,Blémont, Arène1 ne manquent pas de conscience; il font très bien ce que tout le monde a fait avant eux. A quoi bon? Et telle semble être leur consigne, résolument : « N'innovons pas! » Les Frémine, Grandmougin, Goudeau, Lafenestre, Lemaître 2, Pigeon, Tiercelin, etc., etc. ! se gardent bien d'innover. Leur plus grande nouveauté, s'ils s'y risquent, c'est d'aller, comme en détachement, « appliquer » les règles parnassiennes à des sites et des visages étrangers aux horizons parisiens. Le projet seul de ces petites entreprises géographiques répugne à la vraie nature de l'Art, qui au propre n'a que deux patries : l'âme et l'air — étant l'aile de l'esprit — et qui n'a qu'un instant :

1. Je fais un peu large le compte des représentants de cette génération. J'ai envie d'y saluer M. Arsène Houssaye. Aussi bien y a-t-il d'évidentes analogies entre les pâles figures de toutes les transitions, des Romantiques aux Parnassiens et des Parnassiens aux Décadents.

2. Je parle ici du versificateur. Nous verrons tout à l'heure le critique.

l'éternité. C'est pourtant le petit mérite de M. Gabriel Marc, d'avoir fidèlement copié l'Auvergne et les Auvergnats ; c'est pourtant le petit mérite de M. Gabriel Vicaire, de nous avoir servi quelques paysages et quelques cabarets bressans1. Nous avons aussi la littérature provençale et les Félibres, faux naïfs, simples d'artifice qui écrivent dans une langue académique et morte. Ils sévissent encore*. — l'auteur des Emaux Bressans

— a un autre titre de gloire. L'oublier ! En compagnie d'un très bon garçon, M. Beauclair, M. Vicaire, « Adoré Floupette » pour la circonstance

— a parodié dans les Déliquescences les « excentricités » des Décadents. 11 y a bien de la gaîté dans cet opuscule. C'est à peine si on ose lui reprocher d'avoir aux journalistes donné à rire, en somme,

1. Il y a encore M. Fabié, « poète du Rouergue, » H. Delthil, « poète du Quercy »... qui sais-je encore !

2. Quand If. Paul Verlaine (Romances sans Paroles) nous montre les paysage? belges ou londonniens qu'il traverse, tout l'intérêt, pour nous, est dans l'àme du Poète, dans la correspondance de cette àme avec le paysage, c'est ce que nous apprend d'humain ce paysage qui nous importe. — Quand Flaubert nous montre le désert où vit le Saint, ou les vastes plaines que parcourt l'armée des Mercenaires, c'est le sentiment — tristesse, impitoyable immensité — qui de la nature s'impose à l'homme, c'est le sentiment et c'est le sens que le Poète dégage du spectacle. — Tout au contraire avec les versificateurs que je viens de nommer: ils sont épris — modérément d'ailleurs — de détails visuels dont ils ne cherchent pas le sens et qu'ils copient en humbles photographes.

des Poètes, et pourtant c'est là son vrai sens, que peut-être tout le monde n'a pas vu, que tout le monde ne voudra pas voir peut-être. J'en retiens : qu'un représentant d'une génération qui n'a rien réalisé de neuf, qui n'a même pas entendu ses aînés immédiats — ceux que nous écoutons, nous — ou qui les a servilement imités, qui a laissé se rompre la chaîne des traditions fécondes, — devant l'effort des Jeunes pour renouer cette chaîne et pour accomplir leur mission de Poètes, qui est de créer du nouveau « n'en fût-il plus au monde », n'a su voir que ce qui pouvait paraître puéril dans ce bel effort et n'a trouvé qu'à rire. A vrai dire ces Jeunes, s'ils avaient eu le temps de rendre, comme on dit, la pareille au plaisantin, eussent été bien empêchés : on ne parodie que ce qui existe et je défie M. Vicaire et M. Ponchon, qui ont tant d'esprit ! de parodier uu seul de leurs immédiats contemporains.

Et tout cela pourra sembler trop sévère, excessif. Pourtant ! Les cadets demandent compte aux aînés de l'héritage paternel. Les aînés l'ont laissé dépérir entre leurs mains paresseuses. Les cadets s'en plaignent, c'est eux qu'on a laisés : car l'œuvre dernière serait moins difficile si le champ n'avait pas été laissé en friches...

