‹ La littérature française au 19e; tableau général (volume 2)Chapitre 43 sur 58 · LA DERNIÈRE CLASSE · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE CLASSE

Ce matin-la j'étais très en retard pour aJler à l'école, et j'avais grand'peur d'être grondé, d'autant que M. Hamel nous avait dit qu'il nous interrogerait sur les participes, et je n'en savais pas le premier mot. Un moment l'idée me vint de manquer la classe et de prendre ma course à travers champs.

Le temps était si chaud, si clair !

On entendait les merles siffler à la lisière des bois, et dans le pré Rippert, derrière la scierie, les Prussiens qui faisaient l'exercice. Tout cela me tentait plus que la règle des participes, mais j'eus la force de résister, et je courus bien vite vers l'école.

En passant devant la mairie, je vis qu'il y avait du monde arrêté près du petit grillage aux affiches. Depuis deux ans, c'est de là que nous sont venues toutes les mauvaises nouvelles, les batailles perdues, les réquisitions, les ordres de la commandanture ; et je pensai sans m'arrêter :

« Qu'est-ce qu'il y a encore ? »

Alors, comme je traversais la place en courant, le forgeron Wachter, qui était là avec son apprenti en train de lire l'affiche, me cria :

« Ne te dépêche pas tant, petit; tu y arriveras toujours assez tôt à ton école! »

Je crus qu*il se moquait de moi,^t j'entrai tout essoufflé dans la petite cour de M. Hamel.

D'ordinaire, au commencement de la classe, il se faisait un grand tapage qu'on entendait jusque dans la rue, les pupitres ouverts, fermés, les leçons qu'on répétait très haut tous ensemble en se bouchant les oreilles pour mieux apprendre, et la grosse règle du maître qui tapait sur les tables :

« Un peu de silence ! »

Je comptais sur tout ce train pour gagner mon banc sans être vu; mais justement, ce jour-là, tout était tranquille comme un matin de dimanche. Par la fenêtre ouverte, je voyais mes

camarades déjà rangés à leurs places, et M. Hamel, qui passait et repassait avec la terrible règle en fer sous le bras. Il fallut ouvrir la porte et entrer au milieu de ce grand calme. Vous pensez, si j'étais rouge et si j'avais. peur!

Eh bien, non. M. Hamel me regarda sans colère et me dit très doucement :

« Va vite à ta place, mon petit Frantz, nous allions commencer sans toi. »

J'enjambai le banc et je m'assis tout de suite à mon pupitre. Alors, seulement, un peu remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître avait sa belle redingote verte, un jabot plissé fin et la calotte de soie noire brodée qu'il ne mettait que les jours d'inspection ou de distribution de prix. Du reste, toute la classe avait quelque chose d'extraordinaire et de solennel. Mais ce qui me surprit le plus, ce fut de voir au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides d'habitude, des gens du village assis et silencieux comme nous, le vieux Hauser avec son tricorne, l'ancien maire, l'ancien facteur, et puis d'autres personnes encore. Tout ce monde-là paraissait triste; et Hauser avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords qu'il tenait ouvert sur ses genoux, avec ses grosses lunettes posées en travers des pages.

Pendant que je m'étonnais de tout cela, M. Hamel était monté dans sa chaire, et de la même voix douce et grave dont il m'avait reçu, il nous dit :

« Mes enfants, c'est la dernière fois que je vous fais la classe. L'ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l'allemand dans les écoles de l'Alsace et de la Lorraine... Le nouveau maître arrive demain. Aujourd'hui, c'est votre dernière leçon de français. Je vous prie d'être bien attentifs. »

Ces quelques paroles me bouleversèrent- Ah ! les misérables, voilà ce qu'ils avaient afi&ché à la mairie.

Ma dernière leçon de français!...

Et moi qui savais à peine écrire! Je n'apprendrais donc jamais ! Il faudrait donc en rester là!... Comme je m'en voulais maintenant du temps perdu, des classes manquées à courir les nids ou à faire des glissades sur la Saar ! Mes livres que tout à l'heure encore je trouvais si ennuyeux, si lourds à porter, ma grammaire, mon histoire sainte, me semblaient à présent de vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à quitter. C'est comme M. Hamel. L'idée qu'il allait partir, que je ne le verrais plus, me faisait oublier les punitions, les coups de règle.

Pauvre homme!

C'est en l'honneur de cette dernière classe qu'il avait mis ses beaux habits de dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s'asseoir au bout de la salle. Cela semblait dire qu'ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette école. C'était aussi comme une façon de remercier notre maître de ses quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie qui s'en allait...

J'en étais là de mes réflexions, quand j'entendis appeler mon nom. C'était mon tour de réciter. Que n'aurais-je pas donné pour pouvoir dire tout au long cette fameuse règle des participes, bien haut, bien clair, sans une faute; mais je m'embrouillai aux premiers mots, et je restai débout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser lever la tête. J'entendais M. Hamel qui me parlait :

« Je ne te gronderai pas, mon petit Frantz, tu dois être assez puni... voilà ce que c'est. Tous les jours on se dit : « Bah! « j'ai bien le temps. J'apprendrai demain. » Et puis tu vois ce qui arrive... Ah! c'a été le plus grand malheur de notre Alsace de toujours remettre son instruction à demain. Maintenant, ces gens-là sont en droit de nous dire : « Comment ! Vous prétendiez « être Français et vous ne savez ni parler ni écrire votre langue ! » Dans tous les cas, mon pauvre Frantz, ce n'est pas encore toi le plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous faire. Vos parents n'ont pas assez tenu à vous voir instruits. Ils aimaient mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures pour avoir quelques sous de plus. Moi-même n'ai- je rien à me reprocher ? Est-ce que je ne vous ai pas fait arroser mon jardin au lieu de travailler ? Et, quand je voulais pêcher des truites, est-ce que je me gênais pour vous donner congé ?... »

Alors, d'une chose à l'autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c'était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide : qu'il fallait la garder entre nous et ne jamais l'oublier, parce que, quand un p'euple tombe esclave, tant qu'il tient bien sa langue, c'est comme s'il tenait la clef de sa prison... Puis il prit une grammaire et nous lut notre leçon. J'étais étonné de voir comme je comprenais. Tout ce qu'il disait me semblait facile, facile. Je crois aussi que je n'avais jamais si bien écouté, et que lui non plus n'avait jamais mis autant de patience à ses explications. On aurait dit qu'avant de s'en aller, le pauvre homme voulait nous

LITTÉRAT. FRANC. — II. 11

donner tout son savoir, nous le faire entrer dans la tête d'un seul coup.

La leçon finie, on passa à l'écriture. Pour ce jour-là, M. Hamel nous avait préparé des exemples tout neufs, sur lesquels était écrit en belle ronde : « France, Alsace, France, Alsace. » Cela faisait comme des petits drapeaux qui flottaient tout autour de la classe pendus à la tringle de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s'appliquait, et quel silence! On n'entendait rien que le grincement des plumes sur le papier. Un moment des hannetons entrèrent ; mais personne n'y fit attention, pas même les tout petits qui s'appliquaient à tracer leurs hâtons avec un cœur, une conscience, comme si cela encore était du français... Sur la toiture de l'école, des pigeons roucoulaient tout bas, et je disais en les écoutant :

« Est-ce qu'on ne va pas les obliger à chanter en allemand, eux aussi ? »

De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma page, je voyais M. Hamel immobile dans sa chaire et fixant les objets autour de lui, comme s'il avait voulu emporter dans son regard toute sa petite maison d'école... Pensez î depuis quarante ans, il était là à la même place, avec sa cour en face de lui et sa classe toute pareille. Seulement les bancs, les pupitres s'étaient polis, frottés par l'usage ; les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon, qu'il avait planté lui-même, enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu'au toit. Quel crèvecœur ça devait être pour ce pauvre homme de quitter toutes ces choses et d'entendre sa sœur qui allait, venait dans la chambre au-dessus, en train de fermer leurs malles, car ils devaient partir le lendemain, s'en aller du pays pour toujours.

Tout de même il eut le courage de nous faire la classe jusqu'au bout. Après l'écriture, nous eûmes la leçon d'histoire. Ensuite les petits chantèrent tous ensemble le ba be bi bo bu. Là-bas, au fond de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et, tenant son abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. On voyait qu'il s'appHquait lui aussi; sa voix tremblait d'émotion, et c'était si drôle de l'entendre ^e nous avions tous envie de rire et de pleurer. Ah! je m'en souviendrai de cette dernière classe.

Tout à coup, l'horloge de l'égUse sonna midi, puis l'Angélus, Au même moment, les trompettes des Prussiens, qui revenaient de l'exercice, éclatèrent sous nos fenêtres... M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa chaire. Jamais i^ ne m'avait paru si grand.

« Mes amis, dit-il, mes amis. je... je... »

Mais quelque chose l'étoufiait. Il ne pouvait pas achever sa phrase.

Alors il se retourna vers le tableau, prit un morceau de craie et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu'il put :

« Vive la France! »

Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main il nous faisait signe :

« C'est fini... allez-vous-en l »

{CottUs du Lundit éd. Fasquelle).

LES ŒUVRES et les hommes qu'il nous reste à présenter ici sont encore trop mal dégagés de la discussion pour que nous songions à faire davantage qu'à en donner une sorte de tableau synoptique aussi exact et bienveillant que possible. Afin que ce tableau ne soit pas trop confus ni trop vain, nous indiquerons brièvement le sens des vies littéraires à peu près accomplies, puis des divers groupes ou écoles d'où pourra sortir la littérature de demain.

Les poètes philosophes. — C'est ainsi qu'on peut juger en pleine sécurité les œuvres poétiques d'un Anatole France ou d'un Frédéric Plessis. On sait que leurs voiles purs laissent deviner les formes antiques de Virgile et de Chénier. Vesper et Gallica de l'un (qui a plié sa muse française et bretonne aux disciplines de Rome), les Noces corinthiennes de l'autre (qui réalisent une si pleine harmonie des âmes païenne et chrétienne) sont les témoignages indestructibles d'une poésie de philosophes amis des lyriques latins et sans doute de Platon, poésie mâle et tendre où la grâce est pensée, où la pensée est volonté. — Une psychologie attentive aux moindres frémissements de l'âme contemporaine, le modernisme et l'élégance du dessin, la nature sentie et interprétée à la manière des lakistes, distinguent la Vie inquiète, Edel et les Aveux de Paul Bourget. — En des poèmes un peu grêles et d'une langue délicieusement souple {les Médaillons, Petites Orientales), Jules Lemaître sut enfermer une morale ingénieuse et de pittoresques impressions exotiques. — Jules Tellier {les Brumes, Reliquss) ne fut qu'un passant: mais sa pensée agit toujours parmi nous, même par ses vers peu nombreux, où la méditation aiguise la pointe de la désespérance.

Et voici d'autres poètes philosophes : Edmond Haraucourt (l'Ame nue, Seul, etc.), qui a nourri sa poésie d'une idée constante : « misère et solitude de l'homme, avec deux remèdes : vis-à-vis de soi-même, l'Effort ; vis-à-vis des autres, la Pitié », et dont l'œuvre se trouve être ainsi un double conseil d'énergie et de compassion qui l'apparente à celle de Vigny ; Charles de Pomairols {la Vie meilleure, la Nature et l'Ame, Regards intimes, etc.), qui n'est pas seulement « le poète de la pureté » défini par M. Barrés et qui, en dégageant tout ce qu'il peut y avoir de fort, de sain, de noble, de délicat, dans le sentiment de la propriété, aura eu l'honneur rare d'annexer à la poésie un canton de l'âme dont il semblait qu'elle dût demeurer éternellement exclue; Ernest Dupuy {les Parques), qui allie l'émotion à la science ; Maurice Bouchor {Poèmes de l'amour et de la mer, les Symboles, etc.), dont le chant harmonieux passa du plaisir léger à un intellectuahsme quasi-mystique ; Auguste AngeUier {A l'amie perdue. Dans la lumière antique, etc.), « lyre dorienne », grave et rude, tout échauffée par le « sentiment de l'ordre » (Ch. Maurras) ; Pierre de Nolhac {Paysages de France et d'Italie), l'un des plus délicats représentants, avec Jean-Louis Vaudoyer, de ce petit groupe d'italianisants où l'on remarque encore Edouard Beaufils, Maurice Faucon et Pierre de Bouchaud ; Amédée Pigeon, analyste subtil des troubles de l'adolescence; Albert Jhouney, Emile Michelet, voix sibyllines en qui frémit un dieu caché; Ephraïm Mikhaël, qui promettait un grand poète de pensée au Parnasse déclinant; Henri Franqk {la Danse devant l'Arche),

Tout tremblant de nerveuse et tendre intelligence,

qui chantait comme David et qui passa comme l'enfant Septentrion; Daniel de Venancourt, touché par la misère sociale, dont l'obsession communique à son pessimisme un accent si profond ; Sébastien-Charles Leconte, qui ressuscite les vieilles théogonies; Eugène Hollande, qui célèbre l'impératif catégorique ; Maurice Magre, en qui s'exalte l'âme des Temps nouveaux ; Raoul Ponchon, trogne ailée. Silène harmonieux, qui professe que tout est vain, hormis de boire et d'aimer ; J . de Strada, auteur d'une Épopée humaine en 190.000 vers qu'on tenta d'imposer à notre admiration et qui attendent toujours leur premier lecteur.

feutres poètes de formules diverses : Jean Richepin. — Il est assez malcdsé, par ailleurs, de s'orienter dans la foule innombrable de nos assembleurs de rythmes.

Nous apercevons bien çà et là des néo-romantiques : Clovis Hugues, Georges Gourdon, Jean Rameau, Charles Derennes, Edmond Gojon, Léon Deubel, en qui la littérature présente eut son Malfilâtre, l'épique Jean Ott, surtout Jean Richepin {la Chanson des gueux, les Blasphèmes, la Mer, etc.), dont la strophe puissante, lestée de réalisme, s'enlève d'un essor aussi franc que celle de Lamartine et de Hugo ; il est sonore et rutilant ; il y a en lui du rhéteur et du bateleur; mais une langue drue, fraîche, savoureuse, cueillie aux lèvres des laboureurs et des marins, une sensibilité qui, aussi souvent qu'elle communie avec l'âme populaire, nous en restitue sans effort la couleur et l'accent, le distinguent du commun des romantiques et lui font une originalité du meilleur aloi; — des lyriques banvillesques : Robert de La Villehervé, Emmanuel Signo- Jean Richepin. ret, Claude Couturier, Laurent TaUhade [le Jardin des rêves. Vitraux, etc.), l'artiste le plus remarquable de cette période de transition, si curieuse, mais si confuse, comprise entre la fin du Parnasse et l'avènement du symbolisme, et dont le vers, étonnamment musical déjà, a cependant tout l'éclat, avec la solide facture du vers parnassien; — des enfants perdus du naturalisme : René Ponsard, Emile Goudeau, Paul Marrot ; — des fils de ma mère l'Oie, « traditionnistes » et adaptateurs de thèmes populaires : Raoul Gineste, Jacques Madeleine, Tristan Klingsor; — des baudelairiens émancipés : Paul Guigou {Sous la lune d'automne), Georges Rodenbach [la Jeunesse blanche, le Règne du silence, les Vies encloses, etc.), qu'il faut ranger parmi les plus raffinés pasteurs de songes, les plus douces flûtes de ce temps, mais dont l'un a laissé une œuvre tôt interrompue ; dont l'autre, « âme inquiète et vibrante à l'excès, poète du mystère des villes », qui, « le premier, sentit le charme douloureux des vieux murs au fond des vieilles rues, la tristesse des terrains vagues et des canaux éclairés par des lanternes » (Jules Tellier), a fini par sombrer dans l'ennui et l'affectation; — des néo-décadents, jeunes esthètes selon le cœur d'Oscar Wilde, sourds aux grondements de l'orage qui monte et « brillants tympanistes » des derniers carnavals d'avant-guerre : Jacques d'Adelsward-Fersen, Jean Cocteau, Maurice Rostand, André Germain, le Gautier de ces

singuliers bouzingots de ruelles, de coulisses et de thés-tango; — des néo-parnassiens enfin : Gauthier-Ferrières, technicien consommé, habile à prendre tous les tons et capable d'un effort décisif; Léonce Depont, impeccable comme Heredia,mais d'une tonalité plus sourde compensée par une sensibilité moins mar- . moréenne; Auguste Dorchain, dont la muse est fille de SuUy- Prudhomme et en a hérité les scrupules et la grâce pensive; André Dumas, recueilli devant la Nature comme devant un des visages du Divin; son homonyme Charles Dumas, plus secret et comme jaloux de nous dérober son tourment intérieur; Alfred Droin, au corps de poésie chaste, élancé et fier, prêt à s'évader vers les grands espaces tropicaux {la Jonque victorieuse, Du sang sur la mosquée, etc.), où il se déploiera comme un beau cygne de France ; Louis Payen, au vers flexible et bien cambré, avec juste ce qu'il faut de joaillerie parnassienne pour lui conserver un air artiste; Charles Dornier, qui dit le Travail, ses peines et ses joies; Charles Clerc, qui nous ouvre ses Oasis; Georges Druilhet, ses Haltes sereines ; André Bellessort, de qui les admirable» récits de voyage ont trop fait oublier Mythes et Poèmes et les larges ondulations de la Chanson du Sud; André Rivoire {les Vierges, le Songe de l'Amour, etc.), psychologue amoureux des demi-teintes, avec le don si rare de la continuité dans la perfection; Fernand Mazade {la Couronne des Dieux), le plus vraiment grec, peut-être, de tous nos chéniérides, dont quelques-uns, presque aussi bien doués, comnie Léo Larguier, que Rohlmer appelait « notre Moschus », Léon Bocquet, Maurice Levaillant, Gabriel VoUand, André Lamandé, la baronne de Brimont, mêlent à leur alexandrinisme les mouvements d'une sensibilité plus moderne.

