CHAPITRE DEUXIEME
Le précédent chapitre ayant porté sur la critique, c'est aux livres de critique que j'aurais voulu borner celui-ci. J'aurais eu le seul embarras du choix et trouvé, j'en suis sur, une abondante moisson de paroles utiles. Mais :
Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire.
J'ajouterai, ni lire.
Je n'ai lu ni les Figures littéraires de Lucien Maury, ni Les opinions choisies de M. Marcel Boulenger, ni Y Histoire de la littérature française du romantisme à nos jours de M. J. H. Rctinger. Je ne connais que des fragments, combien attrayants d'ailleurs, des Plumes d'oies et plumes d'aigles de ^L Robert Scheffer, publiés jadis à Akadémos et à Pan, et je ne juge point sur des fragments.
Pour quelques autres volumes, je ne les ai plus entre les mains, et je n'aime pas parler d'un texte sans l'avoir sous les yeux. Si je ne les analyse pas ici, si je ne détaille pas leurs qualités et leurs défauts ou ce qui me semble tel, je ne laisserai point cependant de dire que, dans les Visages d'hier
et d'aujourd'hui de M. André Beaunier, j'ai retrouvé toutce que j'aimais dans La Poésie nouvelle : coinrjvéhension, argumentation sérieuse et aimable, équité, personnaiité dejugement, finesse et facilité de langue. Je dirai aussi quel délassement j'ai éprouvé à me promener dans leparterredes Figures d'hiej^et d'aujourd'hui^ où M. de Miomandre se plut à évoquer un des côtés, toujours le plus caractéristique, de quelques-uns des écrivains qui me sont chers. Voilà qui m'a reposé de la charge écrasante des éléphants en plomb que mène M. Emile Faguet.
Je laisserai de côté pour le moment, et parce qu'elles ne sont que d'un intérêt particulier, les nombreuses monographies : Lamartine, par Pierre- Maurice Masson; /. /. Rousseau, thème tout à fait nouveau, coulé par le tout à fait nouveau M. Emile Faguet; Hippolyte de la Morçonnais, par Tabbé Fleury ;
Ou parce qu'ils sont d'un intérêt très relatif, les livres comme : Les ancêtres d'Alfred de Musset, par Maurice Desmoulins; Aniédée ProuQOSt, par l'abbé Lecigne, ouvrage pieux mais inutile sur un riche industriel mais inutile poète mort jeune;
Ou purement commercial comme Le mouvement littéraire de M. Emmanuel Glaser, ou tout autre Année poétique de MM. Charles Fiister et Os Ou rétrospectif comme Les derniers jours de BlaisePascal d'Augustin Gazier; Les disciples et les successeurs de Théophile de Viau, par Frédéric Lachèvre; La poésie française au XVL'' siècle par Henry Guy.
Parce qu'il est nourri d'idées générales et de sentiments très justes, parce qu'il comporte un excel-
lent enseignement et relève des erreurs en même temps qu'il découvre des vérités, donne une signidcation ou un prolongement à celles que nous connaissions déjà; parce qu'il est comme la synthèse du mouvement poétique actuel, j'aurais désiré vivement parler de V Attitude du lyrisme contemporain de M. Tancrède de Yisan. Mais « ce livre est le résultat de plusieurs années de travail et de méditalions », dit, et mieux est, prouve l'auteur. Il est compact et plein, et je l'ai lu très rapidement. C'est suffisant pour en avoir une idée globale, non pour pouvoir le juger. J'ai souvent blâmé qu'on se permît de parler d'un livre de quelque profondeur et longuement élaboré, après une seule lecture, et combien sommaire presque toujours. Quelque perspicacité ou solidité de jugement qu'on ait, dans tous les cas possibles, une aussi légère pénétration ne peut livrer que la partie superficielle, la plus accessible et partant la moins importante d'une œuvre. J'agis lorsque je lis comme lorsque j'écris. Une fois terminé, je laisse reposer l'ouvrage et je le reprends quelque temps après, pas à pas. Ainsi ferai-je pour le Lj'risme contemporain dont je parlerai dans une prochaine chronique, en même temps que delà petite brochure de M. Albert Heumann : Lectures et promenades^ non point quelle exige une égale digestion, mais parce qu'elle traite à peu près des mêmes hommes et des mêmes questions. Je remets également à plus tard : U Esthétique Régionalisiez oii M. M. -G. Poinsot passe eurevue avec un soin méticuleux et probe, toute la question régionaliste des temps les plus reculés à nos jours.
36 LA LITTÉRATCRE
Je me bornerai pour aujourd'hui, aux Nouveaux Prétextes de M. André Gide.
Et d'abordj j'insisterai sur ce que cette expression « Prétexte » a pour moi d'excellent.
J'ai déclaré dans ma première chronique que le rôle du critique devrait être surtout d'imposer des génies.
Papus nous dit, dans le Livre de la Chance, (Chap. i^^) que « La nature a placé autour de nous des signes multiples qui indiquent notre place dans la hiérarchie des êtres humains ». Le génie est, pour moi, le signe que nous fait la nature, que nous pouvons atteindre au quatrième plan. Lui seul peut écarter les ténèbres et nous hisser à la lumière. L'avènement d'un génie prouve beaucoup plus que tous les livres de théories, et impose plus sûrement le mieux que toutes les bonnes raisons. Mais combien il est cependant utile de savoir trouver dans les faits, gestes et œuvres bons ou mauvais de son temps prétexte à réflexions, à dissertation de toutes sortes, et qui, précisément aident à Tavènement du génie, c'est-à-dire de l'initiateur des âmes au beau et au noble.
