‹ La littérature de tout à l'heureChapitre 54 sur 56 · II. SYNTHÈSE DANS L'IDÉE. FICTION · texte numérisé non relu

II. SYNTHÈSE DANS L'IDÉE. FICTION

■ La « Fiction Poétique » a toujours en pour but de procurer aux esprits l'admiration de l'inconnu et l'illusion d'un autre monde, — soit en prenant loin dans le temps la date du poëme, soit en mettant aux environs des antipodes le théâtre de l'action. — L'Analyse pouvait se passer de fiction. Par cela seulement qu'elle opère en pleine irréalité humaine, puisqu'elle suppose isolés les éléments qui dans le vrai sont joints, elle est ellemême une suffisante source d'illusion. Aussi tantôt en use-t-elle avec la plupart des Classiques et des Romantiques, tantôt s'en prive-t-elle avec quelques Classiques, quelques Romantiques et tous les Naturalistes. (On pourrait apprécier la vérité humaine et esthétique des trois formules selon qu'elles emploient ou négligent davantage la fiction.) — De grands écrivains modernes, comme Balzac et M. Barbey d'Aurevilly semblent dédaigner la Fiction pure et prouvent seulement que : ce recul proportionnel dans le temps et dans l'es-

pace est un moyen par trop initial d'illusion, moyen d'ailleurs que la vapeur démontre insuffisant; et c'est un des motifs pour lesquels il est impossible de supporter, poétiquement parlant, le théâtre romantique dont l'effort de beau Mensonge est conlrouvé, du moins quant au lieu, par le témoignage des voyageurs. Resterait l'illusion de la reculée dans le temps. Mais l'histoire a fait pour lui ce que la vapeur a fait pour l'espace : l'histoire a dévoré le temps. Le grand Flaubert, dans ce roman de Salammbô (\u\ reste une merveille d'écriture, a dépensé beaucoup de génie à priver l'illusion des ressources du lointain temporel en précisant, en documentant l'illusion historique. Aujourd'hui, et le fait n'est pas sans éloquence, ce procédé est tombé aux mains de M. Sardou. — Quant à Balzac, le monde, même visible, moderne, lui servait de Fiction ; il voyait des démons familiers, ce voyant ! dans les êtres contemporains tout agités de petites et grandes passions. De même M. Barbey d'Aurevilly, qui crée ses héros dans son âme et vit lui-même fictivement leur vie fictive, est hors du monde. —

Hors du monde, et non pas seulement des dates et des sites connus : voilà la loi constitutive de toute fiction.

Hors du monde, mais point hors de l'humanité ni de la nature. Une âme, une (leur un corps, sont dans l'éternité. Même, l'instant contemporain du

Poëte peut — je dis « peut » et non pas n doit » — rester l'heure de départ, du Poëme : car il y a une joie à voir le beau Rêve sortir du temps et le dépasser. Encore : un détail (fût-il historique) « piqué » dans la trame du Rêve, y produira parfois l'effet heureux d'une extraordinaire singularité et apparaîtra aussi comme un sourire de pitié du Poëte aux réclamations orgueilleuses des nations. Enfin, le Rêve s'échappant de lui-même peut atteindre aux apparences des réalités quotidiennes, pourvu qu'il garde le souvenir du chemin et ne tarde point à rentrer en soi. '

Préférablement, en des créations de pure fiction, analogues aux chimères des Mythologies et des contes de fées, le Poëte choisira de symboliser sa pensée.

Dans la présente espèce, pour symboliser cet essor de l'âme se libérant d'elle-même et de la société dans un grand esssor de retour au type humain de native splendeur, les ailes d'un ange s'indiquaient et leur battement rhythmique dans l'indéfini vers l'infini.

Mais pour marquer l'exception de cet être, encore fallait-il nécessairement le faire naître parmi

1. Ai-je besoin de dire qu'on n'entend point par là défendre au poëte d'écrire une étude de psychologie ou quoi que ce soit que lui conseille sa fantaisie? Non plus qu'un autre, l'auteur ne se Tinterdirait. Il ne prétend d'ailleurs défendre ni conseiller rien du tout, et tout ceci n'est, encore une fois, que l'expression de croyances personnelles.

les hommes honteux de l'avoir engendra : car, aux épaules sans plumes et aux âmes sans essor, un porteur d'ailes qui serait un enfant dijs hommes paraîtrait un monstre de qui la présence stupéfait et dénigre. Aussi, est-ce bien comme un monstre qu'il fallait introduire l'ange dans l'humanité comme le produit — guère plus anormal qu'un enfant sans bras — d'un cas de tératogénie. El l'enfant monstrueux, honte de sa famille, grandira dans l'ombre, redouté, méprisé, prison ;er d'un cachot qui garde l'honneur du nom.

C'ttst une, fiction, pour ainsi dire, réduite; telle quelle, suffisante : et le plaisir promis de laisser voir le monstre conquérir son titre d'ange.

Comme il arriverait autour d'un saint s'il vivait parmi de résolus débauchés, autour d'un poêle s'il pouvait naître dans la rue du Sentier, autour de toute Exception enfin, Pêtre d'essor est un objet de haine pour tous ceux qui l'approchent, — sauf l'âme étrange de la femme qui a mérité d'être choisie pour produire cette délicieuse erreur de la rature. Et comme l'autorité du mari, qui ne pardonna point le miracle et faillit étrangler le nouveau-né fabuleux, interdit à la mère de voir son enfant, d'elle à lui des correspondances toutes mystérieuses s'échangent, qui la font vivre à son insu dans un monde inouï et qui laissent à l'ange des sentiments d'être humain, correspondances où s'anime autour d'elle et de Juj la nature :

et si fort tient à l'ange filial l'âme féminine qu'elle mourra dans l'instant même où s'ouvriront les ailes.

Mais un Poëte ignorerait, bien souvent, sou génie, s'il n'était averti par quelque grand malheur,— et ces ailes ne s'ouvriraient jamais si le persécuteur entourage, en somme et malgré tout s'habituant, laissait froidir sa haine. Qu'on suppose doue qu'un enfant « ordinaire » grandisse, frère plus jeune de l'ange. L'être horrible est caché plus qu'à quiconque à l'enfant, bavard sans doute, sûrement impressionnable et qu'on élève, consolation future, dans la détestation de l'extraordinaire. Ni cette éducation, ni le mystère dont tout de suite l'enfant se sent entouré, ne sont infructueux : l'éducation lui donne en effet les indestructibles convictions qu'on- voulait et le mystère aiguise par la curiosité et développe l'intelligence. En sorte que l'atmosphère, autour de l'ange, crée le génie, mais que les hommes mauvais font de ce génie une expression sublime de leur ignominie. Or, l'enfant grandit : et le secret, il le découvre ; l'ange, il le voit. Ge que l'Ange peut dire et ce que l'homme peut répondre, c'est le cœur du livre. De ce dialogue, l'homme devrait mourir, il devient fou, momentanément, et sa folie, où l'effroi persiste, conseille d'écarter la cause du mal : on ouvre à l'ange les portes du cachot et l'ange prend son vol, en chantant....

COMMENTAIRES DÏ'N LIVRE FtTUR 377

Supposé maintenant que ce récit soit fait par le frère-même de l'Ange ;i un Poëte <i;ms un Paysage qui écoute et qui a des voix, — la Fiction du Puëme est complète.

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