Y III
Bilan de l'année 1911.
Avec Tannée se termine la première série de « La littérature et les idées nouvelles ». Ce qu'elle a été cette première série, surtout une introduction. Il était nécessaire d'affirmer d'abord formellement quelques principes, afin que le lecteur ne suive ma révolution que selon notre identité d'inclinaison, de courbe, le parallélisme de nos idées, la fraternité de nos facultés sensorielles, de notre sort intellectuel.
En littérature comme en hermétisme, il y a des plans — je nediraimême pasdes hiérarchies. Je suis intimement convaincu que chaque être est prédestiné à vivre dans l'un d'eux, et qu'il n'en peut sortir. Mais dans son propre espace il peut varier entre le pire et le meilleur, le médiocre et le génie. D'un extrême à l'autre, la gamme est infinie. Instinctivement les gens de même plan, lorsqu'ils ont la possibilité de se rencontrer, s'adoptent, se comprennent, s'aiment. De cette compréhension, de cet amour, naît un'e exaltation qui magnifie. Le rôle du critique est, après celui du créateur, le plus noble qu'il soit. Il a pour but d aider à se rencontrer les gens de môme appétit, et de répandre la lumière et les bienfaits d es
meilleurs sur la tête des pires, afin d'élever ceux-ci, autant que possible, jusqu'à ceux-là, dont l'enseignement risquerait, presque toujours, de se perdre dans le désert.
Il a pour but d'aller chercher dans les rangs inférieurs des esprits non créateurs mais prédestinés aux altitudes, et qui, faute d'un désir de volonté, faute de l'étincelle révélatrice, croupissent et continueraient de croupir longtemps dans les bas-fonds intellectuels.
Là se borne ce rôle dans sa partie initiatrice. J'ai déjà dit que le soleil ne peut faire pousser des feuilles à un silex. C'est à la vigne qu'il faut faire produire du raisin, et non au pommier. Hanter un rosier sur un vulgaire églantier et lui voir tendre des roses magnifiques ; d'un carbone sortir un diamant, c'est à cela qu'on doit aspirer. Nous savons que, malgré nos efl'orts, les roses se refuseront à fleurir un grenadier, et que le diamant ne jaillira pas du fer.
Par la multiplicité de sa culture, la sûreté de son goût, la puissance de sa logique, de ses convictions, l'incorruptibilité de sa conscience, la profondeur de sa foi, la beauté de sa vision, le raflinement de sa sensibilité, la force de sa compréhension dans les choses de son domaine, être une sorte de phare vers lequel se dirigent toutes les âmes dès longtemps destinées à se rencontrer, voilà l'ambition qui devrait animer un critique, et rien de plus. Quant à mener quelqu'un hors du cercle dont il nre peut sortir, il n'y faut point songer. Devant l'inéluctable, ayons la sagesse de ne point nous emporter.
J'ai tâché d'éclairer, enleur découvrant la lumière
des grands initiés de notre commun plan, ceux qui doivent être illuminés par la même clarté que moi. Je ne veux diriger qu'eux, et ne suis satisfait qu'en raison directe de J 'accomplissement de ce devoir. Le reste m'est indifférent.
Depuis que la terre tourne, l'homme, comme elle, tourne, et c'est toujours dans le même cercle vicieux. Les mêmes discussions creuses, les mêmes erreurs, la même mauvaise foi, la même sottise, accueillent à chaque génération les mêmes gestes et les mêmes faits.
Depuis qu'il y a eu des hommes et qui ont pensé, le cerveau d'une très rare élite a atteint au maximum d'intelligence, de compréhension, de mémoire, d'imagination. Chaque intelligence nouvelle, bénéficiant de Papport des intelligences passées, a bâti sur ce qu'elle a trouvé de fondement. Ainsi, sans produire elle-même davantage, la dernière arrivée a posé le faite d'un monument très élevé. La maison qui a un toit est évidemment en progrès sur ce qu'elle était n'ayant encore que sa cave. Est-ce à dire que le constructeur final soit en progrès sur le premier architecte? Je ne l'oserais dire. Ce n'est point ici la place de développer cette idée, qui est du ressort de mes œuvres de création. Je voulais insister sur ce que, pour ce qui n'est pas du domaine des inventions et découvertes matérielles où chaque pierre apportée élève la construction d'autant, dans le domaine purement moral, nous piétinons affreusement sur place depuis des siècles. Rien n'est plus décourageant que de voir ses contemporains, même cultivés, ressasser les mêmes stupidités que des milliers de générations passées^ en dépit des plus
convaincantes réfutations, des plus nobles, des plus hautes conceptions, des raisons les plus irréfragables. Il n'est pas un de nos problèmes littéraires qui n'ait été cent fois résolu par les esprits les plus compétents. Et ce sont presque toujours les gens qui font le plus ostensiblement profession de fréquenter ces esprits compétents, qui remettent les problèmes en discussion et ignorent le plus fermement qu'une solution éclatante en fut, par eux, cent fois donnée. Le temps infiniment précieux que nous perdons ainsi à examiner de nouveau les mêmes futilités pour tâcher à perfectionner les autres, serait mieux employé à chercher à se perfectionner soimême, en étudiant mieux ce que nous étudions, en tirant une sagesse de cette étude.
C'est parce que nous croyons, avec une puérilité néfaste, être les premiers à soulever les questions que tout le monde souleva avant nous, que je fis ressortir quelques-uns des incalculables jalons qui marquèrent, dans le passé, ces mêmes questions. C'est parce que nous traitons sans les avoir étudiées toutes ces questions, que j'ai cru bon de dire aux sincères : << Voici oii vous trouverez des éclaircissements » .
