‹ La littérature de tout à l'heureChapitre 9 sur 56 · I. 'L'AME SEULE · texte numérisé non relu

I. 'L'AME SEULE

Ce qu'il y a de plus évident, dans l'attitude du XVIIe siècle, c'est son souci de penser. Il y sacrifie

tout: l'imagination des chansons de gestes, le soin même de la gloire nationale. Il n'y a plus qu'une affaire qui lui importe et c'est de comiaitrele fond des choses autour de quoi ses aînés se contentèrent de rêver.

Jecroisque pourlejugerplusieursontété induits à de l'injustice qui ont trop vu l'un seulement des deux éléments dont il résulte : l'élément païen qui lui venait de la Renaissance et l'élément purement chrétien qui, compromis un instant par l'influence païenne et par les dissensions intestines des hérésies, triomphait, simultanément avec le triomphe du Droit Divin en politique. Il est bien certain que, dans les emprunts qu'il fit aux traditions fabuleuses des Littératures antiques, l'esprit nouveau ne chercha que des prétextes, des liens artistiques aux spéculations profondes qui seules valaient à son regard, un voile de rêve transparent qui laissât la foncière prépondérance aux réalités idéales.

Les Réalités idéales, voilà précisément et uniquement l'objet des préoccupations de tout le XVIIe siècle. Les Réalités idéales, c'est-à-dire: Dieu, le Monde, Y Ame humaine. Ces trois termes demeurent purement spéculatifs, se maintiennent dans la sphère des idées générales et des entités métaphysiques. Prêtres, Philosophes et Poètes pratiquent la logique d'Aristote,non pas sa philosophie: ils sont de Platon, qu'ils l'avouent ou le récusent. D'Aristote ils ne retiennent — plutôt d'ailleurs

que directement de lui, hérités de la Scolastique et de St-Thomas — que ses procédés dialectiques: de Platon ils gardent la croyance aux Idées-Types et c'est dans une atmosphère absolument idéale qu'ils se débattent. Le Christianisme est là pour moins que la loi de l'heure, car Descartes aura beau mettre ses croyances religieuses dans une Arche sainte et savoir des sciences précises autant qu'homme de son temps, il a une propension naturelle à tenir en médiocre estime le témoignage des sens et ne croit trouver quelque fondement de certitude qu'en l'évidence de la pure pensée. Descartes a de l'homme une conception, non pas même seulement générale, mais tout à fait idéale, où l'esprit a tout l'empire ; et ce n'est nulle part aussi évident qu'en son Traité des Passions. — Cette conception de l'homme est celle même de Bossuet. Encore qu'il connaisse quelque différence entre les deux êtres que le langage sacré nomme « le vieil homme » et « l'homme nouveau », c'est à une entité, en quelque sorte, éternelle de la raison que son génie impose la loi de l'Évangile. Ces deux entités elles-mêmes de « l'homme nouveau et du « vieil homme », il les emprunte aux Écritures : mais « l'homme ancien » et v l'homme moderne », Bossuet ne sait pas leurs différences. 11 ne connaît que deux termes extrêmes entre lesquels il s'efforce de conclure une respectueuse alliance : Dieu et l'homme,

et dans cette préoccupation les variations du temps lui restent non avenues. Il ne s'intéresse qu'au Dieu et à l'Homme de tous les temps, qu'aux vérités de tous les temps. Il a l'horreur de la nouveauté, et s'il est pourtant lui-même une nouveauté merveilleuse, à ce point de vue, qu'il aurait méprisé, de la beauté littéraire, il se complaît à répéter grandiosement les mêmes affirmations, à opposer l'affirmation comme un mur d'airain aux doutes du siècle. 11 est debout comme Moïse sur le roc de sa foi ; cette foi, il la défend des erreurs intérieures, il la garde dans son intégrité divine contre l'esprit maudit de la division ; mais, comme Moïse encore, ses soins ne sont qu'au Peuple Choisi qu'il protège avec vigilance contre Fhérésiey contre le Protestantisme ou le Quiétisme: quant aux Gentils, aux Incrédules, il s'étonne (dans tout le grand sens qu'il gardait à ce mot) qu'ils puissent avoir lieu, ne conçoit pas la possibilité de discuter avec eux, écrase de son ironie éloquente le naissant esprit de science et de critique et le condamne avec cette brièveté significative : « 11 manque un sens aux incrédules. » — Si ce n'est tout à fait la même entité humaine que celle de Bossuet et de Descartes, c'est du moins, encore une entité idéale queRacinevoitdansrhomme.il a, lui, la notion de l'homme moderne, de la passion moderne : mais l'être de cet homme moderne et passionné