C'est ce à quoi s'entend merveilleusement André Gide, qui sut puiser, des livres parfois insignifiants comme des œuvres profondes, le motif à élargir nos propres idées sur la littérature ou la morale, la religion ou l'art, et à nous faire passer du théâtre à la ville, de la question du latin à celle du protestantisme .
Et c'est parce qa'il n'a vu là que prétexte, que nous pouvons lui pardonner de prendre parfois comme point de départ, l'opinion de tels petites gens,
important par la seule apparence de sérieux qui leur est ainsi prêtée. Le jeu est dangereux et peut faire plus de mal que de bien. D'abord il semblera à des cerveaux soucieux d'idées justes, quon choisisse de bien pauvres adversaires afin d'en avoir plus facilement raison.
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire,
ce qui est peu de chose, la gloire même ne devant pas être un but pour un créateur, mais sans gloire pour le principe qu'on soutient, ce qui importe. De plus, on donne à des adversaires minimes une haute considération d'eux-mêmes, qui les fait jacasser à nous rompre les oreilles, sinon à nous convaincre de quoi que ce soit.
Quoi qu'il en soit, M. André Gide prétexta de Pierre et Paul pour disserter, et il disserte avec tant de grâce et de charme, avec tant d'onction et de pénétration, que lorsqu'il n est pas de notre avis, il nous ravit autant que s'il l'était.
Et j'ai le caractère si mal fait, que je trouve précisément là motif à ressentiment.
Comment! voilà un homme qui me dit quelque chose que je n'admets pas, et il me laisse calme, même après ne m'avoir point convaincu! Je rage de n'en être pas en colère, je ne décolère pas de n'en être pas enragé. Je voulais du nerf et même des coups de férule. J'aurais aimé quelque exagération, comme un défaut de la cuirasse, quelque chose enfin qui me donnât encore plus raison d'avoir raison, et lui donnât encore plus tort d'avoir tort. Mais non, je suis là devant un parfait casuiste, fin et
disert, dont Fironie est douce et ne déplace pas les lignes, sorte de patient, austère et calme Socrate dont les phrases sont toujours comme un beau lac tranquille, dont la vivacité a toujours le sentiment de la mesure.
Mais pardon! je me mets ici sur un terrain qui n'est pas le mien. Je suis, je crois, toujours de Tavis d'iVndré Gide, et c'est parce que je suis de son avis que je ne m'entends pas toujours avec lui. Je frémis de ne pas voir soutenir mes idées avec plus de fougue. Je voudrais porter là tel coup de boutoir, et ici tel coup de massue. Je ne m'insinuerais pas, je frapperais brutalement. Il me faudrait forcer mon adversaire aux pires extrémités. Je ne veux de iai ni galanterie, ni égard, ni politesse de façade. Il doit ue rien garder pour lui et me livrer d'un bloc ses armes et ses munitions. S'il se trouvait qu'il emportât, faute à moi, quelque idée de derrière la tête ; que ce fût justement la meilleure, celle • dont il pût, le mieux pour sa conscience, faire état,f et, qui sait, celle qui serait peut-être son meilleur argument contre moi-même ! Je ne veux pas être le lieu de l'erreur, et ne demande pas mieux que d'être assujetti à une cause juste, dussè-je pour cela renoncer à tout un passé. Je me trouve donc dans cette triste alternative ou d'avoir passé à côté de laj vérité sans l'avoir vue, ou bien d'avoir laissé passer] une erreur, sans Tavoir détruite.
On sent que je me laisse entraîner. Les nouveau: Prétextes ne sont pour moi que des prétextes. Il n'y a pas péril en la demeure. Rien de plus « fini » que les réflexions de Gide, donc rien de plus convaincant.
Regardons ce que l'art dramatique lui suscite d'àcôtés :
« Chaque fois que l'art languit, on le renvoie à la « Nature, comme on mène un malade aux eaux. La c( nature hélas I n'y peut mais : il y a quiproquo. Je « consens qu'il soit bon parfois que l'art se remette « au vert, et s'il pâlit d'épuisement, qu'il quête dans « leschamps, dans la vie. quelque regain de vigueur. « Mais les Grecs nos maîtres savaient bien qu'Aphro- (( dite ne naît point d'une fécondation naturelle. La « beauté ne sera jamais une production naturelle ; « elle ne s'obtient que par une artificielle contrainte. « Art et Nature sont en rivalité sur la terre. Oui, l'art « embrasse la nature, il embrasse toute la nature, « et i'étreint ; mais se servant du vers célèbre il « pourrait dire :
J'embrasse mon rwal, mais cest pour Vétoiiffer.
« L'art est toujours le résultat d'une contrainte, « croire qu'il s'élève d'autant plus haut qu'il est «plus libre, c'est croire que ce qui retient le cerf- « volant de monter, c'est sa corde. La colombe de « Kant, qui pense qu'elle volerait mieux sans cet « air qui gêne son aile^ méconnaît qu'il lui faut, « pour voler, cette résistance de l'air où pouvoir « appuyer son aile. C'est sur de la résistance, de « même, que l'art doit pouvoir s'appuyer pour « monter. . .
