‹ La littérature française au 19e; tableau général (volume 2)Chapitre 31 sur 58 · LA FRANCE · texte numérisé non relu

LA FRANCE

S'il est un pays qui ait droit à l'amour de ses enfants et l'obtienne du premier sourire, c'est notre France d'hier, d'aujourd'hui, de demain, la France de nos fiers aïeux de toujours; la France de nos bons soldats intrépides et doux, que le plus implacable adversaire n'a pu vaincre sans les admirer; la France de nos grands artisans de pensée, maîtres du plus limpide instrument d'expression qui fût jamais; la France delios artistes dans tous les domaines où se donne carrière l'instinct supérieur d'une race ailée perpétuellement en quête d'un suprême achèvement de simplicité, de clarté, de beauté; la France de nos travailleurs de tout rang, si courageusement obstinés au labeur, si prudemment attentifs au foyer, toujours en éveil de savoir, toujours soucieux d'af finement, à la fois prompts d'instinct à toute nouveauté et passionnément jaloux des gloires du passé, toujours prêts à étonner leurs détracteurs par la soudaine aisance des élans vers les cimes, comme par la spontanéité des retours ingénus à la froide raison ; la France de la grande renaissance humaine achevée en notre puissant effort de rénovation révolutionnaire au nom des droits de l'individu ; la France de l'idéalisme en bataille, par qui s'est magnifiquement accru le trésor ancestral de toute l'humanité ; la France enfin de notre terre enchantée, jardin de la planète, qui attire et retient^ le plus indifférent par la douce intimité de son accueil, par la grâce et le charme du plus aimable décor de vie heureuse. Messieurs, nous en prenons nos aïeux et nos fils à témoins, il ne sera pas toléré que cette grande et noble France, dont le sort nous fut remis en des heures terribles, subisse de mains scélé'

rates une irréparable atteinte. Nous la préserverons, nous la garderons, nous l'aimerons, nous efforçant de la laisser plus grande, plus haute, plus belle encore, aux générations dont la charge sera de l'accroître toujours en beauté.

{Discours prononcé à Amiens £i907],à Tinauguration du monument Goblet. )

m. — EE ROMAN

C'est le plus fécond des genres littéraires dans cette seconde moitié du siècle. Signe des temps ! Forme infiniment malléable, ouverte à tous les desseins, où se coulent le plus aisément tous les aspects du « moi », toutes les velléités historiques ou philosophiques aussi bien que psychologiques et morales, le roman ne s'affirme-t-il pas comme le vrai moyen d'expression d'une époque qui a confondu tous les genres ? Sans compter, comme le remarque Brunetière, que la hberté de son allure et l'universalité de sa langue conviennent merveilleusement à nos sociétés démocratiques. Avec Flaubert et par dégoût de l'hypertrophie romantique, il s'efforcera vers l'impersonnaUté ; avec Zola et son groupe, ses prétentions scientifiques augmenteront et il voudra se faire documentaire, expérimental, sociologique. Dès l'origine cependant, avec Champfleury, Barbara, Duranty, etc., il éliminera du champ d'observation de l'écrivain tout ce qui ne tombe pas sous le sens, tout ce qui appartient au domaine mystérieux de l'âme et, sous couleur d'exactitude, s'attachera de préférence aux triviaUtés et aux mesquineries de l'existence. Et déjà Balzac est distancé : son réahsme paraît fade. Nous savons du moins qu'il n'était pas sans alliage : si la part de l'observation est la plus forte chez l'auteur de la Comédie humaine, elle y est bien mêlée. Balzac professait qu' « un livre doit amuser ou doit instruire », qu'il y faut a un sentiment, une action, un intérêt qui conduise le lecteur, qui le captive et le mène à un dénouement souhaité ».

Les romanciers éclectiques. — De telles formules sont presque des compromis. Elles pourraient faire le programme d'une école éclectique qui exista en effet, si elle n'en prit le nom, et tâcha de tenir la balance égale entre l'imagination et l'observation. A cette école, outre Charles de Bernard, dont nous avons parlé plus haut, appartiendraient Hector Malot, Mario Uchard, Louis

Ulbach. Adolphe Belot, Paul Perret, Edouard Cadol. Albert Delpit, Ernest Daudet, Edmond Texier, Camille Le Senne, Jules Claretie, Georges Duruy et quelques autres seigneurs de moindre importance.

Le plus représentatif du groupe, Hector Malot, en dépit de l'article fameux de Taine, est demeuré au second plan de la célébrité : l'horreur de la réclame, une vie à l'écart, exclusivement vouée au labeur professionnel {les Victimes d'amour [1859- 1866], Madame Obernin, Un curé de province, l' Auberge du monde, les Batailles du mariage, Ghislaine, le Sang bleu, le Lieutenant Bonnet, Zyte, Clotilde Martory, Sans famille, etc.), une langue probe, mais sans éclat, des qualités moyennes d'invention et de mise en scène, enfin la position de juste milieu adoptée par ce romancier, expliquent, s'ils ne l'excusent, l'indifférence de ses confrères, amplement rachetée, d'ailleurs, par la sympathie du public.

Une autre caractéristique des écrivains précédents et nommément de Belot, Texier, Le Senne, Delpit, Claretie, est leur recherche de l'actualité : avec eux, le « reportage » commence à s'introduire dans le roman ; l'événement « parisien », le drame, le procès, la question du jour sont leur affaire et ne font pas nécessairement celle de leurs lecteurs, quand ceux-ci, comme il arrive au bout de quelques années, ont oublié le point de départ du livre et ne sont plus sensibles qu'à la valeur intrinsèque du récit. Dans Brichanteau comédien cependant, Jules Claretie, à qui ne manquait qu'un style moins invertébré, est allé au delà de son personnage; et Monsieur h ministre, le Candidat, du même auteur, pourraient bien excéder, par l'application qui s'en peut faire à l'homme politique de tous les temps, la portée de simples enquêtes documentaires.

Les romanciers idéalistes. — On voit, malgré tout, de quel côté penche la balance chez ces romanciers et que c'est en faveur du réaHsme, alors que chez un Feuillet et un CherbuHez, héritiers directs de George Sand, l'imagination l'emporte visiblement sur l'observation.

