CHAPITRE PREMIER
Quelques Aperçus Préliminaires
Avant de commencer à parler des livres, je voudrais exposer quelques-unes des réQexions, qui me sont venues à la lecture assez suivie des chroniques littéraires des trop nombreuses revues du temps. Ce sont là de simples notes, à peine reliées entre elles par l'objet autour duquel elles tournent, quelques indications des principales causes des vices de notre critique. Je n'ai pas la présomption de me croire apte à mieux faire qu 'autrui, ni même celle de prétendre suivre tous les préceptes qui peuvent découler de ce que je vais dire, mais, du moins, m'engagerai-je par là à agir moi-même un peu moins à la légère, avec un peu plus de bonne foi, et dégagé de beaucoup plus de préjugés que mes confrères.
J'avoue tout de suite que je ne lirai pas tous les livres: ils sont tant et tant qu'ils sont trop, puis je craindrais de perdre un entendement assez misérable en vérité, mais auquel j'ai la faiblesse détenir.
« Quatre mille poètes à chaque coin de rue », s'écriait Lope de Vega. Heureux temps où Ton pouvait, en toute conscience, prendre cinq minutes de repos entre deux livres, avec la certitude d'arriver à lire quand même tout ce qui paraissait. Maintenant, il faudrait ajouter un ou deux zéros au nombre cité.
adjoindre les prosateurs, puis multiplier par deux pour comprendre avec eux les critiques — car tous les hommes ont dans leur cœur un écrivain qui sommeille, et s'il se trouve que lun d'eux est impuissant, incapable de créer deux phrases de suite, dénué de tout moyen et de tout sens, il se souvient à point que siTart est difficile, la critique est aisée.
Malheureusement, il n'y a pas que les écrivains qui naissent par milliers aux carrefours ! Il y a encore les gens d'affaires, de commerce, d'industrie.
La concurrence est énorme, l'existence difficile à gagner. Et rien n'est lucratif sans un travail herculéen. Il n'y a plus que la chicane qui donne bien. La crapule éprouvera toujours le besoin d'aller se faire innocenter par la loi, et l'honnête bonhomme celui d'aller porter au Palais son dernier faux-col avant d'y laisser sa peau. Puis la chicane, c'est le vieux fond immortel de cette mortelle humanité. Aussi, la vie est-elle là pour offrir le meilleur prétexte à la lutte. De plus en plus, la lutte devient le but et non le moyen de vivre. Il n'y a plus de place que pour elle, et lorsqu'on l'abandonne ce n'est guère que pour se reposer . Penser est une fatigue et nous sommes sur terre pour nous amuser. Les idées du monde tournent conséquemment autour de cette magnifique conception de l'existence. Du rapport formel entre les désirs et la satisfaction, ressort V équilibre^ seul fin poursuivie. La masse ne visant point aux grandes émotions de Tart, aux pures manifestations de la pensée, a atteint dans une douce médiocrité, sa perfection morale : nous ne pouvons la blâmer sur ses goûts. C'est nous, certes, qui avons tort de nous plaindre.
Pourtant, il serait injuste dédire qu'on ns lit pas. Entre le labeur et le repos, une assez grande place est donnée à la lecture. Je n'ai pas dit à la littérature, mais nous ne saurions forcer la bonne bête unanime à aimer ce que nous aimons parce que nous l'aimons. Gomme disait Gœthe, « Le héros est fait pour être apprécié par des héros ; le valet de chambre pour s'entendre avec des valets de chambre » (1).
Decourcelle, Capus, Zamacoïs ont conquis des foules. Il est, je parierais, quelques familles bourgeoises, qui s'endorment au ronron des proses concassées et bâillonnées de rime de M. Aicard-Dorchain. Un nombre respectable de braves gens, dégustent sérieusement le contenu de boîtes à conserves poussiéreuses genre « Annales » (2). De nombreux bacheliers apprennent, en recevant la couronne de rosière que, au moins dans les arts, il est profitable de garder une vertu, même moisie (Prix de Rome, Prix d'Académie, Prix Sully-Prudhomme e tutti quanti ).
Le nombre des lecteurs delà Reçue des Deux Mondes — revue sérieuse, — n'est pas peu fait pour stupéfier quiconque se sera aperçu de la totale ignorance du public dit lettré à l'égard, non seulement de ce qu'il y a de grand, de noble, de profond chez nos modernes, mais encore de toute la littérature contemporaine en général.
(1) Les affinités électives : « Les Français disent : Il n'esî point de héros pour son valet de chambre, etc. ».