« Le grand artiste est celui qu'exalte la gêne, à « qui l'obstacle sert de tremplin. »
Et ceci :
« Oui dit drame, dit : caractère, et le Christia- (( nisme s'oppose aux caractères, proposant à cha- « que homme un idéal commun. »
Oui, le christianisme propose, mais l'homme dispose, et chaque homme voit cet idéal par Foptique de son caractère, de son caractère propre et resté bien intact, dans chaque artiste qui l'a traduit et c'est pourquoi je persisterai à croire que les Saint-Genest, les Polyeucte sont bien des drames chrétiens.
Par ceci, ne rappelle-t-il pas au devoir la tourbe de nos dramaturges :
« QuedeWerthers secrets s'ignoraient, qui n'attendaient que la balle du Werther de Gœthe, pour se tuer ! Que de héros cachés qui n'attendaient qu'une étincelle de vie échappée à sa vie pour vivre, que sa parole pour parler. N'est-ce pas là ce que nous espérons du théâtre ? Qu'il propose à l'humanité de nouvelles formes d'héroïsme, de nouvelles figures de héros. » I
Et combien je suis heureux de rencontrer à cette question : « que faut-il penser du public ? » cette réponse : « ... Déjà je voudrais ne pas donner ce nom de public à n'importe quel groupement arbitraire, mais à telle société choisie, capable de goûter les émotions d'art, de même que je garde le nom d'artistes à ceux capables de faire goûter de telles émotions au public. »
« Un public — chose si rare qu'à peine de nos jours savons-nous ce que c'est. Il nous faut trop souvent regarder en arrière... Un public — l'artiste hélas ! a dû apprendre, tant bien que mal, à s'en passer ; et souvent nous perdons le sentiment de son absence ; ou même nous allons jusqu'à prétendre que l'artiste doit s'en passer. C'est là une erreur dangereuse et je voudrais dire pourquoi...
... L'artiste ne peut se passer d'un public ; et quand le public est absent, que fait-il ? 11 l'invente et tournant le dos à son époque, il attend du futur ce que lui dénie le présent. D'autres artistes (si j'ose encore les appeler ainsi) qui veulent un public à tout prix, l'achètent au rabais dans la foule. .. » .
Et plus loin :
C( Les manifestations de Fart sont multiformes; les écoles sont légion, mais je doute qu'une civilisation soit, à un moment donné de son histoire, capable d'en produire et d'en alimenter plusieurs. Que Louis XIV, lorsqu'on lui présente des tableaux de Téniers, s'écrie : « Ecartez ces Magots » — c'est une très intelligente étroitesse. Quand Téniers serait trois fois plus grand, ce mot aurait toujours sa raison d'être, et quand même il se fût agi de Rubens ou de Vélasquez. ïlnétait nullement nécessaire que Louis XIV s'y connût très précisément en peinture. Ce qui donne un art à une société, c'est le besoin qu elle en a — et non pas une compréhension plus ou moins grande. C'est pour pouvoir produire Poussin que la société française se refusait à comprendre Téniers, et réciproquement, la société capable de produire Téniers — ou Rubens — devait méconnaître Poussin ».
Sentez-vous bien ce que : « c'est une intelligente étroitesse » condense, et quelles belles raisons nous en pouvons sortir?
Et ne poussons-nous pas un ouf! de satisfaction en songeant que le dernier alinéa de la phrase nous donne le moyen de concilier, contre toute une époque, des contraires !
Nous arrivons à un des hochets de notre temps — la Sincérité :
« Une singulière méprise aujourd'hui fait prôner par-dessus tout, dans l'œuvre d'art, le mérite de sincérité. On veut avant tout que Tartiste soit sincère.,, quant à savoir ce que Ton entend par là, chacun est bien embarrassé de le dire. Les artistes de la Renaissance s'inquiétaient fort peu de cela. Pensez-vous que l'apparence d'une Religion commune, à laquelle la société d'alors exigeait que les artistes se soumissent, pût nuire à la personnalité de ceux-ci ? ».
Nous ne démêlerons pas si la suite n'est pas un paradoxe, citant le passage tout entier, chacun le considérera comme il l'entendra :
« Au contraire. Le Manteau d'hypocrisie catholique dont ils furent forcés de recouvrir leur sensualité si naturellement païenne, servit aux fins de l'art; et nous avons vu des plus grands se vêtir du plus hj^pocrite manteau. C'est aux plus hypocrites époques que l'art a le plus resplendi. L'hypocrisie est une des conditions de l'art. Le devoir du public, c'est de contraindre l'artiste à l'hypocrisie».
C'est tout au moins bien spécieux. Pour moi je ne retiendrai que : « sincérité . . . quant à savoir ce qu'on entend par là, chacun est bien embarrassé de le dire » .
