CHAPITRE NEUVIEME
Bilan de Vannée 1911 {Suite)
Pierre Fons non plus n'est pas un écrivain sans prétention. Dans la courte préface de La Dwinité Quotidienne^ il écrivait, il y a quelques années : « Que l'on excuse un Poète de revendiquer, hors certes toute personnelle application, l'illustre formule de Hegel : « La Poésie est au sommet de la hiérarchie humaine car ce haut sentiment de dignité générale impose entre d'autres un devoir : puisque chaque homme sur sa route abandonne beaucoup à l'oubli, plus nécessairement encore le Poète doit-il négliger des inspirations trop secondaires ou trop fugitives ...»
Puis il terminait :
« Si l'on juge trop ésotériques certaines formes et •certaines pensées de mon œuvre, j'avouerai pour me •défendre avoir fréquemment médité cette maxime de Boileau :
« Quand je fais des vers je songe toujours à dire ce qui ne s'est point encore dit dans notre langue. »
Enfin on lisait dans un de ses poèmes :
Car le chant que la foule humaine se répète
Je dois le dédaigner
Et n'exhaler mon rêve et mon amour splendides Que pour la Solitude et pour l'Éternité.
Et il n'eut fallu au poète pour se réaliser pleinement, qu'un lyrisme de qualité égale à celle de sa pensée, une forme adaptée à ce lyrisme et une expression plus personnelle. Son inspiration ne manquait ni de profondeur, ni de noblesse, la construction du livre était solide, les idées, et les grandes idées y étaient dispensées, mais il aurait fallu encore ce rien qui aurait mu et ému tout cela, cette essence insaisissable qui vous saisit et ancre en votre chair une harmonie sublime et inoubliable.
Mais, je le répète, c'était tout de même là un beau livre plein de noblesse et d'idéal. Et voici que son auteur vient de faire paraître un roman, L'offrande au Mj'stère, où il prouve, tout comme Navrai, qu'il le possède ce don poétique selon lequel les phrases se rythment et s'accouplent harmonieusement; mais, tout comme Nayral, il prouve aussi que ce don poétique se manifeste plus éloquemment dans sa prose que dans ses vers. C'est que si, éddemment, pour faire de valable prose il faut être poète, pour faire de valables vers il faut être surpoète et M. Pierre Fons n'était que poète — poète et penseur. Certes penseur, car ce n'est pas pour s'amuser à nouer et dénouer des fils, mêler et démêler des intrigues qu'il écrivit L offrande au Mystère. Si le pape Lucibel, fils d'une vierge fécondée par un
démon, petit-fils de Napoléon P^ et d'une prostituée — peut-être la même dont parlait la si douce Monelle — sile pape Lucibel, dis-je, découvre en 1919 un manuscrit qui paraît nier la divinité du Christ; s'il va se lever sur le trône des apôtres comme l'Antéchrist sur le monde; si Psyché, sur son conseil, quitte les ordres et va vers la vie où elle finit par aimer André; sile savant Cosme Ratio meurt sur l'Océan; si l'avocat Robert Ratio se trouve devant un cas de conscience des plus angoissants, c'est que Pierre Fons a sondé les mystères de la vie profonde, longuement médité sur de lourds problèmes.
11 sait que l'existence, pour qui a quelque connaissance de l'occulte, pour qui a déjà atteint un certain plan, n'est pas chose frivole et vaine, ainsi a-t-il acquis une sagesse « d'initié » et croit-il que la mission d'un écrivain est d'ennoblir par la pensée, les cerveaux pour qui il écrit.
Initié encore que Sébastien Voirol, initié magnifique qu'ont instruit les différentes parties de la terre. Descendu des pays du Nord vers l'Orient, remonté de lOrient vers 1 Occident, il connaît les différentes langues dont se servent les hommes pour se comprendre et se tromper pour louer et maudire. Usait des phrases qui sont comme le soleil et qui sont la joie, il sait celles qui sont comme la brume et qui sont la tristesse. Il sait des mots doux comme l'aube d'un printemps, amers comme la morl, clairs comme l'eau limpide, enténébrés comme le cœur d'un ennemi, onduleux comme un serpent. Il sait les mots qui s'incarnent dans la chair et l'art de les
rapprocher et de les marier, ainsi qu'une riche prairie se couvre de fleurs diverses . . .
Voirol, mufti rêveur, tu es auguste comme ton impérial prénom. Tes yeux ont retenu des visions et ton esprit a la somptuosité des tapis persans.
Lorsque tu entr'ouvres ces lèvres qu'a effleuré la coupe d'Hermès, voici qu'il sort d'elles des contes beaux comme les titres que tu leur donnas : Chagouhéran, La Sampane de l aurore. Le Chérif et l'enchantement.
Comme un chérif, tu excelles en noblesse. Ah ! que n'excelles-tu comme lui en gloire, doux chérif de l'enchantement.
Tu es là, et je ne te vois point, car tes mains ont baigné dans le parfum d'Egypte, car ta longue et fine barbe odorele parfum de Phénicie, car tu nous as rapporté de là-bas, de partout, quelque essence rare. A Rhodes, tu pris le safran, à Chypre l'aenante, à Phasélis la rose, à Cysique l'iris, à Tarse le nard, à Coos la marjolaine, et je suis caressé de senteurs exquises et qui me font fermer les yeux.
Tu parles, et je ne t'écoute pas, car, au-delà de mes murs et de mes horizons si connus, j'assiste à des fastes inconnus.
Surplombant la prairie d'or, j'aperçois la cité du soleil, chantée jusqu'aux confins de l'Inde.
