LAMOUR ET L HONNEUR
Octave Feuillet I82I-I890
... Je courus à la fenêtre, et je poussai quelques cris d'appel auxquels personne ne répondit. Durant une dizaine de minutes, je les renouvelai d'instant en instant avec le même insuccès. En même temps nous profitions à la hâte des dernières lueurs du jour pour explorer minutieusement tout l'intérieur du donjon (i) ; mais, à part cette porte, qui était comme murée pour nous, et la grande fenêtre, qu'un abîme de près de trente pieds séparait du fond des fossés, nous ne pûmes découvrir aucune issue.
Comme je m'abandonnais avec tout l'égoïsme de la passion à
(i) La tour d'Elven, où Maxime de Champcey, le « jeune homme pauvre », qui, ruiné, est devenu, sous un nom roturier, l'intendant de la riche famille bretonne des Laroque d'Arz, s'est trouvé inopinément enfermé à la brune avec l'héritière de cette famille, Marguerite d'Arz, qu'il aime.
ma secrète extase, dont quelque reflet peut-être se peignait sûr mon visage, je fus réveillé tout à coup par ces paroles qui m'étaient adressées d'une voix sourde et sur un ton de tranquillité affectée :
« Monsieur le marquis de Champcey, y a-t-il eu beaucoup de lâches dans votre famille avant vous ? »
Je me soulevai et je retombai aussitôt sur le banc de pierre, attachant un regard stupide sur les ténèbres où j 'entrevoyais vaguement le fantôme de la jeune fille. Une seule idée me vint, une idée terrible, c'était que la peur et le chagrin lui troublaient le cerveau, — qu'elle devenait folle.
« Marguerite ! m'écriai-je, sans savoir même que je parlais. »
Ce mot acheva sans doute de l'irriter.
« Mon Dieu ! que c'est odieux I reprit^elle. Que c'est lâche I oui, je le répète, lâche ! »
La vérité commençait à luire dans mon esprit. Je descendis un des degrés.
« Eh ! qu'est-ce qu'il y a donc ? dis- je froidement.
— C'est vous, répliqua-t-elle avec une brusque véhémence, c'est vous qui avez payé cet homme, ou cet enfant, — je ne sais, — pour nous emprisonner dans cette misérable tour! Demain, je serai perdue... déshonorée dans l'opinion... et je ne pourrai plus appartenir qu'à vous ! Voilà votre calcul, n'est-ce pas ? Mais celui-là, je vous l'atteste, ne vous réussira pas mieux que les autres. Vous me connaissez encore bien imparfaitement, si vous croyez que je ne préférerai pas le déshonneur, le cloître, la mort, tout, à l'abjection de Uer ma main, — ma vie, à la vôtre!...
— Mademoiselle, dis-je avec tout le calme que je pus trouver, je vous supplie de revenir à vous, à la raison. Je vous atteste sur l'honneur que vous me faites outrage. Veuillez y réfléchir. Vos soupçons ne reposent sur aucune vraisemblance. Je n'ai pu préparer en aucune façon la perfidie dont vous m'accusez et, quand je l'aurais pu, enfin, comment vous ai-je jamais donné le droit de m'en croire capable ?
— Tout ce que je sais de vous me donne ce droit, s'écria-t-elle en coupant l'air de sa cravache. Il faut bien que je vous dise une fois ce que j'ai dans l'ânie depuis trop longtemps. Qu'êtesvous venu faire dans notre maison, sous un nom, sous un caractère empruntés ?... Nous étions heureuses, nous étions tranquilles, ma mère et moi... Vous nous avez apporté un trouble, un désordre, des chagrins que nous ne connaissions pas. Pour
atteindre votre but, pour réparer les brèches de votre fortune, vous avez usurpé notre confiance... vous avez fait litière de notre repos... vous avez joué avec nos sentiments les plus purs, les plus vrais, les plus sacrés ... vous avez froissé et brisé nos cœurs sans pitié. Voilà ce que vous avez fait... ou voulu faire, peu importe ! Eh bien, je suis profondément lasse et ulcérée de tout cela, je vous le dis ! Et quand, à cette heure, vous venez m 'offrir en gage votre honneur de gentilhomme, qui vous a permis déjà tant de choses indignes, certes j'ai le droit de n'y pas croire, et je n'y crois pas ! »
J'étais hors de moi ; je saisis ses deux mains dans un transport de violence qui la domina :
« Marguerite! ma pauvre enfant... écoutez bien! Je vous aime, cela est vrai, et jamais amour plus ardent, plus désintéressé, plus saint, n'entra dans le cœur d'un homme... Mais vous aussi, vous m'aimez... Vous m'aimez, malheureuse, et vous me tuez! Vous parlez de cœur froissé et brisé... Ah! que faites-vous donc du mien ?... Mais il vous appartient, je vous l'abandonne.,. Quant à mon honneur, je le garde... il est entier!... et avant peu je vous forcerai bien de le reconnaître... Et sur cet honneur je vous fais serment que', si je meurs, vous me pleurerez; que si je vis jamais, — tout adorée que vous êtes, — fussiez-vous à deux genoux devant moi, — jamais je ne vous épouserai, que vous ne soyez aussi pauvre que moi, ou moi aussi riche que vous ! Et maintenant priez, priez ; demandez à Dieu des miracles, il en est temps. »
Je la repoussai alors brusquement loin de l'embrasure et je m'élançai sur les gradins supérieurs : j'avais conçu un projet désespéré, que j'exécutai aussitôt avec la précipitation d'une démence véritable. Ainsi que je l'ai dit, la cime des hêtres et des chênes qui poussent dans les fossés de la tour s'élevait au niveau de la fenêtre. A l'aide de ma cravache ployée, j'attirai à moi l'extrémité des branches les plus proches, je les" embrassai au hasard et je me laissai aller dans le vide. J'entendis au-dessus de ma tête mon nom : « Maxime ! » proféré soudain avec un cri déchirant. Les branches auxquelles je m'étais attaché se courbèrent de toute leur longueur vers l'abîme, puis il y eut un craquement sinistre, elles éclatèrent sous mon poids, et je tombai rudement sur le sol.
Je pense que la nature fangeuse du terrain amortit la violence du choc, car je me sentis vivant, quoique blessé. Un de mes bras avait porté sur le talus maçonné de la douve, j 'y éprouvai une dou-
leur tellement aiguë que le cœur me défaillit. J'eus un court étourdissement. — J'en fus réveillé par la voix éperdue de Marguerite :
« Maxime ! Maxime ! criait-elle, par grâce, par pitié ! au nom du bon Dieu, parlez-moi ! pardonnez-moi ! »
Je me levai, et je la vis dans la baie de la fenêtre, au milieu d'une auréole de pâle lumière, la tête hue, les cheveux tombants, la main crispée sur la barre de la croix, les yeux ardemment fixés sur le sombre précipice.
« Ne craignez rien, lui dis-je. Je n'ai aucun mal. Prenez seulement patience une heure ou deux. Donnez-moi le temps d'aller jusqu'au château, c'est le plus sûr. Soyez certaine que je vous garderai le secret et que je sauverai votre honneur comme je viens de sauver le mien. »
{Le Roman d'un jeune homme pauvre, éd. Calmann-Lévy.)
Victor Cherbuliez 1829-1899