‹ La littérature de tout à l'heureChapitre 46 sur 56 · LE RÊVE DE LA REINE · texte numérisé non relu

LE RÊVE DE LA REINE

La Reine aux cheveux d'ambre, à la bouiiie sanglante,

Tient de sa dextre longue ouvert le vitrail d'or.

Pensant que l'heure coule ainsi qu'une eau trop lente, .

En ses yeux le reflet d'une tristesse dort,

Et sur sa robe, où sont des fleurs bizarres d'or,

Elle laisse dormir son autre main si froide

Que dans un sombre jour de chapelle qui dort

De moins rigides mains portent la palme roide!

Soudain, quelle moiteur à sa peau fine et froide!

A son front lisse perle une sourde langueur,

Et son corsage en dur brocart semble moins roide:

Est-ce toi, si longtemps immobile, son cœur,

Qui pourras la savoir chasser, cette langueur,

Et faire étinceler enfin la somnolence

De ses yeux, si longtemps glacés comme son cœur, .

Qui la feras tomber, l'armure du silence ?

0 crépuscule, dans ta grande somnolence

Un bois à l'horizon s'étage noir et bleu;

Haut, le croissant émerge et s argenté en silence :

L'Hippogriffe attendait dans le couchant de feu

Et la reine, égarant son regard noir et bleu^.

Maudit l'heure qui coule ainsi qu'une eau trop lente, Et sous le dur brocart sentant sa gorge en feu Mord son exsangue main de sa bouche sanglante!

Edouard Dubus, qui tenta d'être naturaliste, précis et anecdotique, bien qu'il fut poëte, estbien vile devenu idéaliste, parce qu'il est poëte. Son chant est triste, comme d'un bon vivant qui se surprend, en plein rêve, à regretter', naïf et vrai, que telle ne soit point la vie. Mais! c'est le rêve qui est la vie, et ton rêve est joyeux si tu sais vouloir! — De cette actuelle période, comme transitoire, cette fleur de deuil :

Le ciel est envahi d'une tristesse grise Où frissonne un reflet mourant de soleil froid; La brise au fond du parc gémit, la peur s'accroît, Le marbre triomphal, blanc de givre, se brise.

Lé rêve est désolé de brume toujours grise, Le souvenir y laisse à peine un rayon froid. Dans les âmes d'hiver dont la neige s'accroît L'orgueil d'un cher empire évanoui se brise.

Pleuré longtemps par les rameaux crispés de froid, Dans les bosquets voilés d'une dentelle grise Un funèbre tapis de pourpre et d'or s'accroît.

Au glas du vent, la fleur d'illusion se brise.

Et, comme elle se meurt, dans l'atmosphère grise

Des yeiix mystérieux luisent d'un soleil froid.1

Jean Court.

... Par la nuit violette et d'étoiles lamée, Vers le sphinx immortel tu lèveras les bras,

if. Edouard Dubùs : Soir dé Fête.-

Implorant le secret de sa bouche fermée. L'impitoyable sphinx ne te répondra pas Et tu continueras ta route aventureuse Sans retrouver jamais le chemin de Damas...

... Tu t'assiéras alors sous le porche du Temple Où viennent les Elus prier chaque matin.

Mais nulle voix d'en haut n'ordonnera : Contemple! Car tu ne saurais plus, ployant les deux genoux, Des fidèles courbés suivre le bon exemple.

Au fond de l'abside où l'ombre creuse les trous, A travers un éclat fabuleux de miracle, Eulgureront pourtant dans un courroux d'or roux .

Les portes saintes de l'éternel tabernacle, Mais leurs rayons fougueux. flagelleront en vain Ton zélé moribond qui malgré toi renâcle.

Et tandis qu'aux Croyants qui s'enivrent du vin, Du Vin fameux qui ruisselle au fond du calice, Se révéleront les splendeurs de I'akt divin,

Tu mourras lentement et d'un très long supplice, Da..s le regret de n'avoir pu franchir le seuil Pour t'ètre libéré trop tôt du dur calice.

Laisse pleurer ton âme et vêts ton cœur de deuil. '

A coup sûr, l'art de ces vers n'est pas en-

1. Jean Court : Les Trêves. Jean Court, en un roman, a essayé de faire la synthèse d'une vie; une femme agonise, très lentement, et au cours de cette agonie, comme en un recul hors d'elle-même, assiste au drame de sa vie passée, qui lui devient étrangère, sauf en ce qu'elle recèle d'inconnu à tous : une faute chère et que la mourante, très fervente chrétienne, préfère encore au paradis. Le livre, scindé en quatre parties indiquées par quatre phases d'un coucher de soleil, n'est qu'une suite de sensations, de rêves et de souvenirs ou tout se mêle, le passé du bonheur et la terreur du tout proche avenir. Emphatique un peu, le titre : Le Soir tragique.

oore maîtrisé : non moins évidemment le très jeune homme qui les g faits est un poëte et je salue avec joie cette allégorie ancienne de l'Art comparé à un temple, qui resterait une « allégorie ancienne » si elle n'avait été inspirée au poëte par le pressentiment de la grande réalité religieuse et moderne de la Beauté en soi. --Sens du mystère, mystique désir de l'absolu, il ne peut manquer guère que peu de choses au poëte qui a tout cela.