J'exagère. Quelques-uns onttravaillé. M. Bourget par ses premiers romans (et avec ou après lui tous ceux qui ont collaboré au roman psychologique)

et par ses vers, et M. Bouchor laisseront une trace. M. Bouchor a mal débuté, par des choses clans le goût gros et bouffe de ses amis MM. Richepin et Ronchon. Aussi a-t-il eu tout de suite beaucoup de « succès ». Le succès l'abandonne progressivement, à mesure que le poëte s'élève. Les Poëmes de l'Amour et de la Mer ont un cent de lecteurs, h' Aurore en a une vingtaine, les Symboles n'en ont point: bon signe. Mais, destinée mélancolique î comme M. Vicaire devait railler les jeunes poètes qui cherchent, M. Bouchor railla les aînés qui avaient trouvé, — et cela l'un et l'autre, non pas, rationnellement, en prose de théories et de doctrines, mais en vers. Le châtiment de M. Bouchor est, qu'en s'améliorant tous les jours, tous les jours il se rapproche davantage de ceux qu'il avait moqués. Je pense même qu'il va trop loin: occupé surtout de penser après n'avoir fait longtemps que rire, la pensée le captive trop ; l'artiste n'y gagne pas et, déjà dans les Symboles, on se demande souvent : pourquoi des vers? et on pense quelquefois à la prose rimée de M. Sully-Prudhomme *. Le grand mérite de M. Bouchor, ce pour

1. Je rencontre ce nom et je m'en délivre. M. Sully-Prudhomme n'est pas un poëte. Des trois actes qui décomposent l'action esthétique (Pensée, Idée, Expression) il n'accomplit que le premier. Même il l'accomplit très insuffisamment, ses abstractions se maintenant toujours dans les vieilles généralisations. Quant au « poëte » sentimental qui est l'autre face de ce « poëte » philosophe, je pense qu'il a déjà rejoint dans

quoi nous l'aimons, c'est qu'il a entendu la voix profonde qui conseille au Poëte, en ce temps, de se ressouvenir des plus anciennes leçons, d'écouter l'enseignement immémorial des Mages primitifs, de se pencher au bord des Métaphysiques et des Religions antiques. Malheureusement, la foi manquant, tout risque de rester stérile, Art et Philosophie : les vers, savants et froids, ne chantent pas ; les pensées, niant, ne créent pas. Le manque de foi, voilà ce qui fait, à ce trop gai d'anlan, une âme aujourd'hui trop triste. 11 n'a pas foi en ces religions qu'il célèbre et qui toutes ne font, depuis les premiers jours, qu'une seule et même Religion qui se développe avec l'humanité : il s'attarde aux erreurs successives qui, chacune à son heure, étaient des vérités. Il n'a pas foi en l'instrument de son art, en ce Vers qu'il précise trop, en cette Rime qui ne le guide, qui ne l'aide pas... Mais l'évolution spirituelle de M. Bouchor n'est pas achevée. D'ailleurs, très jeune, il appartient à la génération dont je parle moins par son âge que par ses relations de début.

M. Bourget a décrit, dans la littérature, une ligne courbe. Parti des vraies sources — Balzac, Bau-

l'ingrate mémoire des hommes les faiseurs de romances du Premier Empire, etReboul, et Dupaty; ses tendresses sucrées, sirupeuses, sont vaines, en effet, et cet amant eut sans doute toujours la tête chenue. On dit qu'il y a encore en M. Sully-Prudhomme un poëte lyrique chargé de dire des vers officiels devant les statues nouvelles : Baour-Lormian l'attend au seuil du Paradis.

delaire, Stendhal — vers le vrai but, il a bifurqué tout à coup, non pour revenir sur ses pas, mais pour s'égarer, par les tristes chemins que hantent les lassitudes et les concessions, vers les régions malsaines où régnent MM. Daudet et Loti. — De cette conversion déplorable ne parlons pas davantage et souvenons-nous des anciens mérites. — La voix de M. Bourget a toujours été faible, mais elle a été juste, aristocratique et pénétrante. Dans ses vers1, qui sont d'un délicieux lakiste presque tous, il atténuait la grande beauté sombre de Baudelaire — et ce cri de râle! — jusqu'à la plainte d'une âme où l'intelligence étouffe le cœur, et trouvait le secret d'être poète avec une psychologie un peu neutre, plus craintive qu'angoissée. Dans ses nouvelles et dans ses premiers romans il signifia une réaction contre l'excessif Naturalisme, dont, toutefois, il retenait des qualités, car et parexempb « la légère idéalisation dont il nimbe ses figures de femmes ne les rend pas irréelles - » . — Sans doute, M. Bourget n'avait pas les qualités de puissance nécessaires pour rejeter l'art, d'un chemin qu'il devait avoir parcouru mais où il ne devait pas s'attarder, dans la vraie et large voie de la Synthèse. Il y eût fallu un cerveau plus métaphysique,

1. La Vie Inquiète et les Aveux. Autrement parlerais-je d'Edel et des vers, lus ça et là dans les revues, qui composeront les nouveaux recueils de M. Bourget.

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