‹ La littérature française au 19e; tableau général (volume 2)Chapitre 47 sur 58 · LES ÉCRIVAINS MORTS POUR LA PATRIE · texte numérisé non relu

LES ÉCRIVAINS MORTS POUR LA PATRIE

(Appendice par Auguste DUPOUY)

La guerre et les lettres. — La guerre, au seuil de laquelle aboutit cette histoire d'un siècle, ne pouvait manquer d'exercer son action sur le mouvement littéraire en France, soit pour l'accélérer, soit pour le contraindre, pour lui ouvrir des voies ou lui en fermer. Au total, moins de livres en circulation, comme des statistiques l'ont établi et comme il fallait s'y attendre. Moins de théâtres ouverts dans une capitale menacée, et par conséquent moins d'œuvres dramatiques. Moins de romans aussi, moins de nouvelles, moins de poèmes, moins de critique et d'histoire, moins d'art pour l'art et de science pure, moins de ces jeux de l'imagination ou de ces études de longue haleine qui sont fruits de la paix et du loisir. Leur public leur eût fait défaut.

Mais, si des genres ont pâti, d'autres ont pris un nouvel essor. Quelle ample littérature épistolaire a produite la mobilisation ! Que de volumes, un peu monotones peut-être, on en ferait ! Ou, du moins, quel recueil de lettres choisies ! Et comme un pareil choix montrerait à l'évidence que, si « c'est un métier de faire un livre », bien écrire, écrire avec aisance, esprit, personnalité, est chose commune en France, à tous les âges et dans toutes les conditions sociales !

Le genre oratoire s'est pareillement développé. Aux Chambres, à l'Académie, à la Sorbonne, dans la chaire du professeur ou celle du prêtre, en province comme à Paris, au village comme dans les villes (et n'oublions pas le front ni les brèves proclamations de nos généraux), les orateurs se sont multipliés et, pour la plupart, on peut le dire, surpassés. Enthousiaste et recueillie, ardente et mesurée, patriotique et largement humaine, la parole d'un Poincaré, d'un Viviani, d'un Deschanel, d'un Clemenceau, d'un Barthou, celle d'un Lavisse, d'un Bergson, d'un Boutroux ou d'un Sertillanges, celle d'un Joffre, d'un Pétain, d'un Mangin, a su répondre avec une émouvante précision, en de pathétiques circonstances, au sentiment public ; et l'on en jugera mieux encore la valeur strictement littéraire si on la compare, non à l'éloquence également admirable d'un

Lloyd George, d'un Orlando, d'un d'Annunzio, d'un Wilson, mais à celle des orateurs centraux, si fuyante et pâteuse quand elle n'est pas cynique. Signe manifeste, en dehors de toute supériorité de nature, qu'une bonne cause est plus facile à soutenir qu'une mauvaise; que la vertu oratoire ne saurait se passer d'un minimum de vertu tout court (ne serait-elle que celle de la sincérité), conformément à la vieille définition latine de l'orateur : un homme de bien sachant parler — vif bonus dicendi peritus.

N'est-il pas d'autre part avéré que, malgré la réduction de format ou de pages des quotidiens — et malgré la censure — la presse a joué au cours des hostilités un grand premier rôle, et que, malgré des défaillances, des erreurs, des maladresses inévitables, et dont la responsabilité ne lui incombe pas toujours, elle l'a joué avec beaucoup d'entente, de dignité et de talent ? Si elle a perdu, pour ainsi dire, en quantité (et encore ne faudrait-il pas omettre l'abondance des petites feuilles du front, dont plusieurs avec une rédaction de choix, ni leur ancêtre officiel, le Bulletin des Armées), par contre n'a-t-elle pas gagné en qualité, cessant pour un temps d'être ce qu'elle était trop devenue, un instrument de publicité et de médiocre reportage, pour rentrer dans sa destinée et reprendre sa mission, qui est de guider l'opinion publique ? Des noms se pressent au bout de la plume : Hervé, Barrés, Maurras, Henri Bidou, Auguste Gau vain, Henry Bérenger, Lysis... Mais le plus sage est de s'arrêter : ils sont trop.

Voilà donc au moins trois genres de littérature auxquels la guerre a plus profité que nui. Prise en elle-même, comme objet d'observation et de méditation, elle nous a valu un nombre considérable de journaux personnels, mémoires, carnets de route, qu'il convient d'annexer au genre historique. Si des genres nous passons aux auteurs, nous constatons qu'elle nous a révélé des talents, surtout parmi les jeunes, bien entendu. Elle nous a appris les noms de René Benjamin, le peintre de Gaspard; de Jean des Vignes-Rouges, le peintre de Bourru; ceux de Henri Malherbe {la Flamme au poing), de Fribourg {Croire), de René Milan (les Vagabonds de la gloire), etc. Des écrivains connus et appréciés sont entrés par elle dans la célébrité, comme l'auteur de Dixmude, des Marais de Saint-Gond, de Nieuport, et, dans un esprit tout différent, celui du Feu; Georges Duhamel, avec sa Vie des martyrs; Henri Bidou, avec ses chroniques militaires. D'autres ont au moins maintenu leur

réputation, y ont peut-être même ajouté : tels Paul Bourget, Marcel Prévost, René Bazin, Henry Bordeaux, Marcelle Tinayre, Abel Hermant, et ces deux /parfaits érudits à l'érudition vivifiante : Charles Andler et Joseph Bédier. D'autres enfin ont pu paraître inférieurs à l'idée qu'on se faisait de leur littérature, par exemple Romain Rolland, Français épris de neutralité suisse {Au-dessus de la mêlée), dont nous console René Vallotton, Suisse épris de la France combattante [Ce qu'en pense Potier at).

Nous n'avons parlé que des prosateurs. Bien qu'elle soit toute action et peu propice aux contemplatifs, la guerre a eu aussi ses poètes. Ils s'appellent Edmond Rostand, Henri de Régnier, Jean Richepin, Joachim Gasquet, Alfred Droin, Henry Bataille, Femand Gregh, M™» de Noailles, Paul Fort, Paul Claudel, Saint- Georges de Bouhélier, etc., sans parler des nouveaux venus. Il y a même eu — mais à peine — un théâtre de guerre, avec au moins une œuvre originale, de fine fantaisie, d'observation et de goût : les Butors et la Finette, de François Porche. Poètes ou prosateurs, il serait prématuré de juger ceux dont la carrière commence à peine, eî qui appartiennent à la littérature de demain plus qu'à celle d'aujourd'hui. Aussi bien, ces quelques vues d'ensemble une fois présentées, nous tarde-t-il de quitter les vivants pour rendre aux morts l'hommage qui leur est trop dû.

