Henri de Régnier : Episodes
FORMULES NOUVELLES 3 il
tre. En elles, Jhouney trouva la certitude et l.i paix que tant d'autres cherchent vainement ailleurs. Aux origines de toute pensée moderne, dans les ténèbres striées des seules vraies clartés, dans les doctrines des Sages très anciens, Alber Jhouney'a cherché' la Sagesse et la Lumière, dans le plus certain reflet d'Absolu qui ait vivifié la pâle conscience des hommes, dans l'immémoriale philosophie des Initiés. Au foyer de ces vérités, ce poète très obscur, mais qui est de ceux dont parle M. Villiers de lïsle-Adam; de ceux qui portent dans leur' poitrine leur propre gloire, a puisé des beautés très nouvelles et très lumineuses. — Occultistes et Mages raille qui' voudra ! Devant la Foi, la moquerie est l'attitude naturelle du Doute qui ne consent pas à mourir ; mais cette raillerie a
1. D'autres ont pris le même' chemin. Indiquons seulement le poëte Stanislas de Guaita et le romancier Joséphin Pelladan. Ce sont deux artistes au plus beau sens du mot, et si j'avais eu le devoir et la pensée de parler de tous les écrivains jeunes, j'aurais dû (non sans lés réserves que nécessiteraient tels très blâmables écarts du second, ^son style souvent de feuilletonniste et le théâtral de son procédé) faire leur place au poëte de Rosa Mijstica, au romancier du Vice Suprême. Mais je le répète, ce n'est point ici un répertoire. Les poètes que j'ai choisis suffisent à la démonstration que j'ai voulu faire. — Qu'ici pourtant s'inscrivent encore ces noms de bons écrivains: Vielé Griffin, Paul Adam, Stuart Merril, Darzens, Mikhaël, La Tailhède, de la Villehervé, Jean Lorrain, George Lorin, Guigou, Bozaire, Clerget, Michelet, Victor Margueritte, Louis Marsolleau, Ajalbert, Bunand, Leclercq, Randon, Tellier, Vallette, Aurier, Roux, Quillard, Roinard, Barthélemi, Vidal; Brinn'gaubast.
toujours un arrière-accenl de plainte, c'est le sanglot qui croit se cacher dans un rictus : l'humanité n'en sanglote pas moins-vraiment, la portion innombrable et lâche d'humanité qui ne veut plus entendre parler de l'Absolu dont elle a démérité. C'est pourquoi elle sera sourde aux vrais poêles, car c'est d'Absolu que tous lui parleront, car c'est vers l'Absolu qu'ils tendent tous. Absolu dans la Pensée, Absolu dans la Fiction, Absolu dans l'Expression. Cette Trinité radieuse, je le sais bien que nul ne la possédera dans l'adéquat. C'est pourtant l'héritage naturel de l'Homme tel qu'il devrait être. Au moins, que quelques uns attestent qu'ils ne se consolent pas d'avoir été dépossédés. — Cette belle lamentation des poètes, ces veilleurs dans la nuit du monde ! entraîne la condamnation de ce monde endormi. Et il ne se méprend point : il répond par les protestions inoffensives d'un mépris qui voudrait nous atteindre, — mais les choses pesantes ne peuvent d'elles-mêmes monter. Au fond, les gens ne sont point si rassurés ; confusément, ils comprennent que l'œuvre de l'Esprit Solitaire qui seul.mérite la dignité humaine, tandis que les gens rivalisent de. sottise et de brutalité, ils comprennent que l'œuvre et l'âme du Poète sont, pour la société telle qu'elle s'est voulue, un danger social : que si le génie parvenait à sa propre et parfaite réalisation, c'est-à-dire à son propre avènement dans l'Absolu, cette étreinte
d'un Homme et de Dieu enivrerait tout le reste des hommes du dégoût de vivre hors Dieu et que ce serait la chute des apparences dans le Réel. — C'est ce qu'a merveilleusement dit Alber Jhouney, dans un poëme que je voudrais pouvoir citer tout entier. C'est comme une harmonieuse paraphrase de certaines lignes de Seraphita. Leàme humaine, la Heine, éprise d'Absolu, laisse chuchoter à ses oreilles les tentateurs vers tous les plaisirs relatifs; les Archanges, les Chevaliers, les Rois, les Savants, les Poètes, les Démons ont supplié, la Heine ne les a pas entendus. Le Mage même,
Pâle et beau comme Apollonius de Tyane,
celui qui possède les secrets du ciel et de l'enfer, mais qui les confond dans l'égoïsme d'un orgueil où l'Enfer prévaut, le Mage lui a murmuré :
Si tu veux être Lucifer et sa victime, La tentatrice et la séduite, lais3e-moi Eveiller en ton sein que mon souffle envenime
Un désir, non pas riche et dévorant, mais froid
Comme la volonté d'une raison perverse
Qui, pour toi, me rendra moins dangereux que toi.
Voici le chant secret, l'eau morte que je verse En l'urne taciturne et dure, dans ton cœur, Kau corrosive qui le mord et qui le perce;
Eau qui change en bronze informe l'airain vainqueur Et l'urne orgueilleuse en vase des Danaïdes Toujours vide et rongé de soif et de rancœur.
Les parfums ténébreux et les parfums splendides Emanés de nos corps nous environneront
D'Archanges monstrueu % et de Démens candides....
La Reine répond : Seul le silence me touche D'Elohim dont le, cœur reste mystérieux....
Mais rElohim ne se dévoile pas, la Reine va mourir.
Grands découragements qui tombezdes étoiles
Comme d'énormes voix d'ombre et de désaveu,
Voix froides qui chantez l'isolement de Dieu,
Vous triomphez: je ferme humblement mes paupières....
et elle s'éteint,
Seule dans son génie et'dans sa mort.
Mais sa mort a détruit la vie même des indifférents, sa mort abîme le monde en Dieu :
Et des voix ont chanté que cette âme profonde, La première depuis que les êtres sont nés, Retourne à Dieu sans rien avoir voulu du^monde.
Voici : par son exemple et sa mort entraînés, Pris de son âpre ivresse, accablés de leur vide, Sûrs du néant de leurs délires obstinés,
Les êtres ont compris que le monde stupide
Recommence toujours le même avortement
Et que vivre hors Dieu n'est qu'un long suicide.
: Ils sentent que l'esprit de la nature ment Et les trompe par les désirs qui les épreignent Et tous ont faim et soif de l'engloutissement. ...
;.Et la création sombre dans "l'Absolu.