Ma vue « s'étend à droite, à gauche, embrasse presque la plaine entière, des roselières du Walar jusqu'au lac de Ver-Nag où se blottissent les rêves des poètes du Kachmir. »
Voirol, excellent en noblesse, où es-tu, que n'estu avec moi, pour voir ce féerique Eden, au-delà de mes murs : « Islamâdad ni'apparaît, ceinte de ses
champs où le safran a fleuri, obombrée d'un promontoire sur lequel se dessinent, menues et grises, les ruines d'un temple, celui de Martand, que les fils humbles de Pandou consacrèrent à l'astre distributeur de vie.
« Là, où le sentier s'insinue entre des terrasses ombragées de platanes, des sources jaillissent avec un murmure guttural pour se précipiter vers le Djhilam, le palais de Djehanghir pointe ses débris parmi des poiriers et des pêchers robustes. A perte de vue des champs ondulent, revêtus du riz de l'automne mûrissant, car le mois de Bhâdrapado est venu. »
Sébastien! Ss^aa-rôç! Je comprends Penvoiitement de l'antre de Trophonius, voilà que les parfums que tu nous apportas de si loin étendent sur moi le charme et Fenchantement. Que n'es-tu là pour voir l'exode des pèlerins vers la cime neigeuse où trône La Dame du monde, tout près du dieu Siw^a ! Voici l'homme des Hautes-Terres et le Meneur de buffles; voici Gaddi et Laoutami, le complice du chacal, et le Batelier, et le Baladin, et le Porteur de Feu et l'habitant des Midi nuageux, et le Fainéant et le Batteur d'or! Tous ont une langue poétique et souple, et beaucoup d'entre eux sont des sages comme dans les légendes orientales. Mais voici où l'enchantement s'affirme : un âne sauvage renâcle et parle ; une chauve-souris zigzague et parle ; une petite fumée grise monte au-dessus d'un brasier et parle; puis c'est la brise bruissante et sifflant dans un saule ; les gouttes d'eau qui tombent régulières et chantent sans se plaindre, et les braises, vivaces, plus grêles qui pétillent, et le Doyen des
Hyènes, secouant sa chaîne, rôdant, regardant, et dont la voix rauque sort de la gueule ; et la Faisane Noire et le lierre... tous tiennent des propos cent fois plus sages que ceux des hommes.
Maintenant le paysage change. Nous sommes sur le bord du Nil. Avaris-Fimpossible-à- vaincre. Réré s'ennuie, malgré sa sœur et épouse Sit-hâthor. C'est peut-être qu'il regrette Thèbes, ses beaux arbres, les obélisques devant les temples, le luxe, les fêtes de la capitale. . . La vie est courte, et Réré devant son fidèle serviteur Harmhabî, meurt, empoisonné par son intendant, Si-Esi le fanfaron.
Voirol, je t'appelais pour te faire assister à des choses merveilleuses, car j'avais oublié que tu étais là et que c'est toi qui évoquais à mon esprit toutes ces choses. Et voici que tu te tais, et que l'enchantement cesse tout à coup .
Voirol! Voirol! Pourquoi as-tu mis sur la porte de ton palais ces mots : Sêr de Sérandib, Eden^ Augurales et Talismans. Nul ne reconnaît là la bonne étiquette des habituelles boutiques. Comptes-tu donc ainsi forcer la confiance ? Chérif ! Chérif ! tu me désoles, car jamais tu n'excelleras -dans la gloire comme déjà tu excelles dans la noblesse, ô Chérif de l'enchantement.
Guillaume Apollinaire est un moine érudit et paillard, religieux et sensuel aussi satanique que mystique, moitié juif latin et moitié chrétien. Si on le trouve parfois en compagnie de saints prélats, on le trouve encore plus souvent en compagnie
d'hérésiarques, et comme le Père Séraphin on pourrait l'appeler l'avocat du diable. Il a visité des pays et parle bien des langues. Mais on le trouvait au cabaret ou par les rues mal famées, s'entretenant avec des ribaudes ou des gens d'étrange mine, au moins aussi souvent qu'à l'église, à s'entrenir de saintes choses. Aussi connaît-il les particularités de l'àme humaine, de celles du drôle à celles du pape, de celles de l'assassin jusqu'à celles du mage. Les vieux livres n'ont point pour lui de secrets, ni le lit luxurieux des filles. Instruit comme un dominicain, il a vécu en imagination autant d'années que son Isaac Laquedem et pourrait sur les mœurs, habitudes, anecdoctes de partout en conter beaucoup plus que le Juif Errant. Tour à tour grossier et raffiné, nul ne s'entend mieux que lui à retracer la vie spirituelle et charnelle de tous ceux que la loi n'a pu dompter. 11 ignore la chimie mais est alchimiste ; si les sciences positives, la musique, la philosophie ne l'ont point requis, il est versé dans tout le reste et pourrait être évêque ou Antéchrist, spagyre, nécromant ou historien, matelot ou prince d'un État, confesseur, professeur d'humanités, de droit canon ou d'art, antiquaire, guide amateur et commentateur de textes. Mais par-dessus tout, l'auteur de L'Enchanteur pourrissant. Le Bestiaire Hérésiarque et C'" pourrait être ce qu'il est excellemment poète cultivé, conteur varié et aristocrate.