Les pertes de la littérature française. — Nôtre littérature a fait en cette guerre des pertes cruelles. Comment s'en étonner? Indépendamment des obligations militaires qui ne distinguaient pas entre les citoyens, c'était ici une guerre de l'esprit, la lutte à outrance de deux conceptions, de deux idéaux, de deux cultures : les porteurs de flambeau y avaient leur place toute marquée. Leur savoir, en les désignant aux grades, les exposait aux coups. Et plusieurs, que leur santé ou leur âge dispensait du service, ne voulurent pas de cette dispense. Nos alliés, nos amis ont tous fait de semblables pertes. Nous en connaissons quelques-unes : on retiendra en France les noms d'Alan 'Seeger, « le Chénier américain » , de l'Anglais Rupert Brooke, du Canadien Frank Brown, de l'Irlandais Kettly, de l'Italien Giosué Borsi, et de ces écrivains-soldats de notre légion étrangère : le Catalan Ferres-Costa, le Vénézuélien Ismaël Urbaneta, le Colombien Hernan de Bengoëchea, le Péruvien José Garcia Calderon. La liste des nôtres est particulièrement longue et douloureuse. La Société des gens de lettres, dans la cérémonie

du lo avril 1919 au Panthéon, a énuméré 450 noms; on les trouvera plus loin, augmentés de quatre ou cinq autres (i).

Trois Français et un Belge. — Cette nomenclature ne comprend et ne pouvait comprendre que ceux qui sont morts sous les drapeaux. On peut, sans abus, y faire figurer encore quatre écrivains qui n'ont pas porté l'uniforme, mais qui n'en furent pas moins des victimes de la guerre.

D'abord Jaurès. Quelle eût été, au cours des événements, l'attitude du grand orateur que la balle d'un fanatique fit taire à la veille des hostilités ? Sur un point — un point essentiel — le doute ne semble guère permis. Loin de souscrire à la thèse marxiste, que l'ouvrier n'a point de patrie, l'auteur de l'Armée nouvelle écrivait : « Si notre pays était menacé, nous serions des premiers à la frontière pour défendre la France dont le sang coule dans nos veines et dont le fier génie est ce qu'il y a de meilleur en nous. » Sa voix impétueuse eût magnifiquement sonné le ralliement au. drapeau. Eût-elle résisté, aux appâts d'une paix prématurée et faussement conciliatrice ? On peut en raisonner. En décider est moins facile. La nation a su se passer de la force qu'il représentait; le moins qu'on puisse dire, c'est qu'en le perdant elle a perdu ~ et le monde avec elle — de bien beaux discours.

Nulle incertitude avec Albert de Mun, mort à son poste de grand journaliste des émotions de la guerre et du surmenage qu'elle lui valut. Ses articles de l'Écho de Paris, écrits au cours d'une période entre toutes critique, dans une belle langue que l'angoisse quotidienne rendait plus lumineuse et plus ferme, auront été l'un des meilleurs toniques administrés à une nation en péril de mort, et le couronnement d'une noble vie d'écrivain.

Adrien Mithouard eut le lourd honneur de présider aux destinées de la ville de Paris tant que dura la menace allemande. Mort après la victoire, pour y avoir contribué de toute son énergie, avec toute l'autorité que lui conférait sa fonction, il avait trouvé dans cette guerre une occasion unique d'éprouver sa foi occidentaliste : il en a vu le triomphe.

A ces trois Français, nous ajouterons le grand Flamand -mais point flamingant — Emile Verhaeren, mort vraiment pour la patrie, puisque c'est au cours d'une tournée de propa-

(i) V. Anthologie des écrivains français morts pour la pairie, par Carlos Larronde, préface de Maurice Barrés, éd. Larousse.

gande belge qu'il périt, dans la gare de Rouen, sous la roue d'un wagon en marche, après avoir légué à son pays, en témoignage de son amour pour lui et de sa haine pour l'Allemagne, quelques-uns des plus beaux poèmes qu'ait forgés sa main violente et délicate {les Ailes rouges de la guerre).

Et maintenant, revenons à nos soldats morts; classons-les au moins sommairement. Ce classement, à lui seul, ne saurait laisser d'être instructif.

Les poètes : Péguy, Gonnard, Lionel des Rieux. — Et d'abord, il nous apprend que beaucoup d'entre eux (la moitié au moins du total) étaient des poètes. Fait normal, puisqu'il s'agit surtout de débutants ? Fait paradoxal plutôt : Agathon ne nous avait -il pas présenté les « jeunes gens d'aujourd'hui » comme des réalistes, des esprits positifs, résolus, presque simplistes ? Ce n'est pas qu' Agathon se fût trompé : c'est plutôt que cette jeunesse savait trouver la poésie dans le réel, à la difîérence de ses aînés, tous plus ou moins pessimistes et disposés à s'évader, comme Baudelaire, d' « un monde où l'Action n'est pas la sœur du Rêve ». Pour la plupart, l'action brève et sanglante dont ils furent les héros est précisément ce qu'ils avaient le mieux rêvé.

Quelques précurseurs ont partagé leur sort. A leur tête, Charles Péguy. Ce « fils de la terre française », ce « plébéien de l'Orléanais » (Maurice Barrés) avait été, dans les années qui précédèrent la guerre, l'un des plus robustes ouvriers de la renaissance nationale. Figure austère de voyant et d'apôtre, homme de forte vertu, il avait, dans son mysticisme, plus d'orgueil qu'on ne l'attendrait d'une âme chrétienne. Il n'aimait pas la littérature : toutefois sa poésie puissante, jaillissante, n'est pas absolument étrangère aux rites des écoles; elle a passé par le symbolisme et s'en ressent ; elle ne répugne pas à certain hermétisme, quoiqu'elle veuille être populaire. Mais elle s'entend à manier, non moins que le vers libre, l'alexandrin traditionnel, et certaines pages d'Eve ou du Mystère de la charité de Jeanne d'Arc ont exprimé le fond de la pensée chrétienne et française. La fin de Péguy a consacré son œuvre incomplète. On l'a dit, « ce mort est un guide » .

Un autre guide est Philippe Gonnard. Universitaire discret, presque inconnu avant la guerre qu'il prévoyait et en vue de laquelle il fortifiait son âme, c'était, comme Péguy, un patriote et un chrétien, mais avec moins d'âpreté, moins de singularité

et plus de discipline. Belle vie droite, unie, modeste, à la fois recueillie et ouverte. Comme poète, il laisse, outre une très noble et très fervente Prière pour les patries, écrite en une heureuse prose cadencée, un recueil posthume de vers à l'aspect classique, d'une langue admirablement sûre, et dont l'inspiration générale s'exprime bien dans le titre qu'on leur a donné : Mon pays. Autre patriote, autre classique, Lionel des Rieux avait depuis longtemps une réputation de la meilleure qualité, un public choisi, mais restreint. Venu à une époque de « décadence » et de dépaysement forcené, il paya sa fidélité à l'esprit national du silence qui accueillit dans le monde de la critique ses premières œuvres. Provençal admirateur de Mistral et épris de poésie virgilienne, il s'était affilié à l'école romane. En saluant sa mort héroïque, son ami Charles Maurras a dit la beauté définitive de ses poèmes, « la plénitude et la fierté de leur ton, le ramassé de leurs tableaux, le fier emportement de leurs grandes images ». L'auteur du Chœur des Muses et de la Belle Saison était de la lignée de Chénier.