La filiation, chez ces poètes, comme chez un vicomte de Guerne, reflet à peine affaibli de son maître Leconte de Lisle, est relativement facile à établir. Mais dans quelle catégorie et pourquoi dans celle-ci plutôt que dans celle-là faire rentrer Jean Ajalbert, impressionniste tour à tour gouailleur et mélancolique; P.-N. Roinard, réahste savoureux égaré dans le symbolisme; Georges Pioch, André Lebey, vocations prolétariennes contrariées par une formation de dilettantes; François Porche, qui vient du groupe de Péguy et s'essaie à la démarche de La Fontaine; Paul Géraldy {Toi et Moi), talent de pointeséchiste, menu, rapide et qui creuse, le Helleu du vers; Robert de Montesquiou-Fezensac, précieux, contourné, alambiqué, prototype du des Esseintes d'^ rebours et grand maître des

élégances versaillaises-; Abel Bonnard, « virtuose fréquemment artificiel », qui « prodigue les images claires, vives, imprévues, bizarres, parfois baroques, souvent originales et comme étincelantes » et dont « tous les défauts lui viennent de sa facilité » (Ernest-Charles) ; Fernand Gregh, fondateur de l'Humanisme, qui chante magnifiquement la joie de vivre, le foyer d'hier et le phalanstère de demain, et concilie dans ses vers chatoyants Hugo, Verlaine, Edmond Rostand, Paul Déroulède et Jean Jaurès; Saint-Georges de Bouhéher, autre fondateur d'école (avec Eugène Montfort : le Naturisme) et autre apôtre magnifique de la Gité future; Jules Romains, le pape de l'Unanimisme (vocable d'ailleurs répudié par les meilleurs représentants du groupe : Georges Duhamel, P.-J. Jouve, Charles Vildrac, René Arcos, Georges Chennevière, etc.), qui préconise et réahse jusqu'à un certain point une poésie « directe », affranchie de la rime et de l'intervention de la volonté et substituant, comme chez Walt Whitman, à la description des états d'âme individuels celle des états d'âme collectifs ? — « Le temps des écoles est passé », écrivait un symboliste nanti. Il n'y paraît guère, à en juger par la poussière de petites chapelles et de cénaqulets qu'engendre continuellement l'anarchie contemporaine : les néo-mallarmistes avec Jean Royère ; les intégralistes avec Adolphe Lacuzon; les paroxystes avec Nicolas Beauduin; les intensistes avec Charles de Saint-Cyr; les eflfrénéistes avec Albert Londres ; les simultanéistes avec H. -M. Barzun, etc., sans compter les poètes qui, sous couleur de « futurisme », se contentent de dresser le catalogue des chefs-d'œuvre qu'ils écriront plus tard et, en attendant, vouent aux dieux infernaux tout le travail de la pensée humaine jusqu'à F.-T. Marinetti, — au total, d'après M. Florian Parmentier,> dans la Littérature et l'Époque, une cinquantaine de groupes et de sous-groupes, dont le plus intéressant, en même temps que le moins prétentieux, est celui des fantaisistes qui s'ébattent au Divan de Henri Martineau : Guy-Charles Gros, P.-J. Toulet, André Salmon, Francis Carco, Francis Eon, Tristan Derême et Jean Pellerin.

Les muses : Gérard d'Houville; M"« de Noailles. — Un autre groupe remarquable dans cette foule est celui de nos poétesses : M mes Daudet, Daniel Lesueur, Mendès, Rosemonde Gérard, Delarue-Mardrus, Marthe Dupuy, Andrée Corthis, Perdriel- Vaissière, Amélie Murât, Hélène Picard, Isabelle Sandy, Adrienne de Lautrec et la plus troublante d'entre elles.

Renée Vivien, perverse et triste comme une fille de Baudelaire.

Au commencement du siècle, sous l'Empire, un almanach comptait cinquante-quatre « muses » : nous aurons bientôt passé le chiffre, La poésie féminine a beau n'être souvent qu'un écho, on reste confondu par la richesse d'orchestration, l'étendue, la souplesse de ce concert féminin. Deux voix, cependant, le dominent : celles de la comtesse Mathieu de Noailles {le Cœur innombrable [1900], V Ombre des jours, les Émerveillements, etc.) et de Gérard d'Houville, et ce sont comme les voix alternées de deux traditions rivales : tant de frénésie romantique chez l'une et, chez l'autre, par moments, cette pureté racinienne!

Le beau rythme secret de deux strophes égales...

Le rameur qui m'a pris l'obole du passage

Et qui jamais ne parle aux ombres qu'il conduit...

Mais Gérard d'Houville (M™® Henri de Régnier) n*a pas réuni ses poèmes, qu'elle ne se donnait pas toujours la peine de signer dans les revues où ils paraissaient. Son action en a été ralentie, et son évolution même vers le classicisme ne s'est pas assez précisée pour qu'on puisse augurer d'une conversion prochaine et totale. Quatre recueils de vers denses ont au contraire affermi l'autorité de M™® de Noailles. C'est par un effort d'imagination que Maurice de Guérin arrivait à retrouver en lui l'âme des anciens centaures; l'auteur du Cœur innombrable, pour s'identifier à la vie universelle, n'eut besoin d'aucune préparation : elle naquit faunesse et petite-fille de Pan; elle savoura tout de suite dans sa plénitude la joie

D'être l'herbe, le grain, la chaleur et les eaux,

si soumise comme eux aux réactions naturelles, si confondue avec les choses qu'il fallait se pencher pour discerner le rudiment de conscience, la petite flamme individuelle qui tremblotait tout au fond d'elle. De scrupules, de troubles religieux d'une angoisse quelconque devant le mystère de la destinée, pas la moindre trace dans ses vers légers, dansants, voluptueux. L'amoralité la plus complète. Elle était un moment du multiple et changeant univers, un reflet de la beauté du monde sensible, un écho de l'immense symphonie éparse dans les vents, la rumeur des houles, le crissement des joncs et le sanglot des arrosoirs. Depuis Chénieret Musset, rien d'aussi jeune, d'aussi spontanément lyrique, n'avait jailli dans notre poésie.

Quelque fièvre, un je ne sais quoi de rauque et de désordonné qui s'introduisit par la suite dans son chant, passèrent pour des beautés nouvelles et nous la montrèrent au plein de sa saison romantique. Dans une troisième période {les Vivants et les Morts) ^ où M"»® de Noailles semble chercher avec un élan sincère des lumières intérieures dont elle n'éprouvait pas le besoin, du temps qu'elle n'était qu'une petite faunesse, la Nature et le sentiment de l'Au-Delà se livrent en elle un premier assaut» Désormais, c'est fini : le magnétisme secret de la tombe ne cessera plus de s'exercer sur elle ; on peut prévoir qu'un goût de cendre gâtera toutes ses voluptés. Mais dans son lyrisme, monté de ton, exacerbé par la pensée de l'écoulement des choses, le romantisme agonisant rassemblera toutes ses puissances et s'apprêtera de magnifiques funérailles.

L'école romane : Jean Moréas. — Peut-être la grâce — la grâce classique — , qui n'a pas touché M^»» de Noailles, est-elle descendue en Gérard d'Houville par le canal de cette école romane que Jean Moréas fonda en 1892 avec Raymond de la Tailhède, Maurice du Plessys, Ernest Raynaud, Achille Delaroche, Lionel des Rieux, Hugues Rebell et Charles Maurras.

Le dessein de ces poètes, subtilement interprété par Charles Maurras, était tout à la fois de rétabhr dans la pensée française « la notion du fini » et de restituer à la langue et au rythme le nerf et la correction perdus par un demi-siècle d'anarchie Ils n'y ont peut-être pas complètement réussi; mais la vertu de la doctrine s'est afiirmée en poésie dans les belles odes de Raymond de la Tailhède et dans un pur chef-d'œuvre : les Stances (1900) de Jean Moréas.

Quelques tournures surannées et un vocabulaire mythologique passé de mode, c'est assez sans doute pour condamner l'auteur des Stances aux yeux de certains critiques et lui donner figure de pasticheur. Les sept cordes du plectre, le trépied de la Pythie, la lampe des Gémeaux, le laurier d'Apollon et la fontaine de Castalie avaient disparu du mobilier poétique : nous les retrouvons chez Moréas. Il n'y a pas plus lieu de l'en louer que de l'en blânier. C'est par des beautés plus soHdes et dont on ne fait point provision dans les manuels de mythologie, cadence, choix des mots, discret emploi de l'image, réduction du lyrisme au bon ordre de la démarche mentale, que ce poète a des droits sur l'héritage des classiques. Il a réagi fortement contre son siècle; il a restauré le vers français et dégagé la

poésie de Taccidentel. Les Stances valent moins encore par le génie de leur auteur que par la liaison qu'elles établissent avec les chefs-d'œuvre de l'âge classique : c'est une leçon de goût et la plus précieuse qu'on pût nous donner au lendemain du Parnasse et de V « orgie symboliste ». On se figure très bien, dans les ^Ws poétiques de l'avenir, un paragraphe commençant par cet hémistiche renouvelé de Nicolas : « Enfin, Moréas vint,.. » L'école romane n'a fait pourtant, depuis sa fondation, qu'un petit nombre de recrues ( Joachim Gasquet, l'auteur des Chants séculaires; Paul Souchon, Emile Henriot, Jean-Marc Bernard, Paul Valéry, André Mary, Pierre Benoît, etc.), encore qu'elle ait imposé un peu partout, et dans les plus mauvais milieux, quelques éléments de son goût classique, et l'adhésion des jeunes gens semble aller de préférence au groupe néo-symboliste.

L'école symboliste : Vielé-Griftin, Verhaeren, Jules Laforgue, Paul Fort, Maeterlinck, Henri de Régnier. — L'instrument symboliste par excellence est le vers libre. Il ne paraît pas, d'ailleurs» que les premiers qui aient employé ce vers (et c'est un mystère à éclaircir si c'est Gustave Kahn ou Marie Krysinska) se soient bien rendu compte de ce qu'ils tentaient.

Le vers libre, chez eux, n'est très évidemment que le succédané du vers verlainien, assonance, allitéré, sans rime quelquefois, sans césures toujours sensibles, cherchant l'impair, poussant jusqu'au quindécasyllabe, élastique, fuyant, insaisissable, mais plié encore aux règles de l'isométrie ou de la strophe à forme fixe... Il y avait un pas à faire pour rapprocher tout à fait ce vers de la prose : c'était de l'affranchir de l'isométrie et de la strophe. On eut ainsi des suites de lignes dans ce goût :

Mes barques ivoirières et mes arbres aux ombres d'amour et de mort.

Et mes géantes montagnes de marbre ciselé.

Et mes mers hospitalières au soleil quand il dételle,

Et mes landes infrangibles et. mes' monstres et mes labours...

où il n'y a plus ni rimes, ni parité de syllabes, rien qu'un vague rappel d'assonances intérieures et une distribution toute subjective d'accents rythmiques comme en pourrait marquer une prose un peu savante. Ce vers libre première manière et, si l'on peut dire, tout barbare encore, ne tarde pas à se polir en passant par des mains plus expertes, et déjà des humoristes sentimentaux (Jules Laforgue, Jean Ajalbert,. Edouard Du jardin, Franc-Nohain) en tirent d'heureux effets d'ironie transcendante. Jean Moréas particulièrement {les Can"

mènes, le Pèlerin passionné, ÉHphyle, etc.), chez qui Temploi du vers libre fut en général le plus réfléchi, sut presque toujours donner à ses poèmes un rythme vraiment sensible; même dans des combinaisons de mètres à première vue déconcertantes, il se montra singulièrement habile et délié et n'en eut que plus de mérite à rompre avec cette acrobatie pittoresque pour revenir à la simple et forte coupe classique.

Sa place, dans l'école, fut prise en France par Francis Vielé-Griffin et, à l'étranger, par Emile Verhaeren : le premier {les Cygnes, la Chevauchée d'Yeldis, Phocas le jardinier, etc.), discutable peut-être dans ses grandes machines lyriques et mêlant à ses évocations de l'antique des souvenirs du moyen âge wagnérien, mais qui n'a point son égal dans l'école pour l'extraordinaire fluidité, le coup d'aile blanche et, comme disait Verlaine, 1' « en allé » de certains de ses petits poèmes en forme de complaintes populaires; le second {les Flambeaux noirs, les Apparus dans mes chemins, les Campagnes hallucinées, etc.) que, dès avant la guerre, dans leur fringale d'absorption universelle, les Allemands revendiquaient pour un des leurs, tant à cause de ses origines flamandes que de tout ce qu'il y a en efîet de fumeux et de rauque dans son tumultueux génie, et auquel ils décernaient le titre de « Victor Hugo du Nord », mérité jusqu'à un certain point par le tour d'imagination grandiose, le sens épique, surtout la puissance visionnaire du poète. De jour en jour, d'ailleurs, et à mesure que le vers libre tente des ouvriers plus habiles, on le voit qui s'assagit et s'humanise. Il est rare déjà, même chez Griffin et Verhaeren, qu'il se prolonge plus avant que l'alexandrin; il rime davantage, tout en continuant à mépriser les règles de similitude absolue et d'alternance; il ne risque l'hiatus qu'autant qu'il en veut tirer un efîet; il ne s'impose pas enfin d'une manière absolue au poète, qui peut revenir quand il lui plaît aux formes traditionnelles, et il montre ainsi qu'il n'est pas tout le symbolisme.

De fait celui-ci, avec Mallarmé, Arthur Rimbaud (sauf dans deux ou trois pièces : Marine, Mouvement, qui étaient peut-être des « poèmes en prose »), n'avait rien changé à la technique du vers et, parmi ses récents adeptes, beaucoup, venus de l'entourage de Catulle Mendès, comme Pierre Quillard, Ferdinand Hérold, Rodolphe Darzens, Marcel Collière ; ou de l'école évolutrice-instrumentale de René Ghil, comme Stuart Merril, Georges Knopfî, Albert Lantoine ; ou des brumes de la Flandre mystique, comme Max Elskamp, Victor Kinon, Thomas Braun,

Georges Eeckhoud ; ou de points encore plus obscurs de l'horizon, comme Mathias Morhardt et Miceslas Golberg, restent généralement fidèles à cette technique en même temps qu'au principe essentiel de l'école, lequel consiste à « ne pas exprimer les choses directement et par la seule signification des mots », mais bien à « les suggérer plutôt par des concordances de pensée, par des images ou des sonorités auxquelles se lient mystérieusement des sensations lointaines et sommeillantes, soudain secouées et qui surgissent » (A. Beaunier). Poésie d'incantation. Et nous touchons peut-être là au vice fondamental du système et qui tenait essentiellement à l'origine étrangère de la plupart des premiers symbolistes, tout imprégnés d'hégélianisme et de berkeleyisme. Le Parnasse avait été trop esclave de la forme : le symbolisme, par réaction, tombait dans l'anarchie prosodique ; le Parnasse avait été exclusivement matérialiste : le symbolisme se noyait, par réaction, dans l'intellectualisme le plus nébuleux et le plus incohérent, parce que, s'il subordonnait la nature à l'homme, ce qui est un excellent principe, il le subordonnait à l'homme individuel, qui varie avec chacun de nous, qui n'est même pas constant avec lui-même et qui, devenant son seul guide et sa seule loi, ne pouvait enfanter lui non plus qu'anarchie dans le domaine mental comme dans le domaine prosodique.

Outre les poètes précédents et quelques disparus, Charles Viguier, Edouard Dubus, Louis Denise et le plus original de tous, Jules Laforgue {les Complaintes, l'Imitation de Notre-Dame la Lune, etc.), mystique ravagé par l'esprit d'analyse, « Breton né sous les Tropiques », qui s'épuise à résoudre le paradoxe de sa double origine et, sous son ironie dissolvante, ses calembours et ses dislocations, apparaît comme la paraphrase vivante de l'énigmatique héros d'Elseneur, on doit mentionner parmi les meilleurs représentants de l'école : Charles Morice, longtemps considéré comme « le cerveau du symbolisme » (Jules Huret), dont il fut, avec Teodor de Wyzewa, Félix Fénéon et G. Albert Aurier, un des premiers théoriciens ; Gustave Kahn, « évocateur des architectures orientales et des somptuosités asiatiques » (Paul Adam) ; Saint-Pol-Roux, dit justement le Magnifique ; Charles van Lerberghe, baptisé par Albert Mockel « le poète de l'ineffable » ; Albert Mockel lui-même, Gabriel Mourey, Adolphe Retté, Robert de Souza, Albert Saint- Paul, André Fontainas, Adrien Mithouard, Tancrède de Vizan, Edouard Ducoté, surtout Paul Fort, le nouveau « prince des

poètes », inimitable de grâce ailée, de candeur et de malice dans certaines petites berceuses de ses Ballades françaises qui n'ont de déconcertant que leur disposition typographique, et Maurice Maeterlinck {les Serres chaudes, Théâtre), qui porta le symbolisme à la scène et l'y fit triompher : il est le poète du mystère; il a rajeuni en quelque sorte le Destin; il aime nous montrer les hommes comme les jouets de grandes forces obscures, de l'inconnu, de l'invisible, de l'amour et de la mort tyranniques. — Et c'est encore en s'alliant aux éléments modérés de ce néo-symbolisme que le Parnasse a pu se prolonger dans l'œuvre très noble d'un Albert Samain et d'un Henri de Régnier : celui-là {Au jardin de l'Infante, Au flanc du vase, le Chariot d'or, etc.) doux, tendre, subtil, « frère pensif et recueilli de la nuit » et qui « sut enfermer dans ses poèmes, où tremblent des frissons de feuilles, des chatoiements de soieries exténuées, une part encore inexprimée du monde extérieur et quelque chose aussi de l 'arrière-plan obscur de notre humanité » (Léon Bocquet); celui-ci {Épisodes, les Médailles d'argile, le Miroir des heures, etc.) qu'on définirait assez bien un Gautier spleenétique et distant, mais dont la poésie n'encourt pas plus que celle de Gautier le reproche de froideur qui lui a été parfois adressé. Ardet intus : le feu couve au dedans et l'impassibilité du poète n'est qu'apparente. Telle quelle, avec son éclat dur, sa solennité de musée, cette poésie de Henri de Régnier paraît on ne peut plus propre à traduire une certaine sorte de tristesse épicurienne, étrangère au remords et à la notion du péché — par où elle se distingue de la tristesse d'un Baudelaire, — mais qui se nourrit romantiquement comme elle du sentiment de l'instabilité des choses et de la pensée de la mort inévitable. Fille de la chair et de ses fatalités, c'est la tristesse passive d'une génération qui semble définitivement assise dans l'incroyance et que n'importune aucun des regrets, aucun des scrupules dont se troublaient encore les Leconte de Lisle et les Sully-Prudhomme. Quoi qu'on pense du poète chez qui elle a trouvé son expression la plus accomplie, il aura eu le mérite de représenter, comme on aime à dire, un moment de la sensibilité contemporaine; et si ce poète enfin, qu'une notable partie de la jeunesse (Jean-Louis Vaudoyer, Henri Dérieux, Paul Drouot, etc.) salue pour un de ses maîtres, n'a pas été lui-même sans subir de multiples influences — dont il ne serait pas difficile de relever la trace jusque dans les recueils de sa maturité, — il lui restera en tout état de cause d'avoir su conférer à ses moindres

paroles, et dès l'origine, un accent personnel de mélancolie hautaine, un ton de prince découronné qu'on ne connaissait pas dans notre poésie et qui suturaient pour justifier l'enthousiasme de ses admirateurs.

Le renouveau catholique : Charles Guérin ; Charles Péguy; Louis Le Cardonnel; Paul Claudel; Francis Jammes. — Déjà cependant et principalement dans les cinq ou six années qui ont précédé la guerre, ime orientation nouvelle de la pensée poétique se dessine chez quelques-uns ; une nouvelle génération monte qui, moins avide peut-être d'absolu que d'une disciphne dont elle a pris le goût chez Barrés, devance les conclusions de son maître et s'achemine directement, sans s'attarder aux étapes du spirituahsme, vers le catholicisme intégral, « principe et raison de tout ordre », Une étude approfondie de ce renouveau traditionnaUste, dont les effets se feront sentir dans toutes les branches de la Uttérature, devrait en chercher les racines assez loin et en dehors de la Uttérature même ; la crise poétique n'est à y bien regarder qu'un épisode d'une crise plus vaste qui mettait en péril, ou tout au moins en question, vers le même temps la culture française et les principes mêmes de la société. Si les poètes ont « réagi » les premiers, avec Moréas et l'école romane, dans l'ordre intellectuel ; avec Adrien Mithouard, Adolphe Retté, Charles Morice, qui s'appropriait le mot de Chesterton : a Aujourd'hui, nous sommes tous cathoUques », surtout Charles Guérin, Louis Le Cardonnel, Paul Claudel, Francis Jammes et Charles Péguy, dans le domaine spirituel, c'est que chez nous les réveils de l'intelhgence précèdent ordinairement ceux du cœur, et c'est aussi, peut-être, que les poètes sont de grands intuitifs. « Comme les oiseaux migrateurs, quand la saison change, vont et viennent dans l'air, et par de vastes orbes rassemblent et orientent l'armée voyageuse, les poètes sont les premiers témoins de l'avenir, leur sensibihté prophétique pressent les saisons de la pensée et leurs ailes les portent droit aux printemps devinés. » (Etienne Lamy.)

