‹ La littérature française au 19e; tableau général (volume 2)Chapitre 44 sur 58 · III. — LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

III. — LA CRITIQUE

Comme l'histoire, la philosophie et les lettres, la critique contemporaine est en pleine anarchie. Et il y a presque autant de manières d'entendre la critique qu'il y a d'écrivains exerçant la critique.

Mais le fait qui doit nous frapper d'abord, c'est qu'il y ait tant de critiques. Ils sont trop, dit Faguet ; « ce ne sont plus des poèmes d'amour, mais des Essais sur Ibsen qui chantent dans le cœur des adolescents » (Teodor de Wyzewa) : Henry Bérenger en accuse principalement l'Université et les bourses de licence. Et il se peut en effet que l'exemple d'un Bourget et d'un Brunetière « arrivant à la gloire en donnant des leçons dans les boîtes à bachot » n'ait pas été étranger à la vocation critique d'un certain nombre de nos contemporains, « mi-littérateurs, mi-professeurs, normaliens et sorbonnards défroqués », qui « ont apporté, dans l'examen des œuvres littéraires, leurs aigreurs de ratés, leurs théories sans pratique, leur absence de style, leur demi-intellectualisme. » Tous nos critiques ne sont pas des critiques « par imitation » et le mal, sans doute, a des racines plus profondes, qu'il faut chercher, d'une façon générale, dans ce besoin d'analyse propre aux sociétés d'extrême civilisation, un peu lasses, très raffinées, chez qui la curiosité survit à l'affaissement de l'effort créateur, et, en ce qui concerne plus particulièrement la seconde moitié du xix^ siècle et la manière dont elle a d'abord pratiqué la critique, dans cette conception positiviste et scientifique de la vie qui ramène la littérature et l'art comme le reste à des fonctions de l'organisme et commande donc de leur appliquer les mêmes méthodes qu'aux autres fonctions.

Il s'ensuit une double . conséquence : 1° que la critique, « dernière en date de toutes les formes littéraires » (A. France), tendra de plus en plus à les absorber toutes ; 2° que le critique quittera tout dogmatisme, renoncera au blâme comme à la louange et, au lieu d'admirer les chefs-d'œuvre des littératures en esthéticien, « les admirera comme l'anatomiste, qui perce ces beautés sensibles pour trouver au delà, dans les secrets de l'organisation, un ordre de beautés mille fois supérieur » (Renan).

Ferdinand Brunetière.

La critique objective. — Telle est bien, en effet, aux environs de 1880, l'ambition d'un Bourget, d'un Brunetière, d'un Hennequin, d'un Rod, etc. Pour Bourget, comme pour Taine, la critique est une manière de psychologie expérimentale. Et cette psychologie, qui est à l'éthique ce que l'anatomie est à la thérapeutique, gardera longtemps chez lui son « caractère de constatation inefficace ou, si l'on veut, de diagnostic sans prescription ». Pour Brunetière, qui transporte dans la critique les méthodes de Darwin et de Haeckel, les lois de l'évolution des genres et des idées sont les mêmes qui régissent celle des espèces ; de fait, il y a une « espèce » tragédie, une « espèce » poésie lyrique, etc., d'où la nécessité, pour expliquer les œuvres, d'établir d'abord leur « filiation » et leur « classement généalogique ».

On sait comment le premier fut amené à quitter la position objective et passa de la psychologie à l'éthique; et l'on sait comment, du « classement généalogique », qui était un commencement de hiérarchisation des œuvres, le second passa naturellement à leur classement esthétique. Ainsi se trouva réintégrée dans la critique la notion de valeur qu'en avait voulu bannir Renan. Peut-être une évolution semblable se fûtelle produite chez Emile Hennequin et eût-il reconnu à l'user la faiblesse et la vanité d'une méthode qui peut bien « constater » et qui ne s'en fait pas faute chez les physiologistes cjù elle a trouvé son meilleur emploi, comme Alfred Binet et le D' Toulouse, mais qui ne peut « exphquer » qu'à condition de sortir d'elle-même et de donner des raisons qui sont en fin de compte des jugements. Il reste que c'est Hennequin qui baptisa cette méthode : l'esthopsychologie ou critique scientifique, vocable barbare, mais sans ambiguité et préférable assurément à celui qu'Emile Deschànel, en 1864, s'était flatté de lui imposer dans son Essai de critique naturelle. Hennequin mourut trop tôt. Il encombrait son style de mots savants qui cachaient une pensée audacieuse et la plus forte ambition de certitude que la critique ait nourrie depuis Taine. A l'encontre de celui-ci, il voulait établir que le génie est une cause, non un effet, et que c'est lui qui crée son milieu, bien loin qu'il soit créé par lui.

Auguste Angellier reprendra le point de vue et le fortifiera dans sa thèse sur Burns. Il y a trop de rigueur chez Hennequin ; on pouvait beaucoup attendre nonobstant de ce grave et fier esprit qui n'eut pas le temps de disposer dans un livre définitif les pièces de son système, mais dont il demeure assez pour inspirer le respect. La critique « scientifique » se prolongera après lui chez Georges Renard, mêlée à des vues sociologiques et collectivistes, et, plus tard, chez Gustave Lanson, qui en fera une branche de l'histoire. Mais le faisceau est rompu et le coude brusque qu'impriment à leur direction Bourget et Brunetière équivaut à une défection. L'échec de l'objectivisme entraînera les uns vers le dilettantisme, ramènera les autres au dogmatisme et confinera un dernier groupe dans la philologie. Cela ne préjudiciera aucunement à la vogue du genre, qui gardera les mêmes appas pour nos contemporains, au point qu'on pourrait compter les écrivains qui résistèrent à ses séductions. « La critique est tout » (Anatole France), peut-être parce que tout le monde fait de la critique. Contentons -nous d'énumérer ceux pour qui elle ne fut pas un simple caprice.