Intimistes et autres. — Parmi les contemporains ou les cadets immédiats de ces trois poètes, nous avons encore perdu Charles Dumas, l'auteur couronné de l'Eau souterraine, dont if le talent, qui n'avait pas encore conquis la maîtrise de l'expression, valait surtout par le sentiment ingénu et velouté qu'il révélait » (V.-E. Michelet) ; Emile Despax, dont la Maison des glycines a fait penser à l'inquiétude de Musset, au mysticisme de Verlaine et pourrait rappeler Charles Guérin, mais révèle surtout une très vive personnalité ; Paul Feuillâtre, mélancolique et parfois sombre, avec une pointe d'humour, dans le Jeu de l'amour et du désespoir ; Charles Troufleau, âme lamartinienne, qui s'orientait de plus en plus vers les problèmes sociaux et la philosophie {Entre les murs); Jacques Nayral, ironiste ému, psychologue amer qu'apaise et rassérène l'amour de la Vosge natale {A l'ombre des marbres, la Dentelle des heures) ; André Lafon, plus connu comme romancier que comme poète, mais qui nous laisse, dans Poèmes provinciaux et la Maison pauvre, des vers pleins de gravité et de ferveur, d'un rare bonheur d'expression : expert à rendre ce qu'on appelle l'ennui provincial, et qui est surtout une monotonie vivante dont il sentait le charme, peintre délicat et précis de choses familières et familiales, c'est une sorte de Rodenbach aquitain, plus pur et plus pénétrant que celui des Flandres.

Ce sont là surtout des intimistes. On pourrait ranger sous la même rubrique Gustave Valmont, chaleureux, souriant, lucide, acquis au classicisme de Maurras {l'Aile de l'amour) ; Marcel Toussaint, le poète lauréat du Sculpteur de sable, « un des meilleurs fils intellectuels du poète des Vaines Tendresses et de la Vie intérieure » (Emile Ripert) ; Louis Seguin de la Salle, qui unit — union assez fréquente — • la satire et l'élégie dans le Joueur de songes et les Vaines Images: Roger Eng, païen et chrétien ; Pierre Fonder de Rozières, un Lorrain solitaire et recueilli ; Charles Perrot, un Algérien de Khenchela, méditatif, douloureux, viril; Théodore Mercadier, un Algérien de Mascara, élégiaque et classique ; Jules Leroux, qui a la véhémence et la décision d'un autodidacte ; Léon Guillot, disciple de Moréas, qui chante l'énergie et l'héroïsme ; Paul Drouot, petitneveu du général, âme frémissante et inquiète, partie du doute pour s'acheminer vers la foi; Lucien Rolmer, un Provençal lumineux et vibrant ; Henri Chervet, érudit et fantaisiste, qui renouvelle le Verlaine des Fêtes galantes; Joseph de Joannis- Pagan, âme repliée sur elle-même, mystérieux songeur dont le vers est d'une rare pureté de dessin; Jean-Marc Bernard, satirique, épigrammatique, lyrique, un « Ariel » par la grâce légère et spirituelle, et l'un de ceux qui contribuèrent au renouveau classique d'avant la guerre; son camarade de lutte, Marcel Drouet, un fils des Ardennes, un patriote de la frontière; Marcel Bource, Parnassien dans les Soirs; Adrien Bertrand, Parnassien aussi dans les Jardins de Priape ; Louis Pergaud, qui fit au Beffroi ses débuts de poète avant d'écrire en prose ses histoires de bêtes ; Joseph Périer, Guy Lassausaie, Georges Latapie, Henri Gounelle, René Lançon; Gauthier- Ferrières, un romantique aimé de Coppée, un artiste doué qui, du premier coup, s'était révélé un maître et qui laisse après lui toute une œuvre {la Belle Matinée, les Jours d'orage^ la Romance à madame, les Ombres heureuses) ; Belval-Delahaye, un admirateur et un disciple de Richepin, plein de verve et de belle rudesse, le chef de la bande des « Loups » et le poète de la Chanson du bronze; Guillaume Apollinaire, théoricien paradoxal et versificateur souvent bizarre, mais d'une personnalité indiscutable, qui se dégage sans trop de mal des excentricités un peu convenues de la forme et du plaisir évident de mystifier; d'ailleurs, très capable de sagesse et de discipline, comme il apparaît dans plusieurs de ses derniers poèmes, inspirés par la vie du dépôt et du front.

Poètes de l'armée, de lu pattie et du terroir. — La vie militaire et le patriotisme avaient déjà inspiré, avant la guerre, Pighetti de Rivasso, officier alpin dont le Sidi-Brahim, poème épique en trois tableaux, est récité à la fête des bataillons de chasseurs ; Marcel Blanchard, qui a chanté, d'une voix déjà sûre, à vingt-trois ans, en 1913, dans un livre de pressentiment, les batailles de la Grande Guerre: Louis Ménagé, dont les vers sans recherche, d'une sincérité vibrante, furent eux aussi parfois prophétiques. Au cours des hostilités, plusieurs de ceux dont nous déplorons la perte se sont inspirés de leur dure expérience du front : tels Louis Geandreau, un fidèle de Rostand, dont il a la verve, l'ardeur et le panache ; Jacques de Choudens, passé de la marine marchande dans Tarmée de ierre, et dont le souffle du large semble encore emporter les strophes ; Joseph Cahn, qui dédia bravement au président de la République ses vers de terre. . . de terre de France: et le plus puissant de tous, Maurice Bouignol, le jeune auteur de Sans gestes, recueil posthume où il y a de l'ampleur, une imagination vigoureuse et, sous une forme un peu compacte, comme la boue des tranchées, une flamme de vie qui rend plus poignante la mort prématurée de ce vrai poète.

A cette fière phalange, nous joindrons les poètes de clocher — expression insuffisante qui ne dit pas à quel point ils ont aimé la grande patrie sous les aspects de la petite, ni comment ils composaient dans le décor local leur vision du monde. Nous en avons déjà nommé, sans le dire : le Lyonnais Philippe Gonnard, le Provençal Lionel des Rieux, le Périgourdin Louis Geandreau, le Lorrain Jacques Nayral, l'Orléanais Charles Péguy, qui a non seulement chanté Jeanne d'Arc, la libératrice d'Orléans, mais encore la Loire, ses vignes et même ses châteaux. Nommons après eux le félibre Alexandre Peyron, compatriote et disciple d'Emmanuel Signoret, aussi entendu à manier la langue d'oc que la langue d'oïl ; le Bordelais Olivier-Hourcade, talent fougueux, facile, jeune personnalité qui se cherche sans angoisse à travers les formules d'école, mais qui a immédiatement trouvé le thème essentiel de sa poésie : le terroir ; T Age nais Louis Sailhan, un traditionniste « nourri du pur miel classique » (Edm. Pilon) et qui semble parfois un descendant direct des poètes de la Pléïade; Charles Carrau et Dulhom-Noguès, deux Pyrénéens ; Dominique Arramond, de la Bigorre; Jean l'Olagne et Léon Boyer, de l'Auvergne; Auguste Gien et André de Villermin, de la Bour-

gogne; Edouard Bernard, de la Lorraine; Raymond Jubert, des Ardennes; Raymond Cottineau, qui signait Jean l'Hiver, de la Vendée; Baguenier-Desormeaux, de l'Anjou. Et nous ajouterions à cette liste très incomplète le Breton de Groix Jean Calloc'h, si ce Celte grave, fier « et même un peu farouche », n'avait généralement dédaigné notre français pour sa langue maternelle, qui donnait plus d'accent à l'expression d'un rêve où l'esprit de la race avait sa meilleure part.

