‹ La littérature de tout à l'heureChapitre 6 sur 56 · M. Paul Verlaine · texte numérisé non relu

M. Paul Verlaine

2. Il faudrait s'arrêter au XVe siècle de la Peinture, en Italie. La foi, vive, générale, indiscutée était le principe de toutes ces floraisons de chefs-d œuvre. Mais on n'entend point faire ici une revue historique complète, et les décadences simultanées de l'Art et de la Foi ont paru d'une démonstration plus probante. — D'ailleurs on se maintient dans tout ce livre au point de vue exclusivement français, ne parlant d'un poète étranger que s'il a eu sur nous une influence notable.

de sève ; une rivalité maintient décoratives les deux sectes, la haine l'une de l'autre conserve à chacune un jaloux amour de son personnel apanage de vérité. Le Catholicisme surtout, plus littéral héritier des rites chrétiens, se garde de désormais se laisser entamer par l'esprit de nouveauté que le Protestantisme a choisi, croit-on, pour la loi de son développement, — le «libre examen », orientation de boussole qui trouve partout le nord! — La secte Catholique se fige dans le respect du passé, empruntant à l'intensité de cette abdication de toute jeunesse comme une sorte de jeunesse surnaturelle, comme un renouveau d'énergie, presque des droits sur l'avenir, du moins la souveraineté absolue dans le présent Avec une agilité qui surprend, elle sait s'appuyer sur les deux forces qu'on eût crues les plus réfractaires à son influence, que le Christianisme a toujours— pour l'une — dominée, — pour l'autre — combattue : la Royauté et la Renaissance. L'Art, signe de sa vie, allait lui échapper: elle le retient par des concessions; le Pouvoir Temporel peut seul suppléer aux forces de résistance dont elle manque: elle lui devient une raison d'être, tire pour lui de l'Ecriture Sainte une Politique impitoyable où, d'ailleurs, elle se fait la seule royale part. Et fondé sur cet équilibre — peut-être boiteux et hors nature, et qui ne pouvait durer, — ce fut pourtant un grandiose moment, celui où

elle régna. C'est là toujours qu'il faut remonter pour trouver les principes certains d'une pure langue française, certes appauvrie depuis Rabelais, du moins plus ferme. Telle je l'admire dans Le Discours de la Méthode et les Méditations, les Oraisons funèbres et les Sermons, le Télémaque, les Caractères, les Fables, les Tragédies, les Comédies et avant tout et surtout dans les Pensées, mais aussi jusque dans les écrits secondaires de cette époque vraiment admirable en ce qu'elle fut, si douloureusement qu'on pense à ce qu'elle ne fut pas. Le Catholicisme, dès passé l'instant pénible de la main-mise sur l'Autorité, par quelles diplomaties ! se r'énorgueillit, parut-il, des forces vivifiantes de la Vérité et, canalisant le flot de la Renaissance, le faisant confluer au fleuve chrétien, produisit en littérature une sorte de grand courant double et un jusqu'en sa dualité, ardemment mystique jusqu'en ses rêves païens. (Les autres arts, il est vrai, dormirent, sauf chez les peuples protestants dont le coup de sang de la Réforme prolongea, tout en la dépravant peut-être, l'inspiration artistique.) 11 s'agissait de conquérir à la gloire du génie catholique l'universel empire des esprits, — et ce génie pour cette œuvre produisit des vertus admirables. Pendant que les orateurs sacrés chantaient les légendes chrétiennes, conduisaient à leurs dernières conséquences les prémisses encloses dans les dogmes, exprimaient des plus abs-

traites spéculations théologiques une psychologie, une morale et une politique chrétiennes, les poètes firent rayonner jusqu'aux âges païens, par une rétroaction de rêve dans le temps, la Croix sur les Idoles: l'esprit chrétien mira sa clarté dans les nuées antiques et les féconda. On vit alors le vieux Corneille ranimer les héros de Rome, et, de par la magie de Racine, se redresser de l'oubli le peuple majestueux de Sophocle et d'Euripide. Mais la livrée seule et la légende restaient antiques: les âmes étaient converties, baptisées. Rien d'une restitution historique, des êtres chimériques bellement, futurs désirs d'André Chénier, « vers antiques sur des pensers nouveaux », patries de rêve. Un Chrétien, Auguste ; une catéchumène, Andromaque ; Phèdre, une repentie ..Et n'est-ce pas pour symboliser ce sens profond de leur œuvre, que Corneille et Racine y érigèrent — ainsi que les deux colonnes d'un arc de-triomphe où passe en procession tout le siècle, — Athalie et PolyeucteK . — L'œuvre double était accomplie : les poètes avaient repris à leurs maîtres païens les grandes fables pour les dédier au Christ — comme avaient t'ait les Papes, à Rome, des temples transformés en basiliques — et les docteurs de la Religion

1. On insistera plus loin sur le sens littéraire de ce XVIIe siècle qui ouvre l'ère moderne : il ne s'agit ici que de l'évolution de la Littérature autour des Idées religieuses. (Voir: II. Formules accomplies .)