Les sept : Bourget; Brunetière; Lemaître; France; Faguet; Doumic ; Rod. — Paul Bourget a consigné dans ses Essais et Nouveaux Essais de psychologie contemporaine les résultats de la vaste enquête qu'il a conduite sur la sensibihté française au XIX' siècle, telle qu'elle s'est manifestée dans les œuvres des écrivains qui en furent les représentants les plus originaux. Le mot de Taine qu'il a fait sien : « la littérature est une psychologie vivante, » peut vouloir dire, comme l'expliquait Sainte- Beuve, que la littérature n'était aux yeux de Taine qu'un appareil plus délicat et plus sensible qu'un autre pour mesurer tous les degrés et toutes les variations d'une même civilisation, pour saisir tous les caractères, toutes les qualités et les nuances de l'âme d'un peuple. Mais il peut signifier aussi, comme l'explique Paul Bourget, que vivre est synonyme d'agir et qu'il y a dans l'œuvre littéraire, si son auteur lui a vraiment insufflé le mystérieux pouvoir de la vie, une force d'action indépendante de cet auteur lui-même et qu'il n'a pu mesurer exacte-

Paul Bourget.

ment, non plus qu'un père ne peut mesurer à l'avance les énergies du fils émané de lui. C'est à dégager cette force de propagande sentimentale dans l'œuvre de Renan, Taine, Stendhal, etc., que s'est employé l'analyste chez Bourget, réservant au moraliste et au sociologue d'en apprécier les conséquences et de donner leurs conclusions personnelles dans l'édition définitive des Essais. Nulle critique n'est plus experte à nous restituer les « états d'âme » des écrivains et à les replacer dans leur « série » naturelle et logique, mais le moraliste et le sociologue valent, chez Bourget, l'analyste. L'auteur n'a pas rempli seulement son dessein de « rédiger quelques notes capables de servir à l'historien de la vie morale pendant la seconde moitié du xix® siècle » : il a écrit lui-même cette histoire et de façon à décourager ceux qui seraient tentés de la, recommencer après lui. — Ferdinand Brunetière {Études critiques, l'Évolution de la poésie lyrique au xix^ siècle, les Époques du Théâtre français, etc.) a fait de la critique littéraire un dérivé du darwinisme, tout en fondant ses jugements sur l'autorité de la tradition et la constance de la raison universelle; et, quoique cette méthode scolastico-évolutive semble en elle-même contradictoire, il doit être mis très haut pour la richesse et la sûreté de son érudition comme pour sa force de construction systématique. — Jules Lemaître {les Contemporains, Impressions de théâtre, etc.), qui lui opposa un impressionnisme de dilettante, cache sous sa souplesse souriante, sous son badinage nonchalant, la fermeté d'un esprit ordonné, logique, profondément français et tourangeau, mais qui se cultiva chez les maîtres de l'antiquité. Sa nonchalance première a même cédé un jour, à la faveur de circonstances mémorables, faisant saillir cette puissance traditionnelle jusque-là un peu voilée. Jules Lemaître, dès lors, sans rien sacrifier de sa grâce ni de sa souple curiosité d'esprit, s'est dévoué, de concert avec Paul Bourget, Charles Maurras et Maurice Barrés, au « relèvement de l'âme nationale ». — Anatole France {la Vie littéraire, le Génie latin, etc.), autre transfuge des tours d'ivoire, se jetait dans le même temps aux extrémités du mouvement novateur. Il y révélait une âme inattendue de tribun çt d'apôtre, la

Jules Lemaître.

passion de la justice et le plus bel altruisme. Les ressources de cet esprit, le plus mobile, le plus enveloppant et le plus compréhensif qu'il y ait eu depuis Renan, sont proprement infinies. Il est longtemps demeuré un « relativiste »; il ne croyait pas qu'il pût exister de critique objective, non plus que d'art objectif, et ne se flattait pas de mettre autre chose que lui-même dans ses articles sur autrui. Ses parrains intellectuels étaient Montaigne, Saint-Évremond, Bayle ; il gardait comme eux dans la critique le ton familier de la causerie et le pas léger de la promenade; il racontait « les aventures de son âme au milieu des chefs-d'œuvre », et il les racontait d'une telle grâce et avec un savoir si orné qu'on ne faisait plus attention qu'à ce suprême chef-d'œuvre qu'était son récit. — Il y a deux Faguet : l'un petit-maître, léger, sautillant, badin et agaçant; l'autre qui n'a ni l'armature doctrinale d'un Brunetière, ni l'exquise sensibilité d'un Lemaître, et qui leur est peut-être supérieur par la souplesse et la plasticité de son intelligence. C'est ce Faguet- là qui a écrit les préfaces des quatre « Siècles », Politiques et Moralistes, etc., et auquel on doit les plus belles « biographies intellectuelles » parues depuis Sainte-Beuve. — René Doumic {Portraits d'écrivains, les Jeunes, Études sur la' littérature française, le Théâtre nouveau, etc.) serait à certains égards celui de nos critiques présents qui rappellerait le mieux les critiques de l'ancienne école, mais enrichi de toutes les acquisitions de la nouvelle. La critique est encore pour lui un magistère ; il n'est point de l'avis de Renan que « louer ceci, blâmer cela, est d'une petite méthode ». Il loue et il blâme, et il excelle surtout « à prendre dans toute question le point essentiel, à l'isoler, à s'y installer, à n'en point sortir et, une fois là, à pousser vivement sa pointe avec vigueur, avec suite et avec un très brillant talent d'écrivain» (Emile Faguet). — Edouard Rod {Études sur le xix^ siècle. Nouvelles Études, etc.) appartiendrait plutôt au groupe des moralistes qu'à celui des critiques littéraires. Même quand, à sa sortie du naturalisme et avec une conscience et une pénétration singulières, il s'inquiétait de rechercher comment et pourquoi sa génération et lui avaient tourné, « c'était une

Emile Faguet.