M. Ricciotto Ganudo est un homme d'une noble inquiétude. Jamais satisfait, il clierche sans cesse
une voie nouvelle, alors que nul mieux que lui, en vertu de la souplesse même de son esprit, n'aurait pu, ayant trouvé un filon, l'exploiter jusqu'à la fin de la vie au moyen de ce procédé d'amplification si facile et si adroit. Nous connaissons tous de ces gens qui, ayant attrapé au cours d'une promenade dans les champs dautrui une petite grenouille, ont voulu l'enfler, Tenfler afin d'en faire dans leur propre champ un gros bœuf Beaucoup ont vu éclater le pauvre et innocent batracien, d'autres ont vu leur effort couronné de succès : la grenouille s'est enflé autant que le bœuf.. Mais n'en est pas moins restée grenouille, grenouille monstrueuse et difforme, mais grenouille tout de même.
M. Canudo, esthéticien et philosophe, a écrit une trilogie du déterminisme métaphysique. Il a déjà fait paraître le Livre de la Genèse (Vision de la IX* symphonie de Beethoven), et Le Lwre de V Evolution (L'Homme, Psychologie musicale des civilisations). Il donnera bientôt Le Livre de la Démonstration (La Morale dans la Nature), épisynthèse dont des fragments parurent déjà, si j'ai bonne mémoire, il y a quelques années à I'Europe Artiste et à La Plume, à l'époque où il les dirigeait.
U donne en ce moment à La Rexaissaxce Contemporaine, revue à l'entrée heureusement beaucoup moins fermée, beaucoup moins étroite, que ses proclamations, un Essai intéressant sur la Musique comme religion de l'avenir .
Auteur dramatique, il composa une trilogie méditerranéenne : Dionysos (tragédie mythique) ; La mort d'Hercule (tragédie héroïque) ; Le Délire de Clyiemnestre (tragédie historique).
Enfin romancier, d'un certain nombre de volumes qu'il intitule : Les Romans des Foules nouvelles, il fit déjà paraître La Ville sans chef il y a un an, et, tout récemment, Les Libérés, mémoires d'un aliéniste, précédés d'une Préface de Paul Adam.
La Ville sans chef est une œuvre forte, riche en mouvement et en vérités. La psychologie de la foule, avec ses enthousiasmes et ses colères, ses revirements aussi soudains qu'inexplicables, ses belles passions et ses délires odieux, ses laideurs et son illogisme y est étudiée. L'imagination surabondante de l'auteur amène un cataclysme terrestre à l'aide du cataclysme social. Le feu, le sang, le pillage sont évoqués dans de tumultueuses visions que traversent de nobles lueurs. L'espoir et le désespoir régnent tour à tour. L'amour et la mort y trouvent leur profit. L'instinct de liberté des hommes y lutte continuellement avec le plus fort instinct d'esclavage, et finalement c'est celui-ci qui l'emporte sur celui-là. La ville sans chef, la ville où l'on ne voulait pas de chef, voit se dresser une volonté féminine . Vincent Lariot, l'ardent apôtre de la ville sans chef, sans église et sans école, vaincu par la ruse d'une femme, voit sombrer tout son effort et renaître dans le sein de la société libre et anarchique toutes les entraves^ de la hiérarchie humaine et divine. Il s'enfuit désespéré avec sa fille Nadia, laissant à jamais derrière lui, de l'autre côté de la mer, la ville qui voulait des chefs. Dans une atmosphère pittoresque, tragique, passionnante, complexe, c'est là un drame poignant et désespérément humain, désespérément éternel .
Au point de vue littéraire et psychologique, La
cille sans chef est un livre vivant que j'aurais voulu plus condensé, mais qui est plein d'une âpre et sauvage poésie . On sent que si son auteur connaît bien les sociologues de son temps qui ont, les premiers, étudié à fond la question de l'unité mentale des foules, — exploitée depuis que la terre tourne et produit des penseurs — tout comme Paul Adam, il n'a cure de s'arrêter à l'exclusive traduction de cette unité mentale. Comme lui, comme Rosny aîné, comme Gustave Le Bon, il sait qu'elle ne peut se retrouver que dans les grosses passions, les gros instincts, les sentiments rudimentaires^ vulgaires et inintellectuels ou, tout au plus, dans les côtés les plus simplistes d'une religion, d'une croyance. La pensée, les facultés géniales ou créatrices, le savoir etc., sont fruits individuels et il n'en peut être autrement. L'individu n'est absorbé par la foule, le groupe, la famille même, qu'en raison directe de son étendue de bestialité, d'instinct-base, d'intuitionniste, de médiocrité. Dans le triangle de l'intelligence humaine, la mentalité de la foule est à la base, celle de l'individu au sommet.
Ce sont des vérités que Ganudo connaît et n'oublie pas.
, Maintenant que je lui ai rendu justice, je me sens plus à l'aise pour dire que je n'ai pas beaucoup aimé son dernier livre : Les Libérés. Je me rends compte de l'effort qu'il représente, j'accorde qu'il contient de très, belles pages, des fragments d'essai curieux sur un pressentiment de puissance rythmique dans la vie de l'homme, quelques passages excellents sur la musicalité, la plasticité, la sexualité des êtres, l'aristocratie le triomphe de l'individu sur la coUec-
tivité. Je veux bien accepter la thèse, tout à fait fausse pour notre mentalité actuelle, du fou libéré et non, au contraire, plus qu'un sage contraint et gouverné ; du fou surintellectualisé ou survitalisé, je veux bien accepter cette thèse parce qu'un poète a tous les droits, hormis celui de ne point nous illusionner.
