‹ La littérature de tout à l'heureChapitre 55 sur 56 · SUGGESTION · texte numérisé non relu

SUGGESTION

Exprimer de sorte directe celte fiction et, sauf les développements, comme je viens de le résumer, dans le style narratif, ne serait pas de l'art, ne livrerait la pensée qu'à condition de la formellement dire, n'aurait donc point plus d'effet — puissance et beauté — que l'énoncé abstrait de cette pensée : « L'Art est une délivrance. »• Ce qu'il faut, c'est communiquer la joie de cette délivrance ; c'est éployer ces ailes par des syllabes qui montrent, à la fois, la lumière y jouer blanche et d'argent, et fassent entendre l'élastique et l'harmonieux frisson des plumes; c'est faire vivre, autour du mystique captif, ces visages inquiets, contradictoires, avec leur unique secret dans toutes leurs pensées, dans toute leur physionomie ; c'est, dans la même maison, faire sentir l'action contraire de l'esprit d'affirmation et de l'esprit de négation, presque également puissants; c'est, l'union occulte de la mère et du fils, en noter par le bruit des mots les battements de cœur, les caresses rêvées ; c'est, ce paysage entre cet homme et le poëte, toute la vie des choses à dresser, qui proteste contre la

géniale sottise d'un sage selon le monde ; et, celte voix de 1 ange ei cette voix de l'homme, c'est faire reconnai.re, sans avertir, que c'est la voix d'un homme, que c'est la voix d'un ange: c'est donc imposer au rare lecteur la conviction qu'il est entré dans un monde étranger au tous les jouis et à sa propre vie, puisqu'il a désormais les souvenirs d'une vie qu'il n'a jamais vécue, puisqu'il croit avoir dans sa mémoire un terme de comparaison qui lui permette de reconnaître la voix d'un ange; — c'est, en d'autres termes, embellir d'illusion la vérité.

La Suggestion peut ce que ne pourrait l'expression. La suggestion est le langage. des correspondances et des affinités de l'âme et de la nature, ^u lieu d'exprimer des choses leur reflet, elle pénètre en elles et devient leur propre voix. La suggestion n'est jamais indifférente et, d'essence, est toujours nouvelle car c'est le caché, l'inexpliqué et ['inexprimable des choses qu'elle dit. D'un mot ancien elle donne l'illusion qu'on le lise pour la première fois. Surtout, comme elle parle dans les choses dont elle parle, elle parle aussi dans les âmes auxquelles elle parle : comme le son, l'écho, elle éveille le sentiment de l'expression impossible dans l'esprit de l'attentif, .et jamais n'usitant la banalité stérile d'une écriture conventionnelle, elle fuit les termes scientifiques, froids; plutôt que le.nom d'une couleur dira l'effet, général ou

COMMENTAIRES d'O* LIVRE FUTUR 379

particulier, qu"elle produit ; ni in; décrira une fleur, ni 'sans but ne L'énoncera, mais à l'apparition obtenue de la fleur ajoutera le sentiment produit par elle. — La suggestion seule, ainsi, peut rendre par quelques lignes, l'entrecroisement perpétuel et la mêlée des détaiiS auxquels l'expression consacrerait des pages.

D'ailleurs, et bien plus que l'expression souvent contrainte de la brutaliser pour s'etîacer ou l'aire saillie, la suggestion respecte la langue traditionnelle, y suivant seulement, il est vrai, les traditions de vie, réluctant contre l'appauvrissement du lexique, se souvenant de Rabelais et des Trouvères qui parlaient si joli! priant le lecteur de savoir les mots.

Et d'autant plus respecte-t-elle la langue qu'au lieu de la parler aveuglément et servilement, elle est remontée aux sources mêmes de tout langage : aux lois de l'appropriation des sons et des couleurs des mots aux idées.

C'est aussi selon cette même loi que le poëte choisit, prose ou vers, la l'orme essentielle. J'ai déjà laissé entrevoir que la synthèse, cherchée par beaucoup dans l'expression littéraire au moyen d'une fusion et comme d'une crase du vers et de la prose en un mélange qu'on ne saurait nommer, serait, à mon sens, mieux réalisée par un mélange du vers et de la prose où la prose et le vers garderaient leurs signes distinctifs et con-

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courraient à un effet de détail et d'ensemble. Je m'explique-.

Le vers, ai-je dit, est essentiellement borné par les bornes du souffle humain : douze syllabes le limitent. — Mais, et de plus, le vers est essentiellement, ai-je dit aussi, un instant d'exaltation , d'enthousiasme qui ne peut et ne doit pas durer. C'est pourquoi il appelle la prose. Voilà un siècle qu'il l'appelle. Lamartine a dit que le vers disparaîtrait, que la prose finirait par suffire à l'expression littéraire. C'est que plus qu'un autre, pour en avoir abusé, Lamartine devait comprendre que l'état lyrique prolongé est une fatigue intolérable. Mais non, le vers ne disparaîtra pas: il fera seulement, comme c'est l'ordre, plus large place à la prose.

11 est bien net, le chemin que la prose et le vers ont pris pour se rapprocher l'un de l'autre. A peu près au moment même où les poëtes romantiques prennent les premières libertés métriques, déroidissent le vers classique, Aloysius Bertrand écrit les premiers poëmes en prose. Sainte-Beuve assouplit davantage le vers, l'incline à la prose et, peu s'en faut, l'y jetterait. Mais Baudelaire reorée le grand vers lyrique. Toutefois le lyrisme, dans les Fleurs du mal, coule à frêles flots essentiels; poésie concentrée, flèches moins nombreuses et plus vibrantes,. grands vers peu explicites, aux lointaines résonnances. Je perçois entre les di-

verses pièces des Fleurs du mal de longs sousentendus, tout un livre en prose que Baudelaire a seulement pensé. Et lui, le même qui retenait les vers dans le lyrisme, il écrivait les seconds poëmes en prose. Les Parnassiens resserrent la Poétique : niais M. Paul Verlaine lui rend toutes ses libertés romantiques et d'autres encore, met partout la césure, recrée les rhythmes boiteux, — en même temps fonde la distinction réelle des vers et de la prose, ceux-ci de synthèse et celle-là d'analyse. Il fait davantage. Dans ses récits en vers *, Amoureuse du Diable, L Impénitence finale, il mélange le lyrisme à la prose rimée. C'était l'avant dernier pas qu'il y eût à faire, et que me répondra-t-on si je demande: pourquoi rimer la prose? Pourquoi, quand le ton exige que le lyrisme soit renoncé, ne pas descendre franchement à la prose vraie? — Franchement, non pas brusquement, et le poëme en prose est à merveille fait pour servir ici d'harmonique transition. On voit ce que serait un livre où, selon les opportunités indiquées par les émotions, le style descendrait du vers à la prose, remonterait de la prose au vers, avec ou sans la transition du poëme en prose, s'y berçant, quand il l'emploierait, en des rhythmes qui, par les allitérations et les assonnances, annonceraient, évoqueraient le Nombre et la Rime pour enfin les atteindre — et, rarement, les quitterait sans l'a-

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