Mais que de tâtonnements, quelles misères, avant d'en arriver là et que les routes de la certitude sont âpres ! C'est dans les recueils de Charles Guérin {le Semeur de cendres, le Cœur solitaire, etc.) qu'on prend la vue la plus émouvante de ce travail de reconstitution spirituelle. Peu de vies de poètes furent plus brèves et plus remphes de drames intérieurs : comme il fallut un long efiort au Lorrain pour s'arracher à la séduction des

brouillards germaniques et s'enraciner dans sa terre, le catholique dut lutter plus longtemps encore contre les « ardeurs d'une chair païenne » et qui se complaisait voluptueusement, dit Pierre Quillard, au spectacle de ses déchéances. Guérin sortit « entièrement transformé de ce tragique combat... Les derniers poèmes de l'Homme intérieur nous le montrent en possession de sa croyance, et ils sont d'une sérénité à laquelle le reste de son œuvre ne nous avait pas habitués » (A. de Bersaucourt). — Charles Péguy a plus agi par ses articles et ses propos des Cahiers de la Quinzaine que par ses vers. Cependant son œuvre principale : le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc est pour moitié un poème, et Eve, sa dernière œuvre (1913), où se trouve la nénie fameuse :

Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle...

compte quatre cents pages et huit mille vers « en alexandrins groupés par quatre » : strophes lourdes, pesantes, comme engluées dans la glèbe natale, mais qui respirent si fortement ! Ce catholique nationaliste revenait de loin, du collectivisme et des confins de l'intellectualisme le plus brumeux. Mais il n'avait jamais oublié sa terre. Elle le sauva, donna une assise solide à sa spiritualité qui ne concevait le monde que sur le double plan de l'humanisme classique et de la mystique révolutionnaire. Il ne renonce pas entièrement à cet humanisme et à cette mystique qu'il tâche à concilier avec l'idée de patrie et l'idée chrétienne du salut, et c'est par là que son œuvre est une, bien que sortie de trois crises différentes : « l'affaire Drejrfus, crise de justice ; le conflit [marocain] avec l'Allemagne, crise patriotique. Puis une [troisième] crise, une expérience intérieure a élevé, étendu son inspiration : l'homme est lié au monde invisible des saints et des dieux ; sur ce monde il a prise encore, il en obtient des grâces héroïques. Père de famille, il a l'outil ; patriote, l'arme ; pécheur et croyant, la prière : tel Péguy a vu l'homme à la cime de la nature et, l'ayant vu, nous l'a fait voir. » (Daniel Halévy.) — Malgré tout, un pli barre cette rude figure : le pli de la souffrance et de l'orgueil. Péguy reste sur le seuil du temple : il n'y entre pas. Tout autres sont Le Cardonnel, Claudel et Jammes : chez ces privilégiés, la grâce a tout de suite opéré. Mais elle a opéré chez le premier {Poésies, Carmina sacra) de concert avec le génie latin et le sentiment de la nature. Les vers de Le Cardonnel sont ardents, ordonnés et chastes : dans le décor des allégories botticelliennes, ce «constructeur de mystiques églises»

a hâti la sienne avec les débris et selon le rythme des femples païens ; il a l'âme et le tour et le ton d'un de ces Renaissants de sa chère Itali\ dévols à Platon et à Virgile autant qu'à Jésus, un Ange Politien, un Marsile Ficin, dont les noms reviennent à mainte page des Carmina. C'est le plus suave des poètes huministes. — Paul Claudel {Vers d'exil, Cinq grandes odes suivies d'un processionnal pour saluer le siècle nouveau, l'Annonce faite à Marie, etc.), dont la prose assonancée, divinement fraîche par endroits f t soudain bizarre et torturée, semble se jouer au gré d'un démon intérieur à figure d'ange et de stryge, est, commeLe Cardonnel et plus que lui peut-être, « un poète chrétien pour qui le grand Pan n'est pas mort » (Paul Soudav). A un sentiment profond de la nature, « et non pas seulement de la nature extérieure, des ciels et des paysages, mais de notre nature corporelle et sensuelle, du naturalisme humain », il associe une mysticité qui ne semblait plus de notre âge et qui nous ramène directement aux primitifs, dont il possède les deux dons essentiels : l'extrême complication spirituelle dans l'extrême simplicité du cœur. Son œuvre communie tout ensemble avec l'Infini des causes et avec la plus humble humanité. Elle emprunte ordinairement la forme dramatique et il est arrivé que, portée à la scène, elle y ait fait une assez vive impression sur un public de dilettantes et de blasés. Mais elle est essentiellement lyrique dans s?s parties hautes, comme un cantique à plusieurs voix. — Si l'œuvre de Claudel n'a pas trouvé de sceptiques, il s'est rencontré des esprits mal faits pour suspecter la sincérité de Francis Jammes, capnpède converti dont la naïveté leur semblait la pire des affectations. A l'écart du bruit, dans sa douce maison béarnaise, ce rapsode ingénu et subtil (car les deux qualités ne s'excluent pas nécessairement) chante la vie rustique, les travaux et les jours, la chasse, la danse, les repas, la beauté des vierges et l'antique nouveauté du monde. Sa poésie (De V Angélus de l'aube à l' Angélus du soir, le Deuil des primevères, les Géorgiques chrétiennes, où l'on peut voir avec M. Louis Gillet, « presque continûment et comme par transparence un poème sur l'Eucharistie », etc.) est l'œuvre d'un lettré sans doute, mais d'un lettré qui a su dépouiller assez le vieil homme pour retrouver devant les choses des yeux et un cœur d'enfant.

Antérieurement ou parallèlement à ces cinq protagonistes de la renaissance traditionnaUste, très différents d'origine et de talent, mais qui, suivant le mot de M. Léoa Siivy, se partagent

l'honneur d'avoir « fait rentrer la grâce dans l'organisme de la poésie », un certain nombre de poètes demeurés fidèles à la technique parnassienne, tels que Charles de Pomairols, Frédéric Plessis, Germain Nouveau (Humilis) , Louis Mercier, Jean Lionnet, Gustave Zidler, Ernest Prévost, Charles GroUeau, Maurice CouaiUier, Lucie Faure-Goyau, avaient, dans leurs vers les plus récents, accusé des tendances analogues et quelques-uns même adhéré complètement au catholicisme. Premier noyau de cette phalange sacrée, de cette espèce de légion thébaine que forment aujourd'hui, à l'avant-garde de l'armée poétique, les Francis Gaillard, les Robert Vallery-Radot, les Noël Nouët, les Callemard de La Fayette, les Dominique Combette, les Charles Orsatti, les André Delacour, les Maurice Brillant, les Claire Virenque, les Hélène Séguin et tant d'autres, comme cette Jeanne Termier {les Peines et les Soirs) ,baudelairienne d'avant la chute chez qui l'émotion religieuse exalte jusqu'à l'hallucination une faculté quasi-médiumnimique de matériahser l'immatériel et de donner un visage aux choses qui n'en ont point. Toutefois, le mouvement traditionnaliste n'a vraiment pris d'ampleur qu'avec Guérin, Péguy, Le Cardonnel, Claudel et Jammes, dont l'art frémissant, moins asservi à la rigidité de l'école, s'accordait mieux avec les aspirations des néophytes. Entre ceuxci même des distinctions devraient être établies; il y aurait lieu, par exemple, de faire une place à part au petit groupe mystique, alangui et confidentiel, de V Amitié de France, qui a sa Chesnaye à Lassagne, son Lamennais en Georges Dumesnil, et dont l'auteur des Mains jointes, François Mauriac, et l'auteur de la Maison pauvre, André Lafon, sont, par la grâce de leur talent et des sympathies illustres qu'ils ont rencontrées au seuil de leur carrière, les représentants les plus connus.

Les poètes de clocher. — Cependant quelques-uns des plus émouvants de nos poètes ne tiennent directement ni au Parnasse, ni au Symbolisme, ni à l'École romane, ni à l'Amitié de France, et n'ont plus souci que d'une vie hbre, retrempée aux fraîches rosées provinciales. Nous avons tout un peuple de rimeurs qui se sont dévoués à la louange de leur terre natale, et avec tant de bonheur, souvent, qu'il ne serait peut-être pas impossible de reprendre de leur point de vue l'histoire de la littérature contemporaine. Si l'idée de patrie a fléchi, c'est pour beaucoup de raisons sans doute qui ne sont pas du domaine de ce livre, mais notamment parce qu'elle a été peu à peu vidée de sa réa-

lité : la France est devenue pour les uns une abstraction pure, pour les autres un système d'administration. Il faudrait qu'elle redevînt une chair et une âme. Or, les mieux qualifiés pour cette tâche ne sont-ils pas ceux qui entretiennent, flattent et multiplient nos puissances d'enthousiasme et dont le nom même, poètes, veut dire créateurs ? Un fait est certain : ce qu'il a pu entrer de fraîcheur, de saine richesse, de robuste simplicité dans les lettres du xix* siècle finissant, on en doit le plus sûr aux écrivains de terroir.

Ils ont des ancêtres assez hauts dans notre tradition : un Nodier, un Gérard de Nerval, un Brizeux, une Sand, un Autran, et nous avons déjà signalé au passage leur première avantgarde : André Theuriet, Emile Blémont, les Frémine, Achille MilUen, etc. Mais le mouvement, au moins pour les poètes, ne s'est précipité qu'à partir du second Félibrige (1876), qui fut peut-être le véritable canal du retour à la tradition par l'esprit latin. Et c'est d'ailleurs aux poètes surtout, comme à leurs plus touchantes voix, que les petites patries semblent avoir confié leurs destins.

On ne les connaissait guère, sauf exception, hors de chez eux; on les connaît mieux depuis que l'érudit Ad. van Bever leur a fait les honneurs d'une anthologie en plusieurs volumes qui, pour embrasser tout notre domaine poétique, devra comprendre une section coloniale où s'inscriront au premier rang Maurice Olivaint et Julien Ochsé; une section belge et helvétique, avec (en sus des noms déjà cités) Fernand Séverin, Ivan Gilkin, Paul Spaak et Philippe Godet; une section roumaine avec Hélène Vacaresco et Léon Lahovary ; une section canadienne, avec Crémazie, Fréchette, Chapmann et 1' «école de Montréal »; voire une section haïtienne avec 1' « école de Port-au-Prince j*.

Dans les hmites mêmes du terroir métropolitain, les plus notoires de ces poètes régionaux s'appellent, entre Escaut et Somme, Jules Breton, Léon Duvauchel, Henri Potez, Amédée Prouvost, Charles Droulers, Léon Bocquet ; sur la pente française des Vosges, Maurice Pottecher, qui est encore l'instaurateur d'une forme de théâtre populaire copiée par nos autres provinces; en Bourgogne, Lucien Pâté; en Quercy, Camille Delthil; en Champagne, Emile Dodillon; en Dauphiné, Emile TrolUet; en Franche-Comté, Charles Grandmougin et Félix Jeantet; en Normandie, Charles Féret, Louis Foisil et Paul Harel, le poète aubergiste dont l'œuvre, savoureuse et drue, est une sorte d'apostolat entrepris pour la religion du sol et du

foyer; dans le Morvan, Théodore Maurer; dans la vieille Aquitaine, Henry Muchart, Marc Lafargue, Paul Hubert, Enfile Despax, Olivier Hourcade, Louis Sailhan, Charles Brun, Armand Praviel, le directeur de la vaillante Ame latine, et cet exemplaire du parfait régionaliste, Emmanuel Delbousqnet, fidèle jusqu'au bouta sa terre, qu'il « célébra d'une manière ardente et précise » (Verhaeren). Plus près de la Loire, dans le Rouergue, François Fabié, lyrique appliqué et robuste, aux saines odeurs forestières, est un des chefs du chœur; l'Auvergne a die é les poèmes patois et français d'Arsène Vermenouze, au vers un peu âpre, mais franc, et de Gandilhon Gens d'Armes, son servant et continuateur; le Berry de George Sand, qui n'était d,éj à plus celui de Maurice Rollinat, rôdeur halluciné des brandes, est particulièrement favorisé avec Gabriel Nigond et Hugues Lapaire; Louis Mercier suf&t au Charolais : il passe dans ses vers comme un frisson d'outre-tombe et l'âme celte jusqu'ici avait seule de ces accents qui n'ont rien perdu de leur sépulcrale et religieuse beauté sur la bouche de l'auteur des Voix de la Terre et du Temps ; la Provence, dominée par la grande ombre de Mistral, a ses poètes de langue française en Jean Tribaldy, Jean Carrère, Jean Rainouard, Ernest Gaubert, Emile Ripert et principalement Jean Aicard qui, plus que l'auteur de Jésus, où les grands thèmes évangéliques sont traités pourtant avec une réelle ampleur, reste l'auteur de Miette et Noré, dont J.-J. Weiss disait : « Qu'il est joli, le flic-floc par où s'ouvre le poème ! O vallons du Tholouet ! O bocages plantés d'oliviers ! O blanches feuilles ! O soleil !... » C'est dans la brume au contraire que chantent les poètes d'Armor: le rauque, inégal et parfois génial Tristan Corbière (les Amours jaunes); Louis Tiercelin, à l'appel de qui et de Guy Ropartz ils se groupèrent dans le Parnasse Breton (1889); Lud Jan, disparu trop tôt; Frédéric Le Guyader, dont on ne connaît pas assez la truculente Chanson du Cidre; Eugène Le Mouël, qui donna des modèles de « poèmes à dire » dans ses Bonnes Gens de Bretagne; Yves Berthou, que les bardes du Gorsedd élurent pour grand druide; Auguste Dupouy, J.-E. Poirier, Louis Even ; et c'est dans ses déchirures encore, sur un cap 4e la Manche trégorroise.

Gabriel Vicaire.

qu'Anatole Le Braz a composé sa mélancolique et tragique Chanson de la Bretagne, le plus bel effort de la poésie bretonne depuis Brizeux. — Mais est-ce assez de voir en Gabriel Vicaire [les Émaux bressans, l'Heure enchantée, elc.) un simple poète de clocher? Sans doute la B esse s'exprime en lui. Génie clair, fait de raison et de libre humeur, « gentil » esprit au sens qu't n le prenait de Marot, ayant l'abandon, la grâce du tour, l'aisance heureuse dans le dialogue, la brièveté exquise dans 1'» xpression en même temps que l'abondance dans l'image et la plénitude dans le rythme, relevant ses pires familiarités par quelque façon de parler délicate ou piquante, disciple original des vieux maîtres de notre langue, maître lui-même en son genre, t par son imagination fleurie et vive, et par sa culture soutenue, et par cet instinct mystéri ux qui lui fait retrouver du premier coup la tradition perdue, il est encore le pcète le plus vraiment français de son âge, celui en qui chante le mieux l'âme de la race, celui en qui elle se réfléchit le mieux aussi avec ses qualités moyennes et charmantes (sensualisme lép.er, naïveté, malice), non exclusives à l'occasion de noblesse et de profondeur.

GaieVers et chansonniers. — Si longue qu'ait pu paraître la nomenclature précédente, nous n'avons pourtant pas vidé tout le panier : gazetiers et chansonniers veulent place à l'étalage. Car c'est un fait que, dans le genre « burlesque » créé par Loret et anobli par Banville, les « gazettes rimées » des premiers, quand elles sont signées Ponchon ou Docquois, Xavier Roux ou Redeliberger, Marsolleau ou Jacques Normand, s'érigent fréquemment à la dignité du lyrisme. — Item la chanson jeune et vieille. La vieille eut ses derniers tenants en Paul Avenel, J.-B. Clément, Ernest Chebroux, Eugène Pottier, qui lui conféra l'accent farouche d'une revendication. La nouvelle est fille de Montmartre et du Chat-Noir. « Rouge » avec Maurice Boukay, avec Jehan Rictus {les Soliloques du Pauvre) elle s'habille en fée Misère; avec Mac-Nab, elle se fait macabre et pincesans-rire; avec Léon Durocher, « poivre et celte » ; avec Xavier Privas, régence ; avec Pradels, gauloise ; avec Vaucaire, amoureuse; avecCazals, décadente; avec Bruant, Meusy, Xanrof, elle prend « un air qu'elle n'avait pas encore, une crânerie canaille, une fière allure des boulevards extérieurs » (A. France) ; avec Jules Jouy, puis Ferny, Dominique Bonnaud, Hyspa, Fursy, elle devient politique et frondeuse ; avec Yann Nibor, elle grimpe aux hunes et, avec Théodore Botrel, elle retourne aux champs...

On s'attend tout d'abord ici à de plus nettes catégories. Le 14 septembre 1882, une pièce de Henry Becque, les Corbeaux, semble inaugurer une époque nouvelle du théâtre français en créant une dramaturgie résolument naturaliste. Il convient cependant de distinguer.

L'esthétique naturaliste; Henry Becque. — Jusque-là le naturahsme, l'impressionnisme, portés à la scène par Zola et les Concourt, y avaient lamentablement échoué. En de qui concerne les Concourt, il ne faut point trop s'étonner de leur inaptitude scénique, qui tenait à la qualité même de leur vision, amoureuse du détail pittoresque, répugnant à l'abstrait et au ramassé de la synthèse. L'échec de Zola tint à d'autres causes. Il avait très bien distingué dès l'origine ce qu'il y avait encore de conventionnel dans les pièces de Dumas, d'Augier, surtout de Sardou, et sa prétention n'était pas si fâcheuse de vouloir réagir contre les « fables comphquées » et les « situations notées d'avance ». Pour faire monter la vérité sur les planches » et mettre celles-ci « de plain-pied avec la salle » ou, comme il disait encore, pour faire entrer « par la toile du fond le grand air libre de la vie réelle », il ne lui fallait qu'une psychologie moins sommaire et de savoir transposer du roman à la scène les procédés de l'esthétique naturaliste. Il ne lui servait de rien d'accumuler les métaphores : Thérèse Raquin, Madeleine, le Bouton de rose ne réalisèrent pas plus la formule du nouveau théâtre que l'Assommoir, Nana et Pot- Bouille adaptés par Busnach, et le naturalisme dut attendre qu'un homme du métier, parfaitement étranger à l'école d'ailleurs et même quelque peu hostile, s'emparât de cette formule et lui donnât figure et vie en la soumettant aux conditions éternelles de l'œuvre dramatique.

Telle fut précisément la réussite de Becque avec /es Corbeaux. Sans aucun convenu, sans intrigue, sans mots d'auteur, nourrie

Henry Becque.

d'observation directe, cette pièce forte et sèche, puis la Parisienne, moins agressive, mais tendue encore, contrainte et durcie par le parti pris pessimiste, purent se heurter aux résistances du public : la brèche était ouverte et, par cette brèche, allait passer tout le naturalisme.

