MÉTAPHYSIQUE
Etablir d'abord que l'Art est une reprise, par
l'âme de ses propres profondeurs, que l'âme s'y libère de toutes entraves pour la joie et pour l'intelligence du monde et d'elle-même : préciser ainsi l'atmosphère métaphysique de toute l'œuvre, — signification nécessaire et première de ce Prologue. Mais cette liberté, cette libération prouve, par le fait-même, le désordre du monde. Car la liberté, c'est l'ordre naturel, et si tout ce qui vit vit esclave, rien n'est selon les lois de la nature. Pourtant il n'y a pas de liberté dans le monde. Toute vie est enchaînée par une autre vie, ou par un vice, ou par de factices obligations que résume la Société telle qu'elle est. — L'esprit aperçoit donc immédiatement: que cette reprise de soi dans la liberté naturelle crée un état d'EXGEPTiON, que le retour à l'Ordre par la liberté crée dans l'âme de qui a cette audace une personnelle solitude.
C'est cette solitude-là qu'il faut se faire dans l'âme « pour écouter Dieu ». Et en effet, de ces trois vertus fondamentales, Liberté, Ordre, Solitude, résulte aussitôt un sentiment d'illimitée puissance, qui est le conseil-même de l'Infini ; aussitôt, l'âme acquiert la certitude de sa propre éternité dans cette solitude d'exception, et qu'il n'y a pas de mort comme il n'y a pas de naissance, et que la vie véritable est d'être un des centres conscients de la vibration infinie.
Peu à peu, sur le rideau des pensées flotte, encore vague, puis s'affirme le virginal modèle de
l'Humanité, le Type d'avant les jours et que les jours ont miré en quelques rares et sublimes figures arrachées par le souvenir à la nuit de l'histoire et déclarées divines.
Une foi morale émane de cette idéale réalité contemplée en son atmosphère d'Absolu, et la conviction définitive que le seul devoir humain est de le plus possible se grandir jusqu'à cette idéalité. Le sentiment s'impose que ce grand Visage sait tout, qu'il est le centre, pour les hommes, où descendent et d'où remontent les effluves de Divinité, qu'il est ce que les regards cherchent sans le savoir quand ils s'adressent aux nuages, qu'il est la Perfection dont le souvenir vit en toute pensée vivante, le type auquel nous comparons inconsciemment les visages que nous disons beaux, les âmes que nous disons belles, qu'il est la Beauté humaine de la Vérité divine, un lieu métaphysique ou s'exalte l'âme secrète des choses dans les yeux, tels que des fleurs, de cette humanité sublime et charmante, que le son de sa parole donne une âme à toutes les voix de la nature, que tout en cet être divinement humain commente les sens cachés des correspondances de tous les règnes naturels, qu'il est r humain centre conscient de la vibration infinie, que les Messies, que" les Religions reflétèrent de lui leur grandeur révélée peu à peu par des évangiles de sécurité physique et de privation, puis de liberté sensuelle et de joie, puis de sécurité
spirituelle et de douleur, — et que de lui-même, directement contemplé dans la déviation des Fables, l'Art à son tour reflétera la Religion du Beau, le culte.de la liberté spirituelle et de la Joie.
Et l'Art, .au Poêté admis a cette contemplation, APPARAIT COMME LE REGARD ET COMME LA PA- ■ ROLE, GOMME LE GESTE NATUREL DE CETTE HUMANITÉ IDÉALE.
ideaie, mais si lointaine de toute âme dans les temps ! Ce ge^le resterait lié des lourdes chaînes des apparences et des conventions, si l'heure elle-même ne sonnait la délivrance en ramenant l'homme, de la démesurée petitesse des socles brisés où il avait érigé sa propre statue, à la juste grandeur de la conscience parvenue à comprendre que la gloire de l'homme dans le monde est de se réduire à n'être, au lieu de l'élu contestable d'un chimérique titre royal, que le réel ministre de la Nature, et son confident. Ici, la Science naturelle intervient pour conclure avec la Métaphysique le pacte d'une alliance féconde : la Science vérifie les vérités, obscurcies par l'oubli des temps, mais toujours vivantes dans leur noir langage, découvertes par les mages, astrologues et magiciens, alchimistes et kabbalistes 'devant et d'après Jésus.
Le Poëte entend sonner cette heure et se lève pour lui répondre. Libre et seul dans son âme, qui pourrait l'empêcher, selon ses' intuitions fondées., sur le témoignage des mystérieux savants
d'autrefois et fortifiées par l'approbation des clairs savants d'aujourd'hui, d'entrer dans le royaume de l'ordre joyeux?
Alors se dresse devant le Poëte l'obstacle éventuel et redoutable de la Société.
Il ne s'agit point du tout, ici, de la formule radotée de Rousseau. La société ne déprave point essentiellement l'homme, non plus que l'homme ne naît sans instincts mauvais. La société est une des douloureuses conditions du transitoire état actuel de l'homme, la résultante des forces de faiblesse qui sont en lui, un mur qu'il a élevé entre son âme et Dieu, un mur où le temps a sculpté de grimaçants visages qui raillent l'éternité, un voile jeté sur la nature. Il n'y a pas à se révolter contre la société et ce serait être la dupe de puériles colères que se laisser « dépraver» par elle. Il n'y a qu'à lui échapper dans l'asile intime de l'Ame. — Ni la révolte contre le mal, ni la charité pour les mauvais ne sont fonctions de Poëte : ni le poing crispé, ni la main tendue vers en bas, — mais le doigt levé et qui indique à ceux qui peuvent voir. Aussi bien cette religion du Beau ne sera-t-elle jamais la religion de tous, si jamais plus la Foule (car d'où espérer le rafraîchissement, le rajeunissement de l'invasion bienfaisante d'un peupleenfant? sans compter qu'il emporterait sans dou'e, dans le flot de son torrent, aussi l'idéale vision !) ne doit couvrir de sa grande clameur naïve les
papotages idiots d'an peuple « raisonnable ». Aussi bien l'humanité n'a-t-elle jamais consisté qu'en une infime minorité d'hommes libres dans une immense majorité'd'esclaves....
Ici la pensée du Poëme est complète. Le premier des trois actes qui composent l'action esthétique est accompli : d'elle-même, la Fiction va naître.