se résout, pour Racine lui-même, en une fiction d'âme. Son étude psychologique dégage la passion propre qu'elle a choisie pour objet des autres accidents humains qui, dans la réalité, l'environnent, s'y mêlent, l'exagèrent ou la diminuent, respectent l'unité de son intensité ou la dépravent. Les personnages de Racine ont une vérilé de convention ; les passions de Racine ont une vérité de réalité. Aux personnages un à peu près d'action historique, un à peu près de visage historique suffisent : aux passions, il faut tous les développements d'une psychologie logique et minutieuse. Les personnages ne sont particulièrement ni Juifs, ni Grecs, ni Romains, et leur titre de roi, de confident, de prêtre, de guerrier, n'est qu'une étiquette ; mais les passions sont humaines et gardent toute la vérité humaine. Aussi, les noms-mêmes des héros de Racine ont-ils perdu le sens qu'ils avaient dans les traditions qui les ont fournies, pour devenir les noms-mêmes des passions dont les personnages sont animés. Ces personnages aux costumes chimériques et dont le geste nous échappe, ont des corps diaphanes où brille seule la flamme de leur passion.

Le désir de connaître une généralité spirituelle restreinte à l'un de ses aspects, voilà donc ce qui caractérise le génie du XVIIe siècle. Bossuet dit l'âme humaine orientée vers le Dieu de l'Évangile et le plus admirable de ses livres, Les Elévations

sur les Mystères, est l'hymne de cette âme tremblante et magnifiée de connaître son objet ; Descartes dit l'âme humaine orientée vers l'abîme du Monde et dans ses Méditations, consigne ce qu'il lui a été donné de connaître du problème universel; Racine dit l'âme humaine orientée vers le feu des Passions et nous donne dans son Théâtre ce qu'il a pu connaître de ce problème, de ce mystère infini comme les deux autres.

Connaître, voilà le mot d'ordre de ce siècle.

Quelqu'un répond : « Pourtant, il n'a rien connu ! »

« Rien connu », Bossuet, qui exalte et résume toutes les lumières du Christianisme ! — « Rien connu » , Descartes, qui a fondé la méthode philosophique moderne, appliqué l'algèbre à la géométrie et ouvert la voie où l'Allemagne a trouvé les idées dont nous vivons encore ! — « Rien connu », Racine, à qui viennent les plus aigus des psychologues de ce temps demander des leçons de psychologie !

Mais soit, qu'ils n'aient rien connu; admettons que l'exclusif angle religieux que subissaient les philosophes et les poètes, aussi bien que les docteurs, ait aveuglé les uns et les autres : Bossuet sera un père de l'Église qui s'est trompé de date ; Descartes n'aura rien trouvé de mieux que sa Théorie des Tourbillons ; Racine ne consistera qu'en vaines subtilités passionnelles où, sans doute, se sera-t-il senti paralysé par la terreur d'être mis

à l'index. — Même au fond de cette injustice persiste la vraie grandeur de ces génies : elle consiste en ï exercice quils ont fait de leur faculté de penser. L'objet de leur pensée et le résultat même sont ici secondaires. Jl suffit de constater, pour leur accorder le profond respect qu'ils'méritent, que les hommes du XVIIe siècle pensèrent purement, sincèrement et hautement comme jamais depuis quinze siècles on n'avait pensé. Pourquoi se laisset-on offusquer par la livrée chrétienne qu'ils portent, ces hommes de bonnes raisons et de bonne foi? Pourquoi, dans notre âge sceptique, accepte-t-on si mal volontiers de se souvenir qu'ils prirent gloire à servir la messe? Pourquoi plutôt ne se rappellet-on pas en quelle caduque enfance végétait la Raison, à la veille du jour où ils se levèrent ? Non pas que j'oublie, à mon tour, le génie de Saint-Thomas et de Paracelse, les Pères de l'Eglise et les Alchimistes, ces rayons spirituels émanés de deux divers foyers de clartés pour converger à la même illumination du monde. Ils vivifient le XVIIe siècle luimême, où Bossuet tire sa principale force d'être fidèle aux doctines de Saint-Thomas, où Descartes se fait initier aux mystères des Rose-Croix. Mais enfin, jusqu'à Bossuet, Descartes et Racine, l'action de penser reste le spécial apanage de quelques mystérieux esprits, n'est point caractéristique de l'époque et de la race. Ce grand frisson de manifester la vérité (chrétienne) de Dieu, de trouver