Le théddre « rosse ». — Il n'est pas sûr queBecque en ait été autrement satisfait et l'on sait son mot peu charitable sur le fiasco du premier Théâtre-Libre : « Nous y gagnons d'être débarrassés des charlatans. »

Le fondateur de ce théâtre, André Antoine, ne prétendait qu'ouvrir « un laboratoire d'essais » à la nouvelle école de Zola et des Concourt, dont les audaces effrayaient les directeurs des scènes subventionnées. Elle était chez elle céans et pouvait tout se permettre. Et elle n'y faillit pas. Oscar Méténier, Henry Céard, Paul Alexis, Paul Bonnetain, Gustave Guiches, Paul Ginisty, Jean Ajalbert, Lucien Descaves, etc., et Zola et Edmond de Concourt eux-mêmes travaillèrent de toute leur énergie, trois ou quatre hivers durant, à doter la scène française d'un nouveau poncif, beaucoup moins supportable que l'ancien : le poncif « rosse » et « tranche de vie ». Le public, indifférent au fond à toutes les formules, leur fit d'abord crédit, puis se lassa. Le Théâtre-Libre était condamné, si son directeur, en même temps que le plus téméraire, n'avait été le plus éclectique des hommes, accueillant aux tendances les plus diverses, pour peu qu'il y découvrît quelque apparence d'originalité, et, sur la même scène où il hospitalisait les naturalistes, produisant Villiers, Paul Arène, Jean Aicard, Emile Bergerat, Rodolphe Darzens, Ephraim Mikhaël, Louis Marsolleau, Jules Perrin, etc. Il ne se contentait pas d'un rôle neutre d'imprésario : avec autant de zèle, mais plus de discernement que ses collaborateurs, il travaillait, lui aussi, à « faire monter la vérité sur les planches », en s 'imposant un jeu plus naturel, une diction plus rapprochée du ton de la conversation, en soignant les « milieux », en plaçant chaque pièce dans son « atmosphère », en réglant la mise en scène « sur la vie ».

Ces efforts ne furent pas perdus. Le naturalisme était venu trop tard au théâtre et quand son déclin était déjà commencé dans le roman. Et il faut à la scène autre chose que de la pathologie. C'était en se mettant à l'école de Becque, en lui empruntant son solide réalisme psychologique, que la nouvelle équipe dramatique pouvait espérer seulement triompher des ré-

sistances du public. Le malheur est qu'elle lui emprunta aussi sa misanthropie. Les Résignés, la meilleure pièce de Henry Céard, ne sont pas d'une tonalité beaucoup plus gaie que les Corbeaux et la langue en est souvent recherchée : par la loyauté, le sérieux, l'application de l'analyse, un certain goût de la « maxime » et du « portrait » que l'auteur a contracté dans le commerce des classiques, ils passent la portée ordinaire des pièces du premier Théâtre-Libre et purent être repris avec succès au Vaudeville. — Nous avons dit ci-dessus le cas qu'il faut faire de Léon Hennique et de son Duc d'Enghien, « qui cache de nobles émotions sous l'enveloppe hérissée et contournée de sa forme littéraire » (Anatole France). — Georges Ancey et Jean JuUien, en qui l'on peut voir les disciples les plus directs de Becque, ont partagé sa disgrâce : prisonniers comme lui de leur conception pessimiste des choses, ils se sont répétés dans des œuvres grises, sans air, toujours cruelles et souvent fortes sans doute (notamment la Mer et le Maître, de Jean Jullien), mais monotones. Monsieur Lamhlin (1888), de Georges Ancey, n'en marque pas moins une date dans l'histoire du Théâtre-Libre. Becque, si sévère d'habitude pour les auteurs de la maison, ne cacha pas sa satisfaction : « Monsieur Lamhlin, écrivait-il, un petit acte, pas davantage, et toutes les théories, toutes les hâbleries, recevaient, ce soir-là, le coup mortel ! »

La tentative symboliste : Maeterlinck; François de Curel. — On peut voir en effet dans cette pièce le point de départ de l'évolution heureuse qui allait décider de la fortune du Théâtre- Libre et entraîner jusqu'aux plus farouches représentants du genre « ro se » et de la formule « tranche de vie ». Mais il est vrai que, dans l'intervalle, Antoine, doublé bientôt pa,T l'Œtwre de Lugné-Poë, nous avait initiés au symbolisme dramatique d'Ibsen et de Bjœrnstjerne-Bjœrnson. D'Allemagne, de Suède, des st.ppes russes, d'autres souffles vierges accouraient avec Hautpmann, Sudermann, Strindberg, Tourguénefî, Dostoiewski, Tolstoï. Nos propres symbolistes s'arrachaient à la fascination de leur « moi ». Les tours d'ivoire s'entr'ouvraient. Charles Morice. qui avait déclaré superbement que la révélation de l'art symboliste se ferait par le théâtre, donnait son Chérubin le même soir que l'Intruse (1890), d'un nouveau venu, Maurice Maeterlinck. Chérubin tombait, malgré de très réelles qualités, mais l'Intruse, qui n'était qu'un acte comme Monsieur Lamhlin, faisait crier au chef-d'œuvre. Tout le trouble vague, le

LE THÉÂTRE - \m

« pathétique immatériel des terreurs nocturnes, est réalisé dans cette pièce singulière par des moyens scéniques d'un effet indiscutable » (J. Capperon). Et ces qualités, nous les retrouverons dans les pièces suivantes {Pelléas etMélisande, les Aveugles, etc.) du « Shakespeare belge» (O. Mirbeau), qui négligea peut-être d'y ajouter d'autres.

C'est ailleurs, dans une combinaison plus étroite avec le réalisme psychologique de Becque et notamment chez François de Curel, que le symbolisme allait dégager toutes ses puissances intérieures. L'Envers d'une Sainte, les Fossiles, l'Invitée, la Nouvelle idole, le Repas du lion, la Fille sauvage, etc., n'ont rencontré qu'un succès d'estime. La raison en est sans doute, comme l'a expliqué M. Boutroux, qu'ils « planent au-dessus du temps » et qu'un théâtre sans complaisance, qui conclut à la faillite de la plupart des expériences humaines, sera toujours fait pour un petit nombre. Le ton de celui-ci reste viril si ses conclusions sont décourageantes : avec un beau dédain de l'habileté, l'auteur y enferme dans d'originales et hautes fictions une psychologie neuve et saisissante; sa langue, qu'il auréole de poésie, porte des idées qui valent par elles-mêmes tout en faisant ressort dramatique ; il y a en lui un génie étrange, maladroit et altier.

La comédie nouvelle : Paul Hervieu; Eugène Brieux; Henri Lavedan; Jules Le m ait ne ; Maurice Connay; Alfred Capus; Emile Fabre; Octave Mirbeau; Paul Bourget. — Peut-être, si l'on voulait pousser à fond l'analyse, n'apparaîtrait-il pas assez dégagé d'un certain ésotérisme qui avait déjà rebuté le public dans les dernières pièces de Dumas fils : où il n'a réussi qu'incomplètement, voici qu'avec moins de génie et une technique presque semblable, un pessimisme aussi cruel, des personnages masculins dont il établit préalablement la « physiologie » et qu'il montre tout pareils, sous leur vernis mondain, à nos pères des cavernes, la conception essentiellement symbolique d'une humanité en état de guerre permanent, où l'homme, le mâle, est toujours le chasseur et la femme une proie éternellement convoitée, mais par le fait d'un art plus volontaire et plus direct, qui ne s'embarrasse d'aucune théorie d'école et ne voit que le coup à frapper, le préjugé à détruire, le mouvement d'opinion à déterminer, Paul Hervieu s'impose au public et réalise la conciliation vainement cherchée par ses prédécesseurs. Il y a plus d'aisance, de dégagement, après lui, dans la comédie nouvelle, libérée de la superstition des formules, encore que

l'atmosphère, çà et là, en soit passablement viciée; mais ce sera moins la faute des systèmes que des auteurs eux-mêmes qui apporteront à la scène leur tempérament personnel ou leur anarchie de race. Et il est donc permis désormais de négliger les catégories.

La pièce à thèse avait été l'une des bêtes noires du naturalisme, qui n'avait peut-être pas tort de lui reprocher ses insupportables « raisonneurs », mais qui concluait trop vite d'une fausse application du principe à la vanité du principe lui-même. Paul Hervieu {les Tenailles, la Loi de l'homme, le Dédale, la Course du flambeau, etc.), courageusement, y revient et, avec lui, presque toute la comédie nouvelle. Il y oppose la volonté des individus à la brutale contrainte du Code. M. Lavedan l'a comparé à un forgeron pour ce que son art « serre, pince et broie ». Et Brunetière l'a complimenté de la belle simplicité de ses « tragédies en prose ». Il est vrai qu'à la manière des classiques et, comme eux, sachant ramasser en quelques scènes les effets logiques des passions, il construit ses pièces autour du dénouement d'une crise morale. On lui a reproché par ailleurs sa « prédilection pour les cas singuliers » (Paul Souday), ses arides « mathématiques psychologiques » (Félix Duquesnel), son style ou trop nu ou trop compliqué : ils sont peut-être une condition de ce théâtre sévère, qui a fait son domaine delà conscience et qui dédaigne les ordinaires moyens de séduction. — Eugène Brieux, autre tenant de la pièce à thèse [Blanchette, les Bienfaiteurs, la Robe rouge, les Remplaçantes, etc.), s'est attaqué avec plus de fracas à l'hypocrisie sociale. Sa langue est-elle si vulgaire qu'on dit ? Elle passe la rampe, elle porte, elle est donc, en soi, excellente. Ce rude censeur des mœurs, ce nouveau champion du « théâtre utile » , parle haut et frappe fort. Il ignore les fausses élégances, et le persiflage, la X blague », autant que la préciosité. C'est une manière d'Alceste qui serait parfait, s'il écoutait moins les Philintes directoriaux qui l'engagent insidieusement à des concessions dont il n'a peutêtre pas mesuré la portée : les talents droits, honnêtes et robustes comme le sien, n'ont qu'à gagner à demeurer inflexibles.

Henri Lavedan.

~ On a pu craindre quelque temps que Henri Lavedan ne restât au théâtre le moraliste léger, charmant, mais un peu rapide, de Mam'zelle Vertu et du Nouveau Jeu. Le prince d'Aùrec, où il reprenait et renouvelait avec une maîtrise toute personnelle le thème du Bourgeois gentilhomme et du Gendre de monsieur Poirier, commença de le montrer sous un autre jour, et le Marquis de Priola, où il a campé un Don Juan moderne qui pourrait soutenir la comparaison avec ses grands ancêtres, puis le Duel et Servir, au pathétique cornélien , achevèrent de prouver qu'une certaine grâce naturelle et le « parisianisme » le plus aigu ne sont pas nécessairement incompatibles avec la vigueur de la pensée et le sérieux du fond.— Il n'est pas sûr, en revanche, que le théâtre s'accommode d'une certaine sorte d'intelligence supérieure qui met sa coquetterie à « tout comprendre » et qui, comprenant tout, n'est pas loin de « tout pardonner », C'est une ressource médiocre que le dilettantisme, et à la scène du moins, pour résoudre les conflits du cœur et même les conflits de classes. Jules Lemaître {Révoltée, le Député Leveau, Mariage blanc, etc.) a pourtant tenu longtemps cette gageure à force d'ingéniosité et par le miracle d'une langue unique de clarté, de souplesse et d'élégance. Le théâtre, au fond, n était pour lui qu'un amusement, non une vocation. La langue de ses pièces les sauvera, mais il est probable qu'elles rentreront dans le livre d'où elles ne sortiront plus. — De fait il n'en a été tenté aucune reprise, alors que voici un autre dilettante dont le succès ne s'épuise pas : Lysistrata, Amants, la Douloureuse, l'Affranchi, etc., de Maurice Donnay reviennent périodiquement sur l'affiche. C'est que ce dilettantisme de l'auteur n'est qu'un manteau, non, comme chez Lemaître, l'homme lui-même. C'est aussi que le théâtre ne fut pas pour Donnay une simple « passade » . De bo^ne heure la vivacité de son dialogue, la justesse, le charme et souvent la profondeur d'une psychologie qu'il a tournée de préférence vers les choses de l'amour, l'établirent parmi les maîtres. On pourrait le définir un humoriste sentimental si, dans le Retour de Jérusalem et, en collaboration avec Lucien Descaves, dans la Clairière et les Oiseaux de passage, il n'avait affirmé l'intelligence la plus

Maurice Donnay.

vive des malentendus sociaux et conclu en réaliste ici et là à l'égale impuissance de la solution fusionniste et de la solution libertaire. — « Tout s'arrange », dit au contraire Alfred Capus {la Veine, les Deux Écoles, la Petite Fonctionnaire, le Mari de Léontine, l'Oiseau blessé, etc.), lequel a fondé son théâtre sur une séduisan' e, mais assez discutable philosophie du bonheur. De l'adresse, une élégance nonchalante, une observation narquoise, « un esprit délectable comme un fruit et qui renferme un noyau de solide bon sens » (André du Fresnois), et davantage la finesse des petits tableaux mondains brossés par l'auteur ou par ses personnages au cou s de l'action, qui ne trotte jamais tant que quand elle paraît muser, la grâce et le bon aloi du lang ige font d'aiLeurs de son œuvre un des plus jolis salons de conversation de la cosmopolis parisienne. — Il semble que ce soit en réaction de cette philosophie sans amertume qu'Emile Fabre exécute brutalement ses larges sjmthèses sociologiques {la Vie publique, les Ventres dorés, les Sauterelles, etc.) : âpre satire et drame intense. Et c'est par là encore que vivent les pièces d'Octaye Mirbeau {les Mauvais Bergers, les Affaires sont les affaires, le Foyer), fougueuses, heurtées, inégales, souvent faussées par la passion politique, mais soutenues par une langue pleine et vigoureuse. — Venu tard au théâtre, Paul Bourget {la Barricade, le Tribun, Un cas de conscience, avec Serge Basset; la Crise, avec André Beaunier) y voit, comme la plupart des auteurs précédents, une tribune d'où il peut parler à l'opinion. Sa distinction entre le théâtre à thèse, dont il se défend, et le théâtre « à idées », qu'il préconise après Ibsen, ne laisse pas de paraître bien subtile. Peut-être lui a-t-elle été suggérée, comme à son prédécesseur Scandinave, par la résistance qu'oppose l'infinie diversité des cas individuels à certaines conclusions d'ordre général : l'auteur, n'ambitionnant plus que d' « ajuster les caractères montrés et l'aventure racontée à quelque vaste ensemble social », échappe par ce biais au reproche le plus grave qu'ait encouru la littérature à thèse, savoir d'être un genre subjectif par définition, supposant « un à priori, par suite un arrangement, une mise au point, une déformation ». Le public, qui n'y regarde pas de si près, se contente d'applaudir, chez l'auteur, aux situations fortes et aux caractères bien trempés. Ils ne manquent pas dans ce théâtre voué à la défense des grands principes sociaux et qui a pris pour devise la maxime célèbre d'Auguste Comte : « La cellule sociale est la famille, et non l'individu. »

Le théâtre physiologique : Georges de Porto-Riche ; Pierre WoJff; Romain Cooiiis; Henry Bataille; Henry Bernstein. — Par là, ce théâtre prend nettement position en face et à rencontre d'un théâtre qui appuie et semble s'être d'inné pour fonction unique d'ilhistrer les théories de M. Alfred Naquet sur l'union libre et de M. Léon Blum sur le droit de la femme à ne se fixer dans l'état matrimonial qu'après avoir fait, dans l'état polyandrique, l'expérience complète de la vie sentimentale. C'est la v eille thèse romantique du a droit au bonheur » et du « vivre sa vie », reprise et poussée à ses conséquences extrêmes par une dramaturgie essentiellement individualiste et désireuse en même temps de « restituer à l'être physique l'importance capitale que nos antécédents naturels ou pathologiques lui donnent dans notre vie intime ou sociale » (Paul Abram).

Est-ce des variétés les plus connues de ce théâtre que M. Albert Guinon a dit si joliment : « Tout se tient. Certaines pièces, ronflantes et trépidantes, d'un mauvais goût écrasant, d'un faux lyrisme à faire trembler les vitres, sont bien es sœurs dramatiques de l'autobus... Il est un certain théâtre qui esquive constamment les situations décisives... un théâtre en biais, un théâtre qui rase les murs... Par contre, comme il est artificiel aussi, ce théâtre constamment excessif, qui s'empare du spectateur en l'étourdissant de violences! Cet art -là, c'est comme un vol à r « esbrouffe... ». Aucune de ces définitions, quoi qu'il en soit, ne s'applique à Porto-Riche. Quatre pièces forment tout son bagage : Un drame sous Philippe II, Amoureuse, le Passé, le Vieil Homme. Sauf dans la première, dont la fougue échevelée nous ramène aux plus beaux soirs du romantisme, l'auteur ne veut être qu'un élégiaque. Nous n'éprouvons nulle part autant que chez lui combien^ la chair est triste. C'est le Racine du sensualisme. Son Amoureuse (1891), qui est un chefd'œuvre, inaugura chez nous cette sorte de théâtre physiologique où l'esprit et le cœur des personnages sont au ras des sens. La volupté y a comme un goût de stupre. — Pierre WolfE [le Ruisseau, les Marionnettes, V Amour défendu, etc.) et Romain Coolus {l'Enfant chérie. Cœur à cœur, la Cote d'amour, etc.) relèvent évidemment de ce théâtre qui avilit quelque peu notre conception psychologique de la littérature : celui-là avec un laisser-aller spirituel, celui-ci avec une préciosité maladive, une propension perverse à frôler les situations équivoques, tous deux expriment fort bien la déliquescence de leur temps. — Et c'est par un tableau du même genre que Henry Bataille a conquis la

grande notoriété; mais il nous a donné, avant et après Poliche, des pièces neuves, scabreuses encore, faites d'instinct et de vision aiguë, avec un sens magnifique du concret, du relief, de l'atmosphère et de la perspective. Tels la Lépreuse, Maman Colibri, Marche nuptiale, la Vierge /o/Ze. Nulle retenue d'ailleurs dans l'expression, non plus que dans les thèmes, et tout le débraillé d'un lyrisme qui ne se supporterait pas à la lecture et qui triomphe à la scène. — On a dénié tous les dons, sauf la force, à Henry Bernstein {la Rafale, le Voleur, Samson, l'Assaut, etc.). Hommes et femmes, chez lui, ne sont plus que des instincts déchaînés : ils mordent, même qi^and ils caressent. Ce n'est plus l'amour, c'est le rut. Et, comme Dieu, dans Athalie, était le grand personnage invisible, immuable et partout présent, le grand protagoniste de Henry Bernstein et qui, du reste, ne se tient pas toujours dans la coulisse, c'est le Lit. Au fond, peutêtre ce théâtre, qui se donne pour le miroir exact de notre société individualiste, contient-il un grave enseignement, et M. Bernstein est-il un P. Bridaine qui s'ignore.