Peut-être cependant a-t-on trop exagéré chez Feuillet * le parti pris d'école : il est vrai que ses héros et ses héroïnes sont presque tous des gens du monde, que leurs sentiments et leur langage restent toujours ceux de la bonne compagnie, que la nature même, chez l'auteur, a

comme un air distingué; mais chez Racine non plus les personnages n'appartiennent pas à la basse pègre et il arrive, chez Feuillet comme chez lui, que la passion, pour parler une langue raffinée, n'en pousse pas moins des racines profondes dans les coeurs et n'y cause des ravages singuliers. La postérité fera sans doute bon marché du Roman d'un jeune homme pauvre (1858) et de VHisiotre de Sibylle (1862); elle retiendra certaines scènes, certaines études de caractère de Monsieur de Camors (1867), dejulta de Trécœur, de l'Histoire d'une Parisienne, d'Honneur d'arliste, de la Petite Comtesse, etc., d'un pathétique sobre et d'une grande finesse d'analyse.

Autour de Feuillet et dans des genres voisins pourraient trouver place le comte d'Alton- Shée avec le Mariage du duc Pompée (1864), curieuse étude du donjuanisme; Paul deMolènes, Xavier Eyma, Louis Enault, Michel Masson, Henri de La Madelène, Armand de Pontmartin, Charles Deslys, Aimé Giron, Philibert Audebrand, Simon Boubée, etc.; puis quelques femmes : M^nea Craven, préoccupée surtout, dans le Récit d'une sœur (1866) et Fleurange, du point de vue confessionnel; Caro, dont le Péché de

Madeleine (1865), accueilli comme un chef-d'œuvre, exalte en une langue délicate, mais un peu lymphatique, « l'héroïsme sublime de l'immolation » (Marins Topin) ; Bentzon, la mieux douée de cette famille de romancières, qui fut une sorte de George Sand apaisée et orthodoxe; la comtesse d'Haussonville {Robert Hennet), M^ne de Gasparin [Camille), Zénaïde Fleuriot, Nelly Lieutier, Claude Vignon, Jeanne Mair^t, de Peyrebrune, Juliette Adam, âme ardente, passionnée pour toutes les grandes causes, Égérie démocratique qui rêva d'une république athénienne et, dans Grecque (1877), Païenne, etc., ressuscita les grâces alexandrines.

Et ce furent encore, si l'on veut, des idéahstes que Banville, qui reçut en partage le sourire, la grâce, le don heureux de tout vêtir de lyrisme ; Arsène Houssaye, qui lui fut à peine inférieur;

Octave Feuillet.

Paul de Musset, qui n'est pas seulement l'auteur de Lui et Elle (1860), mais aussi de Livia et de Puylauvens ; Dumas fils, de qui le théâtre a fait oublier l'œuvre romanesque, où nous devons pourtant signaler, en raison de l'émotion qu'elles provoquèrent, la Dame aux camélias (1848) et l'Affaire Clemenceau (1867); Gustave Droz, l'auteur trop applaudi de Monsieur, Madame et Bébé (1866), où le sous-entendu égrillard court partout à fleur de phrase ; Edmond About, qui prétendit faire échec à l'école naturaliste avec son ennuyeux Roman d'un brave homme (1876) et qui devra se contenter de rester l'auteur de Germaine, de Madelon, de Tolla, de Trente et Quarante, surtout du Roi des montagnes (1856) et des jolies nouvelles, pleines de verve et d'esprit, qui forment la substance des Mariages de Paris (1856) et des Mariages de province (1868); François Coppée, qui fit fleurir l'idylle sur les talus des fortifications; Sarcey lui-même, qui se découvrit romancier dans Etienne Moret et le Piano de Jeanne. — Mais l'influence d'Octave Feuillet s'est particulièrement marquée de nos jours chez Henri Rabusson, qui, en prenant le contre-pied de son maître, a renouvelé de pessimisme des thèses un peu démodées, et chez Georges Ohnet, qui s'est contenté d'abaisser d'un degré la situation sociale des personnages de Feuillet et d'un ton ou même de plusieurs la correction de leur langage.

Victor Cherbuliez* allait de préférence au rare et à l'étrange dans ses romans (le Comte Kostia [1863], l'Aventure de Ladislas Bolski, Meta Holdenis, Olivier Mauganf, etc.), et son cas ressemblerait fort à celui des premiers romantiques, si l'homme d'esprit qu'il se retrouvait bientôt et qui, sous le pseudonyme de Valbert, fut, avec Augustin Filon, un de nos plus fins essayistes, n'était intervenu à point pour tempérer d'ironie les dévergondages du romancier. — Ludovic Halévy eut peut-être un effort tout différent à faire pour refouler l'ironiste et devenir le sentimental auteur de Criquette, d'Un mariage d'amour, de Princesse, de l'Abbé Constantin (1882),' dont M. Ganderax a écrit qu'il fit en littérature, au plein de la Terreur naturaliste, l'effet d'un 9 thermidor — sans guillotine. Livres délicieusement chimériques et inconsistants! On en évoque les héros comme de doux fantoches. Mais les Petites Cardinal (1880)

et davantage leurs dignes parents sont d'une autre pâte, et c'est que Halévy travaillait cette fois sur nature et sans autre souci que de fixer un des aspects les plus réjouissants de la vanité démocratique.

Divers. Barbey d'Aurevilly. — Hors de ces romanciers et des réalistes qui vont suivre, aucun classement rigoureux n'est possible, ou il faudrait multiplier les étiquettes à l'infini. On ne peut noter que des tendances.