(1) Alors qail y a Vers et Prose^ La Nouvelle Revue Française, La Revue des Idées, voire Le Mercure de France, La. Grande Revue, La Phalange.
Entretenue dans cette erreur par des organes dont le rachitisme et le gâtisme, la mauvaise foi et la sottise commercialisabies sont l'essence, la masse se persuade qu elle plane où, précisément, elle se ratatine. Le roublard sait que le passant de la vie a les yeux courts. Regardant à ses pieds qui sont tout près de lui, ce n'est pas les étoiles qu'il apercevra — à moins que ce ne soit dans le triste miroir d'un ruisseau fangeux. Le roublard s'accroupit donc dans la boue afin de ne pas échapper au regard, Ah! ces lamentables bergers qui se laissent traîner par le troupeau au lieu de le guider!
Aussi voit-on la nullité arrogante, serrant dans sa main les trente deniers de la trahison, fière d'une âme vile et des suffrages du peuple des yeux-courts, après s'être soumise à l'étiquette de boutiques qui inscrivent au pavois : « Le résultat sera en raison inverse du carré de l'effort », « dans le royaume des borgnes, les aveugles sont rois », « banalité et lieux communs n'en fût-il plus au monde », nous voyons, dis-je, la nullité prendre des airs vainqueurs et parler haut, comme si elle voulait dire quelque chose.
Et ça ne s'arrêtera pas là. Bientôt ce sera le troupeau qui se donnera lui-même sa pâture spirituelle. En effet, grâce à Pierre Larousse {Encyclopédie) , Antoine Albalat {L'art décrire enseigné en çingt leçons), Pierre de ï^ovLch^caà {Traité de poésie^ supplément à un Art des vers dont je ne me rappelle plus le quelconque fauteur), etc., etc., le dernier des savetiers de Landerneau sera à même de posséder l'érudition de Rémy de Gourmont, la profondeur de Claudel et de Suarès, et tous les styles, depuis celui
de Jules Renard jusqu'à celui de Jean Lombard, de celui de Mallarmé à celui de Marcel Schwob. Comme critique, il laissera bien loin derrière lui et Paul de Saint- Victor et Sainte-Beuve, et Aristarque et Grimm et Taine : il sera même et Doumic et M. Brisson, et M. Faguet-Descliamps.
Le résultat en est déjà appréciable. De plus en plus, le génie est tenu à l'écart. Les uns l'ignorent; les autres le considèrent comme néfaste, d'après les sous-nordaux de la critique, attentifs à épargner à kurs ouailles débonnaires tout effort d'esprit, toute émotion violente, toute pensée pouvant troubler des habitudes.
Les confrères savent qu'il est moins dangereux pour la concurrence commerciale de faire se confiner les vivants dans l'admiration des morts, et ils ressuscitent à tous propos la vieille querelle des anciens et des modernes, qui fit couler tant d'encre en Europe au temps où Perrault contait, et qu'aucun Bouhours ne clora jamais, malgré tous les entretiens d'Ariste et d'Eugène qu'il voudrait bien écrire.
Pour cela, et pour bien d'autres raisons qu'il serait trop long d'expliquer, mais dont je citerai en gros quelques traits : mercantilisme à petite vue des éditeurs avec leur compte d'auteur, routine, manque d'initiative du libraire, bassesse infâme des feuilles publiques, pour cela, dis-jC; tous ceux qui pensent, souffrent et créent, tous ceux qui font de l'art avec leur sang, leurs entrailles et leur cerveau, même quand il leur est concédé une certaine royauté, sont loin d'atteindre aux cimes que leur confère leur valeur.
Pourtant, au parterre de la littérature, que d'éclo-
sions merveilleuses; que de précieux penseurs, de nobles sages, de curieux chercheurs, de sublimes poètes, d'admirables artistes! Devant le petit tirage des plus belles œuvres modernes et le succès croissant des ouvrages les plus exécrables, on est en droit de penser que plus l'esprit de Télite s'élève, plus celui de la masse sabaisse et s'avilit. Si notre élite est plus que jamais la première du monde, il paraît évident que notre masse est plus que jamais la dernière.
C'est à initier cette masse aux belles œuvres que devrait servir le critique et non point à donner à tort et à travers des conseils à Fauteur, ou à classer les genres. S'il n'arrive pas à imposer de son vivant un génie, son rôle est ridicule et vain.
Aussi n'est-ce point sans un sentiment très net de la lourde responsabilité qui va mincomber, que j'ai accepté détenir, ici, le rôle très prétentieux de critique.