Ce c[\xils ont l'habitude d'entendre par là? Oh ! c'est une bien laide et bien plate chose. Ecoutez-les plutôt! Vous n'avez rien cherché, fait aucun effort, et partant rien trouvé — tout va bien, vous êtes sincère. Vous avez sur une petite flûte de dix sous, seriné un air agreste, facile, accessible aux petites
intelligences, et même pas toujours agréable ! — vous êtes sincère . Vous ne connaissez que l'à-fleurde-peau, le superficiel, le cent-fois- entendu: — vous êtes sincère . Alil vous avez bien travaillé ... et sans défaire la raie de vos cheveux ... et sans troubler la fraîcheur de votre front ; — vous êtes sincère!... Et le curieux, c'est cj[ue ce genre de sincérité est fabriqué et ne renferme que rarement de la naïveté : elle est fruit de l'influence littéraire la plus basse. Mais si vous avez le malheur de faire un eflbrt, de fouiller des problèmes ; si vous vous mettez aux grandes orgues, aux grandes tâches ; si vous reiuuez des blocs, honte à vous, suppôt de l'artifice et du mensonge ! « Quoi vous m'allez dire qu'il est encore dans le domaine psychique quelque coin où gît de l'irrévélé? Vous connaissez dans le domaine physique quelque chose qui se pourrait voir, interpréter autrement? Taisez-vous propagateur conscient de l'erreur. Il n'y a que le direct et l'immédiat. Cela se palpe, et nous n'avons rien senti de ce que vous dites. Puis TEcclésiaste, qui n'était point un sot, vous Ta dit : «Rien de noiiveaii sons le soleiby. Et notre Labruyère, Monsieur : « Tout est dit.., » et votre Verlaine : nAh! tout est bu, tout est mangé... y) (car n'est-ce pas, si c'est notice Verlaine, ça ne peut être notre Labruyère) vous voyez bien que vous mentez I »
Qu'on m'excuse d'avoir ainsi enfourché mon propre coursier. Mais la valeur d'un livre ne se mesure-t-elle pas au nombre des réflexions endehors qu'il fait naître ?
J'aurais peut-être continué longtemps, tournant les pages sans les lire de l'esprit, mais je heurtai
soudain un pavé, et je m'arrêtai net, la narine frémissante d'indignation :
« L'œuvre d'art est une flatterie, et l'erreur de l'artiste n'est pas de flatter, mais de flatter quand même. »
Quoi! je pensais trouver, à chaque tournant de page, un précepte du Manuel du parfait artiste, c'est-à-dire de l'homme noble et pur, et le voici rabaissé au rôle domestique de flatteur! Joséphin Péladan a, sur la matière, une vision d'une autre hauteur ,
Mais non ! et c'est là que je trouve tout André Gide, tout le Gide des Prétextes... : « La flatterie ne vaut qu'autant que celui à qui l'adresser vaut lui-même». De là découle un devoir du public, celui : a de l'exiger exquise; de n'être point flalté par tout ce qui n'est pas le meilleur. Le public ne fait pas l'artiste, mais du moins peut-il exiger de lui, et ne pas se montrer facile. Il peut enfin ne pas donner raison aux médiocres, exalter seulement les meilleurs; sa culture lui donnera droit de ne pas avoir d'indulgence » .
«Le public... doit être cultivé; j'ajouterai qu'il doit être en petit nombre. En petit nombre les Grecs de Périclès, les « honnêtes gens » de Louis XIV, les nobles Italiens de la Renaissance et les grands de la Cour de ^Yeimar. En si petit nombre que chacun d'eux pût se trouver directement flatté par l'œuvre d'art ».
Nous sommes grandement rassuré . Nous savons que ce que l'artiste voudi^a flatter, c'est le public délicat, profond, plein de tact et de goût, le public idéal, le propre archétype de l'auteur. Et c'est André Gide qui nous le redit plus loin :
« Le danger de la foule, de ce public «complètement inculte » dont parlait Gœtlie, ne vient pas seulement de ce qu'il est inculte, de sorte que le flatter est trop facile ; mais aussi de ce qu'il est trop nombreux . Public hétérogène et venu de partout, n'ayant de commun ni culture ni goût, idéal ni devoirs, sur quoi prendra la flatterie? On ne peut le flatter en bloc qu'aux endroits les plus communs à tous les hommes, oui, qu'aux endroits les plus communs. Cela est sensible surtout au théâtre. »
J'ai voulu aller jusqu'au bout de la phrase, cependant j'aurais voulu réclamer.
Ce sur quoi je veux réclamer, ce n'est point sur ce que un idéal commun s'oppose aux caractères, et partant empêche tout drame chez le créateur, alors qu'il le sert chez le spectateur. Je voudrais seulement demander si vraiment le public était si restreint que le déclare M. Gide, au siècle de Périclès. Qu'on se souvienne que les représentations théâtrales et les récitations poétiques étaient alors de véritables institutions publiques et donnaient lieu à des réjouissances nationales. Les théâtres, contenant jusqu'à 30.000 spectateurs, n'étaient-ils pas bondés à chaque manifestation? Voyons-en le fait, d'ailleurs, dans l'idéal commun : on sait que la tragédie naquit des fêtes religieuses à une époque où tout le monde croyait et qu'elle se partagea entre la représentation des faits des dieux, et la représentation des faits des héros de la guerre et des grands événements populaires. Voici pour la vogue, mais la vogue ne prouve rien, ce qui prouve c'est la parfaite culture du gros public, qui savait véritablement jouir de ce qu'on lui donnait, et jugeait parfaitement
du mérite littéraire. On se rappelle que dès le temps de Phrynicos, prestigieux danseur autant qu'émouvantpoète, dès le temps des Ghérilos, des Polyphradmon, les pièces étaient mises en concours. Le seul programme exigeait des auteurs un talent très réel et un grand labeur : une tétralogie — 3 tragédies en trilogie et un poème burlesque à forme dithyrambique. Or on ne peut nier la sûreté du choi?c public quand on se remémore Eschyle triomphant à 30 ans de Pratinas, — la gloire anthume de Sophocle qui triompha vingt fois dans les concours — notamment d'Eschyle — et fut par la volonté populaire nommé stratège de la flotte de Périclès, — d'Euripide qui, quoique peu goûté des juges à cause de la révolution qu'il avait faite dans l'art dramatique — ah ! la question des innovateurs ne date pas d'aujourd'hui — détesté par les femmes à cause de sa misogynie, était adoré comme un dieu, de tout le public athénien. Tirons un enseignement de ce que l'archonte éponyme ne laissait pas soumettre au concours les mauvaises pièces. Et refondons, comme Gahgula l'Athénée de Lyon, une institution qui, pour sauvegarder la littérature, se livrât aux dernières rigueurs contre les mauvais littérateurs. Mais voilà, sous la 3^ République, quels seraient les mauvais poètes et qu'on précipiterait dans le Rhône ? Il y a gros à parier que ce serait les meilleurs, — à temps médiocre, juges médiocres.