Vous plaisez-vous aux bergeries et à la peinture des mœurs provinciales ? Voici Charles Deulin, Max Buchon, Frédéric Béchard, Eugène MuUer, Hippolyte Violeau, les Frémine, Gabriel Marc, Horace Bertin, Edouard Siebecker, vingt autres, sans parler des purs folkloristes, comme F. -M. Luzel, Bladé, Coussemaker, de Puymaigre, Eugène Rolland, Sébillot, Doncieux, etc., et quatre maîtres : Jules de La Madelène, dont le Marquis des Saffras (1859), « prototype de tous les romans régionalistes du xixe siècle » (Mistral), est d'une observation et d'une « réalisation » si heureuses que, le livre fermé, « on doute, dit M. Jean Tribaldy, si l'on n'est pas victime d'une illusion et si l'on ne garde pas dans les oreilles le bruit des querelles intimes et publiques de quelque village provençal où l'on se serait longtemps attardé »; André Theuriet*, parfait cicérone des combes et des sapinières mosellanes et qui connaît si bien, en outre, l'âme grise des sous-préfectures; Ferdinand Fabre*, au « style touffu, pesant, laborieux, excessif, mais solide, robuste, savoureux, coloré » (Jules Lemaître), peintre balzacien des mœurs cléricales dans /es Courbezon (1862), l'Abbé Tigrane, Lucifer, etc., tout miel, grâce et malice dans ses paysanneries cévenoles {le Chevrier, Barnabe, Monsieur Jean, Norine, etc.); Paul Arène*, abeille provençale, dont le Jean des Figues et la Chèvre d'or s'égalent, pour l'ironie ailée et le délicat symbolisme, à la Sylvie de Gérard de Nerval, perle de l'Ile-de-France.

Voulez- vous du roman historique à la manière du bon Dumas ? Voici la comtesse Dash, Élie Berthet, Charles d'Héricault. Fortuné du Boisgobey, Ponson du Terrail, Raoul de Navery. Oscar de Poli, Alexandre de Lamothe, Charles Buet, Paul Saunière, etc.

Du roman exotique ? Voici les romans slaves de M°^e Henry Gréville et du prince Lubomirski, mexicains de Lucien Biart, peaux-rouges de Gustave Aymard, iraniens et chinois de M^^ Judith Gautier, prussiens, bavarois, saxons de Victor Tissot.

Du roman maritime ? Voici La Landelle et Ernest Capendu.

Du roman humoristique ? Voici Gustave Claudin, Aurélien Scholl, Jules Noriac, Pierre Véron, Eugène Chavette, Jules Moinaux, Alexandre Pothey, Armand Silvestre.

Du roman -feuilleton ? Voici Pierre Zaccone, Tony Révillon, Louis Noir, Alexis Bouvier, Pierre Ninous, Octave Féré, Gourdon de Genouilhac, Xavier de Montépin, Adolphe Dennery.

Du roman d'aventures et de voyages ? Voici Henri Rivière, Paul Branda, Emmanuel Gonzalès, Emile Chevalier, Alfred Assollant et son immortel Capitaine Corcoran (1867) ; un peu plus tard, Jules Verne, qui découvre le merveilleux scientifique et qui eût fait figure dans les lettres avec une plume moins prohxe et moins lâche.

Du roman éducatif et «(i usum delphinorum? Voici Louis Desnoyers {Mésaventures de Jean-Paul Choppard), Jean Macé {Histoire d'une bouchée de pain), la bonne comtesse de Ségur, André Laurie, P.-J. Stahl.

Du roman judiciaire ? Voici Emile Gaboriau, trop oublié et de qui procèdent, sans l'égaler toujours, les Conan Doyle, les Hornung et les Maurice Leblanc.

Du roman patriotique ? Voici Erckmann-Chatrian*, chez qui revivent la bonhomie, les grâces copieuses et aussi l'attachement au drapeau, l'héroïsme simple et sans fracas, toutes les vertus guerrières et domestiques de l'ancienne Alsace.

N'êtes-vous point las enfin des « monstres » romantiques et désirez-vous connaître la postérité de Han d'Islande, de Quasimodo, de Vautrin, de la Chouette et de Marguerite de Bourgogne ? Lisez le Bouscassié (1869), la Fête votive de Saint-Bartholomée porte-glaive, Raca, les Va-nu-pieds, N'a qu'un œil, Kercadec le garde-barrière, l'Homme de la Croix-aux-Bœufs, Ompdrailles, le Tombeau des lutteurs, etc., de Léon Cladel. Ces titres sonnent terriblement. Et il n'est pas que Cladel n'eût une manière de coup de gueule épique; et le Quercy, en somme, trouva en lui un peintre puissant. Lisez encore Go g, Zo'har, le Roi vierge, etc., de Catulle Mendès, décalque licencieux de Hugo; le Jacques Vingtras (1879-1886) de Jules Vallès, autobiographie amère d'une variante moderne de l'Antony romantique : le raté universitaire; Contes cruels, l'Amour suprême, l'Eve future, Tribulat Bonhomet, etc., de Villiers de l'Isle-Adam, génie avorté, dont la brume est déchirée d'éclairs, « dormeur éveillé « qui « a emporté avec lui le secret de ses plus beaux rêves » (A. France); Une vieille maîtresse (1851), l'Ensorcelée, le Cheva-

lier des Touches, les Diaboliques, Un prêtre marié. Ce qui ne meurt pas, etc., de Barbey d'Aurevilly*, sur lequel il convient peut-être de s'arrêter davantage.

Il y eut toujours de l'étrange dans sa vie et plus que de l'étrange, de l'équivoque. Avait-il le droit de s'appeler d'Aurevilly ? Était-il noble ou roturier ? Quel emploi fit-il de ses premières années de jeunesse? Autant d'énigmes. Il a dit d'un de ses héros qu'il était pareil à un portrait qui marche. Barbey avait un peu de cet air-là et un peu aussi de celui d'une gravure de mode. Il cultivait cet archaïsme et ce dandysme comme des originalités et, fort pauvre ou ne tirant que des revenus insuffisants de sa httérature, il préférait habiter une mansarde et consacrer ses économies à l'acquisition de quelque excentrique cravate blanche à pois d'or dont il épinglait méticuleusement les ailes sur son pourpoint de Casimir, comme un grand papillon.