triomphante en avaient réinformé toute vie publique et intime, comme par l'immense expansion d'un principe unique et inépuisable. — Mais à peine accomplie l'œuvre se laissait voir de peu de durée. Aussi n'était-elle guère humaine, ainsi austère et de si dures limites. L'esprit souffrait, sans peutêtre précisément connaîlre les causes de son malaise, du sentiment proscrit de l'harmonie et de la couleur pour le prix qu'elles ont en elles-mêmes, en dehors sinon au-dessus du purement intellectuel sens des mots, et se revanchait de cette sujétion du sens précis en le subtilisant des concetti italiens et des gongorismes espagnols d'un Saint- Amand ou d'un Théophile. Cette réponse-à-tout d'une religion immuable coupait par trop court aux ardentes aspirations des Poêles vers une Foi plus calmante et plus comblante, plus haute, peutêtre, plus large à coup sûr, et plus douce que le Catholicisme ainsi réduit et bastionné, plus proche aussi de l'Absolu, à ces intuitions, à ces espérances, à ces élans, à tous ces rêves qui, jamais perdus, en dernière analyse, pour la Vérité, sont gagnés toujours pour la Beauté et constituent la meilleure patrie où se soit développé le génie : — patrie qu'un Credo plus jeune, sûr d'un plus long avenir, eût gardée flottante autour de soi, loin de la déclarer anathème. Tel quel, sans doute, l'officiel Credo protégeait et soutenait la littérature, la contenait dans une atmosphère de noblesse, un peu offi-

DE LA VÉRITÉ ET DE LA BEAUTÉ i'i

cielle aussi, mais non sans grandeur : toutefois cette garantie d'unité, qui imposait à tous l'obligation morale de fonder sur l'angle religieux tous leurs efforts, comportait un soin bien étroit de prendre garde à ne point outrepasser les conclusions du Dogme, un conseil au moins de se maintenir dans les régions moyennes où l'indépendance court le moins de risques, dans l'héroïsme vital de Corneille, dans la psychologie passionnelle de Racine, dans les rigueurs d'ordre ordinaire de Molière, dans l'observation minutieuse et piquante de La Bruyère, dans la morale malicieuse et commune de La Fontaine. Encore et même dans ces zones tempérées arrivait-il qu'on encourût les sévérités de la Théologie intransigeante : qu'on se rappelle comment Bossuet parle de Molière ! Et à cette heure d'apothéose, n'avait-elle pas raison — en abusât-elle, eh bien, c'est le beau tort du triomphe! — n'avait-elle pas raison de proscrire le Théâtre? N'en était-elle pas, malgré toutes concessions, hautainement jalouse un peu comme d'un temple dissident, comme d'une parodie sacrilège du spectacle et du ballet sacrés, comme du futur principe d'une autre religion, d'un culte selon le monde, ou d'une restitution du Paganisme, d'une adoration toute charnelle des belles formes encore rehaussées par la diabolique séduisance des prestiges de l'Art et de la Passion, comme d'une collective et simultanée prostitution glori-

fiée? Cette glorification des sentiments humains, le catholicisme ne pouvait la voir sans ombrage, étant au contraire, lui, la glorification surhumainement auslère de l'âme dégagée des passions. Mais les apothéoses ne durent qu'un instant de raison. Cette discipline si rigoureuse pressentait et présageait sa propre décadence : on ne garde avec tant de soin que des trésors menacés. La vigilance sublime mais impitoyable de Bossuet, qui fut l'Eschyle du Catholicisme, s'explique par les complaisances de Fénelon en qui la conscience se détend, dirait-on, s'amollit, peu s'en faut, et perd le sens de l'attitude érecte, de peur d'oublier la grâce de gestes plus vivants, la douceur de l'abandon, le charme de l'indulgence. Et cette vigilance ne détruit ni la cause ni l'effet de ces complaisances : c'est une loi de réaction contre quoi le génie est impuissant. Le monde est fatigué de ne pas sourire : aussi va-t-il rire pendant tout un siècle, éclater d'un rire en fièvre dont il ne se reposera que pour ricaner, au lendemain du XVIIe, pour ricaner et lourdement parfois ratiociner pendant tout ce siècle de Voltaire et de Dalembert, de Parny et de Volney, des Lettres Persanes et de L'esprit des Lois, ce XVIIIe siècle, cette mare puis ce torrent, loyer des ruineuses grandeurs du XVIIe. Il y penchait tristement avec son roi vieilli, caricaturale majesté, personnage symbolique, moins un homme qu'une convention, empruntant de

l'éclat à l'antiquité des traditions. Tout son mérile fut d'accepter le bonheur qu'il eut, ce point d'ombre, d'être entouré de lumières et son surnom de Roi Soleil sonne dans l'histoire ironiquement. Personnage symbolique, en effet, ce roi très chrétien et très catholique qui choisit son dernier amour chez une fille de ces Huguenots qu'il avait persécutés : ainsi l'exagération de l'austérité catholique la rapprochait de la sécheresse protestante, car elle resta protestante, la femme de Scarron, en dépit de toute conversion, protestante dans le maintien, les manières, les pensées, dans l'esprit et dans l'àme. Et quel significatif hasard que cette sombre garde-malade du siècle mourant ait porté le nom du plus bouffon des poètes ! Tout ce qu'il y eut de pire dans les tendances du siècle de Louis XIV éclate et s'exalte dans la personne cauteleuse, dans le règne silencieux, dans les écrits froids de Madame deMaintenon. Il semble que cette femme conclut la défaite d'un parti devenu mauvais depuis qu'elle le sert. Il semble qu'en elle les immenses efforts de tout un siècle déraison pure échouent misérablement en d'infiniment petits raisonnements raisonnables, en de dérisoires recettes pratiques d'éducation, faible et fade cours d'eau tiède où elle tâchait d'endiguer le flot de l'avenir, juste quand ce vaste flot, épandu naguère en généreuses ondes, mais lassé maintenant d'user des graviers polis et stériles, allait longtemps stagner jusqu'à

46 LA LITTÉRATURE DE TOUT A l'HRURE

se corrompre dans ses profondeurs, pour franchir tout-à-coup, grossi goutte à goutte par le tribut des générations, ses limites trop étroites à cette heure terrible de la tempête. — Dès le commencement du XVIIIe siècle le christianisme catholique a perdu sa vitalité. Les légendes du Moyen- Age n'ont pas encore de fidèles. Les intéressantes erreurs cartésiennes ont déjà une valeur presque purement historique. Que reste-t-il? Gondillac et Laplace vivent, écrivent en même temps que Voltaire, mais une date n'a pas toujours tout le sens qu'elle semble avoir : leur influence est de demain. Aujourd'hui c'est Voltaire qui règne, c'est-à-dire moins que rien.