Vue d'ensemble. — On ne peut tout citer, ni tous. Beaucoup de ces jeunes gens n'avaient rien publié en librairie; leurs poèmes, quand des mains pieuses ne les ont pas recueillis après leur mort, sont épars en des revues généralement éphémères, de? feuilles d'avant-garde, des périodiques de province, ou bien ils sont restés manuscrits. On découvre pourtant mieux que de belles promesses dans ce qu'on peut avoir lu de Jean de la Ville de Mirmont, de Charles Mokel, de Roger Vincent, d'André Puget, de Florimond Wagon, de Georges More de François Landes, de René Loysel, d'Albert Dumange, de Jean Duguet, de Robert Drouin, de Henri Chassin, de Maurice Colin, de Camille Violand, de Joseph Bourgeois, de Robert Thurin, de Marcel Etevé, d'Amédée Garnier, de Brunel de Peerard, de Sylvain Royé, un Parisien engoué du Paris élégant ; d'André d'Harmenon, un Parisien fervent du Paris grave; de l'officier Eugène Rhuillier, du Saint-Cyrien Oswald de Léché, d'un autre Saint-Cyrien, Jean Allard-Méeus, brillant, généreux, héroïque, celui qui fit prêtera ses camarades F héroïque serment — un peu fou — d'aller à l'assaut »ganté de blanc et le casoar au képi.

Quand on considère dans son ensemble l'œuvre de ces poètes, une remarque s'impose : c'est qu'elle s'est affranchie de la tyrannie des écoles. Sans doute plusieurs d'entre eux étaientils groupés. Sans doute le symbolisme (prenons ce vocable pour simplifier) faisait-il encore ou conservait-il quelques adeptes. Nous avons indiqué Guillaume Apollinaire, Péguy; nous pourrions leur adjoindre Albert Thierry, Edmond Adam, André Bré val, Jacques Balder, Jules Girard, Jules Jordens, Marcel Drouet, Paul Drouot, Olivier-Hourcade, tous ceux qui gardent quelque tendresse au vers libre ou qui se plaisent à remplacer la strophe de leurs pères par des « proses » . Mais la plupart des autres, et ceux-là mêmes souvent, sont des classiques au sens large du mot, des classiques qui n'ignorent pas les découvertes

des écoles récentes, qui ne veulent plus de gênes inutiles, mais qui ne veulent pas non plus de fausses libertés. La liberté, avec eux, redevenait française.

Le Théâtre. — En passant de la poésie au théâtre, nous ne changerons guère de domaine. Ce théâtre presque entier est encore de la poésie; la plupart des pièces sont en vers.

Lionel des Rieux, qui, en 1906, avait fait jouer, avec le plus grand succès, une Hécuhe au théâtre d'Orange, laisse un drame inédit, dont le sujet est pris à l'histoire de la Provence et à celle de sa propre maison, le Comte d'Orange. Henri Chervet, auteur d'un acte en vers, la Double Rencontre, venait de donner à la Comédie-Française, qui les a reçus, trois autres actes également en vers, le Choix d'un amant. En vers encore, les pièces de Georges Battanchon, dont plusieurs ont été jouées. En vers, le Marquis de Cavahas, la dernière pièce de Louis Geandreau, qui suivait à grands pas, au théâtre comme en poésie, la trace d'Edmond Rostand. En vers, la Nuit blanche, d'André Puget. En vers, la Juanina et la Mort de Fantoche, de Dulhom-Noguès. En vers, la Faute de David et la Querelle, quatre actes sur Grégoire VII et l'empereur d'Allemagne, de Maurice Patin. C'est de notre histoire à nous que Lucien Gumpel avait tiré Monsieur de Prévan, Une vieille contait, la Nuit de Racine, la Grande Mademoiselle, et une grande pièce populaire, le Tambour de Roy al- Auvergne. Sous le pseudonyme de François Dejoux, le capitaine Louis Lautrey, après une pastorale en cinq tableaux, Daphnis et Chloé, et un poème dialogué, Saint François d'Assise, a composé, toujours en vers, de vraies pièces : Polycrate, les Remords de Racine, Hélène de Tournon. Charles Dumas, dont rOJéon a joué un acte en vers, Tournesol, préparait un drame lyrique, Stellus, dont son frère eût écrit la partie musicale, et aussi une Jeanne d'Arc. Alfred Méjan laisse inédit un Mathurin Régnier en vers. Les brillants débuts de- Roger Vincent promettaient un heureux poète de théâtre. Et le Colombien Hernan de Bengoëchea, l'un des héros de notre légion étrangère, est l'auteur d'un drame, le Vol du soir, où José Garcia Calderon, autre Latin d'Amérique, attaché à notre culture et mort aussi pour elle, signalait des « vers classiques » et « une âme tropicale ».

Parmi les prosateurs de la scène, rappelons Charles MuUer, le spirituel collaborateur de Paul Reboux, de Régis Gignoux et de Nozières; Jacques Nay rai. le collaborateur de Henri Clerc ; Domi-

LITIÉRAT. FRANC. — 12. 1*^

nique la Bonnardière, qui pourvoyait de sa verve le Guignol lyonnais. Maurice Beslay avait fait jouer un acte au Théâtre- Michel, Adrien Bertrand fait recevoir sa Nouvelle Bêrêyiice au Théâtre-Français; Maurice Bertrand, l'auteur de la Recluse, de la Race, de la Patte d'oie, laisse des inédits ; Guy Lassausaie également; Alain Fournier avait une pièce sur le métier; Henry du Roure en avait publié une, qui est un chef-d'œuvre, sur la guerre. Et comment ne pas associer à ceux dont la scène porte le deuil Robert d'Humières, le directeur du théâtre des Arts, que nous allons retrouver dans le roman ?

Le Roman. — Un classement des romanciers morts sous les drapeaux n'est pas chose facile, et le mieux est peut-être d'y renoncer, pour ne pas multiplier les catégories. Mais, si l'on cherche dans leurs ouvrages îes traits essentiels de la génération dont ils furent pour la plupart, il en est qui apparaîtront plus particulièrement représentatifs. Mettrons-nous au nombre de ces privilégiés Guillaume Apollinaire, dont les romans comme les poèmes illustrent, avec un talent parfois classique, des conceptions dites « d'avant-garde » ? Mais les avant-gardes de la littérature sont trop souvent composées de traînards qui s'ignorent, et nous hésitons à décider du cas.