la vérité (philosophique; du Monde, d'étudier la vérité (passionnelle) de l'Homme, est l'universelle nouveauté de notre époque classique. Cette époque où, chez nous, l'âme humaine seule occupa toute l'âme humaine, fut notre période de raison pure, le grave instant où l'esprit moderne connut le prix d'exercer en tous les domaines qui lui sont ouverts son intelligence, sa faculté de lire la cause dans l'effet, et sa puissance de comprendre, c'està-dire de relier par la cause les effets épars. Je l'admire et je la loue d'avoir gardé pour ligne de direction la métaphysique évangélique qui peutêtre restreignit son horizon, mais du moins lui lit un horizon: sans elle, les esprits, inaccoutumés à la liberté, à peine habitués à l'action spirituelle, eussent vagué d'erreurs en erreurs. Les fantaisies où s'emporte le sage Descartes lui-même nous édifient sur les systèmes imaginaires où n'eussent pas manqué de sombrer, comme lui, les Chercheurs d'alors, s'ils avaient tous, comme lui, fait table rase de leurs croyances religieuses.

On dit encore : « Mais à ce goût exclusif pour les idées générales nous avons perdu la Littérature Nationale qui, ébauchée par les Troubadours, et surtout par celui de la Chanson de Roland, par les poètes des Mystères, par les auteurs du Roman de la Rose, par Villon et les Chroniqueurs, dévia, sous l'influence de l'inspiration païenne, lors de la Renaisance, mais eût dû se renou-

vêler, dans la rénovation du Christianisme. » Je réponds : ce n'est pas le Christianisme qui se renouvelait au XVIIe siècle, ce n'est pas l'esprit du Moyen-Age qui se réveillait du charmant mais mortel rêve de la Renaissance : c'étaient les temps modernes qui commençaient. En prenant le nom de Catholicisme la doctrine évangélique tout à la fois se resserrait, se concentrait en soi, comptait ses fidèles, bornait définitivement ses dogmes — et contrôlait au flambeau de la raison humaine les emprunts qu'il fallait bien consentir à faire aux traditions antiques qu'on croyait mortes et qui venaient de prouver l'étrange énergie, vivante jusqu'au prosélytisme, qu'elles recelaient encore. On eût dit que l'esprit humain, au moment même de s'élancer sur l'océan immense des hypothèses modernes, vérifiât le trésor des vérités acquises; ou, pour accepter une comparaison plus harmonieuse aux nouveautés qu'allait produire la période scientifique que ce XVIIe siècle inaugurait, on eût dit un aéronaute chargeant sa nacelle de choses pesantes, avant de couper le câble qui le retient au sol : elles feront son ascension plus lente, mais plus sûre, et c'est en les jetant successivement et prudemment par dessus son bord qu'il pourra s'élever toujours plus haut. — Une littérature nationale! Ce qu'on désigne ainsi était, à plus proprement parler, une littérature provinciale, au Moyen-Age, — d'oc et d'oïl, allemande, wallonne, anglo-

saxonne, bretonne, basque ou provençale bien plutôt que française, et quel glorieux tort si, à perdre cette littérature prétendue nationale, nous avons gagné de fonder la littérature universelle, celle qui puisera dans le trésor cosmopolite des légendes, pour en informer l'œuvre d'art écrite selon le génie des peuples divers !