Porter beau était pour lui une première manière de se « distinguer »

en un temps où la figure humaine, tolérable seulement chez la femme et l'enfant, « s'en va, disait-il, comme tout le reste ». Et, par le reste, entendez les mœurs, la famille,

la noblesse, la rehgion, tout, jusqu'aux ridicules, qui, chez nous, « ont moins de gaieté et de variété par eux-mêmes que ceux de nos pères ». Barbey était donc aristocrate, et c'était sa seconde manière de « se distinguer ». Il ne découvrait dans la civihsation moderne « que des usines et des latrines ». Vue un peu excessive sans doute. Et il est exact encore que le catholicisme de l'auteur des Diaboliques, pour sincère qu'il soit, dégage un vague relent de satanisme. Tel quel, sous les poses de cette vie outrée, criarde, puérile, Barbey fut un véritable écrivain, un d€ ceux qui ont leur marque particulière, la fleur de coin dans l'expression à quoi se reconnaît le batteur de style. Et c'est peut-être en lui, tout

Barbey d'Aurevilly.

compte fait, que le roman romantique a trouvé son plus parfait représentant et s'est le mieux réalisé dans ces créations démesurées, mais d'un relief et d'un accent inoubliables : le chevalier des Touches, la Glotte, Mademoiselle de Percy et Jehoël de Ja Croix- Jugan, abbé de Blanchelande.

Eugène Fromentin*; Ernest Feydeau*. — Nous avons réservé deux œuvres qu'on rattache d'habitude l'une à l'idéa- Hsme, l'autre au réahsme, et qui appartiendraient plutôt au roman autobiographique sans épithète : Dominique et Fanny.

On ht toujours Dominique, qui reçut pourtant un accueil assez froid, lors de sa pubhcation dans la Revue des Deux Mondes (1862) ; on ne Ht plus Fanny (1858), dont vingtneuf éditions s'épuisèrent en deux mois (Pontmartin).Z)owi*nique, comme la Princesse de Clèves, est l'histoire d'une passion malheureuse, traversée de luttes et de remords, qui mène deux amants au bord de l'adultère et se dénoue brusquement par la fuite de l'homme et son ensevelissement à la campagne dans un mariage de raison. Sur le sort de la femme, jouet de cette passion criminelle, le romancier se tait, laissant planer on ne sait « quelle douloureuse incertitude, quelle image d'abandon infini » (Scherer). N'était une certaine complaisance romantique, d'ailleurs pleine de tact et de mesure, pour les descriptions, un souci dumiheu et de l'atmosphère où se retrouve le peintre d'Un été dans le Sahara et d^Vne année dans le Sahel, on se croirait en présence d'une œuvre toute classique, tant la gradation des sentiments y est bien observée, tant l'analyse des troubles de la passion chez Dominique et M"^^ de Nièvres est conduite avec déhcatesse, tant l'expression, toujours « fine et légère, pas trop marquée, caractéristique pourtant » (Sainte- Beuve), a de justesse et d'élégance. — Fanny, d'Ernest Feydeau, rappellerait davantage Adolphe que la Princesse de Clèves. Dans cette étude d'un cas de jalousie, l'auteur apporte quelque chose de la sécheresse et aussi de la précision analytique de Benjamin Constant ; il y ajoute sa propre amertume et une recherche des situations scabreuses qui

fit scandale en son temps et ne laissa pas d'aider au succès du livre. La fameuse « scène du balcon » fut le pendant de la « scène du fiacre » dans Madame Bovary, qui venait de paraître quelques semaines plus tôt. Les crudités de l'école naturaliste devaient promptement blaser le public sur ces hardiesses qui gardaient au moins quelque retenue dans l'expression.

L'école réaliste. — Ils étaient quatre ou cinq, avec Charles de Bernard, qui se disputaient, vers ce temps-là, l'héritage de Balzac : Henry Murger, dont les Scènes de la vie de Bohème (1848) avaient fait tapage et même un peu scandale (elles nous apparaissent aujourd'hui comme une aimable fantaisie); Champfleury, bon observateur de la vie provinciale et de la vie d'ateUer {Chien-Caillou [1847], les Bourgeois de Molinchart [1855], les Souffrances du professeur Delteil, etc.), mais chez qui le réalisme tournait volontiers à la charge; Charles Barbara, qui connut un certain succès avec son dramatique Assassinat du Pont-Rouge; Charles Bataille, dont Jules Levallois tenait l'Antoine Quérard pour « un des plus forts romans de notre époque et le meilleur pendant à Madame Bovary »; Edmond Duranty, dans lequel on peut voir en quelque manière le cerveau du groupe. Duranty est en effet mieux qu'un disciple de Murger et de Champfleury : dans une revue éphémère, le Réalisme, qu'il fonde en 1856, avec J. Assézat et le D^ Thulié, il expose une théorie du réalisme qui contient en germe le naturalisme d'Emile Zola et où celui-ci puisera le plus clair de son système. Mais Duranty, romancier, est terne, étriqué : le Malheur d'Henriette Gérard (1860), son meilleur livre, ennuie dès la vingtième page.

Gustave Flaubert. — Ce réalisme maussade n'avait aucune chance de ^""^^^^ Flaubert, conquérir Je public quand Gustave Flaubert*, devançant Duranty, publia Madame Bovary. Rien pourtant, si ce n'est le fait qu'il était fils de médecin, ne l'inclinait vers la formule réaliste. Par sçs goûts, qui

vont à rencontre de son éducation, Flaubert est tout romantique ; ses juvenilia portent à cet égard des titres lugubrement significatifs : Novembre, le Chant de la Mort (1838), Smarah, vieux mystère (où l'on peut trouver l'idée mère et à tout le moins les premiers linéaments de cette Tentation de saint Antoine, son obsession perpétuelle, qu'il ne cessa de reprendre, de remanier jusqu'en 1874, où elle parut enfin en volume et quand l'Artiste en avait déjà publié les trois quarts dès 1858). Cependant la mort du père de Flaubert, en le soustrayant à une tutelle trop étroite et par le bénéfice d'une succession assez considérable, allait lui permettre de lâcher la bride à son démon ; il s'installe d'abord aux environs de Rouen, à Croisset, puis il part pour la Bretagne avec Maxime du Camp et en rapporte la matière d'un livre d'impressions qui sera publié après sa mort sous le titre de Par les champs et par les grèves. Retour à Croisset. En 1849, nouvelle fugue avec du Camp vers la Grèce, la Syrie, l'Egypte, d'où il compte rapporter un autre livre d'impressions dont le début seul fut écrit {A bord de la Cange) : du moins Flaubert y recueillit-il des indications de paysages qu'il devait utiliser par la suite. Second retour et installation à Croisset en 1851. Reprise de la romantique Tentation de saint Antoine, déjà ébauchée, qu'il mène jusqu'à plus de la moitié du livre et qu'il abandonne tout à coup pour l'exécution d'un sujet radicalement opposé : c'est Madame Bovary, roman de mœurs contemporaines, publié dans la Revue de Paris en 1857, poursuivi sous l'inculpation d'outrage aux mœurs et acquitté sur la remarquable défense de Me Sénard.