LITTÉRAT. FRANC.

crise morale, remarque Joseph Capperon, plus qu'une évolution littéraire dont il relevait les traits fondamentaux ». Sa culture, son goût étaient français, ses racines étrangères et, sous le velouté de la pulpe, on retrouvait toujours dans le fruit un peu de l'âpreté vaudoise.

Leurs successeurs : Gaston Deschamps; Paul Souday; Ernest- Charles; André Beaunier. — La plupart de ces écrivains ont après quelques années déserté la critique pour apporter à d'autres genres la formation qu'ils lui devaient. Seuls lui resteront fidèles jusqu'au bout Brunetière et Faguet, celui-ci se multipliant comme s'il eût voulu les remplacer tous, et, parmi les survivants du groupe, René Doumic, qui ne gardera lui-même que sa revue théâtrale.

Ainsi s'établit, vers la fin du dernier siècle, une sorte de semi-interrègne de la grande critique. Les chaires sont occupées sans être toujours remplies. C'est l'époque où Gaston Deschamps prend au Temps la succession d'Anatole France, qu'il ne semble tenir que par une procuration de Paul Souday, à qui elle reviendra en 191 2. Commentateur abondant et fleuri, mais dont les grâces sentent un peu le collège. Deschamps s'était flatté, avec Femand Gregh, de restaurer 1' « humanisme » ; il avait lui-même des parties d'humaniste. Si les résultats n'ont pas répondu à son attente, c'est peut-être, comme on l'a dit, que, de toutes les qualités du parfait critique, il ne lui manqua que les plus sévères. — Ni ces qualités, ni les autres ne font défaut à Paul Souday qui, après avoir donné des gages au classicisme, est passé avec armes et bagages dans le camp romantique par amour de la démocratie. Il est, de tous nos critiques en exercice, celui qui se fait la plus haute idée de sa profession. Il la met fort au-dessus de celle du poète et du romancier qui ne créent que des fictions, tandis que le critique « crée des idées » . Il ne la conçoit pas cependant comme un magistère ; il ne veut ni morigéner, ni instruire, et il préfère à ce dogmatisme un « dilettantisme supérieur » qu'il définit un état d'esprit objectif permettant de comprendre les « diverses formes de culture et de pensée » . C'est ainsi que lui-même, l'un des premiers et malgré tout ce qui le séparait d'eux, put parler avec une intelligente sympathie de Claudel et de Jammes. Et l'on regrettera qu'aussi informé et d'un goût généralement sûr, il n'ait pas observé plus longtemps à l'égard des contemporains cette sereine « objectivité » sans laquelle, aux termes

mêmes de sa définition, il n'y a pas de vrai dilettantisme. — Critique d'abord et volontairement sans direction, sauf dans la constance de son attitude contre la « littérature industrielle » , mais batailleur, osé, spirituel et personnel en diable et qui, du plus desséché des genres, avait fait le plus souple, le plus passionné, le plus vivant, Ernest-Charles tient dans la « critique de gauche » une place presque aussi enviable que celle de son voisin. Et il a comme lui, sans doute, ses partis pris, voire ses « têtes de Turc ». C'est son côté « bâtoniste », suivant l'expression de Paul Bourget. Il est remarquable du moins que la couleur des échines lui importe assez peu et qu'il daube avec le même entrain sur l'abbé Delfour, qui écrit bien, mais qui ne pense pas comme lui, et sur Paul Adam, qui pense comme lui, mais qui n'écrit pas bien. — André Beaunier, qui apporta au néo-symbolisme le concours d'une plume alerte et normalienne, ne devait pas s'attarder dans le commerce de ces nébuleux aèdes auxquels il ne s'était peut-être intéressé, dans le même temps qu'à la métaphysique dreylusienne, que pour donner la mesure de son indépendance. Il en fut de lui comme de cet aimable et ondoyant Fontanes dont son héros Joubert écrivait : « Son seul défaut est une certaine mobilité d'opinions très agréable en lui et dont ses amis seraient bien fâchés de le voir corrigé. Cependant il la perdra dès que son sort sera fixé. » On peut croire aussi qu'après être entré à la. Revue des Deux Mondes, André Beaunier ne changera plus et qu'il ne fera que se fortifier dans la position qu'il a prise, par une évolution inverse de celle de Paul Souday, à l'aile droite de la critique. L'esprit lui tient lieu d'imagination; il parle avec aisance une langue que reconnaîtraient au premier son ces familiers des salons de la fin du xviii^ siècle et des commencements de l'Empire dont il aime à tracer les romanesques biographies ; c'est une langue fine, courte et sans bavures. Elle est excellente dans la discussion et elle éprouve encore mieux ses qualités dans le portrait qui se fait peu à peu, à petites touches, sous les yeux du lecteur.

Autres critiques. — Ce sont là nos critiques les plus affichés. Et il en est ou il en fut d'autres, assurément, qui ne leur sont ou ne leur furent pas toujours inférieurs : Henri Chantavoine, bonhomme et narquois, qui signait S aux Débats et fit presque une célébrité à cette initiale; J. Bourdeau, qui, au rez-dechaussée du même journal, ne prétendait qu'à tenir la rubrique