Or je reprocherai à Canudo de ne m'avoir point illusionné, de ne m'avoir point conduit assez loin, aussi loin qu'il me le promettait, de ne m'avoir point montré ce qu'il voulait et devait me montrer. Je n'incrimine rien, d'autres ont compris mieux que moi. Mais j'ai sous les yeux, — je ne veux parler que de ceux-là parce qu'ils sont dans ma bibliothèque et que je les ai plus longuement étudiés — des ouvrages qui me font penser qu'un tout autre parti pouvait être tiré du monde des fous, en partant du même point, ayant en vue la même thèse.
Voici le Crime et la Folie de Maudsley, Les maladies de VEsprit du D' G. Pichon, La criminalité comparée de G. Tarde, — que Canudo ne reniera pas, — L'anthropologie criminelle et ses récents progrès par Cesare Lombroso, Dégénérescence et Criminalité par Gh. Féré, Les maladies de la personnalité, par Th. Ribot, Le Fétichisme dans V amour par Alfred Binet, qui avec une clarté, une lucidité d'esprit, une précision de style étonnantes, une profusion d'observations et d'hypothèses significatives, considèrent les fous sous tous les points de vue imaginables : leur situation dans les asiles, en quoi ils ressemblent aux gens sensés et s'en différencient, les préjugés, les' cruautés à leur égard, l'influence des organes du corps sur les fonctions mentales, Vincom-
pétence de la méthode psychologique pour les étudier, la tyrannie de l'organisme, Thérédité, la dégénérescence intellectuelle, morale, physiologique, où ils commencent à être malsains, où ils cessent d'être sains, tempérament général, nervosité, sexualité, criminalité, folie complète, partielle, folies alcooliques et toxiques : absinthisme, chlroralisme, morphinomanie, éthéromanie, etc., etc. Voici même un ouvrage facétieux, La Poésie décadente deçant la science psychiatrique, où le D'" Laurent envisage, à propos de gens moins fous que lui, le fou poète — d'autres auteurs avaient consacré ici ou là un chapitre au même cas. Yoici un petit ouvrage tout récent Les Fous {Les âmes en peine), où le D* Raymond Meunier évoque avec sentiment et mélancolie la peur de la folie, les aliénés candidats, l'art des fous, le bonheur dans les maladies mentales, la mort des fous, le cimetière des fous. Et voici un livre moins récent, écrit dans un style volontairement archaïque et argotique, mais plein de vie et de robustesse : La Cité des fous de Marc Stéphane. Eh bien! je dois avouer que tous ces ouvrages, dans leur sobriété narrative, dans leur précision scientifique — jexcepte La cité des fous de Stéphane, et Les Jous de Meunier écrits par des littérateurs — , directe et sèche m'avaient, chacun à part, requis plus puissamment, quoi qu'autrement, que Les Libérés auxquels j'ose croire que Canudo attache moins d'importance qu'au reste de son œuvre moins artificiel et plus vraiment lyrique, plus précis, plus clair et plus riche en points de départ. Néanmoins il est bon de rendre hommage à l'ingéniosité et à l'origi-
nalité de la thèse, et de louer Tautcur de se refuser à piétiner sur place.
Il faudra très rapidement compter Jean Giraudoux parmi les tout premiers de la jeune littérature. Il faut le classer dans le domaine des sentimentaux et non des penseurs, il atteint là une personnalité très profonde et qui s'impose. Gomme Jules Renard, c'est un trouveur d'images, mais d'une qualité particulière. Si ces images sont parfois un peu précieuses, un peu nombreuses, elles sont presque toujours riches, semblent avoir été trouvées et non cherchées et font merveilleusement corps avec les multiples faits qui les font naître. Provinciales, V Ecole des Indifférents, sont des livres qu'on prend plaisir à lire et grand plaisir à relire. Un style simple et pas trop, raffiné et pittoresque, une psychologie de bon aloi, un art excellent à varier et détailler un même personnage ou plusieurs personnages presque identiques, une sensibilité très fine, de l'esprit et un esprit curieux, une indéniable personnalité à présenter êtres et choses, un grand soin dans Tarrangement des faits, de lïronie heinienne, font de Jean Giraudoux un écrivain né, et du meilleur avenir.
Dussc-je faire un grand chagrin au doux Georges Périn, je dois avouer que je préférais aux Rameurs UExpiation,et à tous deux Les émois blottis, La lisière blonde, Le chemin, Vair qui glisse. Tout ce qui fait les adorables qualités de la poésie de Périn
fait peut-être les défauts de sa prose. Cette infinie délicatesse, cette exquise indécision, cette subtilité du rythme et des images, cette fluidité de style qui vous impreignent de souple musicalité, vous ravissent et vous émerveillent dans ses vers, trouvent rarement un emploi dans un roman. Ce qui en persiste fait des personnages trop effacés, manquant de caractère et de vie, fiît-ce d'une vie toute créée. Je ne dis point qu'il n'y ait pas, au reste, quelque agrément, quelque charme dans ces petites existences des Rameurs, quelque tendresse, quelque joliesse d'âme aussi, mais combien le poète me prenait davantage !
Que de poétesses, et non des moindres, ont en littérature une place que devrait avoir Mme Cécile Périn. Ses Variations du cœur pensif se relient à Vi^re, livre déjà très beau par la pensée et la noblesse, qu'elles surpassent par un verbe plus sûr, un rythme plus assoupli, sinon par la fierté de l'inspiration, la probité des moyens déjà éclatantes dans son premier recueil.
Que M . Joseph Billiet se développe dans le sens qu'annoncent Introduction à la Vie solitaire et Les Visages de VEgy^pte, et nous n'aurons pas fait œuvre de mauvais prophète en disant qu'il sera de ceux qui compteront. Sa vision est déjà très pénétrante, son intelligence des plus vives . Il connaît les fruits qui mûrissent au soleil de la méditation.