Il nous semble que le visage de l'époque se reconnaît mieux chez Adrien Bertrand, dans son Appel du sol, que l'Académie Concourt a couronné, et dans l'Orage sur la maison de Candide; chez Louis Pergaud, .autre prix Goncourt, qui n'avait pas lu Kipling, mais qui a écrit le livre de la jungle comtoise — et française — en faisant, « de Goupil à Margot », de la façon la plus sérieuse, parfois même la plus dramatique, le tour des bêtes de chez nous; et davantage peut-être qhez l'auteur du Grand Meaulnes, Alain Fournier, un Berrichon qui tient de sa compatriote George Sand et de Musset, mais personnel avant tout, mêlant avec une grâce naturelle la fantaisie du rêve et la réalité des peintures en des pages d'une rare pureté de langage et d'une distinction aisée. On le reconnaît encore chez Emile Clermont, qui laisse deux romans pleins de substance. Amour promis et Laure, où s'affirme, sous une plume diserte et sûre de normalien, un sens profond de la vie intérieure et de la souffrance exaltante, purificatrice, telle que la concevait Pascal; chez André Lafon, d'un spiritualisme moins âpre, d'une vision et d'une sensibilité quasi-galiléennes , de qui l'Élève Gilles, grand prix de littérature à l'Académie française en 191 2,

fut une des révélations de cette époque, et dont la Maison sur la rive, œuvre plus inégale, contient, au dire de François Mauriac, « les pages les plus achevées qu'il ait laissées ». Ne séparons pas de lui son ami et collègue à Sainte-Croix de Neuilly, Amédée Guiard, qui a écrit sous le titre d'Antone Ramon un autre roman de l'adolescence.

Tous ces jeunes romanciers ont en commun la gravité, le recueillement, l'idéalisme étayé sur le goût des réalités quotidiennes. C'est par là qu'ils sont bien de leur temps. D'autres témoins de notre relèvement national, et qui s'y intéressèrent plus directement, sont : d'abord Paul Acker qui, après s'êtrfc montré observateur attentif, spirituel, émouvant du cœur de ses contemporains, s'est penché sur des problèmes plus pressants dans le Soldat Bernard, histoire de la conversion d'un anarchiste intellectuel à la discipline de la caserne, et dans les Exilés, un de nos meilleurs romans alsaciens (l'auteur était de cette terre d'Alsace où il devait mourir); puis Ernest Psichari, qui nous fait assister, en un style plus tendu, à une évolution plus impérieuse, plus personnelle, du dilettantisme déjà ému du voyageur {Terres de soleil et de sommeil), aux exigences acceptées, désirées de la vie militaire {l'Appel des armes) et à celles de la vie chrétienne {le Voyage du centurion)', Emile Noily (pseudonyme du capitaine Détanger, de l'infanterie coloniale), qui a profité de ses campagnes lointaines pour aborder le genre de Loti et de Claude Farrère, mais en le renouvelant, en le simplifiant aussi par la pensée patriotique et militaire dont il anime ses récits. L'auteur d'Hiên le Maboul et de la Barque annamite, tombé en Lorraine dès le début des hostilités, auxquelles il s'était préparé en extrême Orient et au Maroc, a laissé un roman paru en 1916, le Conquérant.

D'autres coloniaux, militaires ou non, s'appelaient Léo Byram (pseudonyme du capitaine Drevet), dont le patriotisme clairvoyant donne du ton à l'humour qui abonde dans Mon ami FoU'Than et les Amis de mon ami Fou-Than; Lucien Dellys (pseudonyme de Lucien Guenneguez), qui mêlait dans ses veines le sang breton et le sang provençal, et qui, par ses romans populaires d'aventures, était un Fenimore Cooper en formation ; Henri Bertrand, Méridional fixé à Tunis, qui nous laisse de savoureux Contes du Bled et du Fondouk.

C'est avec eux qu'il sied de classer les amis de l'armée, ceux dont l'imagination se portait de préférence aux pioblèmes de la défense des frontières et des conflits éventuels, et, dans leur

UTTÉRAX. FRANC. — II. 18.

nombre, Feraand Dacre (pseudonyme de Fernand Lapertot), l'auteur de la Race, de Traîneurs de sabre, de l'Heure critique, et le capitaine Danrit (pseudonyme du commandant Driant), auteur fécond et populaire de la Guerre de demain et de tant d'autres livres dénués de prétention littéraire, mais écrits d'une plume alerte, où la jeunesse française put trouver, en des années de défaitisme, un aliment à sa fierté et à ses légitimes espoirs.

Ces groupes établis, citons, un peu au hasard, un vétéran, Gustave Genevoix, qui avait été volontaire de 1870 avant d'être volontaire de 1914, et qui, entre les deux dates, avait publié des romans; Olivier Diraison-Seylor, dont les Maritimes jadis firent scandale et qui, depuis, n'avait pas retrouvé le même succès; Louis Codet, l'auteur de la Petite Chiquette, où le bon goût couvre l'audace de certaines situations ; Jacques Nayral, qui s'est montré observateur ironique des mœurs contemporaines dans l'Étrange histoire d'André Léris et le Miracle de Courttville, et qui ne l'est pas moins dans une œuvre posthume, les Sculpteurs de gloire; Charles MuUer, le fidèle collaborateur de Paul Reboux, spirituel, pénétrant et d'une sobriété classique ; Guy de Cassagnac et Louis Seguin de la Salle, qui abordent le roman politique, l'un dans l'Agitateur, l'autre dans le Réactionnaire: Albert Thierry, le roman pédagogique dans l'Homme en proie aux enfants; Louis Champeaux, le roman scientifique dans l'Expérience du docteur F or gués; Maurice Bonnefî, le roman social dans Didier, homme de peine; Lucien Rolmer, violent et caustique; Henry du Roure, moraliste au style vigoureux qui rappelle Veuillot {la Vie d'un heureux, la Princesse Alice, la Petite Lampe); Jacques Pigelet, Gabriel Arbouin, Joseph Hudault, Paul FioUe, René Loysel, Maxence Legrand, « romancier jusqu'à l'âme » (J. de Pierrefeu); Joseph Berthier, un Breton de Paris resté fidèle aux Bretons de Bretagne ; Jean de la Ville de Minnont, qui « a peint l'ennui avec intérêt » dans les Dimanches de Jean Dézert, et qui a uni beaucoup de poésie à beaucoup d'humour dans des contes encore épars; Maurice Deroure, dont l'Éveil présente, unie à de belles traditions, une psychologie délicate, et, au jugement de Henry Bordeaux, révèle 0 ce don merveilleux du romancier : l'art de créer des êtres vivants ».

Critique littéraire et critique d'art. — La critique à son tour enregistre de nombreuses pertes. Beaucoup de ces jeunes écri-

vains rédigeaient, dans des journaux et des revues, le compte rendu des œuvres nouvelles ou rafraîchissaient d'anciennes gloires. Eux aussi, il faut renoncer à les classer. Çà et là cependant un groupe se détache de ces ombres, serré autour d'un idéal précis : tel est celui de la Revue critique des Idées et des Livres. Il n'a fait que poursuivre avec l'épée le combat entrepris avec la plume. On reconstituerait son programme d'action littéraire et française en feuilletant les articles de Marcel Drouet, de Robert Cernay, de Jean-Marc Bernard, de la Barre de Nanteuil, de Germain Belmont (pseudonyme de Charles Deschars, ex-attaché d'ambassade à Berlin, assassiné dans une ambulance, le 22 août 1914, par un sous-officier allemand) ; de Prosper-Henri Devos, un Belge ami de la tradition; de Charles Benoist» un Provençal admirateur de Claudel et discipliné par Maurras ; de Joseph de Bonne, à qui l'on doit notamment une forte étude sur la pensée de Paul Bourget. Mais c'est dans la Forêt des Cippes, de Pierre Gilbert, et Une année de critique, d'André du Fresnois, deux recueils posthumes, que s'expriment avec le plus de décision les idées et le goût de cette petite société cohérente, militante et influente, entièrement dévouée au drapeau, qu'il fût tricolore ou fleurdelisé.