On dit « le siècle de Voltaire », qui avait dit « le siècle de Louis XIV ». Soit. Peut-être ont-elles, les deux époques, juste la valeur représentative de ces deux noms et si Louis XIV nous apparaît en bois, Voltaire, lui, est en boue. Il n'est plus neuf, Dieu merci, de dire que cet illustre héros d'esprit fut un imbécile *. Mais à prendre son œuvre pour l'expression du siècle où il régna il y a une tristesse d'autant plus sanglante qu'elle est mieux fondée Cette œuvre énorme n'existe pas. Qu'on l'ajoute au total des œuvres humaines ou qu'on l'en retranche, le total n'en varie pas d'une unité même infinitésimale. Rien en poésie, rien en

1. ■< Le dernier des hommes après ceux qui l'aiment. » Joseph de Maistre.

prose, rien en science. Rien au positif, voilà le résultat de Voltaire. Au négatif il se revanche et ce vent de néant qu'il souffle a tout fané autour de lui. Une contagion de néant! Rien en littérature, durant tout un siècle ! — malgré, vers la fin, quelques esprits aigus : mais est-ce de la littérature, la polygraphie de Diderot, les méchancetés de Ghamfort, l'esprit parlé de Rivarol et du Prince de Ligne? On n'a pas trouvé dans l'affranchissement des croyances religieuses cette liberté de l'harmonie et de la couleur dont les poètes du siècle précédent avaient la nostalgie vers les naïvetés des troubadours et qu'usurpaient parfois un Racine, un La Fontaine. Au XVIIIe siècle on se stérilise comme à souhait dans le dessèchement de l'imagination par la sécheresse du cœur. Même Beaumarchais, Marivaux lui-même et jusqu'à l'abbé Prévost, tout sensibles qu'ils se disent, ont, pour être des poètes, trop de cet esprit qui n'est pas lyrique, et la liberté leur manque. Voltaire en tête, tous les prétendus poètes de ce temps-là se traînent dans la plus plate et la plus servile obéissance aux injonctions des faiseurs de prosodies et de rhétoriques, et Shakespeare qui lui fut révélé n'illumine pas l'esprit aveugle de Voltaire ! Quant aux plus célèbres des prosateurs autour de Voltaire, ils font de tout liltérairement sans vraiment faire de la littérature : de l'histoire naturelle :Buffon), de la philosophie du droit

Montesquieu), de tout (Diderot). Un seul fait exception, mais Rousseau n'appartient pas plus au XVIIIe siècle que Chateaubriand : Rousseau, Gœthe et Chateaubriand ouvrent le XIXe. Rien en musique l. La peinture se débat dans un jour inquiétant et charmant, plutôt crépusculaire. L'Imagination moderne est réduite au néant pour avoir prétendu se borner au fini, se passer de l'idée de Dieu. Pour rendre la vie à l'Imagination, cette fois, la destinée décrétera d'autres ressources que celles d'une Révélation nouvelle. Elle ramènera les esprits au sentiment religieux — par l'épuisement naturel d'une gaîté qui s'irritait jusqu'à l'insensibilité en ce temps qui prodigua l'épithète « sensible », jusqu'au sadisme, et ce seront les déclamations sentimentales de J.-J. Rousseau qui rendront à ses contemporains le goût, tout chrétien, des larmes, — par le respect des grandes inventions scientifiques, et Newton et Laplace étonneront les esprits de leur faire prendre goût aux plus hautes spéculations, rede-

1. Rien en musique française. C'est au contraire le grand siècle de la musique allemande, protestante, mais, comme la Littérature est l'objet principal de ces études, on y néglige les autres arts. Ils ne contrediraient pourtant certes point la théorie. Pour nous en tenir à la Peinture, par exemple, l'ère des grands peintres se clôt à la veille de ce XVlIIe siècle et se rouvre à son lendemain. Et des Primitifs à Léonard de Vinci, du Vinci à Véronèse, de Véronèse à ilurillo, l'Art et la Foi vont ou s'en vont du même pas.

venir sérieux, fût-ce par mode, et discuter les lois de la pesanteur au dessert d'un petit souper, — par la grande convulsion de la Révolution et de la Terreur qui rendra le goût de l'héroïsme avec le sentiment du peu qu'est la vie à ces cœurs redevenus sensibles, à ces esprits redevenus sérieux. Alors pourra naître, contemporaine de Gondillac et de Goethe, la grande école de théosophie des de Maistre et des de Bonald avec la grande école littéraire de Chateaubriand. Un mouvement simultané des esprits vers la religion — plutôt chrétienne que catholique — et vers la Beauté fera l'aurore du XIXe siècle.