Les défauts que Louis la Rose laissa pousser dans Les Vérités menteuses deviendront, cultivées, de réelles qualités. Où il y a de la pensée et des dons d'écrivain, on est en droit d'attendre une magnifique floraison.
Si M . Julien Benda veut bien disserter à la manière d'un philosophe lyrique, sans préoccupation romancière, quels livres délectables il nous donnera! M. Julien Benda est tout à fait rompu aux luttes de l'esprit. Une culture des plus solides lui permet une érudition très étendue, des lectures prodigieuses : Sa pensée reste claire, sa perspicacité sans trouble, et ce Premier Testament qu'il publia jadis aux Cahiers de la Quinzaine, était d'une lucidité remarquable, d'un savoir très profond et très net. IS Ordination fait preuve des mêmes qualités intellectuelles, mais nous gêne par l'intrigue qui reste froide.
Me voilà absolument désespéré ; à mesure que ma plume écrit un nom, cinquante autres se précipitent sous son bec et me montrent d'inestimables trésors. Que dois-je faire? Si les génies sont rares, il y en a tout de même quelques-uns. Si les médiocres et les fous pullulent, nombreux comme les graviers du désert, les sages et les gens de talent sont assez nombreux, assez variés pour exiger plusieurs volumes à leur louange.
Paul Claudel, pour qui mon admiration est sans borne, Paul Claudel qu'ondoyèrent la sagesse des philosophes chinois et la splendeur universelle de la Bible, Paul Claudel le perscruteur des plus pro-
fondes cavernes de l'âme humaine, a donné une version nouvelle de Tête d-or, La Ville; il a fait paraître L Otage, les Grandes Odes suivies d\in processionnel pour saluer le siècle nouveau, et cependant, je n'ai point entonné de puissant hymne à sa gloire.
J'ai sous les yeux La Mère et V Enfant et Faits divers, de Charles-Louis Philippe, et je n'ai pas gravé dans le granit le plus dur Vin mémoriam le plus durable.
N'aurais-je pas dû aussi apporter ma part de Souvenir, à celui que consacrèrent pieusement à Charles Démange MM. Léon Bernardin et Georges Ducrocq en groupant en un volume tous les hommages rendus à Fauteur, mort volontairement si jeune, des Notes d'un voyage en Grèce?
N'aurais-je point dû parler de V Isabelle d'André Gide; des Derniers jours de Paul Verlaine où F. A. Cazals et Gustave Le Rouge font revivre intensément la vraie vie simple et compliquée du pauvre Lélian; de la Route fleurie de si brillante, si douce façon par A . F . Herold ; du Masque de fer de Sébastien- Charles Leconte; de Y Essor victorieux de Marie Dauguet; de Vers les routes absurdes d'André Spire; des Imprudences de Peggy par Meg Villars, que traduisit, à notre grand bonheur comme un frère, le curieux, sentimental, délicieux, féroce, extraordinaire Willy qu'on ne peut pas ne pas aimer, voulut-on se l'interdire? Aurais-je dû passer sous silence L'homme qui a perdu son moi, de André Beaunier; Du Fond des Abîmes, d'Olivier Diraison-Seylor qui traîne injustement le boulet des Maritimes ; de Le Buisson ardent, suite de ce
roman profond, passionné multiple, /êari Christophe, que M. Romain Rolland mène depuis plusieurs années à travers toutes sortes de péripéties et de mondes intellectuels et psychologiques ; Il est ressuscité où Charles Morice nous montre les ironiques effets d'une apparition actuelle du Christ sur la terre ?
N'eùt-ce été que parce qu'il lui fut décerner quelque prix qui le mit en vedette ne devais-je pas dire pas quelle sensibilité romantique se recommande Le Roman d\in malade de Louis de Robert? Combien M. Paul Reboux a su faire de La Petite Papacoda un roman aimable et amusant, léger, pittoresque, endiablé... et combien nous regrettons que ces qualités lui suffisent pour se croire apte à juger de Mallarmé, de Claudel, de tant d'autres qui ne sont véritablement pas de son plan de compréhen-
sion
N'aurais-je pas dû profiter de ce qu'il rééditait L« Dame qui ri est plus aux Camélias et Nahuchodonosor pour dire quel pur lyrique et noble écrivain est Maurice de Faramond ?
De ce que je parlais de Giraudoux, pour dire que Liroquois témoigne que M. Legrand-Chabrier lui est souvent frère par la sensibilité, un certain humour, l'analyse des sentiments? Mais il est impossible de tout dire dans un seul volume .