Non loin d'eux on rencontrerait encore Pighetti de Rivasso, auteur, comme Joseph de Bonne, d'un ouvrage sur Bourget, et Augustin Cochin, qui avait traité avec hardiesse et autorité une question alors brûlante dans la Crise de l'histoire révolutionnaire {Taine et Aulard). Et voici paraître René Latouche, qui représentait au Caire, où il résidait, un peu de la pensée française; Jean Bayet, critique dramatique à la Nouvelle Revue; André Dupont, qui tenait sans mollesse une plume d'Aristarque au Mercure de France, à la Phalange, à l'Intransigeant; Chenles MuUer, qui avait sinon inauguré, du moins illustré, en compagnie de Paul Reboux, un genre de critique aussi instructif qu'amusant dans ses pastiches si réussis, si verveux, si goûtés, d'écrivains célèbres {A la manière de...).

Les historiens de la littérature, les érudits sont pour la plupart des professeurs, d'ex-normaliens. Voici René Sturel, qui s'était spécialisé dans l'examen de notre xvi® siècle, et dont « la mort est une perte irréparable pour l'érudition française » (G. Lanson); Jean-Pierre Barbier, qui, plus intéressé par les contemporains, avait publié un livre sur Juliette Drouet, un autre sur la maison de Balzac, et allait en donner un troisième sur les relations de Victor de Laprade avec Brizeux; Hugues

Châtelain, qui, professeur de français à l'Université de Birmingham, s'efforçait de répandre en Angleterre l'œuvre des Paul Fort, des Romain Rolland, des Rémy de Gourmont; Amédée Guiard, helléniste de valeur, heureux adaptateur de tragédies g'recques et investigateur pénétrant de la poésie de Hugo ; Joachim Merlant, bien connu pour ses brillantes études sur l'évolution du roman personnel depuis la Nouvelle Héloîse jusqu'à Dominique; André Ruplinger, qui préparait une histoire des idées au xviii® siècle, en nous présentant un contradicteur de Rousseau, le Lyonnais Charles Bordes ; Pierre-Maurice Masson, qui, professeur à l'Université de Fribourg, où il avait utilement contre-balancé l'action de ses collègues allemands, et possédant le double don du vrai critique : le sens du détail scrupuleusement établi et la vue large des ensembles, laisse, en dehors de monographies sur Vigny, sur M™® du Tencin, sur les rapports de M™® Guyon et Fénélon, un monument en trois volumes, la Religion de Jean- Jacques Rousseau, achevé dans les précaires loisirs de la vie du front; Albert Cassagne, qui, formé aux mêmes méthodes et suivant une route parallèle, s'était exercé, en analysant la versification de Baudelaire et la doctrine de l'art pour l'art chez les derniers romantiques et les premiers réalistes, à la grande affaire de sa vie, l'étude de la personnalité de Chateaubriand, d'un Chateaubriand homme d'action échoué, par accident (ajouterons-nous : par bonheur?) dans la littérature.

Joseph de Marliave, qui signait Saint-Jean à la Nouvelle Revue, et Jules Ecorcheville, qui avait fondé avec Laloy la revue S. /. M., représentent parmi ces morts la critique musicale; Henri Genêt, tout jeune encore, donnait comme critique d'art les plus belles espérances. L'art plastique avait un fervent historien en Georges Lévy, qui voulait nous présenter l'œuvre de William Morris, le grand esthéticien et peintre anglais. Max Doumic, architecte qui savait raisonner de son art, zélé admirateur de nos xii® et xiii® siècles, avait publié une attachante conférence sur l'architecture d'aujourd'hui. Charles Bayet, qui. Liégeois de naissance, avait conquis la nationalité française sur les champs de bataille de 1870, volontaire de soixante-cinq ans en 1914, ancien directeur de l'Enseignement secondaire, épigraphiste et archéologue, s'était signalé dans un ouvrage capital sur l'art byzantin ; son fils, Jean Bayet, avait donné un mémoire sur les richesses d'art de Paris; enfin Emile Bertaux, professeur à la Sorbonne, l'un des hommes de France qui

connaissaient le mieux les trésors artistiques de l'Italie du moyen âge, des pages définitives sur Donatello, sur les Deux- Siciles et sur Rome.

Historiens et géographes. — Si de l'histoire de l'art et des lettres nous passons à l'histoire générale et à ses annexes, la géographie, l'archéologie, nous rencontrerons coude à coude Joseph Déchelette, que Camille JuUian appelle « le chef de notre histoire antique » et qui connaissait comme personne nos aïeux les Celtes, les tenant, avec preuves à l'appui, non seulement pour des batailleurs, comme on l'a trop exclusivement répété, mais encore pour des artisans et des industriels; Félix de Pachtère, étonnant de science et de vie, méthodique et intuitif, archéologue merveilleusement informé du Paris gallo-romain, de l'Afrique latinisée et de l'antique Italie; Robert-André Michel, auteur de monographies nombreuses et abondamment documentées sur des villes du Languedoc, la Provence du moyen âge et l'Avignon des papes; Georges Mathieu, qui contribuait à l'histoire du vieux Bordeaux et du vieux Tulle; Henri Rouzaud, qui se vouait à celle du vieux Toulouse; Gustave Valmont, qui avait fixé sur plusieurs points celle du vieux Rouen, de Caudebec et de la région cauchoise. Savants modestes et nécessaires, qui fondent le patriotisme sur pièces, et font aimer la province française en la faisant connaître !

L'Université a perdu, dans Albert Malet, patriote éclairé, qui avait prévu et annoncé la grande guerre, un historien dont les ouvrages classiques faisaient autorité. Philippe Gonnard, professeur au lycée de Lyon, avait étudié les origines de la légende napoléonienne. L. Comuel, qui enseignait à l'école Turgot, avait publié une Vie du général Lafayette. Georges Trefiel avait rédigé le texte de l'Atlas départemental Larousse, œuvre considérable et minutieuse. Robert Gauthiot, que la guerre surprit sur les pentes du Pamir, eût été un des grands orientalistes du monde; Emmanuel Brunet, très au fait des choses africaines, nous renseignait sur l'Egypte, la Mauritanie, le Sénégal. Louis Salaûn, écrivain remarquable autant qu'observateur perspicace, avait composé, sur l'Indo-Chine, un ouvrage de haute valeur. Alexandre Barraud, professeur à l'Université de Reykiavik, nous aidait à connaître les Islandais; Gaston Gravier, lecteur à l'Université de Belgrade, à comprendre les Serbes. Amédée Garnier avait donné son livre sur les races de la double monarchie ; et Jean d'Ussel, le sien, sur la défection de la Prusse et l'intervention

de l'Autriche, en 1814. Emile Le Senne s'était fait sa place parmi les historiens du second Empire ; et François Laurentie, grand voyageur, grand fureteur, érudit pénétrant et probe, qui avouait ne pas aimer les légendes, s'en était pris à la légende naundorffiste de Louis XVII et l'avait ruinée, sans s'interdire d'autres recherches, notamment sur Barbey d'Aurevilly et sur Veuillot, recherches qu'inspirait peut-être, mais ne faussait point, une pensée rigoureuseihent catholique et française. Mentionnons, au bout de cette liste, le livre, plus actuel qu'aucun autre, de Jules Arren, Guillaume II.