Je n'ai déjà que trop parlé ; je vais laisser la parole à Gide lui-même, car c'est encore ce que je dirai de plus éloquent sur lui :
— J'estime que notre époque nous offre de puis sants aliments de ferveur.
— Ces aliments, Monsieur. . .
— Ne souriez donc pas; ces aliments, Monsieur^ sont du poison pour vous, parce que ce sont des aliments tout neufs et qu'il faut des estomacs neufs pour les digérer. Pour moi, que voulez-vous, j'en fais ma nourriture. J'ai faim; les nourritures de nos pères n'ont plus de suc suffisant pour moi. Mais les vieux Messieurs comme vous, hélas ! aussi maints jeunes gens nés avec de vieux estomacs, répugnent aux nourritures nouvelles et préfèrent se désoler si les mots remâchés qu'ils recherchent n'ont plus de ces qualités nutritives qu'on leur trouvait au temps de leur prime verdeur. Tant pis pour eux! Malheur à ceux qui n'ont pas faim pour le plat que le temps leur présente... libre à vous Monsieur, de demeurer donc en arrière, pour raisonner bien comme il faut. Les plus belles raisons n'empêchent pas que celui qui s'attarde périsse. Quitte à raisonner mal, nous qui voulons vivre, avançons.
... La Bruyère, Monsieur, vint en un temps où se localisait sur un espace étroit la culture. Du bien vivre et du bien penser, on avait trouvé la recette. Nous avions hérité des Latins une image de l'homme juste, belle, modèle d'après lequel nous nous étions formés, sans avoir pu d'abord nous aviser que ne s'y épuisait peut-être pas complètement notre essence : il semblait qu'on dût s'y tenir; et comme en notre pays l'esprit jamais ne se repose, on se parachevait soi-même ; on raffinait .
... Eh parbleu oui! Tout était dit, depuis les sept mille ans qu'il y avait des hommes, « et qui pensent » . Mais depuis les gouffres d'années qu'il y avait des brutes et qui ne pensent pas -- qui
n'avaient pas encore pensé, que de choses restaient à dire ! Car nous avions d'autres cousins : les Barbares, — qui s'efforçaient enfin vers la parole, qui commençaient à peine à parler. Quand on ne craignit plus de se salir, on leur tendit la main, à ces cousins germains. Pour l'oser, peut-être, ne fallait-il pas avoir soi-même les mains trop propres. Les goujats au xviii^ siècle s'entendirent fort bien à cela.
... — C'est bien là ce que certains esprits perspicaces déplorent aujourd'hui.
— Je ne puis le déplorer avec eux. Où vous vous obstinez à ne voir qu'une perte, je m'obstine à voir un acquis. Je ne suis point ici pour vous apprendre que ce que vous appelez « notre race », est quelque chose d'assez mêlé. C'est là ce qui valut, je pense, à l'esprit français sa souplesse, son aventure et sa curiosité ; il se sent, ce qu'était la France : un lieu de rendez- vous, un carrefour.
... Les seules choses difficiles à dire sont celles qu'on n'a pas encore dites. Mais, pour l'amour de nous, ne limitez pas ce qu'elle a déjà dit notre France; pour être moins latin, ne croyez pas que ce qui lui reste à dire soit moins français. A parler franc, Monsieur, je crois le génie profond de notre race très différent de ce que divers critiques superficiels ont accoutumé d'appeler « l'esprit français », et qui n'est la plupart du temps qu'une manière de vernis lustrant de banales pensées. Tout au plus est-ce là l'esprit public. Si peu publics qu'aient été Laforgue, Rimbaud, Mallarmé, je les crois aussi parfaitement français qu'on prétend que le sont aujourd'hui Lavedan, Donnay ou Rostand, h'à-priorismeet
le désintéressement, ou si vous préférez : la gratuité des premiers, me paraissent être des qualités plus essentiellement françaises encore que toutes les autres; plus inimaginables en quelqu'autre pays que ce soit. Prétendrons-nous moins français Maurice Barrés, pour présenter des qualités en apparence si espagnoles ? Ces parfums, cette morbidesse, cet amour de la mort avoisinant l'amour, ce rythme si rompu, cette allure un peu capitane, cette belle cambrure, d'abord, puis brusquement ces abandons, ce sourire seulement des lèvres, ces ombres à la Zurbaran, ces langueurs à la Murillo. . . Irons-nous l'aimer moins lorsqu'il parle de Tolède, de Venise ou de Vladikavkas, et trouve à chanter ses plus mélodieux accents? Nous paraîtra- t-il plus soudain français quand il parle de la Lorraine? Il n'est pas malaisé de reconnaître pour français un Boylesve, un Régnier, un France, mais il faut accepter que c'est aussi bienun Claudel, et d'une plus importante façon.