Lourde responsabilité en effet, que celle d'un homme qui devrait réunir en lui un nombre considérable « de qualités qui ne vont pas toujours ensemble : un grand fond de raison et de bon sens, avec une délicatesse exquise de goût ; une connaissance assez étendue des littératures de toutes les époques, mais qai n ait pas émoussé le sentiment de l'originalité propre aux œuvres de chacune d'elles; l'intelligence des règles et des conditions essentielles de l'art et l'indépendance entière de l'esprit à l'égard des procédés arbitraires et des conventions d'une école ou
d'un temps ; une philosophie assez icrnie pour s'attacher aux principes mêmes du beau, mais assez souple pour les suivre dans lincessante variété de ses manifestations. La haine du mauvais ou du médiocre et les saintes colères qu'elle inspire ; la volonté de rendre justice à tous et en tout temps, sans crainte de se désavouer en louant ou blâmant tour à tour les mêmes hommes suivant que leurs œuvres d hier et d'aujourd'hui sont dignes d'éloge ou de blâme (1). »
J'ajouterai : connaître dans leurs lignes essentielles toutes les manifestations intellectuelles, leur fortune, les débats auxquels elles ont prêté, ce qu'elles ont signifié dans leur temps et par dessus leur temps ; leurs influences les unes sur les autres ; leurs emprunts et leurs apports;
Pouvoir mettre chaque écrivain en regard de sa race, de son milieu, de son époque, afin de délimiter les défauts et les qualités qu'il leur doit, et ceux qui lui sont personnels ;
Avoir tiré de la versalité et de la contradiction des avis sur tous les auteurs, — des fluctuations des langues et des idées, — de l'éternel retour des mouvements blanc contre noir, noir contre blanc à période déterminée, — du peu d'empressement de la postérité à ratifier quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, les arrêts des petits et grands pontifes de l'opinion, et cette opinion générale elle-même, une sagesse qui empêcliât de tomber toujours dans les mêmes erreurs, les mêmes sophismcs, les mêmes stupidités que les devanciers ;
(1) Vapereau : CrUique. "
Juger chaque chose — style ou idée — en sa nature, sa doctrine, sa volonté, et non point par rapport à telles natures, doctrines, volontés étrangères, qu'on peut leur proposer, si l'on veut, comme supérieures, mais non comme principe de condamnation ;
S'élever partout au-dessus de sa propre idée, jusqu'à ne point confondre l'antipathie que l'on a pour une théorie contraire, avec l'antipathie qu'on peut avoir pour l'exposition défectueuse de cette théorie contraire ;
Enfin, après avoir considéré une œuvre dans la race, la culture, le milieu, le temps de son auteur, la considérer isolément, comme si rien n'existait en dehors d'elle, puis à côté d'un archétype, sans doute arbitraire et mobile, mais du moins le plus parfait possible.
Alors seulement pourra-t-on se hasarder à dire : « Méfiez-vous, public, vous vous attachez à telle œuvre parce qu'elle ne dérange pas vos manies. Vous y rencontrez toutes les petites préoccupations qui vous sont coutumières, les idées accidentelles mais sympathiques de l'heure présente. L'événement qui vous a semblé considérable parce que vous l'avez vu de très près, s'y retrouve.
« Voici votre vague-à-l'âme fugitif, le petit problème sentimental ou sexuel que vous avez cru agiter, mille petits riens de votre existence. Demain, tout cela sera effacé. Il ne restera pour vos fils qu'une synthèse de votre temps et non une analyse de votre ronron familier. Ce qui vous aura paru immortel parce que vous voyez trop grand ce qui est trop près de vous, sera mort avant la dernière feuille d'automne.
« Je ne veux pas vous empêcher de danser en rond si cela vous fait plaisir, mais n'allez pas du fait de votre amusement, assassiner ceux qui travaillent pour vos fils, comme leurs pères ont travaillé pour vous. Il est des conflits considérables qui intéressent, plus que votre individu, toule l'humanité. Vous n'en subissez qu'indirectement le coup, mais vous jouissez des grands problèmes que résolvent les grands esprits ; il me semble que vous devez avoir pour eux les égards qu'ils méritent, même si vous leur préférez, par paresse ou inintelligence, les augures trompeurs du moment.
» Les vrais apôtres savent que, comme le disait Marivaux, « vouloir plaire à son. siècle est souvent une raison pour déplaire à la postérité », cela vous donne la raison pourquoi plaire à la postérité est presque toujours le corollaire d'avoir déplu à son siècle .