Mais l'aspect seulement du XVIIe siècle est, pour accepter cette accusation après en avoir restreint la portée, anti-national. J'ai déjà dit que, les mythes qu'ils empruntaient aux littératures antiques, Corneille, Racine et Molière les christianisaient : ils les francisaient aussi. C'est une observation vieille et véritable ; ces Achille, ces Andromaque, ces Phèdre, ces Cinna, ces Pompée et ces Amphitryon sont des personnages, tout simplement, de la cour de Louis XIV. Ils s'intituleraient Bayard, Godefroy de Bouillon et Jeanne d'Arc, ils ne seraient pas plus français. Ils le seraient un peu moins, à cause des recherches historiques où leurs noms eussent entraîné les poètes, à une heure où l'histoire était encore à naître. Et puis il n'y a rien de si faux et de si fou que cette sorte d'engoùment littéraire et lui-môme historique pour ce mythe d'une littérature patriotique. C'est méconnaître le plus beau caractère du siècle qu'on surnomme encore le Grand. Eh bien, notre histoire poétique, elle est dans le Cycle du Roi Art/tus, dans les Chansons de Gestes, dans la Gérusalem Délivrée, dans

le Roland Furieux, etc. : pourquoi les en tirer ? C'était chose faite, c'était l'œuvre, aussi bien que l'histoire du passé, quand le Grand Siècle commença, et sa grandeur consista surtout en ceci qu'il eut l'intuition très sûre des conditions essentielles de l'Art moderne, qui sont de saisir, à sa date contemporaine, l'éternité (qu'on me pardonne d'employer ce mot dans un sens relatif) de la vérité humaine. Bossuet et les Docteurs, Racine et les Poètes manifestèrent cette intention dans les deux voies où les entraînaient les impulsions diverses qu'ils personnifiaient, — l'impulsion divine et spiritualiste qui prit à sa date (essor du Catholicisme) et aux souvenirs du Moyen-Age la couleur chrétienne, — l'impulsion humaine et sensualiste qui prit à sa date (lendemain de la Renaissance) et aux souvenirs de l'Antiquité la couleur païenne. Mais de l'une à l'autre des deux impulsions, de l'un à l'autre des deux courants, il se fit des échanges qui formèrent le grand fleuve d'unité classique. La langue que parlèrent les Docteurs resta marquée par l'éducation antique, fut grecque et latine; l'imagination des Poètes resta marquée par l'éducation moderne, fut chrétienne. Dans les livres de ceux-là et jusque dans la chaire, l'enseignement de la Théologie se souvient d'Athènes et de Rome ; sous la plume de ceux-ci et jusque sur la scène, le sens sacré des fables d'Homère s'atténue, s'efface, s'anéantit pour ne laisser plus subsister que l'âme-même de l'hu-

manité baptisée. Et, comme pour conclure cette alliance mystique des deux traditions, un Docteur écrivit Télémaque, un Poète écrivit Polt/encte.

Elles-mêmes, les conditions matérielles du théâtre sont significatives. Ce sempiternel vestibule où les modernes ont froid, ces acteurs sans costumes, aux attitudes, au parler monotones, toute celte indigence du décor dit assez clairement que la seule réelle scène est dans la pensée du Poète et des spectateurs. Il n'a pas d'idées à leur montrer, il n'a qne des pe?isées à leur proposer. Le point de vue est du psychologue héroïque, si c'est Corneille qui parle, du psychologue passionnel, si c'est Racine, du psychologue moraliste, si c'est Molière. Héroïsme, passion, morale sans précise date : la vérité sur l'homme intérieur, sur un type caractéristique de l'âme humaine, voilà ce que prétend dire le Poëte et ce que les spectateurs prétendent entendre. On ne se doute pas encore du tempérament, on ne pense qu'au caractère, on ignore le pittoresque (qui est la transition romantique du caractère classique au tempérament naturaliste). Si l'homme n'a pas de vêtement, c'est qu'il n'a pas de corps, c'est qu'il consiste exclusivement en son âme. Comment connaîtrait-on l'influence mutuelle des affections corporelles et des affections psychiques ? L'homme n'est pas encore un être servi par des organes, et si Molière semble parfois se souvenir d'eux, c'est surtout à titre de ridicule,

