‹ La littérature française au 19e; tableau général (volume 2)Chapitre 15 sur 58 · GASTON DE PRESLES · texte numérisé non relu

GASTON DE PRESLES

Eh bien ! cher beau-père, comment gouvernez-vous ce petit désespoir ? Êtes-vous toujours furieux contre votre panier percé de gendre ? Avez-vous pris votre parti ?

POIRIER

Non, monsieur; mais j'ai pris un parti.

GASTON

Violent ?

POIRIER

Nécessaire.

GASTON

Y a-t-il de l'indiscrétion à vous demander ?...

POIRIER

Au contraire, monsieur, c'est une explication que je vous dois... (// lui montre un siège ; ils s'asseyent tous deux à droite et à gauche de la chambre du milieu.) En vous donnant ma fille et un million, je m'imaginais que vous consentiriez à prendre une position.

GASTON

Ne revenons pas là-dessus, je vous prie.

POIRIER

Je n'y reviens que pour mémoire... Je reconnais que j'ai eu tort d'imaginer qu'un gentilhomme consentirait à s'occuper comme un homme et je passe condamnation. Mais, dans mon erreur, je vous ai laissé mettre ma maison sur un ton que je ne peux pas soutenir à moi seul ; et puisqu'il est bien convenu que nous n'avons à nous deux que ma fortune, il me paraît juste, raisonnable et nécessaire, de supprimer de mon train ce qu'il me faut rabattre de mes espérances. J'ai donc songé à quelques réformes que vous approuverez sans doute.

GASTON

Allez, Sully! Allez, Turgot!... Coupez, taillez, j'y consens! Vous me trouvez en belle humeur, profitez-en !

POIRIER

Je suis ravi de votre condescendance. J'ai donc décidé, arrêté, ^ ordonné...

GASTON

Permettez, beau-père, si vous avez décidé, arrêté, ordonné, il paraît superflu que vous me consultiez.

POIRIER

Aussi ne vous consulté- je pas; je vous mets au courant, voilà tout.

GASTON

Ah ! vous ne me consultez pas ?

Cela vous étonne ?

GASTON

Un peu, mais, je vous l'ai dit, je suis en belle humeur.

POIRIER

Ma première réforme, mon cher garçon...

GASTON

Vous voulez dire mon cher Gaston, je pense ? La langue vous a fourché.

POIRIER

Cher Gaston, cher garçon... c'est tout un... De beau-père à gendre, la familiarité est permise.

GASTON

Et de votre part, monsieur Poirier, elle me flatte et m'honore... Vous disiez donc que notre première réforme ?...

POIRIER, se levant.

C'est, monsieur, que vous me fassiez le plaisir de ne plus me gouailler. Je suis las de vous servir de plastron.

GASTON

Là, là, monsieur Poirier, ne vous fâchez pas !

POIRIER

Je sais très bien que vous me tenez pour un très petit per. sonnage et pour un très petit esprit, mais...

GASTON

OÙ prenez-vous cela ?

POIRIER

Mais vous saurez qu'il y a plus de cervelle dans ma pantoufle que sous votre chapeau.

GASTON

Ah ! fi ! voilà qui est trivial... vous parlez comme un homme du commun.

POIRIER

Je ne suis pas un marquis, moi !

GASTON

Ne le dites pas si haut, on finirait par le croire.

POIRIER

Qu'on le croie ou non, c'est le cadet de mes soucis. Je n'ai aucune prétention à la gentilhommerie. Dieu merci I je n'en fais pas assez de cas pour cela.

GASTON

Vous n'en faites pas de cas ?

POIRIER

Non, monsieur, non ! Je suis un vieux libéral, tel que vous me voyez : je juge les hommes sur leur mérite, et non sur leurs titres; je me ris des hasards de la naissance; la noblesse ne m'éblouit pas, et je m'en moque comme de l'an quarante; je suis bien aise de vous l'apprendre.

GASTON

Me trouveriez-vons du mérite, par hasard ?

POIRIER

Non, monsieur, je ne vous en trouve pas.

GASTON

Non ? Alors, pourquoi m'avez -vous donné votre fille ?

POIRIER, interdit.

Pourquoi je vous ai donné...

GASTON

Vous aviez donc une arrière-pensée ?

POIRIER

Une arrière-pensée ?

