‹ La littérature française au 19e; tableau général (volume 2)Chapitre 10 sur 58 · RÉMINISCENCES · texte numérisé non relu

RÉMINISCENCES

Je sens confusément, l'hiver, quand le soir tombe. Que jadis, animal ou plante, j'ai souffert, Lorsqu'Adonis saignant dormait pâle en sa tombe ; Et mon cœur reverdit quand tout redevient vert.

Certains jours, en errant dans les forêts natales. Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois. Quand, la nuit grandissant les formes végétales. Sauvage, halluciné, je rampais sous les bois.

Dans le sol primitif nos racines sont prises; Notre âme, comme un arbre, a grandi lentement ; Ma pensée est un temple aux antiques assises. Où l'ombre des dieux morts vient errer par moment.

Mon âme a trop dormi dans la nuit maternelle. Pour atteindre le jour, qu'il m'a fallu d'efforts ! Je voudrais être pur : la honte originelle. Le vieux sang de la bête est resté dans mon corps.

Et je voudrais pourtant t'affranchir, ô mon âme. Des liens d'un passé qui ne veut pas mourir; Je voudrais oublier mon origine infâme Et les siècles très longs que tu mis à grandir.

Mais c'est en vain : toujours en moi vivra ce monde De rêves, de pensers, de souvenirs confus. Me rappelant ainsi ma naissance profonde. Et l'ombre d'où je sors, et le peu que je fus ;

Et que j'ai transmigré dans des formes sans nombre. Et que mon âme était, sous tous ces corps divers, La conscience, et l'âme aussi, splendide ou sombre. Qui rêve et se tourmente au fond de l'univers.

{L'Illusion, éd. Lemerre.)

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