comme d'un élément de rire. Du moins, ce qu'il ignore foncièrement, c'est la mêlée des passions animales et spirituelles; comme tous ses contemporains, il ne voit que des caractères. 11 choisit fatalement dans les passions dont l'homme est le réceptacle, il en prend une, il n'en prend qu'une et ses héros sont des avares, des hypocrites, des libertins avant d'être des hommes : si Harpagon était un homme, il aurait son instant de faiblesse, qui serait de la générosité ; si Tartuffe était un homme, il aurait son quart d'heure d'inconséquence, qui serait de la franchise. Mais ces noms désignent des vices plutôt encore que des vicieux : c'est l'Avarice plutôt que l'avare, l'Hypocrisie plutôt que l'hypocrite, de là cette constance qui ne se dément pas. — A prendre ces entités ambulantes pour des individualités humaines, on aurait de singulières surprises. Vie factice de la Comédie ; mort factice de la Tragédie. La vie, chez Molière, n'est pas l'union de l'âme et du corps; pour lui le corps n'est à l'âme qu'un facultatif compagnon, que Sganarelle garde, qu'Alceste quitte. 11 a beau dire:

Guenille si l'on veut, ma guenille m'est chère !

Point tant ! Il sait s'en passer. — La mort, chez Racine, n'est pas la séparation de l'âme et du corps, car chez lui, plus manifestement encore que chez Molière, la vie n'a pas résulté de leur union. La seule mort logique, chez Racine, serait la fin de la

passion qui fait le seul sujet de sa tragédie : Phèdre devrait mourir de ne plus aimer Hippolyte. Mais cette logique satisferait mal et à la tradition classique dont Racine garde le culte tout littéral et à l'intérêt dramatique dont il pressent les lois sans les bien connaître. De là ce dénoûment toujours comme ajouté, cette oiseuse catastrophe du suicide qui avait un grand sens dans la tragédie grecque, dont les héros sont en proie à l'inexorable Fatalité, et qui n'en a plus guère depuis que ces mêmes héros ont pris des sentiments chrétiens. — Cette conception de la tragédie classique, qui n'est, ainsi qu'on l'a très justement dit, qu'un instant de crise, explique et légitime la soumission de Corneille et de Racine aux lois aristotéliques de la triple unité. Elles les servaient plus qu'elles ne les gênaient. Ils eussent été bien embarrassés de conduire leurs chimériques personnages à travers une^ longue suite d'années, dans des lieux divers, au cours d'actions successives desquelles seul un sentiment réel et poignant de la vie peut faire l'essentielle synthèse dramatique. L'unité d'action leur était imposée par Tunité-même de conception : les péripéties d'une passion parvenue à son dernier période. Et à ces péripéties, un lieu, un jour suffisaient amplement.

Cette unité de la préoccupation morale apparaît plus évidente encore, quoique moins éclatante, dans les Moralistes proprement dits, de La Roche-

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foucauld à La Bruyère. Ces titres-mêmes, Les Maximes et Les Caractères, sont assez expressifs. La Rochefoucauld a tous les défauts de son genre et de son génie. En lui l'inspiration classique réduite à sa dernière expression se stérilise. Son point de vue est étroit, son esprit est aigu, plus piquant que pénétrant. Sa peur du grand le fausse. C'est un écrivain et un homme qu'on ne peut aimer et de qui l'influence sur l'avenir est nulle: plutôt tourne-t-il le dos à l'avenir. La Bruyère le regarde en homme qui l'aimerait, en penseur qui le comprendrait, en écrivain qui en a le pressentiment. Le style du XVIIe siècle, presque partout ailleurs lent et majestueux, fixe comme son objet, s'agite chez La Bruyère, s'amenuise, se rajeunit. Il n'a pas le souci du monde extérieur, mais on dirait qu'il voie les esprits, qu'il leur connaisse une forme, un costume, des gestes ; pour lui seul, en son temps, le visage humain consiste en autre chose que seulement ses traits et n'est pas que le masque de l'âme : il en serait l'expression. La Bruyère soupçonne la physionomie, devine entre la passion et le rire ou les larmes qu'elle excite un écart et un rapport, — moderne en cela. Et puis on le croirait moins rigoureux qu'un autre aux faiblesses, plus compréhensif des intentions. S'il n'a pas précisément le sens du pittoresque il a une qualité toute voisine, le sens d'un ridicule qui n'est pas comique, qui n'est pas convenu, qui perd