Mais ce mouvement des esprits, tout sincère qu'il soit, n'effacera pas en eux la profonde empreinte de tout un siècle de négation, de néant. Le monde a été trop longtemps sceptique pour n'en pas garder le pli. Cette récurrence au Christianisme ressemble, un peu voulue, à la comédie d'officielle piété de Napoléon rouvrant les églises et prenant des mains d'un Pape la couronne impériale. La volonté précède la foi, peut-être en tient lieu. Ce commencement du XIXe siècle est sans précédent, dans le tableau synoptique des époques de l'humanité : le sentiment de l'Art galvanisant les religions au lieu de se fonder sur elles, est né. Les légendes du Moyen-Age, que la France avait jusqu'alors laissé piller pour des chefs-d'œuvres par les poètes étrangers, ressus-

citent. D'abord ce ne sont que des à peu près et le détail importe peu, pourvu que l'ensemble ait une probabilité satisfaisante, une plaisante couleur générale. Puis on deviendra plus exigeant. 11 y a loin de la fantaisie historique de Chateaubriand à celle d'Hugo ; il y a plus loin encore de celle d'Hugo à celle de Flaubert. On est au passé, en pleine date vivante et, selon la parole redoutable et vraie d'Auguste Comte : « Les vivants sont de plus en plus gouvernés par les morts. » Sans que du domaine des idées la conviction passe — tant la vie est factice pour ces poëtes très hommes de lettres qui firent le Romantisme — au domaine pratique, on est, plume en main, chrétien, païen, mabométan peut-être. On a des religions d'imagination et cette monstruosité est devenue Dossible : qu'on puisse parler de Religion sans penser à la Vérité 1 Je n'ai point de regrets vers cette heure charmante des Jeunes-France. Ils ressemblent tous un peu trop, pour mon gré, à des êtres humains qu'on aurait privés d'âme, de cœur et qui feraient de grands gestes drapés sans que ces gestes soient des signes de passions réelles. Au fond, tout leur importe, excepté l'important; ils n'ont sur la destinée humaine que de vagues phrases d'élégies qui sentent encore l'inepte siècle d'où elles viennent. Lamartine lui-même, le plus grand de tous ceux-là, n'oubliera pas toujours qu'il a lu Dorât et Parny et ne dédaignera pas d'emprunter un hé-

mistiche à Thomas ! EL ce qui fait plus vaine encore toute cette gesticulation théâtrale, c'est que ces poètes n'ont dans leurs têtes impersonnelles que des idées générales ; ils portent une vieille défroque de philosophie qui montre la corde et pourtant résiste encore et, plutôt que d'abdiquer devant le vêtement religieux qu'on vient de remettre à neuf, lui cède une partie du costume spirituel, se réservant l'autre: si bien que les esprits de ce temps-là ont véritablement porté le costume d'Arlequin ! D'ailleurs ils n'en sont point gênés. Ils se complaisent aux accessoires de leur rôle. L'air ténébreux, le regard fatal sont à la mode. On a inventé de jouer à froid la grande passion. Tout est devenu normalement anormal et les grands criminels, qui ne sont, à proprement parler, que de grands lâches, passent pour des manières de héros qu'on aime, qu'on célèbre : mais, encore une fois, cela reste dans l'imagination, on ne les imite guère et les romantiques, dans leurs ménages vrais ou faux, sont des citoyens paisibles que le code ne gêne pas. N'empêche qu'ils affectionnent tous des altitudes d'emphase, espagnoles, italiennes, de perspective théâtrale. Leurs modèles ont, dans l'histoire, des dates connues, des allures connues, des livrées connues : on se vêt comme eux, on parle, on écrit leur langage et les vivants de cette heure chimérique ont des profils de médailles, — je veux dire arrangés d'après les médailles, et

copient, à s'y tromper eux-mêmes, les personnages historiques. — 11 semble, en effet, que ce siècle, dans sa première moitié, n'ait eu qu'une vie historique, et voyez, — serait-ce le mot de l'énigme? — c'est le siècle des historiens, de Thierry et de Michelet. Tout son honneur et pourtant tout son tort sont là. Elle est belle, cette curiosité du passé, mais ce n'est qu'une belle chose morte, l'œuvre qu'on fonde sur les ruines des temps révolus, quand une vive foi en l'avenir ne la fait pas rayonner comme un phare, pour illuminer les ténèbres futures. Est-il donc vers ce qui n'est plus, le sens de la vie? Ce grand souci du passé décèle une impuissance à porter le présent, à préparer l'avenir.

Le sens historique est — fatalement et comme par définition, puisqu'on n'a d'histoire qu'à condition d'avoir beaucoup vécu — le signe de la vieillesse d'une race, une marque de décadence. Il s'éveille avec le sens critique, à l'âge critique des sociétés, pour brider en elles la spontanéité de la faculté créatrice. L'habitude se contracte vite de tout juger au point de vue de l'histoire, même les événements quotidiens dont on garde une information minutieuse, mais sans y prendre un intérêt immédiat: ils sont si neufs ! Ils manquent d'un recul dans les siècles, de la patine du temps. A la bonne heure pour nos petits-fils : ils discuteront avec passion sur les accidents que nous en-