du « reportage métaphysique » et dont M. Chaumeix dit qu'il a dressé, « dans les Maîtres de la pensée contemporaine, un véritable bilan du xix^ siècle » ; Charles Morice {la Littérature de tout à l'heure), plus ambitieux et qui ne remplit peut-être pas tout son mérite, mais curieux, chercheur et aussi clairvoyant dans la partie destructive de sa thèse, où il s'attaquait au naturalisme et au Parnasse, qu'il tâtonnait et perdait pied dans l'établissement de la charte des lettres futures ; A. Claveau, qui occupa quelque temps avec tact et autorité l'un de nos principaux feuilletons littéraires; Eugène Ledrain, dont « la pensée à mille tranchants, sans compter les pointes secrètes, est un amalgame très rare (et nous ajouterons : extrêmement savoureux) d'universitarisme et de cléricalisme » (H. Bérenger); Arvède Barine, que M. René Doumic appelle « une femme du XVIII® siècle » et qui, en effet, « pour la spontanéité du jugement, pour la noblesse morale, pour la fermeté du bon sens et la hardiesse de l'esprit, fait penser aux contemporaines du siècle delà discipline et delà raison, et aux plus célèbres»; Joseph Capperon, mort à trente ans, laissant un bref volume de Notes d'art et de littérature, dont certaines pages sont des merveilles de grâce et de finesse; Francis Chevassu {Visages), dont les portraits de contemporains, nets, brillants et rapides, sont la meilleure réussite de la critique boulevardière ; Henry Bordeaux, que l'on a pu comparer au Lamartine des Entretiens pour ce qu'il n'y a pas dans ses livres « une demi-page qui appartienne à ce qu'on appelle la critique des défauts » ; Georges Pellissier, que ne trouble aucune des audaces de nos nouvelles écoles et qui fortifie d'un haut savoir doctrinal les raisons de ses complaisances; Jean Domis, qui s'est donné pour tâche d'étudier l'évolution de la sensibihté chez les poètes de 1889 à 1912 et qui tempère d'une exquise compassion la gravité de ses observations cliniques ; Antoine Albalat, qui, par la méthode comparative et la publication des variantes de nos grands écrivains, a rafraîchi l'ancienne rhétorique; Ernest La Jeunesse {les Nuits et les Ennuis de nos plus notoires contemporains, l'Imitation de notre maître. Napoléon, etc.), chargé, comme un roi nègre, de toute une verroterie de paradoxes et de mots rares; Gaston Rageot, inventeur d'une méthode subtile permettant « d'inférer de l'œuvre admirée la psychologie de ceux qui l'admirent et, après avoir atteint l'auteur, de parvenir au public » ; Edmond Pilon, « adonné à un genre très particulier (intermédiaire entre le conte et le portrait et tout

à fait exquis) dont on peut dire qu*il est le créateur » (Pierre Leguay) ; Jules de Gaultier, qui découvrit le « bovarysme » littéraire et analysa profondément ses ravages ; Georges Grappe, plus essayiste que critique, jurassien assoupli par la discipline d'Oxford et petit-neveu de Sterne et de Nodier; Gabriel Aubray, qui cache sous ses airs détachés un savoir si riche et la meilleure doctrine intellectuelle et morale; Paul Monceaux, aussi averti des choses de ce temps que de la pensée antique; André Chaumeix, attentif à reconnaître et à signaler les directions nouvelles de la pensée contemporaine; Jean Lionnet, qui reprend la doctrine de l'évolutionnisme pour l'appliquer aux « sousgenres » de la littérature ; Marins et Ary Leblond, ardents, généreux, accueillants à toutes les cultures parentes et amies de la nôtre; Lucien Maury, qui fit revivre, par son analyse pénétrante et sa phrase incisive, les beaux jours de la Revue Bleue; Etienne Charles, probe, mesuré, compréhensif ; Alfred Poizat, qui ne prend point garde s'il bouscule tous nos jugements et dont on peut contester les points de vue sur la dramaturgie et le lyrisme romantiques sans pouvoir méconnaître leur nouveauté ; Michel Salomon, de talent plus rassis, comme il sied à un homonyme de l'Ecclésiaste : élégant et disert, ce sage, qui connaissait la vie, distilla sa fine expérience en maximes indul- .^ gentes et brèves et souvent profondes ; on le définirait assez bien le Vauvenargues de la critique...

Cependant, aux confins de la politique et des lettres et sur une lisière que le temps fait de plus en plus indécise, un écrivain se lève qui va forcer l'attention.

Charles Maurras et le néo-classicisme. — Remonteur de courants, pilote aux directions inflexibles, c'est un maître, en effet, au plus haut sens du mot, que Charles Maurras, dont nous ne voulons considérer ici que l'action littéraire. Jamais campagne de critique ne fut plus belle de lucidité passionnée que la campagne menée par^ cet écrivain, de 1895 ^ 1900, dans la Revue Encyclopédique Larousse. Maurras y défendait, contre ce qu'il appelle la barbarie romantique, les droits de l'occident helléno-latin. Il a continué sa lutte dans des livres qui ont autant d'éclat que de solidité profonde : Trois idées politiques : Chateaubriand, Michelet, Sainte-Beuve, le Chemin de Paradis, Jean Moréas, les Amants de Venise, Anthinéa, l'Étang de Berre, etc. Si quelques-uns de nos écrivains sont revenus à la pureté classique, s'ils ont recouvré le respect des droits du cerveau sur les

diverses parties de Têtre, s'ils se sont repris d'amour pour l'ordre, la discipline et la volonté dans l'art, si enfin une défense s'est organisée pour l'autonomie française d'une part et, d'autre jjart, pour la beauté étemelle et universelle, c'est à l'auteur de l'Avenir de V intelligence (1905) que nous devons ces bienfaits. Déjà les forces éparses de sa doctrine esthétique viennent d'être rassemblées et systématisées par Pierre Lasserre dans cet Essai sur te romantisme français qui est personnel, vigoureux et brillant comme un livre de Taine. Henri Brémond; dans la même école, représente avec une autorité grandissante la tradition spiritualiste ; René-Marc Ferry appuie le mouvement dans Minerva, puis dans son feuilleton de l'Eclair. Mais c'est surtout chez les jeunes que la vertu de la doctrine opère : avec Henri Clouard, qui tournera bride, mais gardera le pli de sa formation, et Pierre Gilbert, dont un recueil posthume [la Forêt des Cippes) sauvera le nom, il faudrait mentionner ici André du Fresnois, Eugène Marsan, Jean Longnon, André Thérive, Charles Benoît, Henri Rouzaud, Jean Herîuison, Maurice de Noisay, Henri de Brucbard, Joseph de Bonne, Fagus, toute la rédaction ardente et disciplinée de la iRevue critique des Idées et des Livres fondée par Jean Rivain et qui restera jusqu'à la guerre et malgré quelques « frictions » inévitables l'organe le plus autorisé de cette renaissance nationale.