Madame Bovary est une date dans l'histoire du roman français. Le livre fit un bruit énorme et souleva de vives polémiques ; Sainte-Beuve l'appuya de sa courageuse autorité : préparée et, à tout le moins, mise en éveil par la tentative de Champfleury et les essais critiques de Duranty, l'opinion du plus grand nombre y vit le point de départ d'un art nouveau, attendu, souhaité, décidé à tout comprendre et à tout dire, en un mot franchement, essentiellement réaliste. Et cette même opinion, lasse jusqu'à Técœu-

rement des Werther, des René, des Frank, des Lara, des Lélia et qui ne croyait plus au droit divin de la passion, « aux courtisanes conseillant les diplomates, aux riches mariages obtenus par des intrigues, au génie des galériens, aux docilités du hasard sous la main des forts », applaudit, comme à un geste libérateur et piaculaire, au renversement de ses idoles de la veille. C'est ainsi qu'Emile Montégut put comparer Madame Bovary à Don Quichotte et Flaubert « ridiculisant les dernières exagérations du délire romantique » à Cervantes bafouant « les dernières exagérations de l'esprit chevaleresque... » Le piquant, comme l'a remarqué Brunetière, est que c'étaient les moyens eux-mêmes du romantisme qui servaient d'instruments à cette dérision du romantisme. Il n'est pas en effet qu'une critique plus avisée et plus pénétrante que n'était l'opinion en 1857 n'ait fini par démêler ce qu'il y avait encore de romantique chez l'auteur de Madame Bovary : l'horreur du bourgeois et la croyance puérile à la précellence de l'artiste, le culte exagéré de la forme, le goût du bric-à-brac, la tendance, poussée jusqu'au procédé, à faire parler au sentiment et à la pensée le langage de la sensation. Enfin la misanthropie de Flaubert, qu'il déguise sous des airs d'impassibilité et qui envahira bientôt toute son œuvre, n'est pas encore si générahsée dans ce livre qu'on n'y discerne çà et là un accent de secrète sympathie pour certains personnages épisodiques, la vieille servante Catherine-Nicaise-Élisabeth Leroux, par exemple, dans l'admirable scène du Comice d'Yonville.

Il entre bien des éléments, comme on voit, et de l'ordre le plus divers, dans cette Madame Bovary qui parut à l'origine si tranchée et si une et dont le succès, semble-t-il, eût dû décider de l'orientation du romancier. Mais, l'année suivante, Flaubert partait pour Tunis, interrogeait la cendre de Carthage et, en 1862, n'ayant réussi à étreindre qu'un fantôme, publiait. Salammbô, reconstitution prodigieuse, aux trois quarts intuitive, d'une civihsation à peu près sans histoire. On a voulu établir, sans doute, qu'il n'y avait pas de contradiction entre les deux parties de l'œuvre de Flaubert, que Salammbô n'offrait aucune disparate avec Afa^aw^

Bovary, que Flaubert n'avait fait qu'y « appliquer à l'antiquité les procédés du roman moderne » et que nous avions là, en résumé, ce que Saint-René Taillandier appelait du « réalisme épique». Mais il faudrait donc que la psychologie de Salammbô et de Matho fût aussi fouillée que celle d'Emma et de Charles Bovary, et elle reste des plus sommaires ; et il faudrait surtout que la reconstitution de Carthage s'appuyât sur une documentation autrement rigoureuse. Les contemporains le sentirent, et Salammbôiut loin de provoquer le même enthousiasme que Madame Bovary. Sainte-Beuve lui-même s'éleva contre les procédés un peu suspects d'un romancier avant tout passionné d'exactitude et qui allait choisir de toute l'histoire la civilisation qui prêtait le plus aux conjectures. Flaubert riposta. La discussion fut longue ; elle n'est point de celles qui se tranchent tout entières en un sens ou en l'autre, et il demeure au moins que l'œuvre est belle, un peu froide et toute découpée pour la musique de Reyer. C'est le dernier effort du poème en prose. Et le jeu de bascule que sera désormais toute la vie littéraire de Flaubert recommence avec l'Éducation sentimentale, histoire d'un jeune homme (1869), où l'auteur s'efforce vers une objectivité plus complète que dans Madame Bovary et qui enferme déjà toute la tristesse grise du naturalisme. La Tentation de saint Antoine, parue en 1874, fut au contraire un retour vers le roman descriptif et d'imagination rétrospective. La même année Flaubert abordait le théâtre avec une pièce d'actuahté, le Candidat, qui fut jouée sans succès au Vaudeville. Puis il remontait aux âges héroïques avec Hérodias qt la Légende de saint Julien l'Hospitalier (1877), dans la manière impersonnelle, hautaine et glacée de Salammbô, pour retomber à la pire platitude et à la charge d'atelier avec Bouvard et Pécuchet (1881). Mais l'artiste en lui, sous ces deux aspects, avait été de premier ordre et, quant au romancier, il n'eût écrit que Madame Bovary qu'il faudrait encore l'honorer comme un maître.