Autres dramaturges. — Et d'autres noms, moins tapageurs, vaudraient sans doute qu'on les retînt : au tableau de la production dramatique contemporaine, section de la comédie de mœurs, devraient figurer certaines pièces du probe Albert Guinon {Décadence, le Partage, Son père, avec Alfred Bouchinet), le plus clairvoyant de nos dramaturges et le plus capable, au dire de Pierre Gilbert, d'orienter la scène française vers un renouveau classique, ou de ce remarquable observateur, mais entortillé et difius, qu'était (seul ou en collaboration avec Marcel Ballot) Ambroise Janvier. On joindrait à ces auteurs Jean Aicard, pour son soUde et émouvant Père Lebonnard; Abel Hermant, pincé, mais averti et chez qui, dit M. Chaumeix, tout se passe « en phrases brèves, sèches et claires » ; Francis de Croisset, fringant, osé et libertin ; Gaston Dévore, qui, à force de droiture et de sérieux, se tire des pas les plus risqués ; Henry Kistemaeckers, qui supplée par l'adroite combinaison de l'intrigue et la rapidité de l'action à l'inconsistance de ses caractères ; Gabriel Trarieux, qui a traité avec émotion certains cas de conscience; André Picard, auquel on ne souhaiterait qu'un peu plus de délicatesse dans la conduite de ses tragédies domestiques ; Lucien Népoty, réaUste sans amertume, mais concluant peut-être avec trop de facilité dans le procès, toujours pendant, du remariage des époux ; Fernand Vandérem, dont les pièces

sont d'aimables chroniques dialoguées; Marie Len^ru, de qui les Affranchis furent une révélation, et le Redoutable, qui suivit, une déception (i). Il ne faudrait pas oublier, dans la comédie politique, Maurice Barrés et son audacieuse tentative d'Une journée parlementaire; ni, dans la comédie aristophanesque, Maurice Pujo et ses Nuées; ni, dans l'atellane bouffonne, Alfred Jarry et son Ubn roi; au besoin, la rubrique des anciens mystères serait rouverte pour y donner place à la Brebis égarée, de Francis Jammes; à l'Annonce faite à Marie, de Paul Claudel; au Carnaval des Enfants, de Saint-Georges de Bouhélier; à l'Armée dans la ville, de Jules Romains; à la Dame à la faulx. de Saint-Pol-Roux ; voire au très peu orthodoxe et tout voluptueux Martyre de saint Sébastien, de Gabriel d'Annunzio, où de flexueux octosyllabes s'enlacent à une prose qui ferait pâmer Cathos et Madelon. Et, dans un dernier compartiment, on glisserait les dramaturges occasionnels qui ont porté ou dont on a porté des romans à la scène, non sans succès quelquefois {Musotte, de Maupassant et Jacques Normand; les Antibel, d'Emile Pouvillon et Armand Dartois; Un divorce, de Paul Bourget et André Cury; les Oberlé, de René Bazin et Edmond Haraucourt; l'Homme qui assassina, de Claude Farrère et Pierre Frondaie; Biribi, de Georges Darien, etc.).

L'humour et le théâtre brutal. — Tout un théâtre d'esprit spécial et assez nouveau dans notre littérature, superficiel et étincelant ici, là déguisant l'observation et même l'émotion sous un air de flegme, s'est développé en ces dernières années sur nos scènes de genre.

C'est ainsi que Tristan Bernard dessina dans Sa Sœur des jeunes filles adorables de naturel; dans ses autres pièces {l'Anglais tel qu'on le parle, Triplepatte, le Costaud des Épinettes, etc.), où il met surtout en scène des types d'abouliques, il n'est que drôle, supérieurement d'ailleurs, et tout pareil à l'auteur de Chez les snobs, son ami Pierre Veber. Mais Boubouroche, Monsieur Badin, les Boulingrin, le Gendarme est sans pitié, etc., de Georges Courteline, présentent la plus savoureuse combinaison de misanthropie et d'humour : c'est mieux que de la monnaie de Molière, et Mendès eut raison de dire que, sous sa forme volontairement

(i) Citons encore Pierre et Claude Berton, Louis Legendre, Edmond Sée, Robert Dieudonné, Lucien Gleize, Edmond Fleg, Abraham Dreyfus, Berr de Turique, Eugène Morel, Louis Bénière, Alfred Savoir, etc.

bouffonne, c'était souvent, par sa pu ssance d'observation, la vérité et la large humanité des caractères, du Molière tout frappé : L doiie Ccoquebol, B mbonroche Monsieuy Badm dureront autant qu'il y aura des militaires, des vieux garçons et des employés de bureau. Poil de Carotte et le Plaisir de rompre, de Jules Rijnard, participent d'une vérité plus accidentelle et la verve en est aussi plus acidulée, le comique moins franc.

a L'humour, dit quelque part M. Bergson, est l'inverse de l'ironie. On accentue l'ironie en se laissant soulever de plus en plus haut par l'idée du Inen qui devrait être. On accentue l'humour, au contraire, en descendant de plus en plus bas à Tmléricur du mal qui vst, pour en noter les particularités avec une plus froide indifférence. » Voi.à, sans doute, qui explique la saveur un peu âpre qu'a le théâtre de nos humoristes. Elle n'est pas pour déplaire au public, puisque trois ou qua re scènes « à côté » se sont spécialisées dans le genre, alternant au même programme les saynètes signées Franc-Nohain, Sacha Guitry, Hugues Delorme, Timmory, Yves Mirande, etc., avec des drames rapides et violents qui ne s'adressent qu'aux nerfs du spectateur. Faits divers en action ! André de Lorde reste le maître incontesté de cette forme de théâtre sommaire, inspirée peut-être des a tranches de vie » du naturalisme et où se sont distingués encore Oscar Méténier, qui fonda précisément le Grand-Guignol; Max Maurey, qui le dirigea ensuite; Charles Foley(^w/^/^/?Aowd),J.-J. Renaud, Eugène Laumann, etc.

Vaudevillistes et librettistes. — Le vaudeville pourtant n'a pas dit son derniej mot. Grenet-Dancourt, Albin Valabrègue, Maxime Boucheron, Antony Mars, etc., en conservent la tradition. Mais il a perdu en route ses flonflons et, entre la comédie légère et lui, la distance est de moins en moins sensible. Encore un pas et leurs frontières s'effaceront tout à fait chez Georges Feydeau {Champignol malgré lui, la Dame de chez Maxim, etc.), Alexandre Bisson {Un lycée de jeunes filles, le Député de Bomhignac, etc.), Léon Gandillot {Ferdinand le noceur, la Tournée Ernestin, etc.), Auguste Germain, Maurice Ordonneau, Paul Ferrier, Georges Duval, auxquels vont se joindre bientôt Georces Berr, Paul Bilhaud, Maurice Desvallières, Mouézy-Eon (Tire-au-flan ), Frantz Fonson et Fernand Wicheler {le Mariage de mademoiselle Beulemans), Paul Gavault, l'iieureux auteur de ce Papa de Francine dont un millier de représentations n'épuisèrent pas le succès, enfin Robert dç

Fiers et A. de Caillavet {VHabit vert, le Sire de Vergy, les Sentiers de la Vertu, etc.), installés dans la succession de Meilhac et Halévy et qui, dans le Roi, avec la philosophie la plus souriante et sous la forme la plus aimablement littéraire, poussèrent une charge si vive contre les institutions et firent ressortir le vieux fond courtisanesque qui dort sous notre vernis démocratique.

En même temps que vaudeviUistes, quelques-uns des auteurs précédents ont été librettistes et nous retrouverions leurs noms dans les fastes de l'opérette, de la revue et de la féerie, grossis de ceux de P.-L. Fiers, Jules Oudot, de Gorsse, Amédée Blondeau, Alfred Lemonnier et, qui s'y fût attendu ? l'honnête Louis Figuier, à qui sa passion vulgarisatrice inspira le désir téméraire de marier le théâtre et la science dans des pièces à grand spectacle, fécondes en « particularités intéressantes sur les phénomènes de la nature » ! — Pour l'opéra et l'opéracomique, il a été rapidement de mode de recourir à des spécialistes : presque tous les livrets de Gounod ont été faits sur mesure par Barbier et Carré. Louis Gallet a « fourni » pendant plusieurs années Massenet et Saint-Saëns ; il était ou se croyait l'inventeur du vers « mélique », lequel, sous le nom de vers blanc, avait tenté Voltaire. Les autres auteurs de Hvrets : Camille du Locle, Léonce Détroyat, Louis Payen, Georges Boyer, Henri Cain, André Lenéka, Maurice Lena, Maurice Maeterlinck, etc., tantôt ont adopté ce vers, tantôt ont conservé le vers rimé et tantôt ont employé la prose.

La comédie dramatique et le drame populaire. — Le mélodrame romantique n'est plus. Les successeurs des Mélingue et des Saint-Ernest ont beau faire rouler les r et faire siffler les s comme au temps de Gautier : « Sais-tu que je n'au/yais qu'un mot à dirre pourre te fairre précipiter/ en bas des muyys de cette demeurre ? — Et toi, ssais-tu que, ssi je te ssaisissais sseulement avec ssette main que voissi, tu tomberais à l'insstant pâle et glassé, ssouss ce genou qui te presserait ssans merssi, inssenssé ! », ces tirades pathétiques ne provoquent plus de trépignements d'enthousiasme, et Lazare le pâtre, le Sonneur de Saint-Paul, les deux plus beaux échantillons du genre, repris en 1882 aux Nations et en 1886 à l'Ambigu, n'y réalisèrent, au témoignage de M. Albert Soubies, « que d'assez piteuses recettes ». Pour s'adapter au nouvel « état d'âme » du public, le théâtre populaire doit se rapprocher du drame en prose, qui mettait lui-même vers le même temps

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son panache en poche et adoptait sur l'afûche l'étiquette moins voyante de comédie dramatique.

A la faveur de ce changement et avec Sardou, Claretie, Delpit, Meurice, Maurice Drack, Erckmann-Chatrian, le Maître de forges, Serge Panine, la Grande Marnière, etc., de Georges Ohnet, le Drapeau d'Emile Moreau, Léa d'Adolphe Maujan, le Prêtre de Charles Buet, etc., le drame bourgeois courait une seconde carrière et assez brillante, en somme. On aura remarqué que quelques-unes des pièces que nous venons de citer sont tirées de romans. C'est également le cas des gros « succès » du boulevard du Temple : Roger -la-Honte, le Régiment, les Deux Gosses, etc. Sauf quelques pièces originales d'Arquillière, d'Arthur Bernède, etc., le drame populaire, avec Pierre Decourcelle, Jules Mary, Paul d'Ivoi, etc., s'impose d'abord l'épreuve du feuilleton. Louable prudence ou calcul machiavélique ? Il est remarquable, en tout cas, qu'il ait renoncé à l'emphase d'an tan et qu'il montre un certain souci de la vérité : lui aussi a été touché par le vent du siècle.

Le théâtre en vers : Edmond Rostand. — Reste le théâtre en vers, amusement des délicats, sous ses formes les plus courantes : la comédie bourgeoise ou romanesque ou burlesque; la pièce antique ou bien inspirée de l'antique; le drame historique et moderne, dont Jean Richepin, par le privilège d'une langue qui « reçoit les mots les plus tiumbles » et, au lieu d'en être « vulgarisée », les « anoblit » (A. Filon), fut, avec Coppée et jusqu'à Cyrano, le plus illustre représentant et que tentèrent encore, avec des fortunes diverses, Armand Silvestre, Emile Bergerat, Eugène Morand, Jean Aicard, Edmond Haraucourt, Louis de Gramont, Louis MarsoUeau, Jules Bois, Alfred Mortier, etc.

Rares sont les œuvres de ces trois groupes qui, comme la Frédégonde d'Alfred Dubout et la Courtisane d'André Amivelde, churent à plat et pour ne pas se relever. Il y a une sorte de tolérance aujourd'hui pour la pièce en vers et comme un privilège d'indulgence, qui s'explique sans doute par le peu d'importance que le public attache à ces jeux de mandarins. Le temps des grandes luttes d'écoles est passé, et le vers, pour les analystes et les sociologues que nous sommes devenus, manque trop de sérieux.

La fortune d'un Rostand n'en apparaît, dans ces conditions, que plus extraordinaire. Avant lui et après lui, quelques pièces en vers de contemporains, le Flibustier et le Chemineau de Jean

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Richepin, le Tobie de Maurice Bouchor, le Polyphème de Samain. VIphigénie de Jean Moréas, le Ménage de Molière de Maurice Donnay, les Bouffons de Miguel Zamacoïs, le Bon roi Dagobert d'André Rivoire, le Beethoven de René Fauchois, VEsther d'André Dumas et S.-Ch. Leconte, les adaptations antiques d'Alfred Poizat, de Lionel des Rieux, de Ferdinand Hérold et de Georges RivoUet avaient forcé ou forcèrent l'indifférence; les Romanesques et la Princesse lointaine de ce même Rostand avaient été accueillis avec une réelle faveur. Mais qu'il y avait loin de cet accueil au triomphe de Cyrano (1897) ! On doute que le Cid ait soulevé pareils enthousiasmes, et Cyrano n'est peut-être pas un second Cid ; il appartiendrait plutôt, comme l'a remarqué Faguet, à la veine empanachée des prédécesseurs de Corneille, un Scudéry ou un Théophile de Viau : mais c'est encore, par tout ce qu'il a de jeune, d'éclatant, d'aventureux et même d'un peu fou, une façon de a merveille ». Et c'est surtout une merveille française, l'affirmation de cette vitalité puissante, de ce ressort incomparable de notre race qui, dans le temps qu'on la croit abattue, en proie au pessimisme et à la prose, n'est jamais si près de donner un coup d'aile et, comme l'Ariel banvillesque, de rebondir « dans les étoiles ». Le difficile n'est point tant de se maintenir à ces altitudes que d'y maintenir avec soi le public. Tel qui, la veille, portait aux nues Cyrano fit la moue à l'Aiglon et baya sans vergogne à Chantecler : l'auteur «n'était coupable que de n'avoir pas su ou voulu se répéter, et le public n'aime point qu'on le dérange dans .ses admirations. C'est tout le secret d'une disgrâce qui n'est pas sans rappeler celle de Hugo après les Burgraves. Où la critique ne vit qu'une tentative plus ou moins heureuse pour revenir à l'ancien genre des bestiaires, nous discernons mieux aujourd'hui la louable ambition de renouvellement d'un talent dramatique de premier ordre, dont aucune pièce ne ressemble à la précédente et qui n'est pareil à lui-même que par la surabondance du lyrisme, une certaine préciosité héroïque, qui, depuis Louis XIII et les modes espagnoles, s'est incorporée au goût français, et la constante noblesse dé son attitude morale. Un théâtre où l'honneur, l'esprit de sacrifice, la bravoure spirituelle à la française et même à la gasconne, sont exaltés et parés de tout le prestige de la poésie, un théâtre qui est une école d'héroïsme chevaleresque, voilà ce que nous devons à Rostand et qui n'a peut-être pas été étranger, en un temps où jusque sur les tréteaux officiels la muflerie et le libertinage s'érigeaient en maximes d'État, à la préser-

vation des parties saines de l'âme nationale. Chantecler reste dans la ligne générale de ce théâtre, et M. Bordeaux, qui s'y connaît, a pu dire qu'il était un poème à la gloire du foyer, le drame de rAcceptation. Il n'y manqua que celle du parterre.

I. - PHILOSOPHES, SOCIOLOGUES, MORALISTES, ÉCONOMISTES, ORATEURS, JOURNALISTES, ETC.

L'excellent doyen Himly aimait à conter qu'étudiant à Berlin, en 1848, il se joignit à des camarades qui rendaient visite au vieux Schelling. — « Maître, dit le chef de la délégation, nous ne vous comprenons pas toujours, mais nous n'en sommes que plus convaincus de votre profondeur. — Cela me rassure un peu sur l'avenir de la philosophie, » dit Schelling sans sourire. Mais quelle philosophie ? Celle qu'annonçait Renan vers la même époque, dont les représentants seraient philologues, chimistes, physiologistes, etc., tout enfin, excepté philosophes ? Cette philosophie-là, simple « résultante des autres sciences », l'auteur de Caliban lui accordait par avance son visa ; mais de croire que le cerveau humain pût encore édifier de vastes et vains systèmes comme l'aristotélisme ou le spinosisme, c'est ce qu'il refusait d'admettre. Et les faits d'abord lui donnèrent raison.

Renaissance de la scolastique. — Le spiritualisme universitaire, dans les dernières années du xix^ siècle, n'avait plus que de rares fidèles, et la métaphysique, la «science de l'être», comme l'appelait Aristote, reléguée dans les séminaires, semblait condamnée à y finir ses jours. La vérité est qu'elle s'y retrempait. Sous l'influence de Léon XIII et de l'encyclique Mterni patris (1879), on assista, non sans quelque étonnement, à un renouveau de l'ancienne scolastique. Les dominicains de Fribourg, Ms^" Mercier à Louvain, en France les abbés de Broglie, Bulliot, Blanc, Gardair, Sertillanges, de Régnon, Georges Michelet, surtout M^^" d'Hulst, qui soutenait dès 1873 qu'il ne pouvait exister qu'une philosophie chrétienne : l'aristotélisme, « filtré » par

saint Thomas d'Aquin, contribuèrent avec éclat à la restauration thomiste. Cette restauration est caractérisée, en réaction du cartésianisme et des idées atomistiques, par « un retour aux principes les plus profonds des doctrines péripatéticiennes » (Duhem). Le néo-thomisme, même dans le monde catholique auquel il tend à fournir l'enseignement homogène qui lui manquait, n'a pas rallié du premier coup tous les esprits et, jusqu'en 1907, il compta un assez grand nombre de dissidents, mis en défiance par son caractère expérimental et le soupçon de sensualisme qu'ils y croyaient découvrir. Encore moins a-t-il exercé une action sur la pensée laïque contemporaine. Cependant, par la probité de ses enquêtes, son louable effort d'adaptation aux conditions de l'analyse moderne, « la place considérable qu'il attribue aux questions scientifiques » (Picavet), il s'est imposé à l'attention et au respect de ses adversaires.

Alfred Fouillée : les nouvelles écoles psychologiques. — Il ne pouvait espérer davantage, et le large courant agnosticiste qui emportait l'Université n'était pas de ceux qu'on remonte facilement. Un noble Alfred Fouillée,

esprit, le père des « idées-forces », Alfred

Fouillée, essaie bien de sauver ce qui reste de l'ancienne métaphysique en conservant le mot à défaut de la chose : descendue de son empyrée, renonçant à l'étude de l'être en soi, qui nous échappe, la métaphysique nouvelle n'a plus pour objet que « l'unification de tous les points de vue sur le réel » ; autant dire qu'elle n'est plus qu'une sorte de psychologie supérieure.

Mais la psychologie elle-même ne ressemble plus guère à ce qu'on entendait autrefois par ce nom. Non seulement c'est fini de cette psychologie oratoire tant raillée par Taine et que Cousin avait mise à la mode en Sorbonne, mais la psychologie subjective, l'étude du sujet par le sujet, bref la méthode introspective est condamnée à son tour et voici à sa place la psychologie objective et expérimentale ou, comme dira Wundt d'un mot, la psychophysiologie, représentée chez nous par Théodule Ribot, Alfred Binet, Jules Soury, Charles Féré, Victor Henry, Pierre Janet, Charles Richet, etc. Cette psychologie nouvelle, si voisine

des sciences naturelles et médicales qu'elle se confond avec elles, a comme elles ses laboratoires, ses instruments de précision, ses compas et ses thermomètres. Mais enfin elle abuse un peu de la parenté des genres, et ses excès amènent en ces dernières années une légère réaction : la méthode introspective reprend faveur ; on tolère qu'elle collabore à l'étude du moi humain. Si l'on ne va pas jusqu'à reconnaître publiquement, comme le professeur Mertens, de Liège, que la psychologie subjective est décidément la science principale et la psychologie objective la science auxiliaire, on admet volontiers avec lui que la psychologie sans épithète « se prépare à entrer dans une période d'apaisement, le conflit des systèmes ayant perdu une bonne part de son acrimonie depuis que les vieilles hypothèses sur les rapports de l'âme et du corps ont cédé la place à l'étude patiente et minutieuse des faits », laquelle oôre un excellent terrain d'entente aux adversaires de la veille.

