Edmond et Jules de Concourt, Manette Salomon
joies du Rêve? — du Rêve, c'est-à-dire de cet Audelà où se recule et s'estompe l'Affirmation éblouissante et qui nous aveuglerait, trop proche, tandis qu'elle gagne à cet éloignement plus de profondeur et de ces lointaines résonriances qui entraînent l'esprit dans le toujours plus loin.
Dans cette acception du Beau, n'est œuvre d'art que celle qui précisément commence où elle semblerait finir, celle dont le symbolisme est comme une porte vibrante dont les gonds harmonieux font tressaillir l'âme dans toule son humanité béante au Mystère, et non pas s'exalter dans une seulement des parts du composé humain, et non plus dans l'esprit seulement que seulement dans les sens ; celle qui révèle, celle dont la perfection de la forme consiste surtout à effacer cette forme pour ne laisser persister dans l'ébranlement de la Pensée que l'apparition vague et charmante, charmante et dominatrice, dominatrice et féconde d'une entité divine de l'Infini. Car la forme, dans l'œuvre ainsi parfaite et idéale, n'est que l'appât offert à la séduction sensuelle pour qu'ils soient apaisés, endormis dans une ivresse délicieuse et laissent l'esprit libre, les sens enchantés de reconnaître les lignes et les sons primitifs, les formes non trahies par l'artifice et que trouve le génie dans sa communion avec la Nature. Ainsi entendu, l'Art n'est pas que le révélateur de l'Infini : il est au Poëte un moyen même d'y pénétrer. Il y va plus profond
qu'aucune Philosophie, il y prolonge et répercute la révélation d'un Evangile, il est une lumière qui appelle la lumière, comme un (lambeau éveille mille feux aux voûtes naguère endormies d'une grotte de cristal; — il sait ce que l'artiste ne sait pas.
De nature donc, d'essence l'Art est religieux. Aussi naît-il à l'ombre des Révélations, les manifestant vivantes par son intime union avec elles et témoignant de leur mort en les quittant. Alors il se risque seul dans les régions ténébreuses et bien souvent y luit plus clair, annonciateur d'une Révélation nouvelle, qu'il ne faisait, inféodé aux erreurs temporaires qui corrompaient les vérités éternelles de ia Révélation vieillie.
Telle est bien la loi de l'évolution artistique, et sans faire de longues recherches dans l'Histoire, seulement en l'entrouvrant, nous voyonspartout les Religions génératrices des Arts, celles-là puiser en ceux-ci les grâces du culte, et ceux-ci fleurir autour de celles-là comme les signes de leur vitalité. — La Judée n'a eu de Poésie et d'architecture que par la Bible et par le Temple de Salomon. — La religion mortuaire de l'Egypte, tout de même, n'eut d'architecture et de sculpture que par ses tombeaux, véritables temples d'Isis, ses Pyramides, ses Sphinx et par ses bas-reliefs ou l'Humanité semble, réduite à l'indéfinie répétition d'un seul type aux traits hiératiques, aux gestes mystiques, ramper, pieuse, autour de la divine Mort. Pour se permet-
tre les splendeurs énormes de leur architecture civile, les Égyptiens avaient fondu l'idée de la personne divine dans la personnalité royale et leurs palais n'étaient que des temples. Quant à leur littérature, elle fut toute sacerdotale. — C'est avec des différences d'applications et du détails le développement du même principe en Perse, en Assyrie, chez les Hindous, chez les Chinois. — Le Polythéisme et l'Art (poésie, architecture et sculpture) grecs ne faisaient qu'un. L'Iliade et l'Odyssée sont des actes de foi, — peut-être d'une foi déjà s'assoupissant. Elle se réveille et flambe chez Eschyle à l'éclat lerrib.e des carreaux qui foudroient le Ghrist-Prométhée. Elle s'irrite chez Aristophane Elle se calme chez Sophocle. Elle s'oublie chez Euripide, le poëte de cette heure qui revient rhythmiquement au cours de chacune des grandes évolutions de l'humanité: alors que déprise de ses ferveurs premières, déchue des enthousiasmes larges de son aurore, devenue étrangère aux anciens symboles peu à peu laissés en désuétude, à la fois paralysée à demi et pourtant subtilisée par le doute, n'ayant plus la plénitude de sa propre maîtrise ni la pleine confiance d'autrefois en ses puissances de comprendre et de savoir, l'humanité s"entraine à vivre davantage par son cœur, se passionne pour les drames passionnels où elle se plaît vite a trouver une symétrique svnthèse, moins haute, mais plus pénétrante et
combien plus poignante, des drames spirituels peut-être usés, peut-être oubliés. La foi grecque aura une splendeur de couchant avec les philosophes et les poètes alexandrins, mais moins de certitudes que d'aspirations, plus de regrets que d'espérances : l'Imagination s'est compromise à l'assuétude du sentiment, la Grande Imagination grecque a perdu sa merveilleuse fécondité ; elle se complaît en des subtilités délicieuses, en des raffinements adorables : elle n'a plus le frisson. C'est une décadence éclairée, une seconde enfance qui sait les Grâces de l'enfance, l'assurance divinatoire de sa naïveté, le don qu'elle a comme de faire vraies les croyances qu'elle accepte. Mais cette seconde enfance n'en est pas moins sénile, stérile et l'art l'abandonnerait: heureusement que la civilisation antique, facticement consolidée, va s'effondrer .. — 11 en va de même à Rome où, toutefois, moins de sincérité qu'en Grèce unit l'Art à la Religion, à cause, sans doute, que la race, non autochtone, vit de traditions plutôt transmises par la mémoire qu'inventées par l'intuition.
— Il en. va pleinement de même au levant de la civilisation moderne. Tout l'art du Moyen-Age est chrétien, des fresques des Primitifs aux flèches des cathédrales, de Dante à Palestrina. La Renaissance altère l'union de la Religion et de l'Art, menace de les séparer, — et c'est-à-dire que le Christianisme secorrompt, s'anémie, entre presque
en agonie et qu'il ne lui faut rien moins que la cruelle saignée de la Réforme pour reprendre quelque vitalité. Encore sera-ce désormais une vie en guerre, et d'ailleurs les heures ont été brèves delà douce beauté chrétienne. Le Moyen-Age « énorme et délicat1 », cette reculée bleue et noire à travers les siècles, nous apparaît comme un tragique désert avec des instants d'oasis ; chevaleresque, poétique aux Croisades, mais atroce sous tant de lâches bandits qui sont des Rois î rouge de feu, rouge de sang durant l'Inquisition. En somme une longue nuit traversée de radieux météores, excessive de ténèbres et de lumière ; de rares héros, mais qui tiennent dans leurs mains des peuples entiers; de rares idées, mais que des foules innombrables acclament et accomplissent; de rares docteurs, mais une multitude de disciples... — Au XVIIe siècle" français, catholicisme et protestantisme — rameaux greffés sur le grand arbre chrétien — n'ont, l'un et l'autre, plus guère de vie qu'en vertu de la première, si lointaine poussée