« Madame Bovary, disait justement Brunetière en 1883, a marqué la fin de quelque chose et le commencement d'autre

chose. Elle contenait, dans une mesure savante, ce qu'il eût été dommage de laisser perdre du romantisme et ce qu'il eût été dommage aussi de ne pas donner de satisfaction aux exigences du réalisme. S'il est vrai qu'il y ait eu, depuis vingt-cinq ans environ, un effort constant de la littérature d'imagination — et de la poésie même — pour mouler plus étroitement l'invention littéraire sur le vif de la réalité, c'est à Madame Bovary qu'il faut faire, pour une large part, remonter l'origine de ce mouvement » .

Emile Zola* et le naturalisme. — Il n'est pas contestable au moins que les trois grands courants du réalisme contemporain, le naturalisme d'Emile Zola, l'impressionnisme des Concourt, le réalisme sentimental d'Alphonse Daudet, dérivent en droite ligne de Flaubert. Ils ont leur haute source dans son œuvre et, s'ils se grossissent, chemin faisant, d'affluents étrangers, ils les absorbent sans perdre leur teinte originelle. Qu'ajoutent d'ailleurs Claude Bernard, Darwin et Taine à Zola ?

On ne louera jamais assez chez Zola le travailleur infatigable, le probe et rude tâcheron de lettres qui avait pris pour devise : Nulla dies sine linea. H faut bien convenir cependant que sa culture scientifique était insuffisante : toute son Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire (1871-1893) est basée

sur une conception arbitraire de l'hérédité ; il veut faire du roman une dépendance de la biologie et il semble ignorer la distinction fondamentale entre les substances organisées et les substances organiques, seules susceptibles de se prêter à l'expérimentation. Et sa psychologie n'est pas très supérieure à sa science : les personnages de la série des Rougon-Macquart, à trois ou quatre exceptions près, sont des pantins articulés dont il a demandé la recette à des livres de méde-

Émile Zola.

LIXTÉRAV. FRAHÇ. — U.

cine ou aux manuels Roret. Matérialiste, évolutionniste, il ne croit d'ailleurs qu'à « l'homme physiologique, déterminé par le milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes », et c'est après qu'il a amputé l'humanité de sa moitié la plus noble qu'il précise lyriquement son intention de peindre la vie, « la vie totale, universelle, qui va d'un bout de l'animalité à l'autre, sans haut ni bas, sans beauté, sans laideur » : d'où, comme conséquence, le droit et même le devoir pour le romancier de ne rien atténuer, de tout dire, l'ordure comme le reste, d'exalter enfin « l'acte sexuel, origine et achèvement continu du monde », de le tirer « de la honte où on le cache » et de le replacer « dans sa gloire, sous le soleil » . Ces audacieuses propositions furent le corps de doctrines de ce qu'on a nommé le « naturalisme ». Et, si Zola les avait appliquées strictement, nous n'aurions eu en lui qu'un Duranty d'une espèce encore plus vulgaire, quelque chose comme un Homais mâtiné de Rétif de la Bretonne. Mais il arriva ce qui était arrivé déjà pour Flaubert, que cet homme s'ignorait à un point qui passe l'imagination et qu'avec la prétention d'être documentaire et scientifique exclusivement, il s'essouffla durant sa vie entière à composer romantiquement de grandes machines allégoriques, des symboles énormes et monstrueusement irréels de la corruption sociale saisie et présentée dans toutes les formes de notre activité professionnelle. Il fut une sorte de grand mystique de la fange, visionnaire, halluciné, puissant en définitive, et, comme les choses lui apparaissaient par grandes masses concrètes, il eut, à défaut de la connaissance des individus, je ne sais quelle divination géniale de l'âme élémentaire des foules. L'Assommoir (1877), Germinal (1885), ses chefs-d'œuvre, méritent ainsi jusqu'à un certain point le qualificatif d' « épopées sociologiques » que leur a décerné M. Lanson. On peut croire qu'ils surnageront, dans le naufrage du reste de son œuvre, et c'est aussi bien que, « par un heureux accord de ces sujets vulgaires et de son talent brutal, Zola, dit encore M. Lanson, a mis dans ces deux romans plus de vérité, une observation plus serrée et plus précise que dans les autres et moins d'artifice verbal ».

L'Ècoh de Médan. — Les doctrines qu'il professait et dont il faisait un si étrange usage, l'école de Médan (ainsi nommée du coin de banlieue parisienne où elle se réunissait autour de son chef) leur fut sensiblement plus fidèle, et c'est peut-être chez Paul Alexis, Henry Céard, Léon Hennique et le Joris-Karl Huysmans de la première manière — beaucoup moins chez Maupassant et pour les raisons qu'on verra plus loin— qu'on trouverait la meilleure application de l'esthétique naturaliste.

Ces écrivains, vraiment, furent, dans leurs débuts, aussi misanthropiques, documentaires, impersonnels et fastidieux que pouvait l'exiger le programme de l'école; leurs hvres ne voulurent être que des « tranches de vie » et de la vie la plus banale, la plus inintéressante qui se pût concevoir. Huysmans mit à conter une histoire de diarrhée le sérieux imperturbable d'un matassin de Molière et Henry Céard narra du même ton lugubrement féroce les gastralgies de M™® Duhamain. Encore ces aventures n'étaient-elles que malpropres. Elles n'eussent peut-être pas suffi, sans l'appât de la gravelure, pour assurer le succès de l'école. Celui-ci fut tel qu'on put un moment désespérer des lettres et du goût français. « Le roman sera naturaliste ou il ne sera pas », avait dit Zola. Il fut, et presque toute la jeunesse y vint (ou à l'impressionnisme, sa forme à peine atténuée) : Edouard Rod, Paul Margueritte, Elémir Bourges, Paul Ginisty, Maurice Talmeyr, Félicien Champsaur, René Maizeroy, Jules Case, Maurice Montégut, Boyer d'Agen, comme Octave Mirbeau, Dubut de Laforest, Gustave Guiches, Vast- Ricouard, Robert Caze, les frères Rosny, Lucien Descaves, Camille Lemonnier, Paul Bonnetain, Louis Desprez, Henry Fèvre, Oscar Méténier, Clovis Hugues, Joseph Caraguel, Jean Ajalbert, Gustave Geâroy, que le nouveau cénacle devait élire pour son critique officiel, et Paul Adam lui-même, qui écrira un peu plus tard ces Ugnes confirmatrices et dégoûtées : « A l'époque des grands triomphes médaniens, une nuée de jeunes gens se groupèrent autour du Maître : forts de la poétique préconisant les œuvres documentaires et le mépris de la rhétorique, ces ambitieux manœuvres créèrent une littérature de reportage qui, depuis dix ans, nous harcèle. »