La crise de la morale et. du dogme. — La logique, durant la même période, en dépit de l'éphémère renouveau de faveur que lui a valu la thèse de Lachelier sur l'Induction et des beaux travaux personnels de Louis Liard, ne se trouve pas en meilleure posture que la métaphysique et la psychologie. Suspecte aux uns, amputée par les autres, finalement un parlementaire, M. Levraud, demande qu'on la supprime des programmes officiels et qu'on l'y remplace « par des notions d'anthropologie et de préhistorique ».

Même crise en morale, où l'on a vécu longtemps sur l'impératif catégorique de Kant. « Pendant près d'un quart de siècle (à partir de 1870), c'est le kantisme qui a fourni la substance de l'enseignerrient philosophique » (Victor Basch). Il est aujourd'hui un peu démodé et, faute d'impératif, la philosophie officielle éprouve certaines difficultés pour asseoir son éthique. Le fondement qu'elle lui cherche ne saurait être fourni par la science, comme le croyait Berthelot; du moins n'y a-t-il pas encore, selon Henri Poincaré, de morale scientifique « constituée » et, si l'on ne veut pas écouter Frédéric Rauh, d'après qui, au moment critique de la décision, il se produit toujours en nous une inspiration, une a préférence » qui nous indique la voie à prendre, d'où il suit que la morale n'est autre chose que « l'idée générale d'une confrontation des valeurs et du choix qui en résulte », il faut s'en tenir à exposer, tour à tour, en y glissant l'accent d'une conviction personnelle, « l'utilitarisme d'un Mill

ou d'un Spencer, l'altruisme social d'un Comte, la doctrine du pur devoir d'un Kant » (Malapert). Lévy-Bruhl est autrement catégorique : renonçant à chercher des substituts à Dieu et un fondement à la morale, simple science d'observations historiques, il fait de celle-ci, dans la pratique, l'art de s'accommoder au milieu social et à ses usages. De même Albert Bayet, tout pénétré de déterminisme et qui repousse la notion de la responsabilité individuelle, surtout Emile Durkeim, pour qui l'individu est « un produit plutôt qu'un producteur » et qui considère que « l'âme humaine est fille de la cité ». Et tel n'est point sans doute l'avis d'Alfred Fouillée qui estime que, loin que ce soient les institutions qui ont formé la conscience, c'est dans celle-ci qu'il faut chercher « la première origine de la constitution sociale ». Mais qu'est-ce que la conscience et comment peut-elle se découvrir elle-même ? « Par la résistance aux dogmes longtemps admis », dit Gabriel Séailles; « par les blessures que la réalité inflige à son idéal », dit Paul Des jardins. De cette double affirmation, jointe à un généreux et confus besoin d'altruisme, naquit en 1894, sous l'inspiration du vieux philosophe suisse Charles Secrétan, l'Union pour l'action morale qui se proposait de montrer qu' «il n'est rien de plus religieux que la vraie libre pensée » et que c'est « en elle (et désormais en elle seule) qu'il est possible de réaliser l'humanité harmonieuse ».

Les événements négligèrent de confirmer cette vue optimiste. Et déjà des esprits un peu pressés se hâtaient de proclamer la « faillite de la science» (Brunetière) dans le domaine de la conscience ou, s'ils n'allaient point à ces extrémités et reconnaissaient le concours que la science apporte aux ressources propres à la conscience, ils lui déniaient cependant, comme Paul Gaultier, le pouvoir de fournir une base sérieuse à la morale. Pour mettre fin au conflit, l'auteur de l'Idéal moderne proposait de lever entre la science et la foi une cloison étanche : elles « ne sont pas deux manières de résoudre les mêmes problèmes, mais deux manières de résoudre deux problèmes différents ». Cette tactique prudente, adoptée par Pasteur, avait été recommandée à nouveau par le biologiste Grasset. Plus hardi, Paul Bureau essaie d'une conciliation entre les deux adversaires et leur demande des concessions mutuelles qu'aucun d'eux n'est disposé à faire. Ms^d'HuIst, Ms»" Mignot, Ms^' Batifïol, qui intitule courageusement un de ses livres : Études d'histoire et de théologie positives, le P. Lagrange, l'abbé Klein, etc., s'ils veulent bien tenter d'adapter la philosophie du dogme aux données

« nouvelles fournies par la science des faits », ont grand soin de réserver les principes « dont l'abandon ébranlerait le dogme lui-même ». Ils répugnent très justement, du point de vue catholique, à la conception toute protestante et qu'a défendue avec autant de talent que d'autorité l'un des chefs de l'Église réformée de Franee, Auguste Sabatier, d'un dogme ?<qui n'existe pas à l'état ferme », qui est « à l'état de perpétuel devenir » (Mo"' Mignot).

Seul du groupe, l'abbé Loisy abandonne cette attitude conservatrice; mais les coupes sombres qu'il pratique dans l'exégèse ne sont pas du goût de l'Église, qui le retranche de la communauté catholique et prononce la condamnation en bloc du modernisme (1907), puis de son succédané social, le Sillon (1910), fondé en 1902 par Paul Renaudin et Marc Sangnier et qui avait évolué insensiblement, sous la direction de ce dernier, vers un catholicisme plus oratoire que consistant.

Henri Bergson.

Le néo-positivisme; Henri Bergson. — Il était réservé aux premières années du xx^ siècle d'assister à une évolution plus remarquable encore : celle du positivisme vers la métaphysique, déterminant « dans le monde de la pensée des courants nouveaux » (A. Croiset) et confirmant, à l'encontre de Renan et suivant la parole de Boutroux, l'aptitude du cerveau moderne à enfanter de nouvelles formes de l'idéal.

Il s'agit moins sans doute ici d'une reprise réfléchie et préméditée de la tradition spiritualiste que de 1' « aboutissement imprévu d'un mouvement philosophique tout inspiré d'une science qui veut être avant tout science des faits » (Michel Salomon). « Mouvement tournant », dit fort^bien M.Victor Giraud. Il prend son point de départ dans l'observation de l'insuffisance de « l'attitude expérimentale » qui conduit à la « rationalisation progressive du réel » et insensiblement à sa déformation. Le néo-positivisme est déjà toute une école avec E. Le Roy, Wilbois, Milhaud, Maurice Blondel, etc. : autant que de Comte, il procède de Boutroux et de Henri Poincaré, de l'un par sa théorie de la « contingence des lois de la nature », de l'autre par les atténuations qu'il apporte à la notion du déterminisme

scientifique; son penseur le plus original et jusqu'à un certain point son chef reconnu, Henri Bergson {les Données immédiates de la conscience, l'Évolution créatrice, etc.), aura eu le rare honneur d'attacher son nom au système, vaste construction dont toutes les parties ne sont pas également solides peut-être, si la présentation en est partout aussi brillante, et à qui Ton a pu reprocher quelquefois son air de mosaïque. Tel quel, le bergsonisme constitue dès maintenant un ensemble, une philosophie générale de la vie, ce mot entendu au sens d'une spontanéité interne qui ne se confond pas avec la réflexion. Au-dessus de l'intelligence discursive règne l'intuition, supérieure aux catégories de l'entendement comme à l'automatisme de la matière. C'est dans la conscience immédiate de l'activité que Bergson saisit le réel , le principe de la vie psychologique et de toute existence.

Félix Le Dantec ; Emile Boutroux. — Dans une école bien différente, et maître à son tour par la souplesse de sa forme autant que par la sévère logique de sa pensée, Félix Le Dantec s'est appliqué à étudier les êtres vivants par les méthodes qui avaient servi jusque-là aux seuls corps bruts; il se flattait d'être arrivé à raconter tous les phénomènes vitaux objectifs dans le « langage général de l'Équilibre ». Et le monisme, avec lui, atteignit son point de perfection. — Emile Boutroux, qui a déployé de grandes qualités critiques dans son rôle d'historien de la philosophie, est l'auteur de la Contingence des lois de la nature, œuvre magistrale où, en protestant contre le caractère de nécessité qu'on voudrait attribuer à ces lois, lesquelles ne sont que des faits, et en montrant l'universelle spontanéité des êtres et des choses, d'où découle le mouvement contingentiste, il restaure, contre Taine et Renan, le principe aristotélique de la hiérarchie des existences. Sous ces deux traits, d'historien et de philosophe, l'auteur garde la même élégance d'humaniste, qui n'apparaît pas seulement dans la belle ordonnance de sa phrase et qu'il applique encore aux idées. Par là son action a été très sensible sur le public des Écoles. Elle continue à s'exercer au dehors et rayonne avec un égal bonheur dans les sens les plus divers de l'activité nationale.

Sociologues, moralistes et pédagogues. La crise du français. Nouvelle Sorbonne et jeunesse nouvelle. — Une étude un peu poussée du mouvement philosophique devrait mentionner encore les contributions intéressantes et de l'ordre le plus varié fournies en ces dernières années par Pierre Laf fitte, Wyroubofï, Fr. Paulhan, Delbos, Charaux, Brochard, Picavet, Thouverez, Clodius Piat, Jacques Maritain, etc. : elle n'aurait garde d'oublier certains savants qui sont aussi des philosophes originaux comme Henri Poincaré [Science et hypothèse), Emile Duclaux, Giard, Tannery, Dastre, Gustave Le Bon, l'ingénieux et pénétrant inventeur de la Psychologie des foules, etc. On nous excusera de ne pas parler des purs spécialistes qui ne relèvent pas directement de l'histoire littéraire. Mais nous comptons nombre de sociologues chez qui le souci d'améliorer les conditions de la vie humaine ne préjudicie pas à l'agrément de la forme : Jean Izoulet, qui nous donna dans la plus belle langue la métaphysique de l'État moderne ; Gabriel Tarde, qui rétablit le vrai rôle des hommes de génie dans l'évolution sociale et pour qui la société est le total des consciences individuelles ; Léon Bourgeois, pour qui « l'homme naît débiteur de l'association humaine » et qui fonde sur cette constatation sa théorie de la solidarité ; C. Bougie, qui, pour exalter les énergies, veut élargir les idées, « la lumière intellectuelle bien dirigée » devant produire « la chaleur morale, qui produira à son tour du mouvement économique » ; Henry Michel, qui préconise en vue des mêmes fins un individualisme d'une espèce particulière, à la fois « la négation et la synthèse du socialisme et de l'individualisme vulgaire » ; Ernest Seillère, qui, comme conclusion à sa philosophie de l'impérialisme, invite toutes les bonnes volontés morales de ce temps à se rallier autour d'un my^icisme rationnel qui n'est, au demeurant, que de « l'expérience sociale accumulée » ; Léopold Mabilleau, apôtre éloquent du mutualisme; Paul-Boncour, organisateur du fédéralisme économique; Henri Mazel, instaura teur d'une méthode de psychothérapie politique; Camille Sabatier, dont le « morcellisme » territorial est un succédané du sohdarisme; Paul Adam, qui rêve d'un socialisme impérialiste; — dans le clan socialiste même, Georges Renard, Gabriel Deville, E|igène Fournière, Albert Métin, Paul-Louis, et trois des figures les plus originales « d'un monde nouveau qui se dessine depuis quelques années, celui des révolutionnaires en train de découvrir les grandes vérités sociales par l'observation de la bonne foi » (Junius) :

Georges Sorel, Georges Deherme et Lysis (Eugène Letailleur) ; — dans le clan anarchiste, Jean Grave, Alfred Naquet, Augustin Hamon, Gustave Hervé; — à l'autre aile de la pensée contemporaine, le marquis de La Tour du Pin, Geoffroy de Grandmaison, le baron Angot des Rotours, Georges Fonsegrive, le P. Maumus, Léon de Montesquieu, l'abbé de Pascal, dom Besse, Georges Valois, etc., précieux empiristes qui fondent le progrès sur l'ordre et la tradition.

Apparentons-leur, si Ton veut et puisque aussi bien ceux-là tirent leur substance de ceux-ci, les économistes, criminalistes, anthropologistes, etc., comme Emile Boutmy, Anatole Leroy- Beaulieu, R. de Lasteyrie, Georges Picot, Arttiur Desjardins, Charles Gide, Henri Joly, Paul Strauss, le vicomte d'Avenel, André Liesse, Yves Guyot, Henri Hauser, Georges Blondel, le D' Manouvrier, le D' Capitan, et, d'une façon générale, le corps au complet de l'Académie des sciences morales et politiques. Nous retrouverons d'ailleurs, à la critique ou à l'histoire, les plus littéraires d« ces noms. — Les auteurs de pensées et les moralistes purs se font rares. On en compte encore quelquesuns pourtant qui ne sont pas négligeables : Albert Guinon {Remarques), l'amiral Réveillère (i?^^ff;»;icms diverses), Philippe Gerfaut, Charles Rozan, Jean Dolent, M™« Barratin, le pasteur Wagner, Fernand Laudet.

La pédagogie officielle revendique dans le même temps Élie Rabier, Jules Gautier, Albert Bayet, Paul Lapie, Lucien Poincaré, placés à la têtede nos grands services ; Georges Lyon, Jules Payot, Edouard Petit, André Balz, M"^«" Kergomard, Dugard, etc. Leur influence, de concert avec celle des membres du Parlement, de la Sorbonne et du Conseil supérieur de l'Instruction publique, s'est fait particulièrement sentir dans l'enseignement du premier et du second degré, entre lesquels tendent à s'effacer les barrières. Tel parait être du moins le véritable sens de la réforme de 1902, dont les auteurs considérant, d'une part, que la connaissance du latin et du grec, qui ne profite qu'à la classe bourgeoise, est un principe de différenciation sociale, donc un principe anti-égalitaire ; (J'aiitre part, que l'ancienne culture classique, si elle affine l'esprit « en lui faisant apprécier ce qui en nous est permanent, général, et, si Ton veut, supérieur », efface trop « les traits particuliers «^ rabaisse trop «le réel», l'immédiat, bref constitue une «culture de luxe » (CauHery) et donc sans application pratique, demandciient, comme un moyen terme et un acheminement vers la

fusion complète, la réduction partielle de l'enseignement du second degré au « réalisme » de l'enseignement primaire. Ce qui leur fut accordé. La « crise du français » qui s'ensuivit, conséquence de l'affaiblissement des études grecques et latines, finit par provoquer un mouvement de protestation assez vif, tant chez les écrivains et dans le public (pétition des Marges du 5 avril 1911, qui recueillit l'adhésion d'Anatole France, fondation de la Ligue pour la Culture française, etc.), que dans l'Université même, où une partie du corps enseignant (Hippolyte Parigot, Guerlin, etc.) prit position contre la Sorbonne (ou tout au moins contre la minorité agissante et dirigeante de celle-ci) qui soutenait la réforme de 1902 et, prêchant d'exemple, réduisait de plus en plus dans son propre enseignement la part des humanités. Il fallait, devant le conseil supérieur de l'Instruction publique, toute l'autorité d'un Alfred Croiset pour sauver la version latine et la maintenir au programme de la licence. A l'opposé de Bersot, qui professait que « l'École normale n'est pas l'École des chartes » et que « ce qui importe, c'est de former des esprits justes et ouverts en protégeant la culture générale, les facultés, contre la menaçante invasion des « connaissances », la nouvelle Sorbonne, qui s'est annexé d'ailleurs l'École normale et qui entend appliquer dans toute leur rigueur les méthodes positives en usage de l'autre côté du Rhm, sacrifie délibérément la culture générale, les facultés aux connaissances et transforme ses chaires en laboratoires. Le document désormais est roi, mais il ne triomphe pas sans peine. Et la première résistance lui vient de cette jeunesse même à laquelle il prétend s'imposer et que travaille un obscur besoin d'indépendance et de renouveau. En 19 12, le conflit, à l'état sourd jusque-là, éclate avec les livres d'Agathon (pseudonyme d'Alfred de Tarde et Henri Massis) : l'Esprit de la nouvelle Sorbonne; de Pierre Lcguay: la Sorbonne contemporaine ; de René Benjamin : la Farce de la Sorbonne ; surtout de Pierre Lasserre : la Doctrine officielle de l'Université, qui résume d'un mot les griefs soulevés par cette doctrine : « C'est l'abdication systématique de l'intelligence. » Ce n'en est peut-être qu'une forme d'emploi trop réaliste, et la Sorbonne, qui avait abusé de l'enseignement oratoire, tombait dans un autre excès, sans qu'il en résulte la condamnation absolue de méthodes qui ont leur place dans le haut enseignement, mais qui ne doivent pas être tout cet enseignement. Une érudition à tournure et presque à vocabulaire germanique avait en outre le grave tort de paraître consacrer

l'hégémonie définitive de la pensée allemande, et ce en un temps où l'impérialisme d'outre-Rhin multipliait les provocations et ravivait dans la jeunesse française les flammes d'un nationalisme à peu près éteint chez ses aînés. De tous côtés, aux alentours de 191 4, on aperçoit les signes de ce réveil. Des « jeunes » aussi différents de formation que Joseph Ageorges {la Marche montante d'une génération), Henri Clouard {les Disciplines), Gaston Riou {Aux écoutes de la France qui vient), Etienne Rey {la Renaissance de l'orgueil français), Jacques Reboul, Pierre Gilbert, Jean Ri vain, etc., s'accordent avec Henri Massis et Alfred de Tarde {les Jeunes Gens d'aujourd'hui) pour reconnaître qu' « il y a quelque chose de changé dans la jeunesse ». Quoi ? La conscience. Jamais génération n'a lu plus clairement dans son destin. Et la vue soudaine qu'elle a prise de l'avenir lui a donné une gravité singulière, « la certitude pesante, traînée partout, d'une accablante obligation » (Ernest Psichari). A cette jeunesse si étrangement avertie, marquée pour les grandes immolations, qui le sait et qui s'y prépare dans l'étude, les armes ou la prière, ni le langage, ni les méthodes d'un criticisme desséchant ne conviennent plus. Catholiques comme Agathon ou protestants comme Gaston Riou, « une même passion, une même foi [dans la patrie] les tient tous en une sorte d'amitié héroïque. Quand tout le monde désespére;rait, eux ne désespéreraient pas » (Riou). Et, à la veille de la catastrophe où va s'abîmer l'univers, ces paroles des représentants les plus qualifiés de la jeunesse, spontanément fédérés dans une commune pensée de sacrifice, ont la solennité d'un pacte, presque d'un vœu : c'est à la fois le serment du Champ-de-Mars et le Diex le volt des croisés. Serment et vœu peuvent faire sourire les sceptiques : ils ne trouveront que trop tôt leur justification. L'intuition profonde de ces jeunes gens leur tient lieu de la plus solide expérience. A quel point ils avaient raison contre leurs maîtres, ceux-ci s'honoreront en le reconnaissant : « Il y avait chez nous, dira en leur nom Ernest Lavisse, des âmes de vaincus. Que la jeunesse leur soit indulgente ! »

Les orateurs. — Un groupe voisin du précédent pourrait être formé avec tous ceux qui dans la chaire, la tribune, le barreau, se sont occupés d'action sociale. Le P. Monsabré, le P. Ollivier, le P. du Lac, Ms'" Gibier, le chanoine Janvier, le P. Sertillanges, l'abbé Naudet, l'abbé Gafifre, etc., ont su donner un

vêtement souple et brillant à l'exposition des vertus chrétiennes dans leur application aux tendances nouvelles de la démocratie; le dernier, très distinct des autres par son impétuosité et semblant asséner son éloquence à la manière d'un Bridaine. Plus encore que par son panégyrique de Jeanne d'Arc, « œuvre de haute psychologie morale» (Denis Guibert), M.^^ deCabrières a conquis le suffrage des lettrés par la noble tenue de ses mandements.