D'aucuns m'ont blâmé de m'effacer ainsi devant les autorités anciennes, d'accumuler les citations et les indications. Les convaincus, ceux qui véritablement demandent à s'instruire ne pourront que me remercier d'avoir donné des aliments à leur bienfaisante curiosité.
En enfermant dans le titre de ce livre ces mots ;
« les idées nouvelles » (idées renouvelées seraient mieux) je n'ai prétendu parler que des idées littéraires ou des idées philosophiques dans la mesure où elles touchent à la littérature. Dans ce chapitre, c'est par elles que je vais commencer mon bilan. J'insiste sur ce que ceci n'est qu'un bilan. Loin de moi de céder à cette triste mode de juger un volume en trois lignes. Devant Fenvahissement des productions livresques, je suis forcé d'admettre la nécessité de cette « critique martiale » dont parla André Billy. Mais je veux être sûr que le « bourreau » sera d'une santé vigoureuse, d'une intelligence miraculeuse, d'une clairvoyance divine, d'une pénétration véloce et universelle. Les erreurs judiciaires sont, dans le domaine intellectuel, d'une particulière gravité. Pour moi, sujet à me tromper, je me méfie trop de moi-même pour juger à la minute. J'aime mieux lire moins, garder pour moi mes observations sur mes mauvaises lectures, et étudier sérieusement les œuvres qui m'intéressent. Les omis devront me savoir gré de les a^oir plutôt omis que mal interprétés; ils s'en trouveront mieux quand viendra leur tour.
Puisqu'il s'agit de résumer les idées caractéristiques qui ont été formulées cette année, je signalerai en tête La Pensée contemporaine. L'auteur, M. Paul Gaultier, y expose les principaux problèmes posés de nos jours, les doctrines les plus importantes émises dans ces derniers lustres. On y retrouve Bergson, Poincaré, Gustave Le Bon, les sentiments sur la valeur de la science, les théories sur le monde inté-
rieur et sur le monde extérieur, le pragmatisme, la réalité suprasensible et mille questions sur l'art, la sociologie, la politique, etc., etc. M. Paul Gaultier discute avec sagacité et propose des solutions personnelles, en rapport avec sa propre tendance : le spiritualisme intégral.
C'est après avoir remonté beaucoup plus haut, que M. G. Coignet nous donne, lui aussi, un résumé de la pensée contemporaine dans son volume, De Kant à Bergson.
Il s'y propose d'ailleurs un autre but que M. Gaultier : concilier des antinomies, ou plutôt montrer que l'action des penseurs modernes aura comme résultat de faire cesser les antinomies entre la science, la philosophie, la religion. Le déterminisme scientifique battu en brèche, la réintrônisation de la conscience par la liberté intérieure, voilà ce que commença le premier essai de morale indépendante dïl y a quelque quarante ans. Déjà les concepts arrivent à se rencontrer à force d'élargir leur cercle sous la poussée de savants, de philosophes, de théologiens comme Poincaré, Boutroux, Sabatier. Il appartient, d'après M. Coignet, à Bergson et à son idéalisme de mettre d'accord la pensée scientifique, la pensée religieuse, la pensée métaphysique, les menées objectives et les menées subjectives.
S'il y a un penseur qui, à lui seul, se charge de cette conciliation universelle, cesemblebien être William James. D'une p art la lisduclion du ragmatisme que vient de publier Flammarion, d'autre part l'étude tout particulièrement impartiale et lucide que lui consacra récemment E. Boutroux ( William James, vie et doctrines), ou celle moins générale de
A. Méuard (Anay^se et critique des principes de la psychologie de William James), démontrent à nouveau comment le philosophe utilitariste puisait dans son principe d'éclectisme même l'excuse à tous les compromis intellectuels. Avec lui on pouvait même rester rationaliste, croyant, ou tout autre chose, malgré la volonté en vertu de laquelle « Il n'appréciait que les connaissances tirées immédiatement de l'observation des réalités et contrôlées incessamment par cette observation », et négligeait complètement les formules qui ne pouvaient se traduire en faits d'expérience.
Par contre, M. Gustave Le Bon reste unirréductible. Il ne veut rien concilier du tout. Antirationaliste, anti-intellectualiste, anti-idéaliste il est et entend s'afiirmer violemment. Il ne connaît point les ménagements; indépendant, il ne pratique point même l'esprit de parti. Il veut vaincre en combattant et non en s'insinuant. Il préfère le sectarisme au concessionarisme, et voir régner ses idées par leur seule autorité, non par des faveurs accordées aux idées qui leur sont contraires ou même simplement étrangères.
Dans son dernier volume, Les opinions et les croj-anceSy le créateur de la théorie de Yiinité mentale des foules^ donne libre cours à ses sentiments habituels. Il pose comme principe absolu que croyance et connaissance sont deux irréconciliables ennemies. 11 appuie tout particulièrement sur leurs différences fondamentales afin de le bien démontrer. Par là déjà il veut réduire à néant la conception intellectualiste selon laquelle les modernes idéalistes prétendent accepter une croyance née de la raison, et évidemment autre que la croyance supernatu-
relie reposant sur la foi, sur des préjugés, sur des influences précises ou indiscernables.
Mais la croyance, et parce qu'elle n'est que croyance, est fortement enracinée dans l'esprit humain.
Elle a toujours mené l'humanité et la mènera longtemps encore. Antérieure à la connaissance, elle lui impose souvent ses yolontés. Gomment cela ne serait-il pas ? La science « lui est soumise dans tous les sujets mal connus, les mystères de la vie ou de l'origine des espèces, par exemple. Les théories qu'on y accepte sont de simples articles de foi, n'ayant pour eux que l'autorité des maîtres qui les formulent ». Puis la science, loin de détruire ces mystères de la vie, tous les problèmes les plus passionnants de l'inconnu, ne fait qu'en déplacer les bornes.