registrons avec indifférence, comme nous-mêmes nous ergotons doctement sur les choses d'il y a cent ans, — et ainsi passeront les générations, insoucieuses du but de leurs courses et la barbe sur l'épaule, comme des armées en fuite plus inquiètes de l'ennemi qui les poursuit que du lieu d'asile inconnu où les mène le hasard. Ici, notre ennemi, nous l'aimons: c'est l'innombrable mort immortel de l'histoire. Mais quel dangereux amour! Cette perpétuelle méditation des institutions de nos ancêtres ne nous laisse pas le temps de fonder à notre tour: nous ne léguerons guère à nos descendants que vains prétextes à disserter et d'ailleurs cette hâte d'entrer dans l'histoire, c'est-à-dire dans la mort, sonne le glas des races. — Il est certain que c'est par l'histoire, au commencement du siècle, que la Religion et l'Art, qui faisaient aux époques de vitalité latine une indissoluble union, se sont désagrégés. Et tout aussi certain est-il que cette époque romantique, malgré les très grands services qu'elle a rendus à l'Art, reste, pour avoir puérilement flotté d'une religion factice à des systèmes de philosophie de réaction, et même à l'indifférence, une époque d'enfance et de sommeil pour la Pensée.

Même chez les écrivains réputés les plus sincèrement chrétiens le sentiment de la vie actuelle de la religion qu'ils célèbrent n'est jamais pur. Chez de Bonald il y a de la mort, malgré tant

dé si évidente bonne foi, il y a du moins du passé dans ce ton froid, dans cette écriture ennuyeuse. Tout autre est Joseph de Maistre, ce très grand poète: son style vibre et palpite, c'est une ardeur, — mais plutôt une ardeur qu'une splendeur, il brûle plus qu'il éclaire, et ses idées dépassent leurs origines chrétiennes et reflueraient jusqu'à la rigueur judaïque en se colorant de l'austérité tragique et sans onction d'un Tertullien, avec cette vision rouge d'un christianisme plutôt selon Saint-Paul que selon Saint- Jean, avec cette éloquence qui ne pardonne pas. Le monde tel qu'il le voit, fondé sur la hache du bourreau, n'est pas le monde de Jésus. Avec Chateaubriand, malgré un mysticisme réel, nous atteignons l'époque du dilettantisme chrétien. C'est religiosâtre, ce n'est pas religieux; c'est de la littérature, il n'y a plus de foi. C'est du génie du christianisme qu'il parle ? Les mots l'affirment, non pas les sentiments: il parlerait tout de même du génie du paganisme. Ce qu'il cherche, c'est prétexte à morceaux, à couplets. Volontiers, il s'emporte — si magnifiquement ! — dans des digressions où la Révélation est décidément étrangère, où la Nature seule est adorée, — et René est un épisode du Génie du Christianisme! Et voyez les procédés du Poëte : ils en disent long sur sa pensée. Il parle d'Eudore et de Cymodocée comme Fénelon de Télémaque et de Calypso, avec une sorte d'indif-

férente admiration qui n'est point d'un croyant. Ce n'est pas tant l'inégalité des génies que la différence des sentiments qui fait qu'à lire Chateaubriand après Dante on a la sensation d'entrer en décembre au lendemain de juillet. C'est que Dante croit et que la Divine Comédie est une œuvre de religion militante, où rien n'est pour le charme, où la forme, comme un habit de combat, se modèle étroitement sur le fond: elle flotte dans Le Génie du Christianisme et dans Les Martyrs, comme un vêtement de parade. Çà et là dans les Harmonies de Lamartine l'enthousiasme du plus lyrique des poètes donne le change; mais à regarder de près, là encore le sentiment est d'un mysticisme général qui s'extravase au delà des bornes chrétiennes, jusqu'à des sensualités, même, toutes païennnes et où l'amour a plus de part que la foi. Les Méditations et les Harmonies sont moins les hymnes d'une religion vivante que ses délicieuses nénies. Comme Chateaubriand, Lamartine parle au passé dès qu'il parle religion, s'il précise; en tous deux, il n'y a de présent et de réel que l'éternel fond passionnel de l'humanité, et pour conclure enfin, ce qui leur manque à tous, philosophes et poètes, c'est ce que les vrais chrétiens désignent par ces mots : le sentiment de la présence réelle de Notre Seigneur Jésus-Christ. La beauté les touche plus que la vérité de l'Evangile, et après eux les Poètes

chercheront ailleurs la Beauté, dussent-ils affirmer, tristement ceux-ci/ indifféremment ceux-là, qu'il n'y a pas de Vérité.

Avant de commencer cette très incomplète et pourtant trop longue revue des comportements réciproques de la Religion et de l'Art, j'affirmais que la Religion — avec l'apport commun des Légendes, des Traditions et des Philosophies — est la source de l'Art, que par essence l'Art est religieux : or, après avoir assisté à un essai de réconciliation, peut-être loyal, mais qui n'a pas duré, entre la Religion et l'Art, nous allons les voir se séparer par un divorce qui paraît définitif. Qu'estce à dire?

Est-ce le XVIIIe siècle qui recommence? Rentrons-nous dans cette époque hideuse et odieuse qui fut incapable de gravité et ne sut, entre deux hoquets de son rire infâme, que professer pédantesquement des doctrines de mort, qui, des plus légitimes objets de la vénération humaine, chassa ce sentiment de la vénération, seul fécond, cette époque qui oublia définitivement l'idée divine dans l'arche sainte où Descartes l'avait imprudemment reléguée, et devait produire ces deux résultats d'une élaboration de cent ans, l'un dérisoire, l'Encyclopédie, l'autre formidable, la Révolution? — Non, tout dissuade de le croire. Les hommes de ce temps, ceux mêmes qui concluent le divorce dont je parle, n'ont aucun des