— Non, le génie français s'informe et s'enrichit et se précise chaque jour. Si nous pouvions dès aujourd'hui dire : Voici ce qu'il est, et pas plus, hélas! ce serait dire du môme coup : « Il a vécu ».
Je dois m'arrêter là. Si je m'écoutais, je citerais jusqu'au bout, car André Gide a cette fortune extraordinaire de vous faire croire que c'est vous qui pensez, le plus excellemment du monde, ce qu'il a écrit. Et pourtant il y a, dans les Nouveaux Prétextes, p. 77 et 78 des choses si exactes sur la race, que d'un côté la mauvaise foi ou l'intérêt départi, de l'autre l'ignorance font considérer sottement ; et pages 87 et 88, à propos des terres riches et pauvres des considé-
rations si justes; et p. 138 sur le succès et la gloire, et p. 160 à propos de M. Lasserre, du romantisme, du critique de parti; et p. 166 à 168, sur Anatole France; et p. 270 sur M. Maurice Le vaillant, auteur du Temple intérieur, sur l'académisme et la médiocrité, des paroles si sages, si perspicaces, si pleines d'une vraie éloquence, celle de la raison la plus stricte, que je ne sais vraiment comment je puis ne pas les inscrire ici.
Depuis longtemps déjà, le cri d'alarme a été jeté : Les dieux se meurent, les dieux sont morts. 11 ne fallait rien moins que leur mort, pour faire sentir aux hommes combien ces dieux, qu'ils avaient créés pour les laisser mourir d'inanition — lorsque même ils ne les étranglaient par de leurs mains — leur étaient nécessaires. Et les iconoclastes furent les premiers à vouloir, des cendres des anciennes, faire naître de nouvelles images. Hélas ! ceux qui n'ont pas hérité la foi de leurs pères n'arrivent qu'à se donner une croyance factice, et qui ne les contente pas.
Tout comme le positivisme, l'Unanimisme est une religion. Ce n'était pourtant pas la volonté des sociologues-philosophes qui avaient inventé cette théorie, que Tarde nommait Vinterpsj'chologie, et Gustave Lebon V unité mentale des foules. Quoi qu'il en soit, rUnaninisme est Dieu et Jules Romains est son prophète. Que dis-je prophète ! plus que cela, tout comme Nietszche, Jules Romains a senti sourdre en lui un Dieu, et fidèle à la tradition, il part prêcher
les hommes et leur inculquer, en même temps que le bon principe du groupe-roi, les moyensde se procurer la merveilleuse Puissance des puissances.
A la vérité, il me parut un peu mince pour contenir des préceptes si formidables le Manuel de Déification. Mais je me rassurai en pensant à la parole d'Henri Corneille Agrippa de Nattesheim : « Le discours n'est pas long en vérité, mais il l'est assez pour ceux qui Ventendvont : » [La Philosophie occulte ou la Magie, t. II, cliap.LXV).
Et puisque « l'âge où nous entrons est véritablement I'Ere des foules » (Gust. Lebon, La psychologie des foules. Introduction) pénétrons dans son antre de Trophonius afin de nous y diviniser.
Je dirai tout de suite, que je fus quelque peu désillusionné. Sur la foi du litre, je croyais qu'on allait m'enseigner à me déifier à la moderne (car depuis la yoga j'avais appris à me déifier à la façon antique), et voici que dès les premières pages, on laisse là mon initiation, et je ne vois plus que la façon de déifier autrui, ce qui me suppose à moi-même ime divinité que je n'apprends point à acquérir. Mais commençons par le commencement.
Gomme tout bon manuel qui se respecte, celui de Jules Romains débute par la recherche de la vérité. G'est en effet le premier élément exigé par les mystiques de tous les temps et lieux, pour arriver jusqu'à l'être suprême. Mais, alors que vous la cherchiez dans la connaissance universelle, la méditation et l'étude, Van Helmont, et Pic de la Mirandole, Paracelse, et Eckart, Romains la trouve tout près de lui :
« La vérité? Elle est si près de vos yeux qu'ils ne la voient pas ! »
« Fermez vos yeux. Vous la sentirez avec vos paupières. La vérité? je vous assure qu'elle est chez vous, dans votre maison. INe sortez pas ce soir avant de l'avoir découverte ».
Voilà une vérité qui ne coûte guère à découvrir et que Ton a facilement sous la main. Mais Weigel n'a-t-il pas dit que la foi suffit... pour le vulgaire, car pour les autres il y a la science. Et Mme Annie Besant, après avoir acquis un savoir assez grand, n"a-t-elle pas déclaré elle-même que : « la connaissance directe des vérités spirituelles s'acquiert par une perception de l'âme non par le raisonnement... C'est une capacité de Tàme, un pouvoir de l'esprit humain ï> [La vie et la forme).
Il suffira donc : 1» d'être doué, 2^ de « chercher la place étroite qu'élisent les meilleurs tourbillons. . . de s'y tenir tour à tour couché, assis, debout, accoudé, les yeux fermés, les yeux ouverts ».
« Ainsi la première tâche sera de pressentir la vérité, de vous mettre sur son passage, de vous faire heurter par elle. Ensuite vous vous occuperez des dieux ».