C'est parce que j'ai l'intention de m'étendre sur les meilleurs d'entr'eux, dans ma chronique mensuelle à La RcQue Indépendante d'abord, puis dans la suite de La littérature et les idées nouvelles, que je ne fais ici que signaler Jean de Bosschère (Béâle- Gryne, Dolorine et les Ombres), créateur de lé-
gendes merveilleuses, peintes et écrites, artiste raffiné et imaginatif; Paul Vulliaud {La Pensée ésoté-' rique de Léonard de Vinci, Le Destin Mystique, U Humanisme au XV^ siècle), savant chrétien et penseur des plus érudits, écrivain des plus probes; Mme Valentine de Saint-Point ( Une Mort, dernière partie de sa trilogie de l'amour et de la mort, LOrbe pâle, La guerre, poème héroïque, La femme dans la littérature italienne), qui s'efforce de joindre à la psychologie la pensée, et que domine la sensualité; Mme Jacques Fréhel {La guirlande sauçage), pitoyable et bonne ; Mlle Berthe Reynold {Les Moutons noirs), intelligence vive ; M. Gabriel Clouzet [Jeanne Moineau); Emile Dousset (Idées fatales) ; M. Rognât, et son excellent roman de mœurs lyonnaises, L'aube grise ; Roger AUard (Le Bocage Amoureux, livre accompagné de nombreux dessins d'une composition parfaite, d'une synthèse fort pénétrante, dûs au pinceau novateur et hardi d'Albert Gleizes), poète fortement cultivé, expert au maniement du rythme* et des phrases, écrivain châtié et sûr, voluptueux et musical: P. C. JaLblonski {Au réçeil de la Vie); Nicolas Beauduin {Les Cités du Verbe, Les deux règnes) sonore, audacieux, paroxyste; Marcel Prouille (/mpression) ; Théo Varlet {Poèmes Choisis), poète de grand lyrisme, vagabond et cosmique ; Daniel Thaly [Chanson de Mer et d'Outre-Mei^); Lucien Rolmer {Le second volume des chants perdus); René Arcos {Ce qui naU),le seul qui pense, travaille son style et son rythme, ait des sentiments aristocratiques et se perfectionne sans cesse, dans cette partie du groupe de V Abbaye surnommée unanimiste; Pierre-Jean Jouve {La Rencontre dans le carrefour, Les aéro-
planes, Les Ordres qui changent); Jeannme Y 3iàe [Des paroles et du silence) ; Marcel Millet (Le Compagnon-aux-images)\ Louis Pergaud (La Revanche du Corbeau); Charles-Henry Hirsch iParfieu et Martin], psycholog'ue et fantaisiste pittoresque; Jules Romains {Mort de quelqu'un) qui ne réalise point encore cette fois-ci la promesse que nous fit jadis La Vie Unanime, mais dénote toujours un fort tempérament impressionniste, riche en sensations imagées; Georges Duhamel (La Lumière), souple et ingénieux; Fritz R. Vanderpyl {Les saisons d'un poète), poète dans l'acceptation entière du mot, et qui sait rendre finement le pittoresque varié et la sentimentalité des choses quotidiennes ; Max Daireau (Timo et Zozo) dont je n'ai fait que feuilleter le livre, après un court passage qu'en avait lu à haute voix cet homme de génie pas assez connu, Rachilde. Max Daireau m'y apparut observateur malicieux et esprit curieux; Francis Garco (Instincts) d'une perception très rare et qui annonce beaucoup; Joseph Périer (Les Destins Tragiques] ^ qui se plaît à l'évocation des âmes sombres, cruelles et étranges; Robert Veyssié (Les Tressaillements) au souci hautement humain; Sylvain Bonmariage (Le Livre du Dauphin, Le cœur et la vie); Mme Monfils-Chesneau (Tout simplement), amante des fleurs, des symphonies aux couleurs douces, des saisons; Gharles ^égismsijiset (Nouvelles contradictions) dont beaucoup d'aphorismes sont à retenir ; Philéas Lebègue, A. M. Gossez (auteur d'un tendre livre familial, Du soleil sur la parle), Henri Strentz qui donnèrent ensemble un Essai d'expansion d'une esthétique ; Henri Ghéon (iVos directions),
critique souvent avisé ; A. de Bersaucourt {Conférence sur François Coppée), qui réhabilite, non sans raison sur plus d'un point, le poète des humbles ; Alfred Joubert (Chose de Paris et d'ailleurs) chroniqueur aimable et spirituel; Joseph Ageorges {La marche d'une génération montante) dont je ne partage pas toujours, il s'enfaut^ les idées, mais qui montre les plus nobles soucis, une connaissance parfaite des choses et gens dont il parle, Tamour de la discipline des cœurs et des esprits ; Stéphane Servant {Fragments d'œuvres) « savant, penseur, poète, continuateur de Perrault et de Rabelais, théoricien d'une réformation poétique », par surcroît peintre, beaucoup trop de choses pour un seul homme, mais tout de même esprit original, chercheur, intéressant.
Puisque leur parution est imminente, je voudrais signaler tout de suite Dans les débris et sur les ruines, où Jean de Bonnefon promène un esprit majestueux; Varl d'inventer les personnages, où l'auteur de ce drame profond : Cuir de Bœuf, Georges Polti, montre qu'il sait mettre à la disposition d'un savoir considérable toutes les ressources d'un esprit inventif et plein de visions; L'Hymne des Forces^ poème dramatique où Henri-Martin Barzun, le principal fondateur de L Abbaye de Créteil, montre l'aspiration à la vie multiple, héroïque, panthéiste sur les ruines des forces ennemies, affirme l'individu comme interprète de l'humain et de l'universel ; hymne des forces de la terre et de l'univers; Essais de stratégie littéraire où Fernand Divoire étudie avec ironie, mordant, vive intelligence, quelques cas de stratégie littéraire,
code nouveau des différentes attitudes littéraires qui ne manquera pas d'intérêt ,
Je connais peu de choses de M. Claude Amayrol- Grander, à part quelques chroniques sur le mouvement artistique allemand, un fragment de traduction originale de Faust, et des poèmes d'une belle dignité. Je sais surtout qu'il va publier un long conte Za Victoire du Soui^enir, d'une écriture excessivement soignée, d'une langue noble et large, d'une haute tenue littéraire, d'un ensemble un peu romantique, mais d'un romantisme sobre et profond . 11 y a dans ce conte plus qu'une promesse, et lors, que j'aurai à en reparler, je crois bien qu'il me faudra employer le m.ol perfection.