caractères qui signalent au mépris les hommes du XVIIIe siècle. Ce sont de nobles penseurs, de vrais savants. Si l'idée de Dieu les laisse silencieux, du moins elle ne provoque ni leur rire ni leur blasphème. Ils ont le frisson des choses dont ils parlent. Ils ont même l'amour de l'Unité — signe divin — et ne cachent pas leur joie de voir sous leurs mains empressées les sciences redevenir la Science, converger à l'unité primitive qui fut féconde. Tout autre était l'esprit de division du XVIIIe siècle, son seul esprit ! et ce désir qu'il eut manifeste de tout réduire à ses infimes proportions. Le regard de nos contemporains est large. Us ont de l'homme une estime éclairée, mais ne ramènent point tout à lui. Us savent beaucoup et n'ont point de vanité. Pascal disait : « Je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant. » Nos savants, nos penseurs cherchent et du moins sont graves. On sent frémir leur sincérité et, si le devoir est de respecter ceux qui respectent, nous ne devons point prononcer négligemment, ces noms qui désignent les têtes de lumière du XIXe siècle — et qui pourtant, sont, hélas ! bien loin de concerter une harmonie d'unanime affirmation : — Edgar Poe, Carlyle, Herbert Spencer, Darwin, Auguste Comte, Claude Bernard, Berthelot....

— Mais pourquoi, comment, ces génies, ne les voyons-nous pas rangés autour de l'autel d'une

Révélation proclamée la source de toutes vérités? Gomment se sont-ils séparés d'elle ou pourquoi les a-t-elle reniés? Et pourquoi et comment, dans le douteux, dans l'angoissant silence des dépositaires sacrés de la vérité, est-ce de ces poètes, de ces philosophes et de ces savants seuls que nous vient la parole qui strie de lumière les ténèbres du monde? D'où vient que le génie de l'art et le génie de la science aient déserté l'Évangile? La réponse qui s'impose est redoutable et je ne la fais qu'en tremblant. Je me répète : l Art, par son intime union avec les Révélations , manifeste leur vie et témoigne de leur mort en les quittant. Alors il se risque seul dans les régions ténébreuses et bien souvent y luit plus clair, annonciateur d'une Révélation nouvelle, qxi il ne faisait, inféodé aux erreurs temporaires qui corrompent les vérités étemelles des Révélations vieillies. Ce n'est pas qu'il soit ingrat envers la Nourrice vénérable dont le lait et les soins l'ont fortifié. Mais il est jeune et elle est vieille; elle chevrote et radote : il parle.

— Je n'ai certes point l'audace de préjuger l'avenir et de dire: ceci sera. Dans la confusion contemporaine des regrets et des aspirations qui troublent les esprits et les cœurs, la seule affirmation possible reste vague: nous sommes à une époque de transition. « Nous allons d'un mystère à un autre mystère, » comme dit Carlyle, et la plus sûre raison d'espérer qui luise à l'horizon des

pensées, c'est que la science pure a repris l'ascendant logique sur l'histoire qui demeure flottante entre la science et la littérature.

L'humanité a touché dans les découvertes de ses savants les motifs palpables de son orgueil, et si cet orgueil a de la puénlité, s'il tourne le plussouvent en vanité, peut-être n'est-ce là que la part de lie nécessaire qu'il faut bien qu'on trouve au foud de toute essence humaine. Peut-être aussi, toutefois, la précipitation où l'humanité s'emporte vers l'avenir inconnu, sa hâte d'aller toujours plus vite toujours plus loin, infirme et déprave sa pensée : alors, par une sorte de prodige apparent, mais qui n'est tel qu'aux premiers et négligents regards, elle aurait, cette humanité démente, son contre-poids de sagesse en ses poètes, en leur récurrence inspirée vers les Origines de toutes vérités, vers les vieilles religions d'où sont nées des religions mortes à leur tour, vers la source intarissable des très antiques théurgies, vers le geste mystérieux des Trois Hois venus, porteurs de myrrhe, d'or et d'encens, du fond de l'immense Asie pour conférer à un enfant dans une étable la Divinité.

C'est là le grand, le principal et premiersigne de la Littérature nouvelle, c'est là, dans cette ardeur d'unir la Vérité et la Beauté, dans cette union désirée de la Foi et de la Joie, de la Science et de l'Art. — Cette union que le XVIIIe siècle avait dé-

clarée impossible, cette union que le XVIIe siècle avait faite, peut-on dire, de vive et arbitraire force en réduisant l'Art en domesticité quand il ne peut vivre que dans l'indépendance, celte union que le Romantisme tentait par l'artifice et avec une insouciance — coupable si elle n'eût été enfantine — de la pensée qu'il prenait et mettait ici et là quand son essence est d'être au centre, cette union que le Naturalisme s'efforçait de diminuer jusqu'aux dérisoires proportions de la matière prise en soi, seul objet, croyait-il, de F Art et de la Pensée, — nous rêvons, cette union glorieuse, de l'accomplir dans toute sa gloire, hautement et largement, en laissant la Pensée, la Science, la Foi et la Vérité au centre : et de ce centre, de ce foyer de clarté émaneront comme de vivifiants rayons jusqu'aux splendeurs delà circonférence les manifestations de l'Art Intégral.

Mais notre soif d'absolu ne trouve pas ce qui la désaltérerait dans les fontaines chrétiennes. Nous trompons-nous ou sont-elles taries?

— Elles nous semblent taries, mais il serait imprudent et injuste d'affirmer qu'elles le fussent à toujours. Le Christianisme porte en soi des secrets de vitalité qui étonnent le monde : peut-être l'Évangéliste sommeille, peut-être va-t-il se réveiller.