Au Parlement, Georges Clemenceau, Alexandre Ribot sont pour nous de vieilles connaissances, ainsi qu'Albert de Mun dont l'action oratoire est faite à la fois de poésie et de convie tion ; mais sa puissance de séduction, qui s'est exercée aussi dans le journal et le hvre, ne vient pas seulement de son art elle a, dit M. Barrés, « une source plus cachée, plus profonde. C'est un secret mystique ». Merveilleusement habile à naviguer entre les écueils, n'employant jamais la force et usant des adresses les plus raffinées, Charles de Freycinet apparaît à Faguet comme notre premier orateur politique depuis la disparition de Thiers et de Guizot. Denys Cochin, qui appartient à une famille chez laquelle l'éloquence et la foi sont héréditaires, s'est spécialisé dans les questions extérieures; G. de Lamarzelle, dans les questions religieuses; Charles Benoist, dans les questions constitutionnelles ; Jules Roche, dans les questions économiques. Jean Jaurès est, avec Paul Déroulède, le type du tribun romantique et, sans conteste, la voix la plus puissante, la plus chaude, la plus lyrique de la tribune française. Paul Deschanel, fils d'helléniste, en est la voix la plus attique : c'est notre Lysias. Georges Leygues, qui fut poète, a de la grâce et du nombre; Louis Barthou^ nourri dans le commerce de Mirabeau et de Lamartine, sur lesquels il écrira de beaux livres, une sûreté de verbe qui s'affirme dans les discussions les plus variées; Sembat, autre bonne plume {Faites la paix, sinon faites un roi), une logique malicieuse; Jacques Piou, du drapé ; MiUerand, du poids ; Viviani, des éclairs ; Léon Bourgeois, un élégant nonchaloir. Aristide Briand bâtit ses discours en Celte : fortes substructions, masse imposante, sévère et grise; Raymond Poincaré, Lorrain ductile, s'est assoupli dans les affaires et il compte au premier rang de ces orateurs, assez rares, chez qui la pensée précède la parole et la guide. Edmond Rousse et Barboux, avant lui, avaient illustré le barreau.

Tous ces orateurs semblent être faits pour l'Académie . Ils y

entrent peu à peu, bien que tous n'aient pas observé la maxime de Publius Syrius qui conseille de ne parler que si l'on doit se montrer supérieur au silence. Mais il y a des avocats plus bouillants ou plus aigus, tels que M^s Bétolaud, Carraby, dont une plaidoirie est restée célèbre pour ce qu'Alexandre Dumas fils y répliqua par sa fameuse brochure : « Tue-la/ »; Démange, Du Buit, Pouillet, Danet, de Saint-Auban, Labori, Decori, Joseph Ménard, Maurice Bernard, surtout le classique Chenu et le réaliste Henri Robert, qui aura « plus qu'aucun contribué à rajeunir l'éloquence judiciaire, àla déUvrerde ses vaines pompes, à l'adapter aux besoins de la vie actuelle » (Edouard Rod).

Publicistes et monographistes. — Beaucoup des noms précédents sont mêlés dans la presse à ceux des journalistes et des chroniqueurs. Car la chronique même a « évolué » : elle ne se contente plus d'être brillante et elle veut aussi dire son mot sur les problèmes contemporains. Documentaire seulement avec un Montorgueil, précieuse avec un Octave Uzanne, pétaradante avec ui^ Caliban (Bergerat) et un Grosclaude, passionnée avec un Jean Lorrain, qui jeta sur ses carnets, au galop, mais d'un trait qui creuse, tant d'imaginations et de rêveries, elle prend volontiers un tour philosophique, tout en gardant ses grâces, avec un Jules Claretie, aux dossiers inépuisables et qui avait une anecdote sur tout ; un Alfred Capus, dont les Courriers de Paris sont « la mise au point méthodique de tout le spectacle contemporain » (A. du Fresnois) ; un Henry Roujon, un Alexandre Hepp, un Pierre Veber, un Albert Flament ou un Marcel Boulenger, qui a dit dans ses jolies Lettres de Chantilly : « Je voudrais que tel ou tel exquis conteur, que tel ou tel esthète impressionnant, essayât seulement de rédiger chaque jour un petit bout d'article, oh! bien simple et pareil, je suppose, à ceux que nous donne quotidiennement Clément Vautel, — un billet allègre, aisé, que le commissionnaire du coin peut comprendre sans difficulté... Tentez l'expérience... et vous verrez, à votre grande surprise, que c'est un métier aussi et fort délicat de faire un méchant papier dans un journal comme de faire une pendule. » Harduin, tant prôné, ne fut cependant qu'un sous-Sarcey de l'entrefilet, et avec l'humanisme en moins; mais le « bon sens » de Henry Maret s'aiguise de malice et s'orne de culture ; Louis Forest vend de la sagesse en comprimés. Adolphe Brisson a presque créé un genre : l'interview littéraire et, de ce qui n'était avant lui qu'une sténographie

glacée, fait une chose colorée, mouvante et pittoresque; Georges Huret, dont r« Enquête sur le Symbolisme (1889) est une date dans l'histoire du grand reportage » (Emile Berr), a élargi le genre et l'a étendu à la vie économique et sociale.

Cependant les plus éminents de nos chroniqueurs politiques s'efforcent de manifester une doctrine sous leurs articles périodiques, et certains, comme Francis Charmes, à la Revue des Deux Mondes, continuent la tradition du grand journalisme. Dans la presse quotidienne, Gabriel Hanotaux, Pierre Baudin s'élèvent au-dessus des querelles de groupes et n'ont égard qu'à l'intérêt national; André Tardieu et Jean Herbette, dans la presse de gauche; Jacques Bain ville, dans celle de droite, restent nos plus solides observateurs de la politique étrangère où des spécialistes distingués, comme le regretté Frédéric Amouretti, Francis de Pressensé, Denis Guibert, Alcide Ebray, Auguste Gauvain, André Chéradame, ont aussi indiqué leur place. Les questions universitaires n*ont pas de plus lumineux débuter qu'Albert Petit.

Si l'on en vient aux journalistes de parti, on aperçoit d'abord Georges Clemenceau et Edouard Drumont : celui-là dialecticien plein de fougue, heurté, cassant, contradictoire, mélange d'impulsif et d'idéologue, de chauvin et de révolutionnaire, mais vivant, crâne, spirituel, brillant et stérile, jusqu'au jour où la vertu de la race prendra définitivement chez lui le dessus et, utilisant jusqu'à ses défauts, en fera le grand démolisseur de l'Allemagne; celui-ci systématique et dont l'angle visuel est plus étroit, mais qui montre tout ce qu'une doctrine, même contestable ajoute de force à la pensée, de fécondité à l'exemple. Sa France juive introduisit des jeunes gens d'élite à la vie politique, marqua la première étape d'un groupe qui réunit aujourd'hui quelques-uns de nos meilleurs journalistes : Charles Maurras, cette « volonté tragique », comme l'appelle Daniel Halévy ; Léon Daudet, l'auteur de la prophétique Avant-Guerre: Henri Vaugeois, Lucien Moreau, Henri Cellerier, etc. Il y a bien du talent encore chez un Cornély, bulletinier à la phrase courte, mais acérée ; un Maurice Talmeyr, nerveux, osé et pittoresque; un Georges Thiébaud, théoricien aventureux du boulangisme ; un Henry Bérenger, esprit cultivé et volontaire ; un Pierre l'Ermite (l'abbé Loutil), dont les articles prennent volontiers la forme de l'anecdote ou du conte; un Jean de Bonnefon, dont la prose enrubannée et onctueusement sacrilège fait songer aux mandements d'un « prélat de mauvaise réputation et de ma-

nières charmantes » (André Germain) ; un Urbain Gohier, pamphlétaire de la grande école; un Gustave Téry, documenté, mordant, tenace et le plus beau tempérament de condottiere du journalisme contemporain; un Robert de Jouvenel, qui baptise dans sa République des camarades dix années de notre histoire politique ; un Oscar Havard, chatoyant et souple ; une Séverine, élève de Vallès, qui gamine avec esprit autour de la vie publique, mais qui « mêle à son fond gavroche — le vrai fond — des accès d'indignation parfois déclamatoire et de sensibilité toujours tapageuse » (J. Capperon).

Plus discrets, gardant la tenue de l'ancien journalisme et maniant la vraie langue du genre, nette, franche, incisive, Jules Dietz, Maurice Spronck, Henry des Houx, Georges Berthoulat, Frédéric Clément, Louis Latapie, Eugène Tavernier, Jean Guiraud, etc., méritent d'être considérés dans la presse de doctrine avec un respect nuancé de compassion pour le genre qu'ils défendent et que menace une disparition prochaine, s'il est vrai, comme le dit M. Jules Bertaut, que « dans vingt ans, la critique du journalisme ne trouvera comme sujets que des reporters et des photographes ». Ainsi le veut l'américanisme régnant. L'héritage de cette presse moribonde passera sans doute aux revues et aux magazines, dont la multiplication est déjà un symptôme et où, du reste, soucieux de leur liberté et de pouvoir s'étendre, ont commencé d'émigrer quelques-uns de nos plus notoires contemporains : c'est là, par exemple, qu'avant de les réunir en volume, le comte Othenin d'Haussonville, le vicomte de Meaux, Etienne Lamy, Charles Benoist, Jules Delafosse, Max Turmann, Edouard Trogan, etc., ont mené leurs fortes enquêtes sociales et poUtiques sur la femme moderne à l'ateHer et au foyer, les œuvres d'assistance, nos écoles d'Orient, etc. Et c'est là encore qu'ont paru tant de monographies brillantes à la Michelet, d'essais subtils à la Sterne, de confessions intimes à la Jean- Jacques, comme les Trois Stations de psychothérapie de Maurice Barrés, le Journal de Marie Bashkirtseff, Paludes et les Nourritures terrestres d'André Gide, Idées et Visions de Suarès, la Vie des abeilles et le Trésor des humbles de Maeterlinck, les Épilogues de Rémy de Gourmont, les Hannetons de Georges Lecomte, ou tel petit bréviaire mondain de la série des Sonia d'Emile Berr, qui, pour n'appartenir à aucun genre bien défini, n'en sont pas moins des joyaux de la langue. Reste à savoir si ce dernier refuge ouvert à la pensée française ne sera pas menacé à son tour par l'image et le reportage. Il se pourrait bien.

WTTÉRAT. FRANC, .^ ÏI. 14

210 — LA LITTÉRATURE PRÉSENTE (1880-1914) II. — L'HISTOIRE ET SES ANNEXES

L'histoire demeure encore une œuvre d'art et de pensée avec Albert Sorel, Paul Thureau-Dangin, Ernest Lavisse, Gabriel Hanotaux, Henry Houssaye, Albert Vandal, M^^r Duchesne, M&'" Baudrillart, Pierre de la Gorce, Frédéric Masson, qui sont ou furent de l'Académie française. On en peut constituer un premier peloton.

Les Académiciens. — Historien de la Révolution, Sorel, en mêlant l'histoire diplomatique à l'histoire de la conquête française, renouvela un sujet qu'on croyait épuisé : il montra que la France des Constituants, des Conventionnels, du Directoire, du Consulat et de l'Empire, si elle avait rompu avec le passé à l'intérieur, n'avait fait, à l'extérieur, que pousser logiquement la grande politique qui entraînait depuis des siècles la France de l'ancien régime vers les Alpes et le Rhin; que les soldats de Dumouriez, de Pichegru, de Hoche, de Moreau, de Kléber, de Masséna, comme ceux de Napoléon, furent les ouvriers plus ou moins conscients de l'œuvre commencée sous Louis XI, poursuivie sous François ï^r et Louis XIV; qu'ils eurent le même idéal, lequel consistait à élargir la France jusqu'à ses frontières naturelles et constitutionnelles; que, s'ils créèrent le long de ces frontières, comme autant de bastions ou de marches, des républiques et des royaumes tributaires ou alliés, ce fut afin de garantir ces frontières et de les mettre à l'abri d'un coup de main; qu'ainsi la politique militaire de la France révolutionnaire et impériale est largement justifiée à nos yeux comme aux yeux de l'étranger, puisqu'elle fut une pohtiqué, non de conquête, mais de tradition, une politique purement organique. « Pour avoir introduit ce fécond point de vue dans l'histoire des événements de 1789 à 181 4, Sorel s'est inscrit non plus parmi les chroniqueurs consciencieux, avertis et captivants, mais parmi les penseurs les plus profonds et parmi les grands historiens de notre pays » (Louis Madelin). — Paul Thureau-Dangin, qui devait se révéler, par son Histoire d-e la Renaissance catholique

Albert Sorel.

Ernest Lavisse.

en Angleterre, un maître dans les études religieuses, quelque peu négligées depuis Montalembert, a surtout attaché son nom à une Histoire de la monarchie de Juillet dont on a dit un peu méchamment qu'elle aurait pu être signée de Guizot, tant l'auteur apporte à la fois de clairvoyance et de sévérité dans ses jugements sur les ennemis du grand homme d'État et nommément Thiers et Lamartine. Il eût été plus juste de dire que l'auteur s'était fait le contemporain des événements et que son récit y avait gagné cette chaleur et ce mouvement qui lui donnent tant d'intérêt, associés qu'ils sont à une forme châtiée et à une documentation rigoureuse. — Ernest Lavisse mériterait d'être considéré comme moraliste autant que comme historien : il est un de nos directeurs laïques et l'un des oracles que se plut longtemps à interroger la jeunesse des écoles. Historien, il a dirigé et conduit à son achèvement, avec Alfred Rambaud, la publication d'une Histoire générale de la France du iv^ siècle à nos jours ; il a dirigé seul la publication d'une autre Histoire de France où lui-même s'est « chargé » de Louis XIV, un peu à la manière dont on se charge d'une exécution. La thèse est discutable : du point de vue littéraire, le morceau est de premier ordre ; on y retrouve la clarté d'exposition que manifestèrent les livres antérieurs de M. Lavisse, notamment cette « vaste et curieuse Histoire de Frédéric II, dont Faguet disait qu'elle est a un monument historique, en même temps que la vivacité, la verve, l'entrain du style en font une œuvre littéraire d'une singulière saveur. » — Gabriel Hanotaux s'est donné tout entier, pendant plusieurs années, à Richelieu et à son temps. Une forte psychologie et l'étude approfondie des textes lui ont permis d'éclairer dans ses moindres replis cette belle figure du plus grand politique de la France d'autrefois. Appliquant la même méthode à Jeanne d'Arc et sans négliger l'héroïne et la sainte, il a surtout dégagé son rôle politique et fait voir dans la rivalité des maisons de France et de Bourgogne le conflit de deux civilisations. Enfin, dans le récit d'événements plus rapprochés où il avait lui-même tenu un rôle de premier plan, il eât parvenu à

G. Hanotaux.

concilier ses devoirs d'historien avec ses sympathies personnelles pour le régime et nous en a présenté un tableau à peine flatté et d'une réelle ampleur. — Henry Houssaye s'est attaché au couchant de la fortune impériale. Ame de poète et cerveau d'historien, gardant sa lucidité dans la passion, sa claivoyance dans l'enthousiasme, réfléchissant les grands mouvements de la vie nationale dans un verbe contenu et chaleureux, avec cette « sobriété enflammée» dont a parlé Jules Lemaître, il a donné un bel exemple de conscience en faisant table rase de tout ce qui avait été publié avant lui sur la Restauration et les Cent-Jours, « afin d'apprendre dans les difîérents dépôts d'archives cette page de l'histoire de France, comme si elle lui était aussi inconnue que la chronique des empereurs de Chine». — Nous avons peut-être notre Barante en Albert Vandal [Napoléon et Alexandre, l'Avènement de Bonaparte, etc.), un Barante moins flamboyant et qui n'aurait le souci de la mise en scène qu'autant qu'il la pourrait faire servir à la psychologie de ses personnages. Elle est le principal à ses yeux. Il y est maître. Mais il ne sépare pas l'individu de son milieu, et l'histoire, avec lui, est une manière de science du concret. — Chez M?"" Duchesne, dans ses mémoires, dans ses articles d'érudition, le style, volontairement dépouillé, n'a pour fonction que de servir et d'éclairer la vérité. C'est un esclave, non un tyran. Mais sa nudité n'est point sécheresse. Elle sait même sourire quelquefois et dans les plus graves sujets. Le jour qu'il voulut faire œuvre d'historien [Histoire de l'Église), l'auteur n'eut presque rien à changer dans ce style souple, nerveux, sans fausses élégances, un peu court et qui ressemble assez au style de Montesquieu. — M?"^ Baudrillart, qui fut d'Université avant d'être d'Église et dont l'harmonieuse personnalité « est une résultante de l'École normale, de la philosophie scolastique et de la discipline vaticane » (Marcel Prévost), tourna d'abord ses recherches vers l'Espagne du xvii® siècle [Philippe V et la Cour de France). Autour d'une figure centrale, d'intérêt quelquefois médiocre, il sait l'art de grouper une époque et de restituer son atmosphère politique ou religieuse. C'est ainsi que la Vie de M^^ d'Hulst, excédent les proportions habituelles

des biographies d'hommes célèbres et dont le héros, d'ailleurs, mérita d'être appelé « le premier prêtre de France », permet de suivre dans tout leur développement les eiïorts tentés dans la dernière période du xix^ siècle pour rapprocher le catholicisme de la science, efforts qui n'allèrent pas toujours sans certains mécomptes. L'instrument critique qui manquait à l'illustre fondateur de l'Institut catholique, « presque exclusivement » théologien et philosophe, son successeur, petit- fils de Sylvestre de Sacy et fils de 1 économiste Henri Baudrillart, le possède de naissance, si l'on peut dire et, mieux que chez tout autre historien de l'Église, on peut voir chez lui « comment, sans déroger, la science historique la plus sérieuse vient se mettre au service de l'apologétique » (Pierre Legeay). — C'est de l'Église encore que nous entretient Pierre de la Gorce, dans le plus considérable de ses ouvrages. Déjà connu par de consciencieux travaux sur la Révolution de 48 et le second Empire, il a entrepris une Histoire religieuse de la Révolution française qui ne se recommande pas seulement par l'excellence de sa méthode, la richesse et la variété de son information, et qui est l'œuvre d'un maître écrivain. Sa langue forte, concentrée, a comme un éclat intérieur. Sur le travail de sape mené par les sociétés secrètes contre l'édifice du culte avant la poussée générale qui jeta bas cet édifice, il apporte, avec les plus troublantes précisions, un jugement calme, mesuré sans faiblesse et dont la sévérité tempérée ne paraît pas susceptible d'appel. Jugement d'historien, mais chez qui, suivant le mot de M. Henri de Régnier, « on discerne de la magistrature » et même, corrige finement Junius, « de la magistrature d'ancien régime ». — Plus extérieur, ne cachant ni ses enthousiasmes, ni ses haines, Frédéric Masson, historien de Napoléon, a vécu et mourra probablement dans le culte de son héros favori qu'il a servi avec un zèle, une piété dont l'ardeur ne faisait que croître à mesure qu'il entrait plus avant dans son intimité. On avait étudié avant lui le politique et le capitaine et l'on avadt néghgé le souverain. Masson nous l'a restitué dans toute sa minutie, au milieu de sa Cour. Chercheur scrupuleux, nullement étranger aux méthodes modernes d'investigation, il n'a que le tort, aux yeux d'une certaine école, d'être de surcroît un« constructeur »et un « artiste». Et, si c'est donc par où il échappe à l'histoire, entendue à la façon des empiriques, c'est par où il appartient à la littérature et à la meilleure.