Elle ne solutionne rien du tout, répondant, comme je l'ai dit dans un précédent chapitre, souvent au comment, jamais au pourquoi. D'ailleurs quand même la nature, par la science, livrerait son secret, elle ne le livrera jamais qu'à quelques spécialistes, une élite, qui aura pu la questionner jusqu'au bout. Et les simples mortels ne devront-ils pas accepter la vérité comme simple article de foi? Il ne leur sera pas donné de la vérifier. La croyance fera donc toujours corps avec la science même, pour le plus gros du bétail humain. Jusqu'à présent cellelà a imposé à celle-ci une quantité d'illusions que rien n'a pu détruire, ni l'observation, ni l'expérimentation, ni la raison .
Gustave Le Bon le prouve, et par des raisons psychologiques, et par des preuves qu'il va chercher chez les savants de son temps, les plus savants, et
qu'il montre, dans leur propre spécialité, crédules jusqu'à l'absurde. Il explique cette étrange aberration en vertu de laquelle les cerveaux supérieurs s'abusent aussi manifestement, par la coexistence dans un même esprit de plusieurs logiques, pouvant être diamétralement opposées. Il en compte cinq qui pourraient être réduites à moins, mais pourraient aussi être multipliées. Par ce pluralisme encore il s'oppose formellement au rationalisme, unitaire en tout, et je ne suis pas loin de partager, sur ce point, sa manière de voir. Quoi qu'il en soit, c'est là qu'il faut chercher l'idée profonde de Les Opinions et les Croyances, car de ce pluralisme des logiques peuvent naître les plus grosses conséquences pour le monde de la pensée.
S'il est un penseur que je ne voudrais pas me donner le ridicule de paraître apprécier en vingt mots, c'est certainement Fouillée. Sa théorie des Idéesforces est parmi celles qui m'ont le plus profondément impressionné. Son poids sur la pensée moderne est des plus justement considérables. Si Fouillée lutta d'abord contre les abus de l'intellectualisme, il s'avère franchement intellectualiste dans son dernier ouvrage : La Pensée et les nouvelles écoles anti-intellectualistes. Il l'avoue d'ailleurs lui même : « Nous fûmes jadis de ceux qui, les premiers, réagirent contre les excès de l'intellectualisme . . . Aujourd'hui nous nous trouvons obligés de défendre l'intelligence, comme nous avions autrefois défendu la volonté ».
Et partant, après une première partie où il expose un système de la volonté consciente comme expression du fond de l'existence, il pousse dans leur der-
nier retranchement, Bergson, qu'il rencontra jadis, et James, Le Bon et Ribot, le Dantec et Nietzsche, le pragmatisme et l'agnosticisme scientifique, tout ce qui est irrationnel, tout ce qui est propre à favoriser une prépondérance des sensations sur les idées pures, tout ce qui est entaché de positivisme, d'intuitionisme. J'avoue que je ne suis nullement gêné par les contradictions formelles entre l'ancien Fouillée et le nouveau. Je ne prends des thèses d'autrui que ce qui aide la mienne à me faire vivre dignement. Je considère les pensées différentes d'un même auteur comme émanant d'auteurs différents et ne m'intéresse à celles qui ne me conviennent pas que dans la mesure de leur valeur spéculative. Et il est bien rare que je n'arrive pas, tout au bout, à retrouver ma vérité. Or Fouillée manie si profondément, avec un esprit si mûr, si logique, si droit, ses pensées, qu'un cerveau bien conformé n'aura qu'à gagner même à ses contradictions. Et cela ne veut point dire que les autres n'auront pas qu'à y I^erdre.
Et puisque nous nous retrouvons au chapitre de la contradiction, — j'en ai déjà dit un mot à propos de Paul Adam — je m'en voudrais de ne point signaler le livre nullement paradoxal de M. Paulhan, Logique de la contradiction. C'est en effet avec la plus claire logique que M . Paulhan démontre qu'il n'y a pas de pensée parfaite qui n'aille de la négation à l'affirmation absolues. La vraie richesse psychologique, scientifique ou intellectuelle entraîne indubitablement à des contradictions. Ce n'est pas sans un fond de bon sens qu'on a adopté, sans plus ample renseignement, le dicton : les extrêmes se tou-
chent. D'ailleurs, il est bon de dire que beaucoup de contradictions ne sont qu'apparentes. Il est par- Ibis difficile de discerner la parfaite liaison d'une idée à une autre, surtout dans les cas compliqués, surtout si une préoccupation synthétique a fait volontairement omettre dans une proposition toutes les phases, toutes les étapes, tous les états d'un point de départ à un point d'arrivée. Cela ne veut pas dire qu'il faille accepter toutes les contradictions. La pire incohérence aurait trop facilement figure de haute logique. Les divisions fort claires qu'établit M. Paulhan Cqui divise en trois classes principales la contradiction) marquent assez bien les frontières entre l'effet inéluctable de la fécondité intellectuelle et celui du déséquilibre, de la pauvreté idéologique.