GASTON

Permettez ! Votre fille ne m'aimait pas quand vous m'avez attiré chez vous; ce n'étaient, pas mes dettes qui m'avaient valu l'honneur de votre choix ; puisque ce n'est pas non plus mon titre, je suis bien obligé de croire que vous aviez une arrière-pensée.

POIRIER, se rasseyant.

Quand même, monsieur!... quand j'aurais tâché de concilier mes intérêts avec le bonheur de mon enfant ? Quel mal y verriez-vous ? Qui me reprochera, à moi qui donne un million de ma poche, qui me reprochera de choisir un gendre en état de me dédommager de mon sacrifice, quand d'ailleurs il est aimé de ma fille ? J'ai pensé à elle d'abord, c'était mon devoir; à moi ensuite, c'était mon droit.

GASTON

Je ne conteste pas, monsieur Poirier. Vous n'avez eu qu'un tort, c'est de manquer de confiance en moi.

POIRIER

C'est que vous n'êtes pas encourageant.

GASTON

Me gardez-vous rancune de quelques plaisanteries ? Je ne suis peut-être pas le plus respectueux des gendres, et je m'en accuse; mais, dans les choses sérieuses, je suis sérieux. Il est très juste que vous cherchiez en moi l'appui que j'ai trouvé en vous.

POIRIER, à part.

Comprendrait-il la situation ?

GASTON

Voyons, cher beau-père, en quoi puis- je vous être bon à quelque chose ?

POIRIER

Eh bien, j'avais rêvé que vous iriez aux Tuileries.

GASTON

Encore 1 C'est donc votre marotte de danser à la cour ?

POIRIER

Il ne s'agit pas de danser. Faites-moi l'honneur de me prêter des idées moins frivoles. Je ne suis ni vain ni futile.

GASTON

Qu'êtes- vous donc, ventre-saint- gris ! expliquez-vous.

POIRIER, piteusement.

Je suis ambitieux !

GASTON

On dirait que vous en rougissez ; pourquoi donc ? Avec l'expérience que vous avez acquise dans les affaires, vous pouvez prétendre à tout. Le commerce est la véritable école des hommes d'État.

C'est ce que Verdelet me disait ce matin.

GASTON

C'est là qu'on puise cette hauteur de vues, cette élévation de sentiments, ce détachement des petits intérêts qui font les Richelieu et les Colbert.

POIRIER

Oh ! je ne^rétends pas...

GASTON

Mais qu'est-ce qui pourrait donc bien lui convenir à ce bon monsieur Poirier ? Une préfecture ? fi donc! Le conseil d'État? non ! Un poste diplomatique ? Justement l'ambassade de Constantinople est vacante...

POIRIER

J'ai des goûts sédentaires : je n'entends pas le turc.

GASTON

Attendez! {lui frappant sur l'épaule). Je crois que la pairie vous irait comme un gant.

POIRIER

Oh ! croyez-vous ?

GASTON

Mais, voilà le diable ! vous ne faites partie d'aucune catégo-» rie... vous n'êtes pas encore de l'Institut.

Soyez donc tranquille ! Je paierai, quand il le faudra, trois mille francs de contributions directes. J'ai à la banque trois millions qui n'attendent qu'un mot de vous pour s'abattre sur de bonnes terres.

GASTON

Ah ! Machiavel ! Sixte-Quint ! vous les roulerez tous !

POIRIER

Je crois que oui.

GASTON

Mais j'aime à penser que votre ambition ne s'arrête pas en si bon chemin ? Il vous faut un titre.

POIRIER

Oh ! je ne tiens pas à ces hochets delà vanité : je suis, comme je vous le disais, un vieux libéral.

GASTON

Raison de plus. Un libéral n'est tenu de mépriser que l'ancienne noblesse; mais la nouvelle, celle qui n'a pas d'aïeux...

POIRIER

Celle qu'on ne doit qu'à soi-même ! •

GASTON

Vous serez comte.

POIRIER

Non. Il faut être raisonnable, baron seulement.

GASTON

Le baron Poirier !... cela sonne bien à l'oreille.

Oui, le baron Poirier !

GASTON. (// le regarde et part d'un éclat de rire.) Je vous demande pardon; mais là, vrai, c'est trop drôle! Baron ! monsieur Poirier !... baron de Castillard !

POIRIER, à part.

Je suis joué !...

{Le Gendre de M. Poirier, éd. Calmann-Lévy.)

Al*x. Duma»flls 1824.1805

Page 1