D'abord où soni-ils ces dieux? Jacob Bœhme nous l'a dit : « Si tu vois une étoile, un animal, une plante ou une autre créature, garde-toi de penser qu'il habite bien loin au-dessus des étoiles : // est dans la créature même. Quand tu regardes la profondeur et les étoiles, et la terre, alors tu vois ton Dieu, et toi-même tu as en lui l'être et la vie ». (Aiirora, Chap. XXIII).
C'est là leDeiis est omne in omnibus de Swendenborg (Matter : Swendenborg et sa doctrine) et c'est ce que nous voyons, sans doute développer dans la Séraphita de Balzac. Je suis heureux de constater que c'est également l'avis de Romains : « Les premiers dieux, il te faut à la fois les découvrir et les susciter. Ils existent à l'heure où je parle, mais d'une manière future et inassouvie. Toutes les choses autour de toi sont obscurément pleines d'eux. Mais ils attendent que tu approches ta main pour jaillir en étincelles ».
Et c'est ici que le dieu — ou les dieux, mais on ne sait pas; c'est tantôt le dieu, tantôt les dieux, et sans explication, car les religions ne se discutent pas — de l'Unanime va opérer sa petite révolution. Jusqu'ici, la tradition avait été formelle. De l'Inde en Perse, de la Chine à l'Egypte, de l'antiquité au moyen-àge, des préceptes védiques à ceux de la Kabbale, du Bouddhisme au gnosticisme, d'Hermès à Zoroastre, l'accord était parfait, pour amener^ selon l'expression d'Annie Besant, (d'homme à être divin en actualité comme il est toujours en potentialité », l'isolement absolu est nécessaire. Ah! frémissez Mahatmas dans votre solitude Himalayenne, gémissez Talé-Lama dans votre temple de Potala, pour être déifié : « tu aimeras les affluences et tu sentiras la tristesse des dispersions. Tu ne quitteras la rue que pour la voiture publique, la voiture publique que pour le théâtre, et le théâtre que pour le café ».
Mais c'est en ressemelant des souliers que Jacob Bœhme, mais c'est non point dans son quartier perdu de Stockholm, mais bien dans un cabaret de Londres que Swendenborg s'étaient sentis devenir déiformes.
N'empêche que le dieu de FUnanime est un dieu bien doux : avec lui point de mortifications, d'ascétisme, de contemption du corps, d'abnégation, de sacrifice, tous les plaisirs sont permis, même le théâtre, même le café... deux des plus épouvantables parmi les sept péchés collectifs selon Péladan.
« Etre diçin voilà le but delà Vie », dit Amiel, et à ceux qui lui auraient demandé : c<r Comment être divin? », il aurait pu leur montrer simplement le Livre de Dzj-an qui aurait répondu : « en concentrant ton regard d'âme vers l'Unique et pure Lumière ».
« Tout est déifié en raison de sa nature, de son aptitude, de sa dignité... L'Hériarque seul sait s'élever jusqu'aux types intellectuels ». C'est là l'avertissement de saint Denys l'Aréopagite : il donne à craindre que le dieu qu'on trouve dans les cafés ou dans les voitures publiques soit un dieu de bien basse classe.
Le dieu Unanime n'est point intolérant : « Si tu es dans une église et si l'ivresse de tous te gagne; si tu sens ton cœur s'émouvoir; ta bouche remuer pour une prière, ou un cantique; si tu te sens t' attendrir ou t'exalter à cause de Jésus, de la Vierge, du Prophète ou de Bouddah, que ta raison ne s'indigne pas, oublie ta vérité. Bois avec les autres, puisque votre enivrement créera quelqu'un capable d'une plus grande vérité ». J'aime un dieu si plein de mansuétude et qui ne redoute pas les compromissions : qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse. Qu'importe le moyen, puisque le but est noble, et avec un tel svstème, Manou, Boud-
dah, Jésus, Mahomet n'ont plus qu'à se bien tenir. On a beau ne pas être méchant, quand on est dieu, on aime tout de même un peu d'apostolat :
(( Choisissez une rue molle. Parlez tout haut (se taire avait été un commandement mystique). Ouvrez votre parapluie par un beau temps. Des hommes riront, on criera des injures; des enfants courront après vous »...
C'est moins dangereux il est vrai que d'aller, comme toi Tauler, soigner les pestiférés, ou comme toi Nicolas de Baie, se faire brûler vif!
D'ailleurs voici qu'après t'avoir conseillé de te faire insulter, on t'ordonne de sévir : « si des hommes réunis autour de toi t'humilient ou te bafouent, venge-toi; évoque le groupe, et fais-les dévorer par la bête qu'ils ne voient pas. » On ne peut pas aimer davantage se contredire soi-même.
Puis, suffisamment fort, ayant « déifié les groupes rudes», car, comme je le disais au début, soudain ce n'est plus toi que tu déifies, mais les autres : «tu commenceras la création de dieux plus parfaits ». Le Dieu Unanime est un dieu pressé. Il correspond merveilleusement à notre époque électrique, et nous voici loin de ce temps où les nicolaïtes devaient parcourir jusqu'à 365 grades avant de faire connaissance avec un vrai dieu. Puis, quelle est la nature des Dieux moins parfaits et des dieux plus parfaits? Quel est leur rôle? Quels sont leurs attributs? etc..» etc.. L'Uuanimisme ne le dit point au vulgaire; comme toutes les religions il a un enseignement secret.