Ne pourrait-on pas joindi^e à l'ouvrage de M. Paulhan celui de M, G. Dromard, Les mensonges de la vie intérieure'^ Certes, car il peut en quelque sorte, sur plusieurs points, servir de complément au premier. 11 nous y est montré en effet que nous sommes le réceptable forcé des illusions, des erreurs, des contradictions de toute sorte. La première partie du volume expose une thèse du « Moi-fantôme » qui rappelle souvent celle du Bovarysme de l'auteur de La Fiction universelle. La citation que fait d'ailleurs de Jules de Gaultier M. G. Dromard montre que celui-ci ne veut point dénier ce qu'il doit à celui-là. D'ailleurs le reste du volume démontre amplement que son auteur a des idées personnelles, et qu'il sait les faire mouvoir avec talent. L'illusion intérieure est étudiée dans toutes ses tendances : sentimentales, psychologiques, idéolo-
giques, scientifiques. Elle est tellement bien étudiée que nous sommes persuadés ne pouvoir rien changer à notre état. Et cependant — logique de la contradiction! — M. Dromard conclut que la puissance de notre raisonnement, de notre volonté, de notre effort de pénétration aura vite fait de chasser erreurs et contradictions, chaos et ténèbres, pour laisser place à la parfaite harmonie intérieure.
Dans son Essai sur la sincérité, le même auteur examine, avec moins de superficiel paradoxe que ne le fit jadis M. Prezzolini, la nécessité du mensonge et de l'hypocrisie dans un état collectif. S'il conclut par un acte de foi en faveur de la sincérité absolue, quasi métaphysique^ comme puissance d'abord individuelle, puis sociale, il lui a fallu constater d'abord que cette sincérité est impossible. Elle exigerait un cjTiisme révoltant, le mépris complet de l'humanité, et la plus sévère des abnégations. Les différentes sortes de sincérités et d'hypocrisies, leurs variations, et leurs relativités sont extrêmement bien vues par M. Paulhan, et exprimées avec méthode.
Je ne puis guère que signaler des ouvrages comme La NouQelle Collection scientifique que dirige M. Borel, et, particulièrement, dans cette collection, la série traitant De la Méthode des sciences, où des spécialistes (MM. Borel, Baillaud, Perrin, etc.,) exposent clairement la méthode et l'histoire de leur spécialité : astronomie, chimie, phj^sique, etc. V année sociologique, que M. EmileDurkheim dirige depuis douze ans, et qui donne chaque année, indépendamment de Mémoires originaux, une analyse complète, concise, claire, extrêmement précieuse, de sous les faits et dires de l'année sur la sociologie gé-
nérale, la sociologie religieuse, la sociologie juridique, la sociologie criminelle et la statistique morale, la sociologie économique, esthétique, etc. Les études sont signées par les plus notoires penseurs contemporains.
Je signalerai encore, pour mémoire, Le travail d'idéaiion, d'EdmeTassy; Le chaos et V harmonie Uniçerselle, de Félix LeDantec; Réalités imaginatives, réalités positives par M. de Gasté; Les deux idéalismes,oùM.Cli.Dunan. attaquant les systèmes des Descartes, des Spinoza, des Kant, qui nous dominèrent presque jusqu'à présent, et se reposant sur les doctrines de G. Milhaud, Poincaré, Le Roy, tend vers l'idéalisme, vers l'Absolu; Les Religions, où M. Chachoin met en présence, analyse et critique les principales religions anciennes et modernes, mortes et vivantes : mazdéisme, animisme, judaïsme, jaïnisme, brahmanisme, hindouisme, catholicisme, etc.
Han Ryner fut jadis un pamphlétaire féroce, un moralisateur à coups de trique. D'aucuns se souviennent qu'ils furent assez violemment corrigés dans les Prostitués, le Massacre des amazones, ou même dans des romans comme le Crime d'obéir. Mais neque semper arcum tendit Apollon. Ily a longtemps que l'auteur des Voyages de Psychodore est devenu un doux philosophe prêchant l'amour des hommes, la bonté, les bontés, le calme et le renoncement. Il ne pouvait pas mieux choisir pour développer son thème favori que l'histoire de Jésus-Christ. Quoique nul plus que lui n'ait la connaissance des textes, il bâtit son Cinquième Evangile sur une exégèse de
fantaisie . C'est un roman simplement vraisemblable qu'il a voulu faire, et non point une reconstitution d'après les autres évangiles, qu'il déclare apocryphes. Il a puisé en Jésus un motif à émettre des idées fort belles, morales et philosophiques, et non point un prétexte à exaltation religieuse dans le sens dogmatique du mot.
Certes Han Ryner a la connaissance des textes anciens. Je crois que peu d'auteurs possèdent aussi complètement que lui les philosophes, ce qu'ils représentent exactement dans leur temps et dans leur milieu. Qui l'ignorerait n'aurait qu'à lire le Fils du Silence oii, tout en gardant sa personnalité et d'idées et de style, l'auteur nous retrace la vie de Pythagore avec une telle sûreté historique, un tel luxe de détails à côté, que c'est toui le sixième siècle avant notre ère qui revit à nos yeux. Par lui nous sommes initiés à tous les mystères, grands et petits, de Chaldée, d'Assyrie, d'Egypte et de Grèce. Des reconstitutions de poèmes perdus d'Ibycus, d'Anacréon, de Lysis; des descriptions très nettes des lieux, une image synthétique de la spéculation antique (Egypte, Chaldée, Perse] ; l'exposition limpide de la doctrine pythagoricienne, la vie mouvementée de Pythagore avec sa fm si triste, la pureté et la musicalité du style de l'évocateur, font du Fils du Silence un livre à la fois passionnant comme un roman, instructif et pénétrant, moralisateur et ennoblissant. Je m'étendrai dans un prochain volume sur une oeuvre lumineuse et large comme une fresque dont le précepte fondamental : sois longtemps silencieux, devrait être rappelé souvent à la méditation des hommes.
On retrouvera toutes les belles qualités d'Han Ryner dans son étude : Jules Renard, ou de VHuinorisme à l Art classique, texte de la conférence qu'il fit en 1910 à une de ces séances littéraires que le Salon d'Automne, si aimable pour les poètes et les écrivains, veut bien me charger d'organiser depuis plusieurs années au grand Palais.