la perspective, qui est un accident individuel. Chez lui /'homme est tout près de devenir un homme. Tout le roman moderne est en germe dans La Bruyère. Peu s'en faut qu'avec lui le caractère se complique et s'explique par le tempérament. — Mais, comme tous ses contemporains, son angle initial et principal dirige son regard vers l'âme et seulement l'âme. Et s'il nous parait plus clairvoyant que ses émules, moins qu'eux éloigné de nous, c'est qu'il a plus précisément qu'eux exprimé et pratiqué l'intention de tout le siècle. Sauf La Bruyère, tout ce siècle uniquement occupé de l'âme humaine l'a, peut-être pour mieux la voir, traduite par des symboles — récits poétiques, théâtre, fa-. blés — ou pressée en ses conséquences — Maximes et Pensées: La Bruyère seul l'interroge directement, la regarde vivre, Yobserve! Racine et La Fontaine observent aussi, mais c'est pour eux un travail purement préparatoire, qu'ils nous cachent et dont ils nous offrent seulement le résultat dans une fable ou dans une tragédie et sans doute ontils pour champ d'observation leur propre intuition, leur imagination ou leurs personnelles expériences plutôt que cette humanité vivante qui jouit et souffre autour d'eux. La Bruyère a inventé l'observation, il a eu la pressentiment des vérités de détail, l'idée d'examiner cette humanité vivre et, tel quel, ce drame journalier lui a semblé digne d'être perpétué. A la fois minutieux de regard et syn-

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thétique d'aspiration, il a noté en frémissantes peintures et qui la dépassent — excès où l'écrivain classique réapparaît — la réalité visible.

La même vision se peint d'autre sorte en La Fontaine. Lui aussi, certes, a vu vivre, — il a rêvé aussi, et de la vie et du rêve il a fait ses fables. Une erreur accompagne le nom de La Fontaine dans les mémoires modernes. Parce qu'il met en scène des végétaux, des animaux, on veut croire qu'il a le sentiment de la nature, on s'extasie sur la connaissance qu'il a des mœurs de ses personnages symboliques. Il ne connaît pas plus, à parler vrai, les mœurs du Lion et de la Fourmi que celles du Pot de terre et du Pot de fer; il connaît aussi bien les unes que les autres, n'ayant jamais observé le Lion et le Pot de terre que dans son imagination. Bien moins que La Bruyère, La Fontaine dépasse son siècle : il n'est rien de plus — et rien de moins — • que le contemporain de Racine. Ses lions, ses ours et ses renards ne sont pas plus des animaux qu'Achille, Agamemnon et Iphigéniesont des Grecs. « Mais, dit-on, voyez comme son renard est rusé, comme sa fourmi est diligente!» Oui, ils ont leurs caractères généraux, de même que les héros de Racine : et voyez donc comme Achille est violent ! Mais il y a loin de là à l'intelligence qu'on prête à La Fontaine de la mystérieuse vie des bêtes et des choses. Achille et le Lion sont des symboles d'humanité, voilà tout.

— Il est même triste de constater que La Fontaine, devant ce prodigieux spectacle de la surnaturelle et multipersonnelle vie de la nature, se soit réduit cà l'égoïste point de vue humain. Il est bien d'un siècle qui ne soupçonnait pas qu'on put destituer l'Homme de la place royale qu'il s'était arrogée au centre de l'univers. Que de temps il faudra, que de découvertes scientifiques, que de révolutions sociales, que d'évolutions artistiques et littéraires, pour que l'homme en vienne à concevoir l'invisible et formidable vie universelle où sa vie propre se perd comme l'unité dans l'infini ! Pythagore en avait eu le frisson et Kalidasà aussi, qui savait entendre le cantique des regrets dont le mimosa et le lotus bleu déploraient Sakountahï partie. Mais ces Mages sont si loin de nous dans l'insondable Autrefois que leur date et leur doctrine se confondent à notre regard avec les brumes où se lèveront les soleils futurs. A la date, du moins, où écrit La Fontaine, il nous faut attendre près de deux fois cent ans pour que l'humanité retrouve ce sentiment du Mystère qui est pourtant le fond vivant de la Poésie, — il nous faut attendre près de deux fois cent ans ce vers de Lamartine:

Adore ici l'écho qu'a lorait Pythagore,

ce vers de Gérard de Nerval :

Crains dans le mur aveugle un regard qui t'épie,

ces vers de Baudelaire :

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