‹ La littérature française au 19e; tableau général (volume 2)Chapitre 20 sur 58 · UN HÔTEL DE RAMBOUILLET EN 1881 PAUL · texte numérisé non relu

UN HÔTEL DE RAMBOUILLET EN 1881 PAUL

Ce monde-là, mon enfant, c'est un hôtel de Rambouillet en 1881 : un monde où l'on cause et où l'on pose, où le pédantisme tient lieu de science, la sentimentalité de sentiment et la préciosité de délicatesse; où l'on ne dit jamais ce que l'on pense, et où l'on ne pense jamais ce que l'on dit; où l'assiduité est une politique, l'amitié un calcul, et la galanterie même un moyen ; le monde où l'on avale sa canne dans l'antichambre et sa langue dans le salon; le monde sérieux, enfin I

JEANNE

Mais c'est le monde où l'on s'ennuie, cela !

PAUL

Précisément I

JEANNE

Mais, si l'on s'y ennuie, quelle influence peut-il avoir ?

PAUL

Quelle influence ?... Candeur ! candeur ! Quelle influence, l'ennui, chez nous ? mais énorme ! mais considérable ! Le Français, vois-tu, a pour l'ennui une horreur poussée jusqu'à la vénération. Pour lui, l'ennui est un dieu terrible qui a pour culte la tenue. Il ne comprend le sérieux que sous cette forme. Je ne dis pas qu'il pratique, par exemple, mais il n'en croit que plus fermement, aimant mieux croire... que d'y aller voir. Oui, ce peuple gai, au fond, se méprise de l'être ; il a perdu sa foi dans le beau sens de son vieux titre ; ce peuple sceptique et bavard croit aux silencieux, ce peuple expansif et aimable s'en laisse imposer par la morgue pédante et la nulHté prétentieuse des pontifes de la cravate blanche : en politique, comme en science, comme en art, comme en littérature, comme en tout ! Il les raille, il les hait, il les fuit comme peste, mais ils ont seuls son admiration secrète et sa confiance absolue ! Quelle influence, l'ennui ? Ah ! ma chère enfant ! mais c'est-à-dire qu'il n'y a que deux sortes de gens au monde : ceux qui ne savent pas s'ennuyer et qui ne sont rien, et ceux qui savent s'ennuyer et qui sont tout... après ceux qui savent ennuyer les autres 1

JEANNE

Et voilà où tu m'amènes, misérable !

PAUL

Veux-tu être préfète, oui ou non ?

JEANNE

Oh! d'abord, je ne pourrai jamais...

PAUL

Laisse donc ! Ce n'est que huit jours à passer.

JEANNE

Huit jours! sans parler, sans rire, sans t'embrasser!

PAUL

Devant le monde, mais quand nous serons seuls... ce sera charmant, au contraire...

JEANNE

Ah ! c'est égal ! c'est égal 1

{Elle ouvre le piano et joue un air de « la Fille de madame Angot».)

PAUL, effrayé.

Eh bien ! eh bien ! qu'est-ce que tu fais là ?

JEANNE

C'est dans l'opérette d'hier.

PAUL

Malheureuse! voilà comme tu profites... {Un domestique paraît au fond.) Trop tard! {Jeanne change son air d'opérette en symphonie de Beethoven.) Beethoven ! Bravo ! (// suit la mesure d'un air profond.) Ahl il n'y a décidément de musique qu'au Conservatoire !

{Le Monde o^ Von s'ennuie^ éd. Calmann-Lévy.)

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Labiche 1815-1888

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