UN PLEUTRE
Nous ÉTIONS là tous deux parmi trente vauriens.
Et nous jouions aux dés, — chacun avec les siens.
Du premier coup, j'ai douze. O fortune jalouse.
Je riais ! Mais voici que l'autre tourne — douze I
C'est à recommencer. Je penche le cornet.
J'ai douze. A lui le tour. D'un air facile et net
Il agite les dés. — Douze I Je désespère.
Mais, pour savoir à fond ce qu'était ce repaire.
J'essaie encore un coup. J'ai douze. Le maraud
Remet d'abord ses dés dans sa poche, et tout haut.
Devant tout le tripot que le vacarme attire.
Crie : — On triche! — C'est bien à vous!... allais- je dire.
Quand soudain je reçois sur la joue un soufflet
Qui pour jamais me teint de pâle en violet.
On m'insulte. A la porte ! On m'y flanque avec verve.
Et vertueusement cette bande conserve
Tout mon argent. J'avais mis tout sur le tapis
Pour allumer le jeu. Rincé! — Ma foi, tant pisl
Car, puisque j'ai laissé démohr sans ressource
Mon honneur, ptt! mon dos, hai! mais, grand Dieu, ma bourse
Et que je n'ai senti nulle rébellion.
Je vois ce que je suis, — je n'ai rien du lion.
Quelle chance ! C'est très dangereux, le courage I
On se blesse d'un mot. on est pris de la rage
Du duel, et l'on se fait découdre le pourpoint.
Après ce que je viens d'endurer, je n'ai point
A craindre que jamais, pour un mot qui mal sonne.
On me voie envoyer des témoins à personne.
Bonsoir le point d'honneur et le respect humain I
Je respire. Je vais marcher dans mon chemin.
Libre, fier, aspirant l'air à pleine narine !
Car, certes, si j'avais au fond de la poitrine
Je ne dis pas le cœur d'Achille ou d'Annibal,
Mais un cœur ramassé par terre dans un bal.
Un cœur infatué de gloriole vile.
Il eût bondi. Le mien est resté bien tranquille.
Ce n'est pas là, sans doute, un symptôme trompeur.
Et je n'aurai plus peur de ne pas avoir peur.
{Tragaldàbasy éd. Calmann-Lévy.)
Henri de Bornier I825-I90I
LA CHANSON DES ÉPÉES GÉRALD {au milieu du théâtre, il chante) .
La France, dans ce siècle, eut deux grandes épées^ Deux glaives, l'un royal et l'autre féodal. Dont les lames d'un flot divin furent trempées : L'une a pour nom Joyeuse, et l'autre Durandal. Roland eut Durandal. Charlemagne a Joyeuse, Sœurs jumelles de gloire, héroïnes d'acier. En qui vivait du fer l'âme mystérieuse. Que pour son œuvre Dieu voulut s'associer.
Toutes les deux dans les mêlées
Entraient, jetant leur rude éclair.
Et les bannières étoilées
Les suivaient en flottant dans l'air 1
Quand elles faisaient leur ouvrage.
L'étranger frémissait de rage,
Sarrazins, Saxons ou Danois,
Tourbe hurlante et carnassière.
Tombait dans la rouge poussière
De ces formidables tournois !
Durandal a conquis l'Espagne;
Joyeuse a dompté le Lombard :
Chacune à sa noble compagne
Pouvait dire : Voici ma part !
Toutes les deux ont par le monde
Suivi, chassé le crime immonde.
Vaincu les pajiens en tout lieu ;
Après mille et mille batailles.
Aucune d'elles n'a d'entailles.
Pas plus que le glaive de Dieu !
Hélas! La même fin ne leur est pas donnée. Joyeuse est fière et libre après tant de combats. Et, quand Roland périt dans la sombre journée, Durandal des païens fut captive là-bas ! Elle est captive encore, et la France la pleure. Mais le sort difîérent laisse l'honneur égal. Et la France, attendant quelque chance meilleure. Aime du même amour Joyeuse et Durandal !
{La FUle de Roland, éd. Fayard et C»«.)
Emile Augler I820-I889