En tli^ilhurs. Trots isolés : Rémy de Gourmont; André Suarès ; Léon Bloy. — Les autres groupes littéraires sont loin d'offrir la même cohésion. Il y a sans doute un rudiment de doctrine commune chez les rédacteurs habituels de l'Occident, où Raoul Narsy, plume fine et savante, introduit des nuances dans la pensée de son maître Mithouard ; des Cahiers de la Quinzaine, où Péguy, vers 1910, a renouvelé son équipe et s'est adjoint le fidèle Joseph Lotte ; de la Nouvelle Revue française, où souffle l'esprit d'André Gide et dont le théâtre du Vieux-Colombier, fondé en 191 3 par Jacques Copeau, est une manière de filiale. Le Mercure, détaché maintenant de ces contingences, n'a plus de doctrine et s'ouvre, avec Alfred Valette, à tous les efforts de quelque intérêt : Rachilde y sème ses petites notes sur les romans, où elle dit probement ce qu'elle pense sans souci de plaire ou de déplaire ; Pierre Quillard y garde encore dans la critique des vers un vieux fonds de pamassianisme tout à fart absent des rudes « propos » de son successeur Georges Duhamel, affir-

mant la nécessité d'un art calqué sur le modèle humain et affranchi des tyrannies du mètre et de la rime, tel ou à peu près que l'a réalisé Paul Claudel, qui trouve à la Nouvelle Revue française un exaltateur plus passionné encore dans Jacques Rivière. En dehors de ces groupes et d'un ou deux autres, comme celui de la Revue des Lettres françaises où, sous la direction de La Tailhède, le guide le plus sûr peut-être à consulter sur le mouvement poétique contemporain, Henri Dagan, Léon Allem, André Mary, Gaston Vollet, Marins André, etc., travaillent à préserver la pure doctrine romane des empiétements de la politique, c'est en ordre dispersé que se présentent la plupart des jeunes critiques de talent qui se lèvent çà et là et d'entre lesquels il faut tirer de pair François Le Grix, Jean de Pierrefeu, Albert Thibaudet, René Johannet, Gonzague Truc, Henri Ghéon, René Gillouin, Pierre Leguay et le P. de Tonquédec. Une jeune compatriote de Tellier, fille posthume de sa pensée, Henriette Charasson, se distingue tout de suite par une maturité d'esprit et une grâce de langue assez rares; on remarque les solides biographies d'Albert de Bersaucourt; les enquêtes diligentes de Georges Le Cardonnel, Charles Vellay, Emile Henriot, Jules Bertaut, Alphonse Séché, Gaston Picard; on sourit, dans les milieux avertis, à la piquante Stratégie littéraire de Fernand Divoire. Mais le gros succès public est pour les deux séries de Paul Reboux et Charles Muller : A la manière de... Ces auteurs n'ont pas inventé le pastiche qu'on connaissait depuis les Grecs et que le grave Sorel ne dédaigna pas de pratiquer sur Hugo, mais on n'en avait point fait encore une application aussi étendue et aussi joyeuse.

Et enfin voici trois noms d*aînés, trois écrivains de tendances et de qualité très diverses, Rémy de Gourmont, André Suarès, Léon Bloy, qui n'avaient peut-être pas plus de titres à figurer ici ou qui en avaient juste autant que Péguy, classé parmi les poètes, bien que ni poète, ni critique, ni historien absolument, ou que Romain Rolland et André Gide, qu'on retrouvera chez les romanciers et qui leur échappent si souvent, l'un par ses brusques crochets et l'autre par tout ce qu'il apporte de « subjectif » dans ses analyses du malaise contemporain. Gide, Péguy et même Rolland ont fait école, tandis que Gourmond, Suarès et Bloy restent des isolés. Grammairien et philosophe, Rémy de Gourmont {l'Esthétique de la langue française, le Problème du style, Épilogues, Dialogues des amateurs, Promenades littéraires, etc.) a peut-être fourni à l'auteur de l'Orme du

Mail quelques traits de son plaisant héros : c'est, comme lui essentiellement un homme de bibliothèque, qui, au lieu de s'y dessécher, s'y orna et s'y épanouit voluptueusement. Il ne déteste point de soutenir les thèses les plus subversives, mais il y met une grâce parfaite d'humaniste et tant de savoir, une logique si pressante et si souple, qu'on serait tout prêt de lui tout céder si l'on ne se rappelait que le diable aussi est logicien. « Ce qu'il y a de terrible quand on cherche la vérité, aimait-il à dire, c'est qu'on la trouve. » A quoi Pascal répondrait qu'on ne la chercherait pas, si on ne l'avait déjà trouvée, et que nous ne découvrons communément que les vérités auxquelles nous sommes acquis par avance. — Cerveau essentiellement classique, malgré ses origines symbolistes, et qui fréquentait chez Voltaire beaucoup plus que chez Pascal, Gourmont est tout l'opposé d'un Suarès {le Bouclier du zodiaque. Idées et visions, Voici l'homme. Sur la vie, etc.), qui, pour avoir beaucoup lu Pascal et s'être approprié par endroits son tour elliptique, reste tout imprégné de romantisme. Suarès est Breton à la vérité, par un côté de son ascendance au moins, et le romantisme français a peut-être ses sources profondes en pays celte. Ainsi, l'auteur du Livre de l'Émeraude n'a pas eu besoin de se composer une attitude qui lui était, pour ainsi dire, congénitale. Il naquit frère de René, et toutes les fatalités qui pesaient sur Chateaubriand accablèrent dès l'origine ce hautain et spleenétique Caërdal, où il a mis ses complaisances et qui n'est qu'une stylisation de son propre « moi » : chez l'un et chez l'autre même inaptitude à l'acceptation, même tourment de l'absolu, même anarchisme foncier se traduisant en toutes choses par le recours à l'âme, à la sensibilité, contre les sécheresses de la raison. C'est cette sensibilité qu'il évoque lyriquement chez Pascal, chez Dostoïewski, chez Wagner. Et l'on peut ne prendre aucun goût à ces évocations, non plus qu'aux prétentions de l'auteur fortifiant d'année, en année son attitude et cherchant à réaliser, dans toute la perfection du type, ce monstre intellectuel que Leibniz appelle un «séipse » : s'il est un romantique, il ne l'est point de cette espèce qui se contente de rejeter les règles et qui « n'atteint pas la science de l'homme » et, comme il fait songer par certains traits à René, il fait songer par d'autres à Carlyle. On ne lui voudrait que moins de verbalisme. — De Suarès à Léon Bloy lui-même la distance n'est point telle qu'il faille beaucoup d'efforts pour la remplir et l'on distingue tout de suite la parenté entre ces deux tempéraments excessifs et qui