« Dans le peu d'admirateurs qu'ont les êtres supérieurs, en vain prétendrez- vous trouver le peu d'évidence de leur haute valeur. Je vous répondrai avec Descartes : « La pluralité des voix n'est pas une preuve qui vaille rien pour les vérités un peu malaisées à découvrir, à cause qu'il est bien plus vraisemblable qu'un homme seul les ait rencontrées que tout un peuple (1) » et plus précisément encore avec Bacon : « Je me méfierai de tout ce qui trouvera un avis trop unanime... Que si c'est là un consentement véritable et général, tant s en faut qu'il faille le tenir pour une solide et légitime autorité, qu'on devrait bien plutôt en tirer une forte pré-
(1) Descartes -.Discours sur la méihode., 1" partie.
somptioîi pour le parti opposé. Le pire augure est celui que donne le consentement général dans les matières intellectuelles... Rien ne plaît à la multitude que ce qui frappe l'imagination ou asservit l'esprit aux notions vulgaires » (1 •.
» Mon métier, ce serait précisément de vous faire voir ce que vous ne voyez pas : la grossièreté de ce que vous admirez ; la noblesse de ce que vous dédaignez ou ignorez presque toujours. J'ai beaucoup lu, et j'ai beaucoup appris. Je ne sais pas grand'chose et je ne suis pas infaillible, mais mon jugement a tout de même quelque solidité et si, en vous appuyant sur lui, vous pouviez apprendre à aimer quelque chose qui vous élevât l'àme et à détester ce qui vous l'abaissait, je n'aurais pas perdu mon temps. »
Voilà ce que devrait pouvoir dire un critique, mais, hélas! les scrupules n'embarrassent guère nos modernes arbitres, si tant est qu'ils aient jamais embarrassé quelqu'un. Quiconque, hier encore, ânonnait les lettres de Falphabet, ce matin traçait péniblement des barres sur des cahiers réglés, se croit investi du pouvoir de juger en dernier ressort, du style et des pensées, des hommes et des oeuvres. Point besoin de culture ou d'idées générales, de vues d'ensemble ou même de vues du tout. Chacun ne possède-t-il pas une plume et du papier, des amis et des ennemis, un petit dictionnaire, des lieux communs, des mots creux et de l'esprit à revendre? C'est plus qu'il n'en faut pour distribuer des coups de férule et agiter des encensoirs. Il y aurait un beau
'^1) Bacon : Novum organum.
pendant à faire aux Mœurs des Diiirnales (1) de Loyson Bridet, rien qu'avec les mœurs des critiques, et ce ne serait pas le moins amusant .
Je dis amusant, car le public s'étant depuis longtemps aperçu que « ceux qui jugent l'art en France se trouvent être précisément ceux qui en sont le plus incapables de nature et d habitude (2) » ou « ceux qui ne veulent pas comprendre (3) », n'attache plus aucune espèce d'importance à leur bavardage
« La plupart ont un avantage, disait d'Alembert, dont ils ne s'aperçoivent pas peut-être, mais dont ils profitent, comme s'ils en connaissaient toute l'étendue : c'est l'oubli auquel leurs décisions sont sujettes ».
J'avouerai que cette assurance où je suis de l'inutilité de la critique m'a quelque peu rassuré, et entraîné à accepter d'en remplir le rôle. Ainsi auraije plus de probité devant des œuvres que je ne jugerai que pour moi.
J'ai fait tout à l'heure le portrait d'un juge parfait, c'est-à-dire d'un homme qui, pour être juste, devrait s'abstraire de toutes les contingences. Cela est peut-être impossible, étant donné notre intransformable nature.
Baudelaire, lui, est d'avis, que « pour être juste,
(Il Mercure de France édit.
(2) Emile Bourgerel : Les pierres qui pleurent (Mercure édit.).
(3, Pierre Quillard : Chronique du Mercure. Mai 1899.
c'est-à-dire pour avoir sa raison d'être, la critique doit être partiale, passionnée, politique, c'est-à-dire faite à un point de vue exclusif».
Cette opinion se justifierait très bien par celle-ci de Jules Simon : « Qu'il s'agisse des morts ou des vivants, Fimpartialité n'est que de l'indifférence ».
Comme je suis aussi de cet avis, je serai partial, et je crois bon d'en prévenir tout de suite le lecteur, car je ne veux tromper personne.