Un grand écrivain catholique, Ernest Hello, qui avait d'étranges dons de prophète, semble voir

luire, dans un avenir qui n'est plus bien loin de nous, à cette heure, l'aurore d'un nouveau triomphe de l'Évangile. 11 écrit:

« Entre le XV1IP siècle et celui que j'appelle le XXe, dût-il commencer demain, l'horloge de la terre marque une heure, lente et terrible, celle de la transition : c'est le terrible XIXe siècle. Les yeux à demi ouverts, mal éveillé de son cauchemar, il ne possède pas, il ne tient pas; mais il désire, il désire, il désire, ô mon Dieu, comme jamais le monde n'a désiré... »

— Certes 1 et c'est à la fois son tourment et sa gloire. Mais pourquoi, ce qu'il cherche et ce qu'il désire, ne le trouve-t-il pas dans l'Église qui berça ses devanciers? Pourquoi, épris de Beauté autant qu'altéré de Vérité, s'il se tourne dans son angoisse vers cette Église dont ses devanciers avaient coutume de recevoir la lumière et la vie, ne rencontre-t-il plus qu'étroites règles et dures conventions destituées des grâces vitales qui, jadis, agenouillaient la terre autour des bras en croix du prêtre? Pourquoi sont-elles si froides, les nefs des cathédrales? Pourquoi le grand vaisseau est-il déserté de son pilote comme réfugié dans ce lieu louche qui n'est plus le Temple et qui n'est pas la Maison, dans cette saonstie où la Religion semble plus vivace qu'au pied de l'autel ou dans la chaire, mais d'une vie humiliée et moite, acoquinée à la garde de pauvres trésors temporels qu'on montre

pour de l'argent? Qu'a-t-il fait, le Catholicisme, — et je ne parle même pas du protestantisme, façon et contre-façon de religion civile qui laisse le cœur froid et l'esprit inquiet, — qu'a-t-il fait de sa vertu intime, qu'il ne puisse plus, depuis deux siècles, nous montrer l'alliance adorable du génie et de là Sainteté? C'est bien que le Saint Curé d'Ars et Benoît Labre soient canonisés ; cela « s'explique » en quelque sorte parla force acquise delà surhumaine constitution chrétienne : c'est le cœur qui s'éteint le dernier. Pourtant, le génie seul crée et perpétue : où est St-Anselme? où est St-Thomas d'Aquin? Comment les plus grands docteurs du XV] Ie siècle sont-ils de grands docteurs et ne sont-ils pas des saints? Comment les plus illustres noms catholiques de ce siècle-même n'éveillent-ils dans nos pensées que le souvenir comme laïque de très magnifiques avocats qui manquèrent, en dernière analyse, à la fois de science et de simplicité et ne furent guère que des rhéteurs de bonne foi ?

— A un autre et tout aussi grave point de vue, pourquoi l'Église accueille-t-elle, entretient-elle l'immonde idéal de l'imagerie religieuse, cette ordure et cette niaiserie? Pourquoi les merveilleuses basiliques du Moyen-Age sont-elles déshonorées par ces sacrés-cœurs dignes de figurer aux enseignes des marchands de chair crue et par ces madones qui font concurrence aux « dames en cire »

des coiffeurs? Pourquoi l'orgue même, qui naquit pourtant d'un mystique mariage du génie et de la sainteté, s'avilit-il à retentir de phrases de théâtre, d'airs d'opéra entre deux psaumes hurlés par les voix fausses de petits voyous mornes et vicieux, ce pendant que s'accomplit à l'autel le Mystère qui fait frémir les anges de terreur et d'amour? Pourquoi la littérature catholique est-elle nulle, moins que nulle, négative, un objet de dégoût pour les moins sévères? Pourquoi, si quelque vrai talent essaie de ranimer en elle l'inspiration qui, jadis, y attirait les artistes comme dans leur cité naturelle et natale, toute la catholicité officielle le repousset-elle, — bruyamment, si c'est M. Barbey d'Aurevilly, silencieusement, si c'est M. Paul Verlaine? Est-ce bien cette même Eglise qui, au Moyen-Age, sauva dans son sanctuaire la littérature et tous les artset toutes les philosophies? — Onest tenté de répondre : « Non, ce n'est plus la même Eglise : celleci est le spectre funèbre de celle qui vécut dans la joie de sa gloire. Et de cette vie comme de cette mort voici la raison profonde. Les Révélations, ayant pour interprète le génie humain, ne durent qu'autant qu'elles lui font l'atmosphère qui lui est essentielle pour vivre et pour se développer. Or le génie, l'ombre de Dieu, est comme lui de créer. Sa création, h l'intt rieur d'une Révélation, se limite nécessairement à la constitution logique, à la fixation de la doctrine. Le génie chrétien a donc pu vivre — et