On peut néghger aujourd'hui cette queue du naturalisme. D'ailleurs cinq des plus notoires entre les écrivains précédents, Gustave Guiches, Paul Margueritte, Lucien Descaves, J.-H. Rosny, Paul Bonnetain, devaient brutalement couper les ponts en 1887. C'était le temps où la Terre paraissait en feuil-

leton. « Non seulement l'observation est superficielle, déclarait sans la moindre indulgence et peut-être avec quelque injustice le « Manifeste des Cinq », les trucs démodés, la narration commune et dépourvue de caractéristiques, mais la note ordurière est exacerbée encore, descendue à des saletés si basses que, par instants, on se croirait devant un recueil de scatologie. »

Les Médaniens eux-mêmes, ceux qu'on appelait les premiers apôtres, à l'exception du fidèle Trublot, alias Paul Alexis, se détachaient peu à peu de Zola : et, en vérité, Léon Hennique avait bien pu trahir dans ses débuts la préoccupation du « document humain », mais ses affinités intimes, son goût du rare et du contourné, sa curiosité du passé, l'inclinaient plutôt vers les Concourt. Et il était encore (Cf. Un caractère, la Mort du duc d'Enghien, etc.) « original et singulier par un certain don de rêve, par un certain sentiment de l'idéal », quelque chose « d'héroïque et de fier ». (A. France.)

Huysmans*, sensualiste morne et compliqué dans Marthe, histoire d'une -fille (1878), les Sœurs Vatard, En ménage, etc., commence son évolution dans A rebours (1884) et, par la satanisme et la magie, s'achemine vers les purs sommets de la mystique chrétienne {Là Bas, VOhlat, etc.), sans parvenir à libérer complètement des tyrannies de la matière l'expression de sa spiritualité.

Henry Céard, après Une belle journée, se tourne vers le théâtre et y montre des qualités inattendues de finesse et de sensibilité. C'est en 1907 seulement qu'il revient au roman avec Maison à vendre, livre d'observation amère, mais où le parti pris d'école est beaucoup moins apparent.

Guy de Maupassant — Guy de Maupassant* n'appartient que de nom au groupe de Médan : il est le fils spirituel de Flaubert, du Flaubert de Madame Bovary, et son embrigadement dans le naturalisme lui laisse dès l'origine {Boule de Suif, 1880) toute sa souple et vigoureuse personnalité. Il l'exerce longtemps dans la nouvelle, excellant à condenser en quelques paragraphes de petits drames pessimistes, publiés d'abord dans les journaux et qu'il recueillait ensuite sous divers titres : la Maison Tellier, Mademoiselle Fifi, les Contes

Guy de Maupassant.

de la bécasse, Miss Harriett, Monsieur Parent, etc. L'auteur n'apportait point de raffinement au choix de ses sujets, et Boule de Suif, la Maison Tellier ne présentent pas des spécimens d'humanité très supérieurs socialement et moralement au couple Charles de la Terre. Mais la note en était toujours intéressante. Et cela même est à relever, comme un trait distinctif, que, dès ses premières nouvelles, Maupassant tient pour 1' « intérêt »

contre la « tranche de vie ». Les Normands furent toujours d'excellents conteurs. Ils content pour le plaisir de conter ; ils ont le don qui ne s'acquiert pas et que possédèrent si peu de naturahstes : le mouvement, la verve, le diable au corps. Mais il ne faut pas que des scrupules d'art excessifs en gênent l'expansion, comme il advint au pauvre Flaubert. Il est très remarquable précisément à quel point Maupassant fut peu tourmenté de ces scrupules : douze années lui ont suffi pour construire ses vingt-sept volumes. Il ne vise qu'à être clair, et l'action est la première chose à ses yeux. De là son indifférence pour les ornements inutiles, la fioriture romantique : sa phrase serait presque vulgaire, si quelque forte épithète ne la crêtait au bon endroit ; mais elle a un rythme de marche et le verbe lui fait une ossature puissante. Ses romans. Une vie (1883), Bel^Ami, Mont-Oriol, etc., ne le montrèrent pas d'abord très différent du Maupassant nouvelliste. Il est sensiblement le même ici et là : réaliste cruel et pénétrant, appliqué à rendre aussi exactement que possible les êtres et les choses, ne jugeant pas, n'épiloguant pas, ne rêvant pas, le plus pratique et le moins spéculatif des hommes, doué seulement, comme un de ses héros, de « deux sens très simples : une vision nette des formes et une intuition instinctive des dessous ». Quelque sympathie pour l'espèce, un accent de souffrance personnelle perceront plus tard dans Fort comme la mort et Notre

cœur, et ces livres marqueront un élargissement de sa première manière. Et des problèmes qu'il eût résolus autrefois par un haussement d'épaules commencent à le troubler : il a l'obsession du mystère, de l'invisible. La folie le guette. Il meurt à quarante-trois ans dans un cabanon. Il avait été, sinon le plus grand, peut-être — dans le champ restreint de son observation — le plus complet de nos réalistes.

L'impressionnisme : Edmond et Jules de Concourt*. — L'œuvre des Concourt est très mêlée. Il ne dépendit pas sans doute du survivant que l'opinion ne le considérât avec son frère comme les seuls pères authentiques du réahsme et du naturalisme. N'avaient-ils pas donné dans Germinie Lacerteux (1865), avant l'Assommoir, la « formule du roman physiologique » ?