Nous avions, avant la guerre, comme les Allemands, mais dépourvue du caractère agressif dont la leur est empreinte, une intéressante littérature militaire. On pouvait malheureusement le prévoir : un bon nombre des techniciens, dont nous opposions les écrits à ceux des Bernhardi, des Moltke et des von derGoltz, sont tombés dans la guerre où ils avaient un rôlô actif à tenir, entre autres, le colonel d'artillerie Patrice Mahon, qui, sous le pseudonyme d'Art Roë, a publié de nombreux ouvrages d'histoire et d'instruction militaire {les Armées du Directoire, l'Armée russe après les campagnes de 1904-1Ç05, etc.), particulièrement bien inspiré quand il traite, avec autant d'esprit que de discernement, la question des rapports entre l'officier et le soldat {Pingot et moi, journal d'un officier d'artillerie)', le colonel de Cissey, auteur d'abondants rapports sur des cas intéressants de tactique ou de stratégie, commentateur autorisé de l'ouvrage de von der Goltz sur les Conditions de la guerre de demain, et instructeur préoccupé à la française du moral de troupes {Conseils à un jeune gradé) ; le commandant Paul Simon, qui a étudié et présenté les Principes de la guerre alpine; le capitaine de réserve Emile Hayem, qui tient les yeux fixés sur la frontière de l'Est {la Garde au Rhin, la Menace prussienne, le Rhin gaulois, la Riposte) ; Charles-Léon Bernardin, officier de carrière, qui étudie la Lorraine en militaire et en patriote {Forteresses lorraines, Le i4g^ d'infanterie, la Maison de Jearme d'Arc) ; Léon Byram, Fernand Dacre et le capitaine Danrit, déjà nommés; Emile Nolly, qui, en dehors de ses romans, a donné, dans Gens de guerre au Maroc et dans le Chemin de la Victoire, d'admirables et fortifiantes peintures de notre armée en campagne ; le lieutenantcolonel Maxime d'André, autre excitateur de l'énergie nationale ; le lieutenant-colonel de Malleray, figure chevaleresque de Breton, intelligence lucide de Français, qui, ayant observé chez elle l'Allemagne, était autorisé à nous recommander la vigilance

{A travers V Allemagne, Souviens-toi) ; le général Baratier, témoin, héros et narrateur du plus bel épisode de notre épopée africaine ; enfin, dans une tonalité plus scientifique, Joseph Vidal de la Blache, le fils du grand géographe, qui, lui-même, détaché, de 1909 à 1914, à la section historique de l'état-major de l'armée, avait pu renouveler aux sources l'étude de la Prusse après léna, celle de notre défaite de 1814, sur le front espagnol; celle de la défaite autrichienne, en 1866; et, passant à la géographie militaire, promener sur la vallée de la Meuse un regard attentif de technicien.

A cette littérature, il siérait d'ajouter les journaux de campagne et carnets de route, composés, griffonnés dans l'intervalle des combats. Bornons-nous, parmi les Marbot de cette nouvelle grande armée, qui n'ont pas eu le bonheur de lui survivre, à citer : Gabriel Franconi, dont l'intrépide gaieté ne se dément pas dans Un tel, de l'armée française, et Paul Lintier, un tout jeune homme à la plume déjà expérimentée, que Lyon, en attendant Paris, commençait à connaître quand la mobilisation le prit, journaliste et critique d'art à vingt ans, romancier même en qui un bon juge découvrait « le souffle d'un Paul Adam », et qui laisse, de son séjour au front, deux témoignages palpitants de vie : Ma pièce et le Tube 1233.

La Philosophie et ses annexes. — Dans le grand cimetière que nous parcourons, nous sommes arrivés au coin des penseurs : Jean Florence, qu'avait signalé sa thèse sur Hamann, le mage du Nord, et que Henri Bergson considérait comme « un esprit de premier ordre, pénétrant, vigoureux »; Marcel Géraud, qui, spécialisé dans les questions du travail, unissait le socialisme et le patriotisme, et gardait une juste méfiance vis-à-vis de l'Allemagne; Anatole Georgin et Jean du Breuil de Saint-Germain, acquis l'un et l'autre aux conceptions féministes; Eugène Nolent, qui collaborait à la Réforme sociale; Maurice et Léon Bonnefî, les deux frères, qui avaient fait leurs débuts dans la littérature, sous les auspices de Lucien Descaves, avocats ardents et documentés du prolétariat dans les Métiers qui tuent, la Vie tra^ gique des travailleurs, les Marchands de folie, la Classe ouvrière; Antoine Bianconi, dont on a une pénétrante et originale étude de pédagogie, parue à son heure, en 1913, la Méthode positive dans l'enseignement; Hippolyte Pissard, qui enseignait le droit à l'Université de Grenoble; Louis Salaûn, qui avait traité, en 1912, avec toute la compétence désirable, le problème arda et

pressant de la réforme des fonctions publiques; Henri Cellerier, régionaliste fervent et renseigné, dont la doctrine se développe en un livre posthume, la Politique fédéraliste; Claude Casimir- Perier, fils de l'ancien président, économiste avisé, qui s'était attaché à la question, beaucoup plus nationale que locale, de Brest-transatlantique; Albert Thierry, un idéaliste et un idéologue, qui, préoccupé d'abord de pédagogie, ainsi que l'attestent son roman, cité plus haut, et ses Réflexions sur renseignement, avait, dans la guerre, orienté le cours de ses pensées vers les problèmes de politique internationale, et, tel Condorcet esquissant dans sa prison le tableau des progrès de l'esprit humain, employé ses loisirs de combattant à envisager et à fixer les conditions de la paix générale en ce monde ; Léon de Montesquiou, plus positif, plus concret, mais également noble et armé de doctrine, étant parti de la spéculation pure, de Kant, de Jean- Jacques Rousseau, de Bonald, de Comte, pour aboutir, guidé par Le Play, à l'action immédiate, en deux ouvrages chargés d'expérience, graves, alarmés, vraiment pathétiques à l'heure trouble où ils parurent : le Salut public et 1870, les Causes politiques du désastre.

Publicistes. — La limite qui sépare le journaliste du sociologue, du critique, de l'historien, etc., est souvent bien arbitraire. A vrai dire, le journalisme n'est pas un genre; il n'est qu'un mode de publication, utilisé pour tous les genres. Cependant, il est des écrivains dont la plume s'accommode si bien des exigences de l'article à faire, dont le talent est si lié à l'existence des quotidiens, qu'on ne saurait les ranger sous une rubrique mieux appropriée. Conçoit-on différemment l'œuvre d'un Emile de Girardin ou d'un Francis Magnard ?