Cependant, je tiens à développer ma pensée que je ne veux pas voir mal interprétée : « Un écrivain doit se dépouiller de l'esprit de flatterie et de V esprit de médisance. Insensible à tout le reste, il ne doit être attentif qu'aux intérêts de la vérité et sacrifier à cela le ressentiment d'une injure, le souvenir d'un bienfait... Il doit méconnaître jusqu'à ses parents et ses amis » (1).
Ce n'est point sans trembler que je viens de transcrire cela. Etant écrivain moi-môme, je sais à quoi je m'expose, mes confrères étant loin de s'être, tout d'abord, « mis dans l'état du stoïcien qui n'est agité d'aucune passion (2) » . A moi, vieil impératif catégorique! Je fais appel à ta toute puissante vertu, pour trouver le courage daller jusqu'au bout.
Comme la philosophie (3j, la critique a quatre idoles . Je m'appliquerai à détruire les miennes . Je mènerai une guerre acharnée à tous les préjugés qu'elles conduisent.
(1) Bayle : Considérations et recherches variées sur l'histoire Tome L
(2) Ibidem.
(3j Bacon : Novum organiun.
Débarrassé des préjugés, de toute influence étrangère à l'objet même, je me trouverai avoir fait la table rase des cartésiens.
J'aurai donc un esprit tout neuf et digne de regarder venir les événements. Je les regarderai venir et les examinerai sous toutes les faces. Sachant dans quelles erreurs de toutes sortes nous sommes assujettis de tomber, je ne serai pas intransigeant. Je ne dédaignerai pas tous les truismes et lieux communs, car il en de nécessaires, mais je les choisirai. Je répéterai, quand il le faudra, maintes fois la même chose, me souvenant que « il faut combattre sans cesse. Quand on détruit une erreur, il se trouve toujours quelqu'un pour la ressusciter (1) ».
Devant la vacuité des mots employés couramment par les petites mains de la critique, sans aller jusqu'à c( n'employer jamais aucun terme dont on n'eût auparavant expliqué nettement le sens (2) », je définirai, auparavant que d'en parler, ce que j'entends par « classicisme », « tradition », « anarchie», « ordre », « désordre », « discipline », « renaissance » et ayant ainsi fait, il se trouvera que je serai d'accord avec maints, dont les mots seuls me séparèrent, et par contre éloigné d'aucuns, dont les mots seuls auraient pu me rapprocher.
Avant de condamner un auteur comme pasticheur parce qu'il a subi des influences, je chercherai s'il n'a pas, en dehors de ces influences, qui ne portent que sur des parties^ une personnalité glo-
(1) Voltaire.
(2) Pascal : Pensées. De la manière de prouver la vérité, etc.
baie et qui vaut. Je délimiterai Vanalogie du sujet, la similitude cV idées j les réminiscences, le pastiche, les emprunts, les plagiats.
Puis après avoir répété : « Presque tout est imitation... Les esprits les plus originaux empruntent les uns des autres (1) », je me redirai : « Eschyle qui a créé la tragédie grecque, en avait trouvé les éléments dans le dithyrambe . Dante a imité au moins pour le cadre de sa Diçine Comédie les légendes fantastiques, alors nombreuses, et pour le fctyle, la langue des troubadours. Non seulement Shakespeare a imité, mais il a pris un si grand nombre de vers à ses devanciers, ou même à ses contem^^orains, qu'on a été tenté d'en faire le calcul : le critique Malone cité par Disraeli, a compté que sur 6.043 vers, le grand tragique anglais en avait emprunté 1.771, qu'il en avait refait 2.372 et que 1.889 seulement lui appartenaient en propre. Milton, sans parler de V Enfer àQ Dante, a pu imiter pour le plan et pour certains détails^ des œuvres dont le sujet présentait une grande analogie avec le Paradis perdu. Personne n'ignore que Corneille imita Lucain, Sénèque, les Espagnols et les romans alors à la mode. Molière ne dissimulait pas ce qu'il devait aux Latins, aux Italiens, aux Espagnols et aux anciens auteurs français. Gœthe, qui d'abord imita Shakespeare, ne créa pas de toutes pièces même son Faust ; il le prit, comme Molière son Don Juan, à une légende populaire, etc., etc..»
« Les écrivains supérieurs peuvent imiter, sans être pour cela accusés de pauvreté dans les idées et dans
(Ij VoUaire, Lettres philosophiques.
le sentiment, et le mérite cVirii style hors ligne suffît quelquefois pour justifîei* leurs emprunts et les payer avec usure. »
» Si des auteurs de génie ou d'un talent de premier ordre nous descendons à la foule des écrivains qui flottent autour du médiocre, limitation ne nous paraîtra plus que comme une faiblesse et une preuve d'indigence » (Vapereau).