C'est encore dans les œuvres de douce bonté qu'il faut placer Par-dessus la haie, de Frédéric Passy. Près d'atteindre sa quatre-vingt-dixième année, le vénérable apôtre du pacifisme trouve en son cœur des paroles toutes jeunes et toutes fraîches. C'est en grande simplicité qu'il s'adresse à toutes les âmes simples et charmantes, familières et honnêtes, pour leur enseigner à regarder : Par-dessus la haie, « Par-dessus toutes les haies. Par-dessus tout ce qui égare et sépare, empêchant les mains de se rencontrer, les esprits de se comprendre et les cœurs de s'unir ». Livre de bonne foi et de bonhomie souriante qui devrait être un des livres préférés des familles. Les enfants et les grandes personnes y puiseraient des leçons de respect mutuel, d'entr'aide, de conscience dans le travail ; ils s'y initieraient aux mystères des choses quotidiennes : la crédulité populaire et le machinisme au village, l'utilité des oiseaux e* la vie édifiante des grands hommes^ Fulton et Vauban, Stephenson et Jacquard, Pasteur et Turgot.
Si l'auteur de l'Histoire des Hommes, M. Nonce Casanova, nous accoutuma à une manière autrement violente que celle qui consiste à donner de bons et candides conseils — cette dédicace de sa virulente Image des Ténèbres en fait foi : Je dédie cette œuçres aux intelligences hautaines qui se stimulent
au contact de Vinahsolu éternel et se persuadent que le tâtonnement vertigineux du rêi>e est le seul geste supérieur — il n'aspira, avec Phryné à rien plus que nous charmer. Et certes il y réussit à notre surprise. Combien gracieux et touchant est en effet le roman de Lysias, petit chevrier de THélicon, et de Myrrhinète la Thespienne, Phryné enfant! Et combien ravissamment évoqués la vie des montagnards et le site qui les voit naître, vivre et périr.
Alors que Gh. Brun faisait paraître Le Régionalisme, M. G. Poinsot V Esthétique ré gionaliste et fondait avecEug. Figuière Z'cBMPre ré gionaliste, levoundiii local florissait de tout côté. Il était même consacré par l'académie Concourt qui couronna i]/o7is/e«7' de Lo urdines, roman ni mieux composé, ni plus puissant que bien d'autres, mais en tout cas point inférieur, mais aimable et facile, fait de grâces juste assez désuètes pour ne pas l'être trop, juste assez pittoresque pour n'être pas mièvre. M. Alphonse de Chateaubriant écrit moins bien que M . Henri de Régnier. Il a cependant assez de puissance et d'observation, de force d'évocation pour nous faire suivre jusqu'au bout la vie de personnages intéressants par le seul jeu dune psychologie moins que transcendantale. On sent qu'il a, comme M. de Lourdines le héros de son livre, l'amour des champs et des bois, des bêtes et des choses delà campagne, qu'il en pénètre l'âpre ou tendre existence, plus en sentimental qu'en penseur. Ses descriptions sont d'un peintre plus que d'un poète, mais il connaît la tristesse des existences gâchées en pure perte et l'ironie du destin. C'est là
de la bonne littérature d'agrément, de ia littérature à emporter en voyage pour charmer les heures mélancoliques qu'on ne peut consacrer à la méditation ou à la joie.
C'est à cette nature d'ouvrages qu'appartient La Maîtresse servante de Jérôme et Jean Tharaud. Si les personnages ne valent ni par leur supériorité morale, ni par leur supériorité intellectuelle, ils valent par la sobriété du récit, le talent un peu froid des auteurs, la minutie de leur notation; si le style ne vaut point par sa nouveauté, il vaut par sa précision un peu méticuleuse, mais souple. L'ensemble du livre est bien construit et marque chez les auteurs, un souci constant du perfectionnement, qu'affirme la réédition de Dingley, et qui, montrant leur probité, peut faire bien augurer de leur carrière littéraire. Les frères Tharaud ne se sont pas laissé griser par le succès, et c'est là un indice excellent.
On n'en pourrait dire autant d'Edmond Jaloux que la littérature mondaine semble avoir définitivement requis. Certes lEçentail de crêpe contient des parties délicates, émues, mais il y a là trop de fausses élégances; la pureté y est trop souvent remplacée par la préciosité ; la pyschologie y frise trop la superficielle convention. Combien nous préférions Le reste est silence qui fut plus légitimement remarqué. Combien nous préférons encore, pour revenir à nos écrivains régionalistes, à r Eventail de crêpe, les Demi-Paons, de M. Hugues Lapaire. Voilà de l'observation directe et de la peinture robuste. M. Hugues Lapaire connaît admirablement l'âme des hobereaux de village, le cœur des paysans et la vie des campagnes. Il ne cherche point
à en faire de ia littérature et ne tend qu'à nous faire profiter de ses observations, de ses sentiments en face des choses quïl connaît bien, et il y réussit sans peine, car il possède la palette qui colore, les phrases qui émotionnent, et touchent le cœur.
Je trouve des qualités parentes dans l'Aube sur le pillage, que Louis Dumont fait lever à nos yeux afin que nous voyons s'exalter la vie et l'amour parmi des parfums et des fleurs. Devant l'amour Louis Dumont s'avère franchement païen. Il le veut libre de toute entrave, même de celle de la pudeur, le défend et le chante ainsi. Il connaît la volupté de la terre et goûte sensuellement l'enivrante odeur de toute chose.
