M. Paul Verlaine : Jadis et Naguère
vertissement d'une dégradation lente, pour un effet.
Ce mélange de la prose, du poëme en prose et des vers était comme ordonné par le sujet du poëme ci-dessus résumé. Les plus grandes amplitudes des oscillations parallèles de la pensée et de l'expression sont marquées par la prose d'analyse et le mètre alexandrin.
C'est par excellence le vers français. Quoiqu'on en dise, il est infiniment souple, sait donner aussi bien le sentiment de l'infini que le sentiment du limité. Il peut abriter tous les rhythmes, même impairs: car quel empêchement qu'on le fasse, dans un but, boiter par des muettes en neuf ou onze syllabes pour opportunément lui rendre la majesté sonore de sa normale plénitude ? C'est, ce vers, tout l'orgue, tout l'orchestre ; on peut le faire chanter en mineur comme en majeur. Et j'entends parler de l'alexandrin employé dans sa forme la plus consacrée, les rimes plates, lesquelles ne répugnent aucunement à l'ode, ni même au poëme à forme fixe, qu'on y peut encadrer par un système de vers plus courts, rimes intérieurement aux grands vers et se répondant à travers le poëme comme des rappels musicaux souverainement régis par la richesse et l'exactitude des rimes terminales. Les rimes forment la lumineuse ligne directrice de tout poëme. Et pour qoi les choisiraiton au hasard? Selon Ja coloration des sons pour
tel tempérament donné, pourquoi ne pas soumettre à une rime principale, initiale ou médiane tout le système de rimes du poëme?. .
Gomme le poëme n'est qu'une phrase, le vers n'est qu'un mot, — et tel est justement le sens de l'initiale capitale du vers, cette initiale qu'il faut se bien garder d'abolir. Mais concevrait-on qu'un mot s'isolât d'une phrase? Ainsi le vrai vers n'a toute sa vie qu'à la place où le fixe la volonté du poëte. C'est pourquoi il faut condamner le versproverbe, — si essentiellement français, croit-on, et aussi, hélas! ne se trompe-t-on guère. Le tempérament français, pour trop de logique, manque d'esthétique. Notre poésie n'est ni assez vague ni assez concentrée. Nos poëtes vagues se relâchent à l'excès ; nos poëtes concentrés se resserrent trop : Lamartine. Baudelaire. Et c'est ce qui a conduit les efforts décadents, quand ils ont voulu pourvoir la poétique française des qualités de la poétique anglaise ou allemande, à brutaliser l'instrument latin. — Pourtant, et fût-ce en exploitant jusqu'à nos défauts, on peut concevoir en notre langue de beaux poëmes, dont voici, par le plus court, la théorie :
Des vers très-vagues flottent autour de l'idée, l'é agent en ses divers sens ménagés par de successives et préparatoires méprises reflétées d'avance et ensuite dans la prose environnante, reculent la signification totale en l'éclat emLeiii
d'une aurore lointaine. Puis, l'atmosphère nécessaire étant faite, une adhésion soudaine de cette aurore révèle la vérité en un vers nombreux, riche, mais précis, — précis, mais mystérieux, et qui résume tout le poème à la condition expresse que tout le poë/ne soit lu. Puis l'idée s'affirme en de nouveaux développements concentrés à leur tour par une répétition du vers unique ou d'une seulement de -ses parties, soit un hémistiche, et qu'ainsi procède. toute l'œuvre, tantôt abandonnée au caprice logique des fantaisies, tantôt fortement nouée p> r le magique vers, en quelque sort e la capitale de cette si brève. et si vaste contrée : l'œuvre d'art.