Ce que nous condamnerons donc dans une imitation, c'est le plat pastiche, la bassesse, etc.
Avant de placer à tout propos les mois de « race latine, » « clair génie latin », et de crier contre les apports étrangers, nous tâcherons de délinéer les races qui forment le peuple français, de voir si le fait d'avoir beaucoup emprunté à la langue latine nous a donné le tempérament des Romains. Nous tâcherons de voir si nos plus grands génies étaient de race latine, de cette race qui doit toute sa littérature et toute sa pensée à la Grèce, sur laquelle elle l'a strictement décalquée ,
Nous nous souviendrons que, « dans l'Europe moderne, un mouvement bien remarquable d'importation et d'exportation littéraire se fait entre les nations chrétiennes pendant tout le moyen âge. Les grands poèmes héroïques, les romans de chevalerie, les traits versifiés, les chants lyriques passent tour à tour dans toutes les langues »
« Il faut reconnaître qu'à cette époque la France a longtemps l'initiative des genres et des œuvres propagées par l'imitation. A la Renaissance, les influences littéraires continuent à se transmettre d'un peuple à l'autre; mais alors c'est l'Italie qui, dans les lettres et dans les arts, donne l'impulsion.
« Au xYii*^ siècle, le même système d'emprunts internationaux est facile à observer. Notre littérature classique, à son apogée, ne s'inspire pas seulement des Grecs et des Romains : elle se montre, au théâtre surtout, pour les sujets et les types, tributaire de ritalie et de l'Espagne, et manifeste encore la solidarité européenne . »
« Le XYiii*^ siècle offre à son tour une série d'imitations de genres littéraires duxvii^ siècle. De notre temps, TU dans sa première moitié, une éclosion brillante de génies et de talents originaux est produite cependant par l'imitation des littératures étrangères, et en particulier des littératures d'Angleterre et d'Allemagne » (1).
Linfluence étrangère ne nous apparaîtra donc pas criminelle, et nous ne débiterons pas, à tout bout de champ, des tirades ineptes à propos des Belges Maeterlinck ou Yerhaeren, de l'Américain Viélé- Griffîn, ou de tel autre poète honorant la langue française. Nous continuerons à être fier de pouA oir admirer Ibsen, Tolstoï, Strindberg, Pzybyszewski, Emerson, Ruskin,- etc. , etc.
Sur la question de la langue considérée sous tous ses points de vue, nous sommes d'accord avec Bescherelle que « les grands écrivains font les règles. Les grammairiens ne font que les formuler », et devant plus d'un fort en théorie, nous aurons plus d'une fois à prouver cette phrase de Napoléon « qu'on n'apprend pas dans la grammaire à composer un chant de l'Iliade, une tragédie de Corneille ». Enfin, je dirai après Philarète Chastes, qui
(1) Vapereau.
avait, par avance, répondu à pas mal de nos questions actuelles, — sans doute parce qu'elles ne datent pas d'aujourd'hui :
c( Les idiomes ne sont que lorgane, le verbe de la civilisation humaine; c'est une voix qui mue; c'est un accent qui se modifie avec les phrases vitales de la société... Dégoûtés et rassasiés de nous-mêmes, nous nous rejetons en arrière, pleurant la décadence de notre idiome national. Nous ne voyons pas que le cours des idées et des évolutions matérielles de la vie sociale entraînent le langage avec eux et lui font suhiv d'inéçi la blés altérations. Quand Froissart écrivait, les paroles lui manquaient-elles? Montaigne se plaignait-il de l'indigence du langage? Ny avaitil pas assez de nuances pour La Bruyère?... Diderot ne trouvait-il pas toutes les couleurs chaudes que réclamait son pinceau? Ces couleurs ne se sontelles pas avivées et enflammées encore sur la palette de Chateaubriand?... Les langues font des acquisitions et des pertes, comme les peuples; elles achètent les unes au prix des autres, comme les peuples.