Mais sans contredit, c'est André Spire qui serra de plus près l'âme régionale. Il récolta, dans Tai trois robes distinguées les mots « d'une servante originaire du Morvan » et, les donne tels quels, sans afi'abulation, comme il les a recueillis, ou comme il dit les avoir recueillis .
« J'ai largement taillé, j'ai parfois réuni, dit-il. Mais j'ai fait tout ce que j'ai pu pour ne changer ni le sens ni les mots.
« On reconnaîtra à leur accent que ces simples phrases sont bien sorties d'une bouche et non d'une plume. On y retrouvera, non pas la pensée populaire travestie par un cerveau d'homme de lettres, mais la pensée populaire elle-même. On y retrouvera le langage même du peuple, et non pas un aggloméré de souvenirs et d'invention, mou de contours comme un décor de chaux et de poussière de marbre.
« Le plus souvent, à défaut de transposition artistique, le vrai reste immobile un pied en l'air, comme
un instantané photographique. D'autres fois, il vit, il remue, il avance Ce qui nous est donné tout fait, il faut alors le prendre tel quel, comme un amateur de folk-lore recueille une chanson . »
Et c'est bien ainsi que fit André Spire, écrivain d'indéniable et noble personnalité, dont le recueil pittoresque, exact, même peut-être un peu nu, pourra excellemment servir l'histoire du folk-lore.
Je crois que le style qui s'est le plus signalé cette année à l'attention des lettrés par son originalité, est le style de M. Charles Péguy. Est-ce à dire qu'il soit bon? Je ne le pense pas. Je le trouve même exécrable sur plus d'un point. Il est sans doute très voulu mais point assez volontaire . 11 est plein de qualités, de trésors fort précieux, mais point pour son créateur qui ne sut pas s'en servir. Lourd, fatigant, chargé, embarrassé de synonymes, d'épithètes inutiles, dévoré de parasites, il donne une impression pénible et harassante. Le lecteur croit marcher dans un champ défoncé, semé de racines, de cailloux, de ronces, où il se rend compte qu'une main habile aurait pu, en mettant un peu d'ordre et de méthode, faire naître le plus riche et le plus varié des paysages. M. Charles Péguy pourrait, tout en gardant mais en classant les principaux éléments de sa manière, conserver une profonde personnalité. Les Œuvres choisies qu'il publia il y a quelques mois, suffisent à faire voir qu'il possède une matière qui pourrait être fructueuse. Sa Jeanne d'Arc contient du meilleur, mais hélas encombré de pire. Il y a des dons de penseur, et celui qui met de
la clarté dans sa pensée n'est pas loin de voir se transformer de lui-même son style. Celui qui veut bien réduire ce qu'il dit strictement à ce qu'il veut dire voit se former toute seule une atmosphère pour ses idées, et selon sa manière propre de mener ces idées. Je déplore que M. Charles Péguy, si bien doué, gâche maladroitement des dons si admirables. Après cela, il reste à le louer hautement pour la noblesse de sa vie et la merveilleuse direction qu'il donna aux Cahiers de la quinzaine^ sa persévérance et sa sagesse, ce qui n'est point pour le condamner comme écrivain .
Nous vivons à une époque de telle platitude cérébrale, où la pratique du moindre effort règne avec une telle tyrannie, qu'on n'admire rien tant que les gens n'ayant jamais rien cherché, jamais rien pensé . Il faut entendre le cri de triomphe proféré par nos jeunes critiques chaque fois qu'ils ont mis la main sur un ouvrage neutre et sans signification : « Enfin, s'écrient-ils, voilà un ouvrage simple et sans prétention ». Cet en/?/2, que j'ai lu cent fois, est vraiment de trop, car il faut avouer qu'on se trouve souvent en présence d'un de ces ouvrages vain s, absurdes, odieux, baptisés K ouvrages sans prétention », productions ventes de dégénérés et de gâteux à qui la splendeur multiple de la vie, la contemplation grandiose de l'univers, n'inspirent qu'une écœurante répétition de vils lieux communs. Je comprends aisément que dans la tourbe des basses-lettres où sont rejetés tous les
ratés de rintelligence des différents états sociaux, un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire, mais qu'on voie souvent la haute littérature épouser une pareille façon de voir, voilà qui me navre et me choque profondément.
Aux rapetasseurs de thèmes usés, aux fabricants de vieux-neuf, aux coupeurs de cheveux en quatre et aux gens à « littérature sans prétention », je préférerai neuf fois sur dix le chercheur de midi à quatorze heures, le décrocheur d'étoiles, le « littérateur à prétention ». Il y a d'excellentes œuvres « simples et sans prétention », il y en a même beaucoup parce qu'il est assez commun d'être excellent dans le facile; il n'y a pas un seul incontestable chef-d'œuvre « simple et sans prétention », même pas ceux d'aînés qui donnent, semble-t-il, trop aisément leur appui à des produits médiocres et vulgaires de sentiment, d'idée, de style, mais qu'on pénètre du premier coup, sans difficulté. Le sens de l'aristocratie se perd de plus en plus, et sans aristocratie il n'y a point d'art^ point de morale, point de pensée, point de progrès humain (on entend bien que je n'ai cure ici d'une aristocratie politique, la cuisine sociale ne me requérant pas) .