reçurent à un degré presque égal le don de Timage et le sens de l'hyperbole. Ils n'en firent pas sans doute le même emploi. Encore y aurait-il une souveraine injustice à ne voir dans l'auteur du Désespéré, des Propos d'un entrepreneur de démolitions et du Mendiant ingrat qu'un pamphlétaire effréné jusqu'à en être génial. M. Narsy l'a défini un Rousseau à l'envers, intoxiqué par le naturalisme et y ayant contracté une coprolalie incurable. Et d'autres, comme M. Souday, qui rendaient justice à son lyrisme visionnaire, l'ont appelé un « Jérémie fangeux », un « Ezéchiel de l'égout ». Il fut tout cela peut-être, mais ne fut pas que cela et l'on découvrirait chez ce frénétique des pages d'une infinie douceur et les plus suaves élans peut-être que la mystique chrétienne ait inspirés jusqu'à Claudel. Sa critique même, pour aussi violente, partiale et cynique qu'on la veuille, est toute pleine d'éclairs et tels de ses aphorismes ou de ses définitions se plantent dans l'esprit comme des flèches. La société avait pu le retrancher d'elle : l'histoire littéraire le recueillera.

Philologues et historiens de la littérature : Gustave Lanson ; la critique des littératures étrangères : Melchior de Vogué. — Dans la longue liste que nous venons de dresser, l'Université revendique plusieurs noms et qui ne sont pas les moindres. S'ils ajoutent à son lustre extérieur, ils ne doivent pas nous faire oublier cependant les réputations moins éclatantes et quelquefois plus solides qui n'ambitionnèrent de briller que dans le cercle restreint de l'Institut, du Collège de France et de la 5orbonne : tels, parmi les philologues, épigraphistes, grammairiens, etc., Louis Havet, René Cagnat, Victor Henry, Antoine Thomas, Ferdinand Brunot, l'abbé Rousselot, le créateur de la phonétique expérimentale; Jules Martha, le ChampoUion de l'étrusque ; Joseph Loth, le maître des études celtiques du rameau cymroarmoricain ; Georges Dottin, attaché de préférence au rameau populaire irlandais; surtout Gaston Paris {Histoire poétique de Charlemagne, Contes et Légendes du Moyen Age, etc.), lettré universel, sensible aux ordres les plus divers de la beauté, qui commentait Mistral et Sully-Prudhomme entre deux études sur le moyen âge ; Joseph Bédier {Tristan et Yseult, les Légendes épiques, etc.), qui a hérité de cette large compréhension en y joignant le charme d'un style délicatement coloré, et Alfred Jeanroy, que M. Pierre Champion appelle « le plus savant de nos romanistes » ; tels encore, parmi les historiens de la litté-

rature antique et moderne, A. Couat, les deux Croiset, Augustin Cartauît, Frédéric Plessis, Charles Dejob, Maurice Albert, Aimé Puecb, Paul Girard, etc»

Et, sans doute, est-ce dans ce groupe choisi, un peu fermé et assez volontiers scolaire, que Gustave Lanson marquerait aussi sa place, bien qu'il n'ait pas dédaigné quelquefois de s'adresser au public des revues et des journaux. Il a écrit sur nos grands classiques et notamment sur Bossuet des livres neufs et forts dont il s'est appliqué plus tard à rainer les conclusions; mais son œuvre capitale est cette Histoire de la littérature française, publiée en 1894 et plusieurs fois reprise, corrigée, appropriée aux idées nouvelles de l'auteur, qui faisait d'abord profession d'un traditionalisme modéré, mais très suffisamment conservateur, antivoltairien et antijacobin : sans revenir à la méthode des a portraits », sans écarter les renseignements que peut fournir l'étude de la race, du milieu et du moment et en accordant ce qui lui revient à l'évolution des genres, il y poussait son analyse jusqu'à « ce résidu indéterminé, inexpliqué, qu'est Foriginalité supérieure de l'œuvre » et qui constitue 1' « individualité littéraire » des écrivains. Telle était, en fin de compte, à ses yeux, la vraie fonction de la critique : elle devait être « la description des individualités », et comme, d'autre part, « elle a pour base des intuitions individuelles » et que ces intuitions varient avec chacun de nous, il en résultait que « ni l'objet, ni les moyens de la connaissance littéraire ne sont scientifiques », que la littérature, en un mot, « n'est pas objet de savoir : elle est exercice, goût, plaisir ». L'auteur, depuis lors, semble avoir modifié ce point de vue et, après avoir distingué la littérature de la critique, il s'est avisé de brûler ce qu'il avait adoré et de réclamer « la réduction de la littérature à l'histoire » par l'élimination à peu près complète des considérations de pure esthétique.