Et En 18... n'est-il pas antérieur de six années à Madame Bovary? Mais si ce roman de jeunesse, le premier des Concourt, contient en effet « les fîères révoltes, les endiablés soulèvements, les forts blasphèmes à l'endroit des rehgions de toutes sortes, la crâne affiche d'indépendance littéraire et artistique », tout le « hautain révolutionnarisme » qu'y découvrit après coup le survivant des deux frères, les contemporains ne s'en aperçurent pas ou demeurèrent insensibles à ces nouveautés; les Concourt eux-mêmes s'orientèrent vers d'autres directions. Petit-fils d'un député du Tiers à l'Assemblée nationale de 1789, mais tenant fort à leur particule et à leur ascendance nobiliaire, ayant du reste tout l'aiSinement et le maniérisme d'une race d'extrême civilisation, nul, mieux qu'eux, n'était fait pour apprécier les grâces mièvres de l'art du xviii® siècle, la vie de boudoir et de coulisse, et sympathiser avec Watteau aussi bien qu'avec la Du Barry et Sophie Arnould : quinze volumes affirmèrent leur maîtrise en ce genre de restitutions délicatement libertines, et il y faudrait

Edmond de Concourt.

joindre leurs Salons, leurs enquêtes sur Fart japonais, sur Gavarni, sur Prudhon, sur les « lorettes » et les actrices du second Empire, leur tentative avortée d'Henriette Maréchal au théâtre, leurs préfaces et manifestes, leur Journal, dont la publication fit un si beau tapage. Mais enfin ce n'est qu'en 1 860 qu'ils abordèrent le roman d'observation avec les Hommes de lettres, réimprimés plus tard sous le titre de Charles Demailly, et que suivirent Sœur Philomène (1861), Renée Mauperin (1864), Germinie Lacerteux (1865), Manette Salomon (1867), Madame Gervaisais (1869), tous livres assurément inégaux de matière et d'exécution, mais qui valent également par l'intensité de l'impression (d'où le nom d' « impressionnisme »), la passion de la modernité et l'application à l'étude des milieux. Daudet raconte qu'une année durant le monde des peintres ne jura que par Manette Salomon, et il n'est pas de meilleur hommage à l'exactitude de cette monographie de la vie d'atelier.

Après la mort de Jules, Edmond devait écrire encore, sur des brouillons de son cadet, la Fille Élisa{i8yS), les Frères Zemganno, la Faustin, Chérie : la sensibilité s'y exacerbe jusqu'à la maladie et le style brise avec toute syntaxe. C'est pourtant par ce style que les Concourt occupent une place si considérable dans les lettres. Comme ils étaient, de leur propre aveu, « les gens les plus nerveux, les plus sensitifs, les plus chercheurs de la notation des sensations indescriptibles, les moins susceptibles de se satisfaire du gros à peu près de leurs devanciers », ils crurent nécessaire de s'inventer une langue adéquate à leur tempérament et ils créèrent ce qu'ils appelèrent eux-mêmes « l'écriture artiste », toute en frissons et en nuances, tourmentée, incorrecte, bariolée de néologismes et d' « épithètes rares », violente et précieuse à la fois, qui, au lieu de contenir l'expression de leur sensibilité et d'y introduire un peu d'ordre, ne servit qu'à l'exaspérer.

Jules de Goncourt.

Le réalisme sentimental : Alphonse Daudet*. — L'impressionnisme, art tout matériel encore, avait été pourtant avec eux une sorte d'allégement, d'aération du naturalisme. Dans la multitude de détails élémentaires qu'entasse l'écrivain naturaliste, un romancier impressionniste n'est frappé, « impressionné », que par le détail caractéristique, la « note » essentielle et dominante. C'est elle qu'il essaie de dégager, comme c'est elle seulement qu'il met en valeur. La pensée, le sentiment se transposent toujours chez lui dans l'ordre de la sensation, et c'est que l'impressionniste n'a pas moins horreur de l'abstrait que le naturaliste et que, à son exemple, il construit avec des faits, jamais avec des idées. « Un bon fait, bien observé par des yeux clairs, dira Daudet à son fils, est aussi vaste, aussi troublant, aussi fécond que n'importe quelle hypothèse. Les idées abstraites ne sont pas une nourriture saine. Elles deviennent vite une jonglerie et l'esprit qui se donne à elles perd le relief et la couleur. »

Daudet, pas plus que Flaubert et Zola, n'interviendra donc dans son œuvre : il laissera aux événements le soin de conclure pour lui ; il ne nous introduira pas plus qu'eux dans l'âme de ses personnages : par leurs gestes, leurs actes les plus significatifs, il se contentera de nous en donner la traduction concrète. Avec cette esthétique toute matérialiste, la grande merveille de Daudet, c'est d'avoir trouvé le secret d'attacher et d'émouvoir et, non seulement d'avoir jeté dans la circulation des types qui participent à la fois de l'actuahté et d'une vérité plus large, comme Sapho, Numa Roumestan, Paul Astier, Delobelle, Monpavon, Tartarin, etc., mais encore d'avoir exercé, suivant l'expression de Jules Lemaître, « une séduction universelle » et traîné de son vivant « tous les cœurs après lui ». Une telle emprise ne peut s'expliquer que par un charme. Le

Alphonse Daudet.

sien lui venait de son naturel, de sa grâce aisée, de l'heureux équilibre où se tenaient chez lui la fantaisie et l'observation, surtout de sa sensibiHté frémissante, de ce don inné de l'émotion, plus fort que toutes les attitudes et tous les partis pris d'école. M. René Bazin, qui a hérité lui-même de ce don, dit avec raison que les écrivains qui en sont dépourvus ne peuvent être, dans la littérature de fiction, que des descriptifs. Et c'est ce qui arriva précisément aux Concourt, dont tant de livres ne sont que des catalogues. Avec Fromont jeune et Risler aîné (1874), Jack, le Nabab, les Rois en exil, l'Évangéliste, Sapho, llmmortel, etc., comme avec le Petit Chose et les délicieux Contes du lundi (1873), Daudet a en somme installé le sentiment dans le réalisme, restitué ses droits au pathétique et hâté ainsi la restauration du roman français, dans lequel deux nouveaux venus, Paul Bourget et Anatole France, travaillaient vers le même temps à réintégrer l'idée.

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