Je ne voudrais pas terminer cette nomenclature sans signaler encore la parution prochaine de la seconde série d'une anthologie-critique très importante : Tontes les Lyres, où M. Florian-Parmantier a réuni les poètes contemporains pour la plupart les plus significatifs. L'auteur de ce chant d'un très grand effort philosophique : Par les routés humaines^ fait précéder son recueil d une étude tout à fait impartiale et extrêmement lucide sur les écoles et les tendances poétiques, depuis le symbolisme jusqu'à nos jours, Il y analyse la philosophie de René Ghil, les idées de Gustave Kahn, Saint- Georges de Bouhélier, Jean Royère, etc., jusqu'aux plus récents chefs d'école ou pseudo-chefs d'école, et y expose enfin sa propre conception poétique.
J'ai volontairement cité tous les noms pêle-mêle, une classification pouvant sembler arbitraire si je n'explique point pourquoi je l'ai faite, et je n'ai
voulu citer ici que ies livres qui se signalaient le plus à l'attention par quelque côté : sensibilité, pensée, valeur des images, beauté du style, du sujet, profondeur de l'observation ou du sens critique, ampleur de la vision, effort digne de louange même sans réussite, etc. Il s'en faut que tous les talents soient égaux et que la nomenclature soit complète. Tant de milliers de livres paraissent chaque année qu'on doit faire un peu crédit à celui qui veut, de bonne foi, démêler dans ces montagnes le vrai mérite, chercher la direction des volontés, prévoir le résultat de mouvements à peine commencés.
Sans tenir aucun compte des tendances, en laissant de côté toute espèce de goût personnel qui force à s'arrêter à de très rares esprits-frères et empêche de voir les autres, ce n'est pas sans un sentiment de vive admiration qu'on peut jeter en arrière un coup d'œil profond. De l'esquisse que j'ai présentée dans ces pages, une chose très nette apparaît : c'est l'étonnante vitalité qui agite le domaine intellectuel.
Encore devons-nous ajouter que parmi les écrivains qui ne nous ont rien donné cette année, beaucoup préparaient dans la paix du silence et de la solitude des œuvres qui, dans des plans différents, illumineront les esprits les meilleurs.
René Ghil publiera dans quelques mois un nouveau volume de son Œuvre gigantesque ; Elémir Bourges, sur qui Jean Variot vient de donner une précise et remarquable étude contenant d'excellentes mises au point (L'œu(^re dJÊlémir Bowges), Elémir Bourges travaille peut-être à une seconde partie de sa Nef; Maurice Maeterlinck ne saurait tarder à publier son
livre sur La Mort dont le Figaro nous donna la primeur; Bergson fait son cours au Collège de France, ce qui nous annonce sans doute une riche moisson; Léon Bloy n'est point mort que je sache, ni A. Mithouard, Saint-Pol Roux, P. N Roinard. Je ne serais pas étonné que Georges Eckhoud et Gustave Kahn publiassent cette année quelque chose. Charles Maurras, Maurice Barrés nous donnent fréquemment à entendre qu'ils savent s'exprimer, — je parle en dehors de toute considération politique. D'un autre côté, des revues comme celles que j'ai signalées déjà page 11 — entre autres, Vers et Prose que fonda le grand poète Paul Fort. (Pour cette revue, il faut redonner au mot anthologie toute sa fraîcheur et toute sa valeur. Vers et Prose est véritablement la plus belle anthologie du siècle. Tous les lettrés de l'avenir qui voudront connaître les meilleures pages des meilleurs écrivain? du temps, devront consulter sa collection complète. Déjà, par le monde, il est beaucoup de milieux où notre haute littérature n'a pénétré et fait de nombreux adeptes que grâce à elle); — La Phalange que linlassable foi de Jean Royère mène à travers les embûches pour le bon combat; l'Occident) La Revue d'Europe et cV Amérique. Parmi les plus jeunes, Le Spectateur organe philosophique; La Reçue Indépendante qui, sous les auspices de Gabriel Martin, est la seule à posséder des chroniques solides, complètes, indépendantes en tout point; Pan que vivifient Jean Glary, Marcel Rieu, Emile Cottinet le tendre poète du Livre Lyrique et sentimental; Les Marches du Sud-Ouest, dont le hardi fondateur, Olivier Bag, créa à Bordeaux un mouvement que je voudrais
bien voir suivi par toutes les villes de France ; Le Feu avec Emile Sicard; La Renaissance Contemporaine, avec Paul Verola et Robert Veyssié; Les Bandeaux d'or, que Paul Castiaux conduira toujours à mieux j'espère; Les Rubriques Nouvelles^ filles de Beauduin; Poésie, que dirigent aimablement Touny-Léris et Georges Gaudion; L'Ile sonnante, qu'animent Michel Puy, Louis Pergaud, Léon Deubel, Roger Frêne; Les Cahiers du Centre^ qui devraient servir de modèle à toutes les provinces etc., etc., d'un autre côté, disais-je, les revues, pour laisser au premier abord perplexe sur la direction générale des esprits, n'en dénotent pas moins à des degrés divers, une saine et productive inquiétude. Il y a beaucoup de déchets^ mais ce qui reste de valeurs suffit à démontrer la prodigieuse conscience, le prodigieux effort de notre époque.