Parmi les auteurs qui ne sont pas simples et ont de la prétention, et de qui la prétention est le plus justifiée, je placerai tout de suite Pierre Jaudon. Et c'est sans doute parce que sa prétention est si justifiée que son dernier volume, Dieiidonné Tête, fut accueilli avec le même silence irritant que ses deux précédentes œuvres : l'étouffé ment et le Cher Sujet. Pourtant il est actuellement peu d'esprits aussi curieux, aussi perspicaces, aussi fins, aussi
nourris que celui de Pierre Jaudon. Nous nous étonnons toujours que les partisans de la pensée, de l'idéalisme, de la hiérarchie suprême en art oublient de semblables écrivains, lorsqu'ils énumèrent ceux vers qui vont leur cœur et leur admiration, alors que leurs listes sont remplies de plats valets de la bassesse en tout. Il est vrai que Pierre Jaudon n'est l'ami de personne, n'est pas bien en place et, partant, ne peut rendre aucun service. Or pourquoi demanderions-nous le désintéressement à quelqu'un, fût-il idéaliste, fût-ce pour le triomphe de son idée?
Pierre Jaudon débuta dans La Plume il y a quelques années en donnant des contes originaux, parfois jusqu'à la cocasserie, comme ce bizarre voyageur du métro (j'en ai oublié le titre), parfois aussi, jusqu'à la profondeur comme dans celle Promenade épique des Parallèles, que nous retrouvons dans un de ses livres.
En 1902 il publiait L' Eloufjement , volume qu'il mit d'abord dans sa cave, ensuite chez un chiffonnier, avec la mission formelle de le mettre au pilon. Mon inlassable curiosité me poussant, fouineur invétéré, des quais aux boîtes les plus sordides, dans un de ces pittoresques « marchés pouilleux » de Paris que je hante, j'eus la bonne fortune de rencontrer tout un lot à'Etouffement et m'empressai d'en acheter. Le chiffonnier, ayant cédé au désir de feuilleter ce livre tout neuf qu'il possédait en si grande quantité, avait découvert un chapitre intitulé Bric-à-brac. Gela s'entendait métaphysiquement ; notre homme n'y compris rien, de quoi il déduisit spontanément que ce devait être un livre fort à
l'honneur de sa corporation. Aussi, malgré sa parole, s'empressa-t-il de ne point mettre au pilon le livre, et, bien au contraire, de le faire circuler. L'aventure est authentique et me vaut d'être un des rares propriétaires du précieux volume.
UÉtoiiffement'! Le conflit de l'homme et de l'univers, qui sollicita de tout temps l'auteur, y est déjà très sensible. Mais il est ici frénétique. Une volontaire révolte contre la platitude du temps — de tous les temps — une vision exclusivement formelle, ont poussé l'auteur, de son aveu même, à l'obscurité. Pour être neuf il a été incompréhensible. L'intention et l'invention, la structure et le plan étaient curieux, mais la réalisation laissait par trop indécis.
Le Cher Sujet, son second volume, qu'il fit paraître en 1905, est déjà beaucoup plus clair. Il traduit assez lyriquement l'inquiétude du « sujet » qui lentement, et non sans émotion, sort de la chrysalide. La construction en est remarquable déjà, et sa méthode dénote une culture générale profonde et qui baigne toutes les facultés de son être. C'est un des livres les plus personnels qu'il m'ait été donné de lire.
Dieudonné Tête est tout à fait libéré de la gangue. 11 a même des ailes et propose le pittoresque de son émancipation.
L'idée principale du livre est exprimée surtout dans la 2^ partie du chapitre VI. On peut la résumer ainsi : le héros actuel est sollicité par le grand conflit présent : soi-même ou l'univers? l'individualisme ou l'altruisme ? Sur tous les plans de l'esprit et du sentiment ce dualisme se retrouve. Les deux
thèses ont à leur service d'excellents arguments. Il résulte de cette quasi-égalité de forces, non pas un équilibre harmonieux, mais un désordre général.
Que peut faire là-dedans un personnage génial, désinvolte et milliardaire, sinon jouer de ce désordre : <( Le désordre social n'est supportable qu'à la condition d'en faire un jeu pour passer le temps... » Il suivra la méthode de vie la plus simple, assurera sa tranquillité personnelle contre les agressions possibles de la natm'e et des hommes, puis partira en guerre. Au chaos ridicule d'une société qui ne sait pas être disciplinée il répondra en aggravant le le chaos. Le désordre social est visible partout. Les constructions et leur laideur le révèlent. L'incohérence est fort bien analysée (chapitre VII). La formule qui résume est celle-ci : ce qui caractérise la société du jour, c'est en tout « un byzantinisme de charlatan et des velléités de barbares dégénérés ».
Faire éclater la stupidité, Ihorreur de cet ensemble, voilà ce que veut réaliser Dieudonné Tête. Il donnera aux généreux altruistes des réalisations solidaristes à les faire frémir; ces bonnes gens, qui se trouvent à couvert à tous égards en faisant périr de travail les prolétaires imbéciles avant l'âge de la retraite — retraite dérisoire — , subiront une série d'entreprises sociales exemplaires : peu de travail, beaucoup de salaire, etc., l'exagération bienfaisante en un mot, de la tendance altruiste; les nobles sincérités de nos barbares dégénérés subiront d'exemplaires sincérités (dans la vie sexuelle notamment, chap. XI) ; les rationalistes superbes subiront des contradictions déconcertantes venant des cieux ou du cœur des hommes. . .
Le résultat : une eiFervescence d'un moment, le temps de se frotter les mains en riant, derrière le rideau, puis bien vite Fesprit de routine reprend le dessus, la mare regagne son niveau vaseux.