« De grands génies paraissent et l'on dit que l'idiome dont ils se sont servis est immuable. Ils meurent, une nouvelle moisson de paroles inconnues et de tournures inusitées fleurit et verdoie sur leur tombe. Si l'on procédait par exclusion, s'il fallait condamner les révolutions du langage enchaînées aux révolutions des mœurs, si l'on ne voulait accepter qu'une seule époque littéraire dans toute la vie d'une nation, Lucrèce d'une part, et de l'autre Tacite seraient des écrivains barbares ; il ne faudrait lire ni Shakespeare et Bacon, riches de toute l'éloquence
du XYi*^ siècle, ni Mackintosh, Erskine ou Byrou, néologues du xix^ siècle. En France, on répudierait la langue admirable et pittoresque de Montaigne et l'idiome bizarre, ardent, emporté de Diderot, de Mirabeau, de Napoléon.
«... L'efïort de tous les rhéteurs, le cri de détresse de tous les grammairiens ne sauveront pas un idiome qui périt avec un peuple. ..
(( Quelques langues, échappant au mouvement citai qui soutient et renouvelle tout dans le monde sont restées stationnaires : ce sont celles qui ont le moins produit ».
«... La fécondité semble attachée au mouvement; la stérilité à l'inaction »...
« Les écrivains refont la langue. Tous, ils inventent des expressions, hasardent des fautes qui se trouvent être des beautés, frappent de leur seau royal un mot nouveau qui a bientôt cours, exhument les locutions perdues qu'ils polissent et remettent en circulation. Parmi ceux — néologues et archaïstes, — ne se faisant jamais faute d'une témérité habile, d'une vigoureuse alliance des mots, d'une conquête sur les langues étrangères, nous trouvons, La Fontaine, Mme deSévigné, Molière, La Bruyère, au xvii^ siècle; J. J. Rousseau au xviii°; Paul-Louis Courier de notre temps (1). Bossuet a osé les tournures hébraïques . La phraséologie grecque se trouve chez Amyot, Fénélon, Racine. Montaigne et Rabelais ont jeté dans leur style une infusion italienne très marquée. Tous les auteurs sous Richelieu parlaient un français espagnol. Les périodes de Mme de Mot-
(1) Pour préciser ce que nous avrincions toul à riieu.'"^
teville sont calquées sarcelles deBalthazar Gracian ; Balzac, ennuyeux et grave prosateur, impose à ses phrases toute Téticfuette castillane ; mais c'est Pierre Corneille qui nous a forcés d'adopter quelques traits puissants, du o-énie espagnol. Rousseau ne s'est pas contenté de renouveler les fortes expressions de Montaigne et de Calvin ; il a fait des emprunts seraiteutoniques à sa patrie. Ainsi, de faute en faute, d'audace en audace, toujours téméraires, toujours réprouvés par le pédantisme, ils fournissaient des aliments nouveaux à leur vieille mère, à cette langue française qu'ils empêchaient de mourir...
«... Ainsi, la règle souveraine, la loi suprême des idiomes, c'est le génie propre de chacun d'eux. Tout ce qui lui répugne est inadmissible, tout ce qu'il permet on doit l'oser. En vain, les grammairiens multiplieront les fantaisies, les injonctions, les définitions, les sévérités, les folles délicatesses; fidèle par instinct au génie de la langue et de sa nation, l'écrivain supérieur découvrira toujours en dehors du cercle grammatical et du code convenu, quelque beauté légitime et nouvelle conforme à la règle suprême... » A ceux qui ne voient de perfection et de grandeur que dans les grands modèles classiques, et croient tuer nos plus grands génies contemporains sous le poids de leurs fautes, je conseillerai encore la lecture du père Bouhour?, surtout Z)oH/es sur la langue française; de l'abbé d'Olivet, les Remarques sur la langue française et tout spécialement : Les remarques de grammaire sur Racine-, les deux volumes de Commentaires de Corneille (1) par M. A-
(1) La lecture de Corneille devant trois siècles par Roger le Brun (Sansot éditeur) serait, aussi, profitable.
rouët de Voltaire (1). Ensuite nous leur rappellerons que « Geoffroy dénigra Voltaire, que Racine fut bafoué par Subligny, La Harpe rugissait au nom de Shakespeare, blâmé par Droz pour son mélange de sérieux et de bouffon; Blois déplore, dans Virgile certains tableaux (2) ; Marmontel gémit sur les licences d'Homère (3).
« Si les esprits médiocres sont incapables de faire desfautes (comme TobserveLongin), les fautes appartiennent aux maîtres, et il faudra les admettre» C4).
On pourrait à l'infini multiplier les citations, montrer que pas un seul génie, pas un seul esprit, pas une seule œuvre n'est considérée comme absolument parfaite, dès qu'elle dépasse un niveau simplement moyen; cela devrait peut-être nous faire rire de notre manière de mener nos jugements, nous faire avoir un peu plus de mansuétude pour maintes productions contemporaines, et nous donner une meilleure méthode de critique.