Fernand Mazade appelle les mêmes observations : pour preuve cet « Hamlet » :

La branche de verveine et votre pureté,

De la délicatesse avec de l'ancolie, —

N'àvez-vous pas offert à sa mélancolie

Ce qu'avaient de plus doux la lande et votre cœur ?

Oh! l'homme taciturne et pourtant si flatté! Vous plaçâtes en vain sur sa tête pàliè La plume longue et blanche, ô dernière Ophélie! Et plus de grâce encor qu'il n'avait de langueur.

Mais sa plaie étant telle et mortelle sans doute, Et. mortelle parce qu'il l'aimait et que toute Sa veille et tout son rêve étaient à l'élargir,

Ce devait être peu d'une bouche ravie,

Trop peu, vraiment! de vos caresses pour tarir.

La fontaine de sang qui coulait sur sa vie.

Henri de Régnier reflète en des grâces lyriques, e-n des gestes de jeunesse puissante et qui, parfois, se veut laisser croire lasse, tous les désirs d^art de. ce temps, — les reflète sans tous exprès-

sèment les réaliser. Avec une sorte de hautaine indifférence à tout ce qui n'est pas le Chant, sans avoir destiné de monument, il cueille comme d'harmonieuses fleurs ses pensées et ses sentiments les plus beaux, les plus dignes de la gloire des vers. Ses vers, très jeunes et très savants, ont, comme je le disais des vers de Laurent Tailhade, une continuité lyrique dangereuse pour la suite du livre et chacun d'eux plutôt existe en soi que dans la société des strophes et des odes. Mais le mysticisme de ce poëte a dépassé les évangiles et ne s'inspire qu'aux sources mêmes des passions et des rêves de l'âme humaine éparse, quand il lui plaît, à travers la nature. — Le vers, qui, celuilà encore! reste le Vers, est pourtant un des. plus personnels qu'on ait écrits. D'une souplesse noble, par sa propre mélodie évocateur de toutes choses lointaines et charmantes, avec de très obstinées préférences de mots — H. de Régnier ne saurait écrire trente vers sans employer une fois au moins ce mot, d'ailleurs éblouissant comme le métal luimême : or — , avec des langueurs interrompues par des violences reposées par des fluidités, ce vers a la jeunesse et garde la tradition :

La Terre douloureuse a bu le sang des rêve!

Le vol évanoui des ailes a passé

Et le flux de la Mer a ce soir effacé

Le mystère des pas sur le sable des grèves;

Aai Delta débordant son onde de massacre

Pierre à pierre ont croulé le temple et la cité

Et sous le flot rayonne un éclair irrité

D'or barbare frisant au front d'un simulacre;

Vers la Forêt néfaste vibre un cri de mort.

Dans l'ombre où son passage a hurlé gronde encor

La disparition d'une horde farouche,

Et le masque du Sphinx muet où nul n'explique

L'énigme qui crispait la ligne de sa bouche,

Hit dans la pourpre en sang de ce coucher tragique! i

Et ces premiers vers d'un Prélude :

Parfums d'algues, calme des soirs, chansons des rames,

Prestige évanoui dont s'éveille l'encor!

Et l'arôme des mers roses où nous voguâmes

A la bonne Fortune et vers l'Etoile d'or;

Echo d'une autre vie où vécurent nos âmes.

La mémoire d'alors et de tous les jadis

Où notre rêve aventura ses destinées

Aux hasards des matins, des soirs et des midis;

Et le mal de savoir que des aubes sont nées

Plus belles sous des cieux à jamais interdits.

Le songe d'un passé de choses fabuleuses Propagé son regret en notre âme qui dort.... Souvenir exhalé des ardeurs langoureuses Qu'une Floride en fleurs épand sous les soirs d'or' Où les clartés des Étoiles sont merveilleuses.

Albert Jhouney, par la nature de son esprit orienté aux seules réalités absolues, est à merveille le Poëte pour qui la Beauté ne ressort que de la Vérité. C'est un mystique, certes, et c'est même l'adepte des Très Hautes Sciences qu'une triste mode est de railler sans les connaî-

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