‹ La littérature française au 19e; tableau général (volume 2)Chapitre 46 sur 58 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le XIX® siècle, dans son ensemble, a été jugé très diversement, et les uns, comme M. Faguet, y ont vu notre plus grand siècle littéraire avec le xvii® et l'ont comparé, sinon préféré, à celui-ci; et d'autres, comme Renan, n'y ont vu que romanesque et frivolité.

Il est vrai qu'autant que le xvii® siècle, le xix® fut passionné de poésie, de théâtre, d'histoire, ardent à discuter les questions morales et religieuses et pénétré de la gravité de ces questions. Mais il est vrai aussi qu'il les résolut bien différemment, que sa poésie fut lyrique à peu près exclusivement, son théâtre rudimentaire jusqu'à Augier ; sa philosophie, sauf l'exception de Comte, nuageuse et germanique ; qu'il prit trop souvent le décor de l'histoire pour l'histoire elle-même. Enfin le xix® siècle fut peut-être le plus individualiste et le plus subjectif des siècles, et c'est là ce qui fait le romantisme ; et le xvii®, le plus discipliné, le plus objectif, le plus universel, et c'est là ce qui fait les siècles classiques. L'un n'est que sensibilité, l'autre est toute raison ; l'un ne regarde que le dehors de l'homme et l'autre n'est attentif qu'à l'homme intérieur. On pourrait continuer longtemps cet. exercice. L'assimilation des deux siècles n'est pas plus défendable si l'on se place au point de vue de l'influence de la littérature sur les mœurs. Duquel de nos grands poètes romantiques serait-on en droit d'écrire comme de Corneille : « Avec lui on apprend à voir clair en soi-même, à choisir ses actes, à se tenir dans ses résolutions, à être pleinement conscient et pleinement responsable? » (Lanson.) Il suffit de poser la question. Et Renan, d'ailleurs, y avait déjà répondu : « La bonne littérature est celle qui, transportée dans la pratique, fait une vie noble. Une vie conduite selon les maximes littéraires du xvii® siècle sera, quelles qu'en soient les proportions, droite et honnête. La littérature moderne ne peut subir cette épreuve. »

Mais ce verdict de condamnation ne nous satisfait pas plus que le panégyrique de M. Faguet; il est "trop absolu

ou plutôt il ne s'applique qu'à une certaine littérature. Et c'est à quoi nous voulions arriver : peut-on juger en bloc le xix^ siècle ? Ses premières années appartiennent au classicisme ; ses dernières et même son âge adulte marquent une série de réactions contre le romantisme. Et, jusque dans la période militante du romantisme, les plus hautes têtes ne sont pas toutes dans le camp des révolutionnaires. « Cinq écrivains et penseurs, écrivait Taine en 1887 : Balzac, Stendhal, Sainte-Beuve, Guizot et Renan, sont, à mon avis, les hommes qui, depuis Montesquieu, ont le plus ajouté à la connaissance de la nature humaine et de la société. » Et il est précisément remarquable que ces cinq hommes, ou, comme Stendhal, Guizot et Renan, ne doivent rien au romantisme, ou, comme Balzac et Sainte-Beuve, se sont empressés de lui fausser compagnie.

Le romantisme, sans doute, n'en reste pas moins le fait essentiel du siècle. Il a résisté aux assauts dirigés contre lui, et les. tentatives d'émancipation d'un Leconte de Lisle, d'un Flaubert, d'un Zola, n'ont servi qu'à nous faire retomber d'une chute plus lourde dans ses chaînes. Il nous tient encore. Il est entré dans notre sang et dans nos moelles. C'est qu'il y avait en lui toutes les séductions, toutes les beautés mortelles qui prennent le cœur des hommes : il exaltait toutes nos puissances de sensibilité, tous les instincts de générosité et de révolté, toute l'anarchie latente au fond des Celtes insuffisamment latinisés que nous sommes. Dix fois, par le criticisme, le positivisme, le naturahsme, le symbolisme, nous crûmes l'avoir éliminé de nous-mêmes, et quelque accident de notre vie littéraire ou politique le faisait réapparaître brusquement avec la fatalité d'un mal désormais constitutionnel. Mais ces efforts répétés vers la guérison, cette constance à préserver les parties saines de notre être et à reconstituer les autres, attestent en définitive un organisme encore vigoureux. Le romantisme ne mourra peut-être qu'avec nous, ce qui ne veut pas dire que nous lui céderons tout; mais il faudra vraisemblablement nous résigner à lui faire sa part. En d'autres termes, la charte future des lettres françaises ne sera peut-être ni classique.

ni romantique exclusivement : après les inévitables réactions qui suivent tous les désordres, nous arriverons peutêtre à retrouver l'équilibre de nos facultés ; nos petits-neveux connaîtront peut-être un âge où la raison et la sensibilité se feront contrepoids et ne s'opprimeront plus. Il faudra se féliciter alors de l'aventure romantique ; on peut croire dès maintenant que quelques-unes de ses conquêtes sont fixées ; elles s'annexeront d'elles-mêmes à notre patrimoine intellectuel, le jour qu'il nous sera rendu.

Et il est possible encore que ce jour bienheureux ne luise jamais, que l'anarchie contemporaine se prolonge et même se précipite, que le romantisme n'ait été que le portique flamboyant de la barbarie. Certains signes seraient de nature à faire redouter cette éventualité : la décadence des études classiques, avec sa répercussion inévitable sur le goût national, les procédés d'une presse nouvelle remplaçant l'article par l'information et la critique par « le communiqué », l'accaparement de nos scènes par des syndicats de mercantis et d'entrepreneurs dramatiques, l'évolution même de la librairie vers le « livre à bon marché », qui évince, tout ensemble, par la nécessité des gros tirages, le talent inconnu et le talent qui n'a pas su se faire valoir... Une presse vénale, un théâtre industrialisé, une librairie esclave du succès, des générations étrangères à notre humanisme traditionnel, il n'en faudrait peut-être pas davantage pour réaliser la prophétie de Renan et déterminer l'avènement de cette « pambéotie redoutable » dont l'auteur de la Prière sur l'Acropole sentait monter l'ombre à l'horizon.

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