Un des grands défauts de la critique, après ceux dont les pages qui précèdent peuvent nous faire naître l'idée, est de juger sur le détail et d'exprimer
1) Sous le prétexte de défendre le grand tragédien, M. Lepan {Œuvres de Pierre Corneille, avec les co7n^^^ de Voltaire et des observations critiques sur ces commentaires) lui reconnaît maints défauts, et démontre que l'auteur de Candide n'entend rien au théâtre, n'a pas de goût, ne comprend goutte à la poésie et pêche contre la langue. Pour les soutenir tous les deux, M. F. B. Holfman [Critique, ^ 5,) prouve que jamais Voltaire n'attaqua Corneille, et que M. Lepan est un imbécile, ignorant tout de l'art dramatique, du goût, de la poésie, de la langue. (Roger Le Brun les a omis l'un et l'autre).
(2j Sans compter les néologismes queBavius et Meevius lui reprochaient ainsi qu'à Horace.
(3) Et Vida ne se rencontre-t-il pas avec Aristarque et même avec Zoïle dans ses blâmes contre lui?
f4) Gustave Yld^nhevi: Bouvard et Pécuchet.
l'ensemble d'après lui. Elle opère de la partie au tout quand elle doit opérer du tout à la partie. Cela permet d'ailleurs beaucoup de malhonnêtetés, et facilite considérablement la tâche qu'on s'est imposée. Ce sj^stème repose, même pour les impartiaux, sur une erreur fondamentale. Une œuvre une fois concassée, disséquée, démantibulée, ne répond plus du tout à ce qu'elle était. Telle phrase dément parfaitement ridée qu'elle défendait par sa situation au milieu du livre. Telle construction qui parait défectueuse examinée isolément, s'explique aisément dans un ensemble.
Telle partie, à bon escient lourde, trop chargée, raboteuse, ou maigre, peut être citée comme une imperfection, où elle suivait normalement le mouvement de la pensée, la volonté de l'auteur. Avoir du style, c'est plier son verbe à toutes les situations, c'est trouver constamment des harmonies, des rapports nouveaux, établir des équilibres, des valeurs adéquates au sujet, mobiles comme les multiples faits qui le meuvent, et cela sans rompre l'unité. Ce n'est point avoir adopté, unefois pour toutes, une formule, presque toujours empruntée, et qu'on exploite jusqu'à la satiété, pour la grande facilité de l'auteur, du lecteur et du critique, heureux de s'y retrouver facilement.
J'emprunte à Marmontel (1), à propos du génie poétique, quelques mots qui peuvent aussi bien s'appliquer à tous les génies : « Qui osera le suivre dans son enthousiasme, si ce n'est celui qui l'éprouve? Est-ce à la froide raison à guider Vima-
(1) Marmontel : Éléments de Littérature. Critique. Chapitre propre à susciter pas mal de réQexions,
gination dans son ivresse? Le goût timide et tranquille viendra-t-il lui présenter le frein? O vous, qui voulez voir ce que peut le génie dans sa chaleur et dans sa force, laissez bondir en liberté ce coursier fougueux ; il n'est jamais si beau que dans ses écarts; le manège ne ferait que ralentir son ardeur et contraindre laisance noble de ses mouvements... Le génie ne connaît point de borne. C'est en grand qu'on doit critiquer les grandes choses; il faut donc les concevoir en grand, c'est-à-dire avec la même forcC; la même élévation, la même chaleur qu'elles ont été produites. Pour cela, il faut en puiser le modèle, non dans les beautés de la nature, non dans les productions de Tart, mais dans l'un et l'autre savamment approfondis et surtout dans une àme vivement pénétrée du beau, dans une imagination assez active et assez hardie pour parcourir l'immense carrière des possibles » .
Je le répète, je n'ai fait ici que jeter quelques notes. Je pense les développer et les éclairer complètement au cours de mon volontariat. Je ne dis pas que je serai le critique tel que je le souhaiterais, je suis même tout à fait convaincu du contraire, mais, du moins, je ne tomberai pas dans la plupart des erreurs qui se partagent mes confrères, car j'en connais trop bien les raisons, et honnêtes, et malhonnêtes. Je m'efforcerai, autant que ma nature obéira à ma volonté, d'être équitable en me rapprochant autant que possible du modèle que je me suis tracé. Si je n'y réussis pas, j'aurai du moins fait tout mon possible et je suis sûr que ce simple effort n'aura pas été inutile.