L'histoire littéraire, ainsi entendue, tend bien à devenir une science. D'autres érudits, appartenant pour la plupart à l'Université, se sont fait vm nom à côté de ce maître : Joseph Texte, que Faguet cite au rang des plus fermes esprits formés à l'école de Brunetiére et qui est lui-même, avec Baldensperger, un des maîtres de la littérature comparée; Fortunat Strowski, qui a éclairé tout un côté trop négligé de la littérature par ses belles études sur Pascal et l'histoire du sentiment religieux au xvnesiècle; Victor Giraud, qui a ouvert une enquête analogue sur le xix^ siècle et, le premier, dans ses Maîtres de Vheure, s'est avisé de traiter les contemporains par les méthodes rigoureuses.

collation des textes, mise en fiche, etc., qu'oa n^applique d'ordinaire qu'aux écrivains disparus ; David-Sauvageot, dont on retiendra comme un modèle de critique <( fine, courtoise, parfois spirituelle » (Martha), le mémoire sur le Réalisme et le Naturalisme; G. Michaud, qui nous a fait mieux aimer Sainte- Beuve en nous introduisant dans l'intimité de ce grand cerveau ; Ernest Zyromski, qui a démêlé avec beaucoup d'adresse les éléments divers qui collaborèrent à la formation littéraire de Lamartine, sur la « vie intérieure » duquel Jean des Cognets allait projeter une lumière qui en éclaire les plus secrets replis; Félix Hémon, justement apprécié pour ses cours de littérature classique et dont on ne connaît pas assez les originales études sur Bersot, les: Races vivaces et le génie celtique ; Henri Potez, qui a suivi en poète et en érudit l'élégie de ses origines à 1830; Maurice Souriau, qui s'est taillé un canton personnel dans le drame romantique; André Le Breton et Paul Morillot, qui ont choisi pour province le roman françaisr; Ernest Dupuy, dont le Victay Hugo apologétique mérite de prendre place près de celui de Renouvier; Edouard Herriot, qui a écrit deux livres délicieux sur M™« Récamier et son entourage; Daniel Halévy, vivant, passionné dans sa Jeunesse de Proudhon, comme plus tard dans son Péguy, où il renouvellera le genre de la biographie ; Alfred Rébelliau, si profondément renseigné sur Bossuet ; Abel Lefranc, qu*il faut consulter sur Rabelais et la Renaissance; Paul Gautier, sur M™® de Staël et Napoléon; Edme Champion, sur Voltaire et Rousseau ; Pierre Champion, sur Charles d'Orléans et Villon; Paul Bonnef on, sur Montaigne; Paul Courteault, surMontluc; Dauphin Meunier, sur Mirabeau; Eugène Lintilhac, sur Beaumarchais et Le Sage; José Vincent, sur Mistral; René Vallery-Radot, sur Pasteur dont il est le gendre et autour duquel, comme Ingres autour d'Homère, il a groupé avec beaucoup d'art et un sens exquis des proportions tous les personnages représentatifs du mouvement scientifique contemporain; Jules Troubat, Léon Séché, Gustave Simon, Louis Maigron, Paul et Victor Glachant, sur les fonds de tiroir du romantisme; Jean de Mitty, Casimir Stryenski, Adolphe Paupe, Jean Mélia et autres fervents du culte stendhalien, sur les inédits de leur divinité éponyme ; le vicomte de Lovenjoul, sur les « états » de la pensée balzacienne ; Louis Thomas, sur la correspondance de Chateaubriand, etc., etc.

Et, comme c'est l'Université qui nous prête le plus grand nombre de nos érudits, c'est encore elle qui nous renseignera le

plus libéralement sur les littératures étrangères, avec les Henri Lichtenberger, les Henri Hauvette, les Louis Léger, les Maurel- Fatio, les Bossert, les Andler, les Jusserand, les Beljame, les Gausseron, les Angellier, les Legouis, etc., auxquels vont se joindre, dans la critique indépendante, Eugène Gilbert, Maurice Wilmotte, Roland de Mares, Albert Heuman et Louis Dumont- Wilden pour la Belgique, Philippe Monnier, Henry Cochin et Maurice Muret pour l'Italie, Jean Lahor pour l'Inde, Augustin Filon, André Chevrillon, Gabriel Sarra- ^n et H.-D. Davray pour l'Angleterre, Teodor de Wyzewa pour l'Allemagne et les littératures du Nord. Mais il faut s'arrêter un moment sur Melchior de Vogiié, en raison de l'influence considérable qu'il exerça : les études où il révéla Tolstoï et Dostoïevski [le Roman russe) ne peuvent être comparées qu'au livre de M^^^de Staël sur l'Allemagne ; elles étaient vraiment, par tout ce qui s'y sentait de frémissant, d'actif, de personnel, une collaboration à l'œuvre de ces écrivains; elles la prolongeaient et l'enrichissaient de nouveaux sens. Autant que Bourget et France, l'auteur a aidé par cette révélation à la ruine du naturalisme, mais en favorisant un renouveau du cosmopolitisme littéraire dont il a résumé l'histoire et présenté la défense en des pages aussi brillantes que spécieuses.

Melchior de Vogiié.