La conclusion : « Toute solution audacieuse offerte à un peuple sans ressort n'est que facétie jusqu'au coup de force du vrai barbare. »
Réduites à ce schéma purement d'intrigue, les idées de Pierre Jaudon sont évidemment sacrifiées. 11 faudrait pour les décrire plus des 360 pages de son volume, puisque dans ces 360 pages elles sont condensées, quintessenciées, réduites au minimum d'expression. Qu'on lise la première partie du livre : Inauguration d'un microcosme, on y verra avec quelle aisance, quelle intelligence Jaudon, ou si l'on veut Dieudonné Tête, qui est strictement le même homme, passe en revue toutes les philosophies, toutes les métaphysiques et s'y trace un surprenant chemin. Certes les gens qui détestent l'abstraction, la profondeur, la lucidité devant les grands problèmes de la pensée, de la morale delà vie supérieure feront bien de ne pas s'aventurer dans les cent premières pages, Qu'ils arrivent tout de suite à l'action, au nœud du conflit et certes ils seront bien servi. Mouvement, variété, visions grandioses, profusion de contacts inattendus, tout y est. Qu'ils assistent à la démolition des Palais immondes, à la prise de possession des Champs-Elysées par la tourbe, à l'organisation de la ville nouvelle ! Qu'ils écoutent les soliloques, les harangues, les ordres de Dieudonné ! Qu'ils regardent agir la foule devant un homme, agir un homme devant la foule I
•^/b LA LITTERATURE
Dieiidonné Tête est un des livres les plus significatifs, les plus profonds, les plus grands, les mieux écrits qui aient été donnés ces dernières années. Il est de la lignée des Gargantua, Dieudonné Tête serait digne d'être le Don Quichotte de nos lettres contemporaines, un Don Quichotte qui aurait connu Carlyle. Certes Pierre Jaudon est un des esprits les mieux ordonnés, les plus aristocratiques, les plus somptueux de l'époque. Eclairé sur tout, ayant médité sur tout, il n'est pas une difficulté qui l'embarrasse : Dieudonné Tête est un roman à un seul personnage, mais à un personnage si colossal et si épique, si lyrique et si multiple, qu'il nous donne sans arrêt l'illusion de le suivre, non pas dans sa pensée, mais dans une vie réelle et universelle .
Jacques Nayral est un ami qui m'est doublement cher et par le cœur et par l'esprit^ le règne du second ayant entraîné le règne du premier. Aussi dois-je doublement m'excuser, si je me borne cette fois à le faire entrer dans le bilan de Tannée. J'aurai, je pense, dans une prochaine série, l'occasion de m'étendre plus longuement sur son œuvre.
Bien qu'encore ses vers soient de coupe parfaite, d'inspiration souvent grave, ce n'est point l'auteur de la Dentelle des Heures que j'aime en lui. A mon avis, mais je suis sujet à me tromper, le prosateur l'emporle sur le poète. Ce soin extrême de l'écriture, cette précision mathématique des mots qui donnent à la prose de Jacques Nayral de la noblesse
et de l'ampleur, mettent dans ses poèmes de la froideur et de la banalité :
11 faut aussi que tu nailles point Choisir tes mots sans quelque méprise. . .
Ordre quasi souverain en poésie, et qui a comme plus redoutables adversaires, ceux qui, hélas! ne mettent dans le choix de leurs mots que trop peu de méprise, ou se méprennent trop sur le choix de la méprise. Si Nayral voulait se méprendre quelquefois sur la valeur de ses mots, sa méprise ne serait pas regrettable. Peu, même très peu, ont une telle connaissance des termes qu'ils emploient. Et je n entends pas cette connaissance fade et vaine qui n'amène qu'une décoloration totale de la langue, au profit d'une vague mais inchangeable organisation grammaticale. Je veux dire au contraire cette luxuriante et fructueuse connaissance, qui consiste à avoir suivi un mot depuis sa renaissance historique, (celle que nous prenons pour naissance) jusqu'à son existence parmi nous, à l'avoir examiné à travers les siècles et les auteurs, l'avoir vu évoluer, s'apauvrir, s'enrichir, mourir, renaître, chargé de sensibilité et de signification différentes, jusqu'à passer parfois du blanc au noir .
De là chez Nayral ce souci du mot à sa place, et, pour l'émotion, parfois trop à sa place.
Je suis, sans doute, bien mal venu de trouver ainsi à redire à un style qui m'a pleinement satisfait, mais puisqu'aussi bien je ne trouve rien à blâmer dans L'Etrange Histoire d'André Léris, il est humain que je me fâche d'un excès de perfection.
Maintenant que j'ai été suffisamment injuste pour reprocher à l'auteur de A Vombre des marbres ce qui est une de ses qualités, je me sens plus à l'aise pour dire combien j'aime sans réserve son esprit averti de toute littérature, sa littérature avertie de tout esprit. On se convaincra de son talent par le mordant qu'il a mis à peindre dans le Miracle de Coiirte^ille tous les personnages grotesques, malhonnêtes et affreusement vrais d'une petite ville de province; ou dans l'Etrange Histoire d'André Léris ceux non moins grotesques et malhonnêtes de quelques milieux de Paris .
D'ailleurs, pour bien montrer la mauvaise foi qui m'a guidé dans mes reproches, tout à Fheure je blâmais le poète d'avoir des qualitésde prosateur, et voici que maintenant je loue le prosateur d'avoir des qualités de poète. N'est-il pas un poète, et un poète majestueux, en effet, celui qui nous plongea, avec le Lac des Corbeaux, dans l'âpre et belle atmosphère de la montagne vosgienne? Certes elle est poétique cette vision sombre d'un site prenant jusqu'à l'envoûtement. Certes elle est d'un poète et de forte souche, cette description où s'évoquent d'amples horizons pleins de ciel, des plaines sereines et des monts tragiques où passent des vents puissants, des coteaux parfumés de glèbe et de fleurs, des forêts de hêtres et de sapins, des prairies où courent des ruisselets. N'est-il pas tout entier poétique, ce chapitre dramatique du Lac des Corbeaux, ou celui de la Dernière Etreinte^ où se déroule un angoissant cauchemar à la Edgard Poë?