Denys l'Aréopagite l'a dit; pour la contemplation du vulgaire, les voiles sensibles suffisent.
Heureusement que, sans être tout à fait initié, on peut arriver à tout aisément : « Vous mettez une lampe au milieu {de vous) et un verre trouble autour de la flamme afin d'avoir plutôt une lumière que des objets. Vous vous asseoirez en cercle; et si tous le souhaitent, vous pourrez fumer et boire. » Et c'est plus profitable que de moisir sur des grimoires et disséquer l'Univers pour lui dérober son secret .
« Vous réciterez des prières à plusieurs voix. Et vous mettrez cotre groupe au monde. » La formule se retient plus facilement que celle de l'élixir de vie et de Por potable, et le résultat est meilleur que celui de la naissance d'un homunculus ou d'un androïde, utopistes du moyen âge !
(( Songe que ton plus grand devoir est de créer des dieux et que ton plus beau jour sera celui où tu créeras un dieu. »
INIais ne Favons-nous pas déjà créé, ce dieu? William James ne nous a-t-il pas dit : « Dieu est réel, puisqu'il produit des effets réels. Lorsque par létat de prière, nous entrons en communion avec cette sphère mystique ou surnaturelle, peu importe le nom qu'on lui donne. Une œuvre nouvelle s'accomplit sur notre personnalité finie. Nous sommes transformés en homme nouveau et notre régénération, se traduisant par la conduite, produit des conséquences effectives dans TUnivers Naturel. » -Daprès Th. Ribot)
D'ailleurs M. Jules Romains ne nous laisse pas longtemps sur la douce perspective que le plus beau jour de la vie sera celui où on créera un dieu; il nous dit plus loin :
« Ne fais rien qui retarde l'avènement des plus grands dieux. Mais il ne t'appartient pas de les créer. » Une fois de plus il ne daigne pas nous expliquer le pourquoi de cette contradiction. Esotérisme, exotérisme, tout est là ! Alors, je le demande, à quoi sert tout cet enseignement? Tout un manuel est fait pour la recette de création des dieux, et à la fin, quand tu crois tenir la ficelle on te dit : « Lâchelà : il ne t'appartient pas de créer des dieux ».
Encore heureux qu'il nous reste, pour nous consoler, l'assurance que nous pouvons tout de même faire œuvre utile : préparer l'avènement d'un temps nouveau, en unifiant la pensée d'un groupe :
« Le jour où tous les hommes d'un groupe penseront à la même minute que leur groupe existe, le temps nouveau sera commencé. »
Je dois dire cependant que le groupe de la Soûl communion réunit chaque année, à la même seconde, 12.000.000 d'individus dans la pensée qu'il existe, et qu'aucun temps nouveau n'est venu.
D'ailleurs la fin du discours est rien moins qu'optimiste :
ce Ce que je dis ne sera peut-être entendu que de vingt, et saisi que de cinq . «
Donc c'est la faillite de la théorie unanimiste! Elle traduit l'âme collective, et elle ne peut cependant être comprise que de cinq individus ! Mais ce n'est point ici que je veux discuter d'une doctrine qui, en littérature, était entièrement contenue déjà dans Verhaeren, Paul Adam, Rosny aîné, Zola, Ghil, pour ne citer que ceux-là, mais n'était qu'un des côtés de leur œuvre. J'aurai à signaler plus tard le danger qu'il peut y avoir, même pour un beau
cerveau comme celui de Jules Romains, à vouloir en faire le seul moyen de son art.
Pour revenir au Manuel de Déification, il faut bien avouer que, considéré comme tel, il est extrêmement rudimentaire et souvent plus que puéril. Mais si on ne veut le prendre que comme un chapitre au milieu d'une œuvre, une fantaisie littéraire, il ne manque pas d'agrément. La langue en est nette, rapide, concise. On y retrouve les qualités de Romains et Ton n'y rencontre pas son défaut d'amplification qui rend souvent pénible la lecture de ses livres, qui sont parmi les plus intéressants du moment, malgré leur style trop facile, et quoique le dogme qui les domine soit sans issue.
Pris isolément — car l'ensemble est parfois incohérent dans ridée — les alinéas renferment d'excellents préceptes. J'en veux présenter quelques-uns : (( ïàchede discerner ce qui convient à chaque heure. Ta force et ton devoir varient comme les aspects du jour. »
(( Vous serez le magicien, la fée sur le berceau. Songez que vos paroles jetteront un sort »
(( Si quelqu'un meurt de ceux que vous aimez, ne dites pas : « Je le retrouverai un jour; il est impossible que tout finisse ainsi et que nous soyons séparés à jamais. » Mais travaillez à ce qu'il survive. »
« Défie-toi du bien-être, de la sécurité, des chambres aux tapis trop lourds. Il faut que toi et ta chambre même, et toute ta demeure, vous soyez seulement posés sur une branche, légers, tendus, sonores, prêts. »
C( Méprise les maladies qui ne menacent pas la pensée. Si tu la sens atteinte, garde encore un es-
poir : tu n'es peut-être perdu que pour toi-même. » « Prends conscience de ton corps avec soin et gravité. Mais ne lui témoigne pas une satisfaction trop épaisse. Ne lui laisse pas trop deviner qu'il t'est précieux. Entre lui et toi, conserve les distances. » J'en pourrais citer encore d'autres qui sont excellents, mais je crois avoir donné les meilleurs ou les plus propres à les représenter.