G'est là un des échos qui se répercutent dans toutes les divisions de l'activité humaine. Nous n'allons pas ici faire l'éloge des multiples découvertes scientifiques et industrielles, entonner un hymne de gloire à tous les chercheurs obscurs ou illustres qui préparent des avenirs encore plus merveilleux . Nous tenons à nous cantonner dans le domaine artistique. C'est un domaine qui est, dans toutes les branches, d'une richesse éblouissante. Nous avons vu l'effort audacieux de peintres comme Albert Gleizes, Le Fauconnier, Fernand Léger, Jean Metzinger, à qui l'horreur de tout réalisme photographique, de tout amusement anecdotique, de tout bavardage, le souci de la forme abstraite des accidents et des contingences de la matière, le sentiment de la profondeur, la connaissance extrême de la plastique indépendante des lois
du trompe-l'œil, de la couleur indépendante des conventions passe-partout du troupeau ont valu — la malveillance grossière des naturalistes, — les reproches avisés de quelques rares vrais critiques, mais d'un autre plan — les louanges enthousiastes de ceux que passionnent les recherches fécondes, la volonté surhumaine de pénétrer le secret des harmonies transcendantes . Ce n'est pas sans une scrupuleuse raison que Bergson approuva les idées profondes qui les émeuvent. A l'exposition qui groupa cette année ces artistes de haute conscience, il serait injuste de ne pas signaler encore : G. Rouault, Marie Laurencin, de La Fresnaye, B. Mahn, Marchand, de Segonzac, Dufy, A. Lhote, Girieud, Picasso, Picabia, Derain; les sculpteurs Duchamp- Villon, Archipenko; les artistes décorateurs A. Mare, Jacques Villon, R. Dcsvallières etc. J'insisterai d'autant moins sur la signification de l'art plastique d'après les Salons de cette année, que Jean Metzinger, poète raffiné, et Albert Gleizes tous deux esthéticiens remarquables, préparent sous le titre Du a Cubisme », un livre qui exposera la question.
Pour la musique, elle a conquis à la France une place définitive dans le monde . Cette année fut spécialement significative, tant par ses créations que par ses reprises.
L'Opéra, en montant vingt ans trop tard Gwendoline, nous rappela qu'Emmanuel Chabrier marquait déjà la libération de la musique française du jougwagnérien. Henri-Martin Barzun leur consacrant prochainement une longue partie d'un volume (Poème et Drame, études critiques sur la littérature, la musique, le théâtre), je ne veux que pour
mémoire signaler Héliogabale, tragédie de Déodat de Séverac (février); Saint-Sébastien, mystère de Claude Debussy (mai); L Heure Espagnole, de Ravel (mai) ; Rapsodie Viennoise, de Florent Schmitt (octobre) ; Quatrième Symphonie, de Guy Ropartz (octobre) ; La symphonie en Ut mineur de Paul Dukas (novembre) et dire la grande admiration que je leur porte.
J'insiste, dans tous les domaines de l'activité intellectuelle : esthétique, littéraire, musicale, philosophique, scientifique, cette année, et avec elle le dernier quart de siècle, peuvent compter parmi les plus glorieuses, les plus riches, les plus sublimes de tous les temps.
Jamais les idées générales et les idées particulières n'ont été poursuivies avec plus de conscience et de lucidité. Il n'est point une action physique ou morale dont on nait jusqu'au fond recherché l'origine, le motif, le but. Il n'est pas un secret de la nature que des milliers d'hommes ne s'acharnent chaque jour à vouloir découvrir. Analyse et synthèse sont poussées à Textrême. S'il y a toujours un grand nombre d'esprits subalternes qui recommencent exactement les chemins parcourus, il est heureusement, et plus que jamais, de courageux pionniers qui tracent dans toutes les directions des routes nouvelles.
Les esprits originaux abondent. Des courants nouveaux entraînent de tous côtés les âmes d'élite .
Dans les hautes sphères de la pensée, la culture ert aujourd'hui à créer, et non à piller le bien d'au-
trui. Tous les problèmes trouvent une armée de chercheurs qui mourraient à la tâche plutôt que d'abandonner Tespoir de la solution. La diversité même des résultats est un signe probant, et de la richesse de l'univers, et de la richesse du cerveau humain.
La multiplicité des styles et des idées, l'inquiétude perpétuelle devant les doctrines marquent admirablement la sincérité de notre époque. Percé le chaos que créent autour des grandes les petites choses, une discipline de fer, des méthodes excellentes adéquates à toutes les situations mènent un très grand nombre d'individus.
Si je songe à tout ce qui a été produit de considérable depuis le commencement du siècle, je ne sais s'il faut trouver profondément ridicules ou profondément pitoyables : les impuissants et les aveugles qui proclament notre décadence; les jeunes gens ignorants qui osent prétendre que depuis trente ans pas une année ne fut aussi belle et glorieuse que celle qui vit paraître coup sur coup leur cinq ou six volumes (d'ailleurs pour une partie au moins pleines de qualités, mais qui, dans Tocéan des productions géniales ou hautement talentueuses , n'étaient qu'une faible goutte d'eau i ; enfin, les individus qui demandent une renaissance et croient que vraiment l'univers les appelle pour ramener dans l'Art la vie, — qui n'a jamais cessé, — la vie dont, pré tendent- ils, les cadavres ont seuls le secret.
Nul n'admire plus que moi les philosophes et les tragédiens grecs, nul nest plus passionné de Montaigne, de Pascal, de Descartes, de Corneille, nul ne
relit plus souvent ses classiques, mais si je m'abstrais des mille observations parasitaires qui s'accrochent à moi pour m'empêcher de voir de haut et de loin, je trouvé le siècle où je vis au moins égal à celui de Platon, de Racine, deVoltaire ou de Balzac.
Décembre 1911.