La critique dramatique. — La critique dramatique, depuis Sarcey, n'est pour la plupart de nos gens qu'une étape, un moyen de prendre langue avec le théâtre. Lemaître, Faguet, Ganderax n'y ont fait que passer. Gustave Larroumet semblait devoir s'y fixer : il y apportait de l'érudition, un goût sûr, un esprit ouvert. Adolphe Brisson, qui lui succéda au Temps, y déploie aujourd'hui ses souples facultés d'assimilation et Henri de Régnier reste poète au rez-de-chaussée des Débats ; mais on ne joue pcis chez nous que du Shakespeare et du Marivaux, nos vaudevilles l'assomment et, après deux ou trois années de ce supplice, il passe la main à Henry Bid ou. Celui-là, tout l'intéresse, même ce qui n'a point d'intérêt et auquel il en donne par sa manière de le raconter. Et, comme il excelle à démonter une pièce et à la reconstruire sous les yeux du lecteur, il restitue

son atmosphère, évoque ses interprètes présents et passés, compare, suggère, blâme, loue et, poussant sa pointe dans tous les sens, ne perd jamais son sujet de vue. Est-ce un impressionniste ? Est-ce un dogmatique ? Les deux peut-être, mais c'est surtout un critique d'un doigté supérieur et qui aime son métier. 'Les Débats et le Temps sont les seuls journaux demeurés fidèles au feuilleton dramatique hebdomadaire. René Doumic, J. du Tillet, Henry Bordeaux, Paul Fiat, Léon Blum, Maurice Boissard, Georges Le Cardonnel, etc., dans nos grandes et moyennes revues, raisonnent, pèsent, décident, avec tout le sang-froid nécessaire. Vingt-quatre heures de réflexion sont accordées dans les autres organes aux professionnels du compte rendu dramatique. Et, quand ces professionnels s'appellent Lucien Muhfeld, Bernard-Derosne, Henri Bauer, Abel Hermant, François de Nion, André Rivoire, Nozière, etc., ou qu'ils ont l'expérience d'un Duquesnel ou d'un Le Senne, le public ne s'aperçoit pas trop de la précipitation de leurs arrêts. Mais cette forme même, si expéditive, de la critique est aujourd'hui menacée et quelques quotidiens commencent à lui substituer « l'instantané théâtral », l'impression d'avant-preniière, directe et « toute chaude », servie dès le lendemain de la répétition générale au petit lever du lecteur. Chassée de la presse, écartée de certains périodiques, la critique dramatique devra peut-être se réfugier dans la conférence et le livre : elle y a donné déjà la mesure des services qu'elle pouvait rendre avec Filon, F. Lhomme, Ch.-M. des Granges, Bernardin, Parigot, Le Bidois et Lintilhac {Histoire générale du théâtre en France).

La. critique d'art et la critique musicale. — La critique d'art semble moins menacée. Elle a du reste ses organes spéciaux, en dehors de la presse, ses chaires mêmes où enseignent un Eugène Guillaume, un Georges Lafenestre, un Gabriel Séailles, esthéticien doublé d'un moraliste; son plus bel effort dans le domaine rétrospectif est l'Art gothique et la Sculpture française depuis le xiv® siècle de Louis Gonse, qui ont comblé une lacune de l'histoire nationale.

D'autres périodes de cette histoire ou de l'histoire de l'art étranger, des écoles, des genres, des œuvres du passé ont sollicité Emile Michel, Henry Roujon, Henri Bouchot, Henry Havard, Marins Vachon, A. -F. Gruyer, Robert de La Sizeranne, Samuel Rocheblave, Raymond Bouyer, Armand Dayot, Henry Lapauze, Achille Segard, André Fontaine, etc. Mais nous avons

aussi d'agiles enregistreurs du mouvement contemporain dans Louis de Foucauld, Ary Renan, Edouard Sarradin, Paul Leprieur, Thiébault-Sisson, Louis Gillet, Louis Dimier, etc. André Hallays se montre le plus sérieux, le plus savant, le plus spirituel défenseur de nos richesses archéologiques contre les vandales de l'administration; Lucien Corpechot exalte l'art de Le Nôtre et pix)pose le parc de Versailles comme le type du « jardin de l'Intelligence». Dans un esprit tout différent. Octave Mirbeau, Georges Lecomte. Roger Marx, Camille Mauclair, Arsène Alexandre, Charles Saulnier, Joséphin Peladan, le théoricien de la Rose-Croix, Guillaume Apollinaire, le théoricien du cubisme, ont aidé, qui par l'entraînement de leur fougue, qui par leur subtile dialectique, au triomphe des nouvelles écoles : sans diminuer leurs mérites, on peut estimer cependant qu'ils sont faibles au regard des services rendus à ces mêmes écoles par Gustave Gefïroy, « le plus avant-coureur des critiques » et celui dont la « curiosité en éveil », la « sensibilité aiguë », l'intelligence raffinée et divinatrice, «'accordant on ne sait comme avec « une âme modeste, résignée, contemplative », de Breton, ne se sont jamais trouvées en défaut pour donner au public « le premier avertissement à l'apparition de tout artiste ayant quelque chose à dire et qui valût la peine d'être entendue » (Joseph Capperon). Il est même arrivé que ces artistes aient pris la plume pour défendre leurs idées et ils l'ont fait quelquefois, comme Jacques Blanche {Essais et portraits, qui évoquent par leur souplesse la manière de Fromentin) et Maurice Denis [Théories, où nous est proposé un nouveau classicisme « fondé sur les mouvements les plus mystérieux de notre vie intérieure ») avec un talent d'écrivain à rendre jaloux les c professionnels ».

La critique musicale est encore très honorablement représentée chez nous par Pierre Lalo, Arthur Pougin, Gaston Carrau, Henri Quittard, Gustave Samazeilh, Arthur Coquard, Alfred Bruneau, Louis Laloy, Raphaël Cor, Jean Marnold, etc. On doit de savants travaux de musicographie ancienne et moderne et de remarquables biographies d'artistes célèbres à Bourgault-Ducoudray, Julien Tiersot, Romain Rolland, Jean Chantavoine, Adolphe Boschot, etc. Enfin la musique d'église et de concert a un noble témoin en Camille Beilaigue, « plume d'or » chez qui l'écrivain égale l'érudit, et un autre peut-être aussi sûr, mais fort moqueur, dans cette trinité en un seul personnage qui se nomme tour à tour Henri Gauthier- Villars, Willy et l'Ouvreuse,

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