La nouvelle école historique. — Aussi bien le reproche ne s'adresse- t-il pas qu'à cet historien et englobe, suivant le mot dédaigneux de M. Aulard, tous ceux qui font de l'histoire « œuvre d'éloquence ou de morale ». Aujourd'hui que cette même histoire « tend à devenir une science et vise à reproduire dans toute leur vérité complexe les faits importants du passé » (Aulard), la monographie est à peu prés le seul efifort permis au collectionneur de « gestes fragmentaires » (Sorel) qu'est devenu par contre-coup l'historien. Et, si celui-ci ne pousse pas le scrupule jusqu'à publier simplement ses fiches, c'est tout juste.

On sait quelle colère saisit le vieux Fustel devant les prétentions de cette nouvelle école qui se réclamait de lui et s'autorisait de son exemple, alors qu'il avait toujours repoussé l'assimilation de l'histoire aux sciences d'observation. Le jeune historien qui avait provoqué cet éclat et que ses premières Études mérovingiennes « semblaient désigner pour entreprendre la grande histoire du moyen âge français que nous attendons encore » (Paul Monceaux), mais qu'il a du moins rendue possible par trente années de recherches patientes et d'investigations minutieuses, Gabriel Monod, était loin pourtant d'appliquer à la méthode historique cette rigueur, cette sécheresse qu'elle devait contracter plus tard et spécialement avec Ch.-V. Langlois et Seignobos. Peut-être seulement faisait-il la part trop forte à l'érudition. « L'érudition, dira Sorel, n'est pas même une science; elle est à peine un instrument de connaissance. » Il faut s'appuyer sur elle : le reste est affaire de jugement personnel. La vraie 'critique historique, dira de son côté Frédéric Masson, est moins « celle qui porte sur l'authenticité matérielle des pièces, ce qui s'apprend n'importe où, que celle qui porte sur leur authenticité morale, celle qui est de tact, d'usage, de flair, celle qui fait l'historien ». On allègue l'impossibilité de toute psychologie sérieuse du passé, les variations de la conscience humaine à travers les siècles, le déterminisme historique, etc. Et il est bien clair, comme le remarque lui-même Gabriel Monod, que si l'on accorde ces prémisses, si les faits de l'histoire sont incertains, s'il n'est pas possible de faire la psychologie des hommes d'autrefois et de tirer des lois générales de l'étude des faits, l'histoire ne peut être qu'une narration plus ou moins artistique d'une réalité toujours hypothétique, l'imagination d'une des manières dont les choses ont pu se passer. Mais, outre que, s'il y a dans l'histoire, comme dans toutes les

sciences morales, une part de subjectivité et une part d'incertitude, cette part de subjectivité est précisément ce qui la rend vivante, émouvante, artistique, cette part d'incertitude contribue à son utilité éducatrice, on peut avancer encore que l'incertitude de l'histoire est contenue dans des limites de plus en plus étroites à mesure que se resserre le cercle des investigations méthodiques, et il n'est pas enfin que l'ensemble des connaissances positives dégagées par la critique historique ne constitue, à la longue, un corps assez compact pour que la psychologie collective, la morale et la poUtique puissent en tirer profit. On voit qu'avec Gabriel Monod une certaine marge est laissée à l'interprétation des événements du passé, à la philosophie et à l'art. Et n'est-ce point ainsi en somme qu'Achille Luchaire, qu'on a pu appeler le plus objectif des grands historiens, a entendu l'histoire dans son Innocent III et ses belles études sur les institutions capétiennes ? Et de même Christian Pfister, auteur et professeur excellent, en qui ses élèves reconnaissent un « Monod atténué »? Il ne semble pas, d'ailleurs, que la nouvelle école historique se soit tant défendue de ces « abstractions dangereuses » (Aulard), de ces « interprétations subjectives » et « rationnelles » (Langlois), qu'elle condamne si âprement chez ses adversaires, et on l'a pu voir, d'aventure, qui prenait position sur le champ clos de l'histoire. S'est-elle même gardée toujours de toute opinion à priori? On est en droit de se le demander — surtout après la critique serrée qu'en avait commencé de faire Augustin Cochin — à l'occasion des études d'Alphonse Aulard sur la Révolution, si nourries, si substantielles, si neuves et soUdes soient-elles. Le concept métaphysique, pour y être latent, ne se devine-t-il pas dans cette « religion de la Révolution » aussi peu scientifique assurément que, chez Taine, son dénigrement systématique ? Mais c'est avec Langlois et Seignobos, dans leur célèbre Introduction aux études historiques, que se précise la méthode et qu'est prononcé le verdict définitif contre l'intempérance de l'ancienne histoire, sa manie des « constructions abstraites », sa prétention à dégager la leçon des faits. Le Manuel historique de politique étrangère, d'Emile Bourgeois, par ailleurs si remarquable, et jusque dans ses attaques quelquefois imprudentes contre le « gallocentrism» », comme dans sa conception un peu systématique d'un Napoléon éternellement obsédé par le mirage égyptien, pose à son tour la question de savoir « s'il y a un enseignement dans l'histoire » et semble pencher pour la négative. Et, ayant ainsi

pris congé de la philosophie, l'histoire ne tardera pas à s'affranchir de toute préoccupation artistique, conformément à la loi posée par M. Gustave Lanson qui veut qu' « à mesure que chaque science s'arme de sa méthode, elle échappe à la littéture ». La tâche des futurs classificateurs se trouvera de la sorte considérablement simplifiée.

Autres historiens. — Pour l'instant, elle reste encore assez vaste, et la vieille manière historique, accommodée aux exigences récentes de l'érudition, n'a pas perdu tout crédit : nous en pouvons admirer les effets chez Charles Diehl, qui ressuscita brillamment la civilisation byzantine; chez Henri Pirenne, l'historien national delà Belgique; chez Gustave Fagniez, l'historien du P. Joseph, et chez Roland Delachenal, l'historien de Charles V. Bouché-Leclercq a introduit de curieuses vues personnelles dans la philosophie de l'histoire grecque et de l'histoire romaine et s'est attaché à montrer, par des analyses pénétrantes, qui font la part des circonstances accidentelles, à quelles conséquences pratiques aboutissent les divers principes de gouvernement; E. Glasson est notre meilleur historien du droit dans ses rapports avec les institutions pubUques ; Maurice Prou reste jusqu'à nouvel ordre le maître de la diplomatique; Georges Picot a suivi les États généraux de 1355 à 161 4 et signalé leur influence sur le gouvernement du pays; le cardinal Mathieu s'est classé, par son livre capital : l'Ancien régime dans la province de Lorraine, au premier rang de cette école d'historiens à qui le caractère un peu spécial de leurs études a fait donner le nom de Lotharingistes; Costa de Beauregard et le marquis de Vogué [Une famille vivaroise) ont surtout puisé dans les archives de leur maison : leurs livres pourtant sont encore de l'histoire, mais « de l'histoire intime, de l'histoire familiale, de l'histoire écrite avec la fidélité des affections, des dévouements, des souvenirs filiaux et des devoirs héréditaires » (Edouard Rod) ; quinze ans de la vie de Paris (1800-18 15) tiennent dans le vaste ouvrage de Lanzac de Laborie, qui, autant qu'à la genèse d'une capitale nouvelle, nous fait assister « à la genèse d'une société nouvelle » (Georges Goyau); les Origines de la Réforme, de Pierre Imbart de la Tour, modifieront, une fois achevées, et ont commencé déjà de modifier fortement les opinions courantes sur la grande crise religieuse du xvi® siècle : livre digne de Fustel dont Imbart fut l'élève et dont il s'annonce le continuateur; Bertold Zeller « s'était taillé comme un département

historique dans les premières années du règne de Louis XIII » (Fallex), étudiées à la lumière de renseignements inédits puisés dans les archives florentines et vénitiennes; Pierre de Ségur, riche en tableaux de mœurs et en piquantes anecdotes, mais qui borne « son regard à quelques acteurs de premier plan, les tire en plein jour et fait affleurer les secrets replis de leur complexe psychologie » (Doumic), a fait siennes les gloires militaires du grand règne et celles, plus voilées, du « couchant de la monarchie»; Lacour-Gayet, Charles de la Roncière, Henri Malo se sont confinés dans l'histoire de notre marine de guerre; Ernest Denis, dans l'histoire de la Bohême; Edouard Sayous, de la Hongrie; Charles Bimont, de l'Angleterre ; G. Blondel, de l'Allemagne ; Albert Waddington, de la Prusse ; le point de vue gallican semble avoir surtout préoccupé A. Debidour, dans son Histoire des Églises et de l'État ; Jacques Flach pousse jusqu'au tuf dans le passé de nos vieilles provinces pour y découvrir les racines du principe régionaliste ; le colonel Borrelli de Serres se montre dans ses Recherches, sur divers services publics du XII I^ au XV 11^ siècle « un des critiques les plus vigoureux qui aient paru » (Langlois).

Nous devons encore sur l'ancien régime de fortes et curieuses études au comte Othenin d'Haussonville, à Henri Doniol, à Charles de Mouy, au marquis de Noailles, à Lucien Perey, à Jean Lemoine, à Gaston Maugras, etc.

Mais aucun temps n'est plus riche en historiens que la Révolution et l'Empire. Du comte Fleury à Jean Jaurès {Histoire socialiste de la Révolution), les noms se pressent et de toutes les nuances : Albert Mathiez, A. Soûl, Philippe Gonnard, Roger Peyre, Sagnac, Gautherot, Cahen, Sicard, Pingaud, Dard, Colfavru, Stourm, etc. C'est que la Révolution, dit Albert Vandal, « loin d'être un bloc, est peut-être le phénomène le plus complexe qui ait existé, un phénomène essentiellement multiple dans ses causes, dans ses éléments, dans ses mouvements, dans ses conséquences ». Détachons du gros, pour les joindre aux Vandal, aux Houssaye et aux Masson, Henri Welschinger, à qui rien n'est étranger : spectacles, tripots, almanachs, de la vie révolutionnaire et impériale ; Arthur Chuquet, qui rappelle dans ses premiers livres sur Dumouriez et l'Argonne la manière des historiens de l'antiquité et qui a fait pour l'histoire militaire de la Révolution ce que Sorel avait fait pour l'histoire diplomatique ; Louis Madelin {Fouchê, la Rome de Napoléon, etc.), talent volontaire et synthétique qui déblaie, généralise et impose d'emblée

ses conclusions ; sur un plan légèrement inférieur : Ernest Daudet, par qui maintes légendes furent dissipées et qui établit le bilan exact de la Terreur blanche ; Arthur Lévy, dont le Napoléon et la Paix nous découvre chez ce nouveau Mars une manière de conquérant malgré lui, tant une personnalité aussi complexe prête aux interprétations les plus paradoxales ! — Les événements militaires de 70-71 revivent sous les plumes alertes d'Alfred Duquet et du lieutenant-colonel Rousset, sérieusement documentés et à qui l'on ne peut reprocher qu'une allure trop passionnée. Mais les larges coups d'œil d'un Etienne Lamy sur l'Europe contemporaine restent ceux d'un grand politique; le Bismarck de Charles Benoist est un modèle de psychologie historique; avec Victor Bérard, si renseigné sur les choses et les hommes d'Orient, le problème balkanique devient d'une lumineuse simplicité; avec le capitaine de Malleray, le lieutenant-colonel Grouard, qui prévit l'ofîensive allemande par la Belgique, le colonel Malleterre, le colonel Patry, les généraux Bonnal, Langlois, de Lacroix, Maitrot, Cherfils, Maillard {les Éléments de la guerre), de Maud'huy {Infanterie), Lyautey {Du rôle social de l'officier), Foch surtout {la Manœuvre de la bataille. Des principes de la guerre), etc., nous pénétrons dans la familiarité des armées modernes et la secrète pensée de leurs chefs. Georges Goyau a donné toute la mesure de son noble talent dans l'Allemagne religieuse, « œuvre maîtresse, fruit d'une lecture immense, de fond solide et de forme brillante » et dont la pensée dominante « paraît être que, de tout temps, les grandes vérités ont fait leur chemin à travers les contingences de l'histoire et les passions humaines, s'y heurtant pour s'y polir» (Thureau-Dangin). Plus que l'histoire même, les coulisses de l'histoire exercent une séduction sur nos chercheurs : Lorédan Larchey, Stéphane Pol, Victor du Bled, Gilbert Stenger, Emmanuel Rodocanachi, Paul Robiquet, Paul Gaulot, Henri d'Alméras, Albéric Cahuet, Joseph Turquan, Ernest d'Hauterive, etc. S'il n'y gardent pas toujours toute la réserve désirable, c'est que l'indiscrétion est une des lois du genre. Car il s'agit bien d'un genre nouveau ou de quelque chose d'approchant : une école est née qui semble s'être assigné pour tâche de porter dans l'histoire les procédés du roman. On y distingue Gosselin-Lenôtre, dont les récits ont toutes les vivacités, tout l'imprévu d'un Balzac et d'un Dumas père; Frantz Funck-Brentano, qui, entre deux travaux d'un ordre plus relevé {Philippe le Bel en Flandre, surtout le Roi, œuvre magistrale qui restitue à la monarchie française sa physiono-

mie patriarcale), excelle à tirer du ramas des dossiers judiciaires la matière de livres aisés et brillants ; Frédéric Loliée, curieux des dessous de la société du second Empire ; Georges Gain, promeneur infatigable des rues de Paris; le D' Gabanès, qui, mieux que Michèle t, eût pu être comparé par les Concourt au « docteur des urines » du peintre hollandais ; Gamille VergnJol, dont la Chute de l'aigle, si dramatique et puissante, emprunte néanmoins tous ses éléments à la réalité des mémoires. D'une tenue plus sévère, se rattachant à Sorel et comme lui profondément traditionalistes, Louis Madelin, Louis Battifîol, Jacques Boulenger, Casimir Stryienski se sont associés à Funck- Brentano pour la publication d'une Histoire de France racontée à tous. Une vaste synthèse historique de même ordre et tout au moins supérieure par l'unité de la pensée et de l'exécution vient d'être tentée avec un rare bonheur, chez Larousse, sous le titre d'Histoire de France. — Nos origines n'avaient sollicité jusqu'ici que d'obscurs spécialistes, et à l'exception du seul Henri Martin; mais, dans l'état de la science, manquant de critique et accueillant de toutes mains les documents les plus suspects, Henri Martin n'avait pu en donner qu'une vue fausse. Gamille Jullian, dans son Vercingétorix et son Histoire de la Gaule, a repris, avec des méthodes rigoureuses, cette tentative avortée : sous les helléno-latins que nous croyions être, il a fait voir le vieux fond gaulois et celte. Get élève favori de Fustel est lui-même un maître et qui a servi dans une langue d'un sobre éclat la plus profonde tradition.

Archéologues ; géographes ; la littérature de voyage. — Par là il s'enchaîne dans un mouvement remarquable de la pensée nationale qui s'honore, en archéologie, du grand nom de Gourajod et, en esthétique générale, de celui d'Adrien Mithouard : le premier dans son fameux cours du Louvre, le second dans son Traité de l'Occident et dans ses Pas sur la terre, ont montré combien l'art ogival fut nôtre et ce qui, jusque dans la Renaissance, continue d'affirmer la France.

G'est à cette même Renaissance que se consacrent Léon Palustre, André Pératé, André Le Glay, dont il faut louer la grâce de langue, tandis que Pierre de Nolhac est attiré surtout vers la Renaissance italienne et, entre temps, ne laisse pas de jeter un coup d'œil averti sur notre xyiii^ siècle. Et c'est encore un renaissant passionné que Louis Dimier, fort injuste d'ailleurs envers notre art ogival.

L'archéologie préhistorique, ancienne et moderne continue par ailleurs de susciter une magnifique phalange d'historiens et d'érudits : Georges Perrot, Maspero, James Darmesteter, Clermont-G anneau, l'abbé Thédenat, Ernest Babelon, Salomon Reinach, Charles Bayet, HomoUe, Pottier, HaussouUier, J. Déchelette, Emile Maie, Henri Ouvré, André Baudrillart, etc. — La forte solidarité de l'histoire et de la géographie ne s'est jamais mieux marquée qu'avec Pierre Foncin, dont l'admirable et amoureuse connaissance des pays de France a rendu tant de services à la cause de la décentralisation ; Vidal de la Blache, Albert de Lapparent, L. Gallois, E. de Margerie, E. deMartonne, J. Brunhes, qui introduisirent dans la géographie des méthodes nouvelles et plus conformes à la réalité des choses ; Onésime Reclus, qui lui appliqua les procédés et le style évocateur d'un Michelet ; Marcel Dubois, qui fit entrer notre domaine colonial dans l'enseignement officiel. — La terre natale, les mouvements de sa flore et de sa faune, trouvaient des enregistreurs avertis chez le marquis de Cherville, Paul Couteaux, Cunisset- Carnot, Henri Fabre, que Victor Hugo appelait « l'Homère des insectes » et qui en serait plutôt TAristote.

En même temps éclosait chez nous toute une littérature de voyages, dont, en dehors des purs récits d'exploration, tels que A travers l'Afrique, du colonel Baratier, et les cinquante-six tomes du Voyagé" en France, d'Ardouin-Dumazet, quelques œuvres, signées Pierre Loti {Au Maroc, la Galilée, etc.), Paul Bourget {Outre-mer, Sensations d'Italie), René Bazin {Sicile, Terre d'Espagne, etc), Maurice Barrés {le Voyage de Sparte), Charles Maurras {Anthinea), André Chevrillon {Dans l'Inde, Terres mortes, etc), André Bellessort {la Jeune Amérique, En escale de Ceylan à Manille, les Journées et les Nuits japonaises, etc.), Gabriel Charmes, E. de Mandat-Grancey, Hugues Le Roux, Pierre de Coubertin, Firmin Roz, Gabriel Faure, André Maurel, Gustave Babin, Georges Bourdon, etc., sont à tirer de pair. Voyager pour le plaisir de voyager devient de plus en plus rare : un Loti est une exception, collectionneur de paysages, pèlerin désanchanté de la Beauté, Don Juan sans illusion d'un univers dont il a fait passer dans son œuvre la magnifique stérilité. On retrouvera chez les autres voyageurs Tobjectivisme qui lui manque : curiosité de la pensée étrangère, préoccupations économiques, militaires ou sociales, recherche d'un idéal retrempé aux sources anciennes de l'hellénisme ou aux sources vierges de l'américanisme. Notre ciel litté-

raire est tout traversé de ces migrations, par quoi se manifestent une fois de plus l'inquiétude et le désarroi des âmes contemporaines.

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