quelle vie splendide dont l'histoire rayonne! — tant que les dogmes ont eu besoin de lui pour être promulgués et fixés, tant qu'il a eu cette belle tâche de conclure, dans le Symbole, l'alliance de la Raison divine et de la Raison humaine, tant qu'il a eu cette sublime mission à remplir : révéler aux hommes ce que la Révélation nouvelle leur apportait de nouvelle lumière. Une fois cette tâche accomplie et cette mission remplie, le Génie et la Révélation s'excluent. Peut-être déjà la Révélation se survitelle, puisqu'elle n'a plus rien de neuf à dire au monde. Du moins, elle n'a plus rien à gagner aux services du génie, qui devient pour elle un allié dangereux, toujours épris, comme il l'est, de nouveauté, toujours en fièvre de création. Car ce n'est pas assez, pour lui, que l'œuvre de défendre les vérités acquises. Le plus triste et touchant exemple de cette impuissance du génie à se contenir dans ce rôle secondaire n'est pas bien loin de nous. La bonne foi de Lamennais est incontestable et quand il écrivit, sur le premier volume de son grand ouvrage : De r indifférence en matière de religion, il souligna d'un trait de feu le grand mal et la grande faute, en effet, de son temps. Mais, à mesure que les pages s'ajoutaient aux pages, le génie s'irritait des bornes étroites qui l'oppressaient, s'impatientait de cette défense de créer devenue la première des prescriptions du Dogme à ses prêtres et, comme naïvement, par le pur exercice de ses forces

naturelles, Lamennais versa dans l'hérésie. Depuis lui, quiconque s'illustra dans l'Eglise fut suspect. — Peut-être la religion chrétienne est-elle enterrée dans \& Somme de Saint-Thomas. » — Voilà ce qu'on est tenté de répondre. Il se peut que cette réponse soit erronnée. Je l'ai déjà dit, il se peut qu'avant longtemps nous admirions la résurrection de la grande Endormie dont le sommeil semble le sommeil de la mort. Nous croirons alors et avec quelle enthousiaste joie nous crierons hosannah ! Mais, pour l'heure, notre sincérité même — il fallait que cela fût dit — nous éloigne d'un Credo qui n'est plus, pensons-nous, que son propre simulacre et nous croyons suivre son originelle impulsion en le dépassant. Habitués à voir luire la Beauté sur toute Religion actuellement vraie, à voir dans la Beauté la gardienne et le signe de la Vérité, nous demandons à la Beauté seule — puisque les Religions l'ont exilée d'elles — quelle Vérité elle doit éclairer. Poètes et penseurs, nous écoutons les vents de mystère qui sourdent du fond des phénomènes et nous allons à la lumière, à la vie, fût-ce au fond des ténèbres historiques, si elles recèlent plus de vie et de lumière que ce présent crépuscule qui semble mener la danse des morts.

Nous cherchons la Vérité dans les lois harmonieuses de la Beauté, déduisant de celle-ci toute métaphysique — car l'harmonie des nuances et des sons symbolise l'harmonie des âmes et des mondes

■ — et toute morale : puisque nous avons dérivé notre mot « honnêteté » du mot « honestus » qui signifie « beau ». Au défaut des certitudes défaillies d'uneReligion — à qui, toutefois, nous gardons la gratitude du sentiment de noble piété dont elle berça et purifia notre enfance — nous pressons les vestiges des Traditions lointaines, d'alors que l'Histoire était encore à naître, des Légendes mystérieuses que colportent, à travers Je monde moderne qui s'inquiète de les entendre sans les comprendre, des peuples nomades partout en exil ; nous recueillons les enseignements des grands Penseurs, Mages et Métaphysiciens, héros de l'esprit humain ; plus avant qu'eux essaierons-nous d'aller dans les voies qu'ils ont ouvertes ; nous irons à l'école aussi des Cultes antiques, extrayant de toutes les mines la parcelle d'or éternel que nous gardait encore leur sein avare ; et quand la joie de la foi ébranlera d'enthousiasme nos âmes, nous célébrerons cette joie mystique par les Sacrifices et les Fêtes de l'Art. A quelques-uns cette joie viendra d'une intuition du génie en face de la Nature : ils laisseront chanter dans leur oeuvre la loi somptueuse et simple des formes et des sentiments éternels, de la ligne et de la physionomie ; à d'autres toutes les ressources de toutes les connaissances humaines — qui sont comme autant de mains agiles destinées à appréhender les Vérités dans leurs retraites — seront nécessaires, et

ceux-ci, plus particuliers servants de l'Evangile des Correspondances et de la Loi de l'Analogie , donneront, selon les forces de leur esprit et la bonne foi de leur cœur, en de vastes synthèses, une explication mélodieuse et lumineuse des Mystères glorifiés dans la Réalité des Fictions. Mais, pour les uns comme pour les autres, l'Art a cessé d'être la gaité secondaire qu'approuvaient ou plutôt toléraient les générations qui ont passé et qu'exigeraient encore de nous les générations qui viennent. Les uns et les autres se considèrent comme investis d"un indéfectible sacerdoce : ils sont les ordonnateurs des fêtes sacrées de la Vérité et de la juste Joie. Cette joie, qui peut parfois sourire à l'esprit en son sens complémentaire et à. la brillante gaîté, pourtant reste d'essence grave : sa voie n'est que vers l'Absolu, sa pâture n'est que d'Eternité. Elle choisit sévèrement sa lignée dans le passé, elle évoque le futur d'un regard de fierté ; au présent elle méprise beaucoup, elle cherche haut de l'air qu'elle puisse respirer et quel tremblement la prend à l'aspect des modernes temples de l'Art, de ces théâtres dédiés à l'épanouissement suprême de l'Art Intégral, mais qui sont si mal préparés à tant d'honneur ! Qu'elle souffre au bord des livres confinés en des contingences éphémères, elle qui, sous toutes les transitoires apparences cherche, comme l'aimant le fer, l'angle immuable, — elle qui est dans sa plus ardente sincérité ce cri hu-

main qui a retenti si profond du haut d'une Parole sainte : « Irrequietum cor mewn, Domine, donec requiescat in Tel »

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