Nous allons retrouver quelques noms et en signaler de nouveaux. Il est impossible d'oublier que Charles Péguy, dont nous avons rappelé l'œuvre poétique, fut le fondateur, le directeur et le rédacteur le plus assidu de ces Cahiers de la quinzaine, où Romain Rolland, les frères Tharaud, Emile Moselly, Georges Sorel, François Porche, d'autres encore, firent leurs débuts. Il y développa un admirable talent de polémiste, dans un style d'une vigueur et d'une plénitude singulières, martelant puissamment, avec précision, les phrases et les mots, allant son grand chemin sans souci des menues tactiques. Son compagnon de lutte et ami, Joseph Lotte, avait fondé, à Caen, le Bulletin des professeurs catholiques de l'Université, où il se donnait pour

mission de « collaborer à la renaissance de Tâme française » ; noble propagandiste, écrivain à la plume remarquablement ferme et sûre, Philippe Gonnard lui envoyait, sous le pseudonyme de Claude LefiUeul, des articles de critique, de haute politique, de sociologie, qui ont été réunis depuis sa mort et qu'on peut regarder comme le testament de cet esprit d'élite. C'est avec ces défenseurs de nos traditions profondes que nous rangerons des journalistes plus engagés dans la lutte des partis : Guy de Cassagnac, directeur, avec son frère, de l'Autorité, où il faisait remarquer sa mordante et vive sincérité de polémiste ; son jeune ami, Albert Michot, plébiscitaire plein d'ardeur, qui collaborait, non seulement à Y Autorité, mais à la Volonté nationale, à la Presse libre j à la Vigie, à Imperia; Frédéric Clément, de \s. République française, une « figure de Conciones », a-t-on dit, militant remarquable de sagesse, de mesure et d'ironie; Pierre Dalry, ex-directeur de la Vie catholique; l'abbé Rétaud, du journal la Croix; Louis Perret, de la Revue nationale; Henri de Pesquidoux, de la Libre Parole et de la, Patrie; Henri Cellerier, de l'Action française, où il rédigeait, sous le pseudonyme de Critias, la revue de la presse ; Henri Chervet, rédacteur en chef du Gil Blas; René Péringuey, co-directeur du Nouveau Mercure.

Sous d'autres étiquettes, ou sans étiquette aucune, nous remarquons : Maurice et Léon Bonneff, de la Guerre sociale et de l'Humanité; Jean Brezolles, de l'Œuvre ; Marcel Géraud, de l'Action; Robert Hertz, des Cahiers du socialisme et de l'Année sociologique; Belval-Delahaye, directeur des Loups; Ernest Clerc, directeur de la Gazette des Théâtres et des grands Concerts; Guy do Diazde Soria, ex-directeur de la Vie Parisienne; un jeune, Paul- René Cousin, qui avait fondé deux revues, Chloé et l'Acanthe; un plus jeune encore, Philippe Reynier, qui avait fondé la Presqu'île; Léon Nitard, de l'Écho de Paris et du Petit Parisien; Anatole Georgin, de la Française, de Paris-Midi, du Siècle; Jules Arren, qui rédigeait, à l'Éclair, avec autant de talent que de compétence, le Bulletin de la politique extérieure; Georges Weill, qui le rédigeait à la République française; Charles Mûller, qui était chargé de la feuille littéraire au Journal, de la critique dramatique à l'Homme libre, et qui avait jadis dirigé, avec Paul Reboux et Fernand Gregh, une vaillante revue, les lettres, marquant ainsi sa place, dix ans avant la guerre, pour toutes les questions de forme, sinon de fond, dans notre renouveau classique. Est-ce sortir de notre programme que de leur adjoindre Serge Basset, du Figaro et du Petit Parisien, tué

p2LT une balle allemande au front d'Artois, où il servait sinon comme combattant, du moins comme correspondant de guerre ? Citons enfin, à l'honneur de ce journalisme de province qu'il ne faudrait jamais oublier dans le compte de nos forces de décentralisation (quoique l'État centralisateur y trouve aussi des appuis) : Frédéric Charpin, qui fut, avec Charles Brun, le grand apôtre du terroir, parti de Mistral, dont il éprouva, avec tant d'autres, l'influence bienfaisante, et de son pays, la Provence, pour comprendre et aimer toute la province, co-directeur de l'Action régionaliste, de la Bibliothèque régionaliste, secrétaire général de la Réforme sociale ; Albert Nicoleau, du journal nantais VExpress de l'Ouest; Noël Trouvé, fondateur du Réveil de l'Oise; Auguste Compagnon, rédacteur au Progrès de Saône-et- Loire; Paul Cornu, directeur des Cahiers du Centre; Marcel Alvernhe, chroniqueur au Journal de l'Aveyron, à la Veillée d'Auvergne,et fondateur de IdiVie rouer gâte; Henri Rouzaud,directfeur, à Toulouse, du Midi royaliste; Jean Duguet, fondateur, à Alençon, de Normandy-Revue; Paul Vial, du Var; Edouard Chiesa, André Quignon, combien d'autres ! Et nous ferons une place à part à Charles-Léon Bernardin, officier de carrière, qui avait fondé la Pensée française, destinée à faire connaître les écrivains de langue française résidant en pays étranger.

Conclusion. — Nous ne pouvons ignorer que de tous ces noms, des 450 noms qu'on lira plus loin, l'avenir eût retenu quelquesuns seulement et qu'il en eût sacrifié le plus grand nombre. Nous ne nous dissimulons pas que plusieurs de ces talents étaient inégaux, que la plupart n'étaient pas mûris. Mais comment, dès aujourd'hui, établir équitablement le départ ? Pour ne pas risquer d'ofîense au mérite inconnu, le plus sûr était d'en citer le plus possible, de les citer tous. Que faisons-nous, que convier les amis des lettres françaises à un pèlerinage vers cette fosse commune où gît une si belle somme de savoir, de pensée, de goût, de valeur intellectuelle et morale ?

Est-il des gens qui puissent trouver superflue cette évocation d'ombres sacrées ? En est-il « de fâcheux jusqu'à s'en chagriner », comme eût dit notre vieux Corneille ? Oui, si nous en croyons Henri Guilbeaux. Qu'on nous excuse de le citer ici : mais, quoi qu'il fasse, quoi qu'il veuille et quoi que nous voulions, c'est cependant un écrivain français. « La guerre, dit-il, dans sa feuille genevoise {la Guerre mondiale), a fait surgir des écrivains et des héros. Quiconque avait écrit naguère quelque sonnet et mourut

LA GUERRE ET LES LETTRES ~ 28b

sur le champ de bataille est célébré, fêté; et le Bulletin des écrivains, publié à Paris, et hors commerce, nous révèle quantité de littérateurs dont, jusqu'à ce jour, personne n'avait entendu prononcer le nom. » Il est vrai, ou presque vrai : et il est vrai aussi que, pour répandre le sien, ce Guilbeaux a trouvé des voies moins héroïques. Nous avons déjà implicitement répondu à sa facile et grincheuse remarque. Mais nous n'avons pas tout dit : au terme d'une histoire de la littérature conçue comme l'est celle-ci, qui ne se contente pas de signaler les grands noms, les talents singuliers, à la manière dont les épopées primitives introduisent leurs héros dans l'action, mais, suivant une méthode plus moderne, ne répugne pas aux classements compacts et aux larges nomenclatures, pour mieux donner l'impression des mouvements d'opinion littéraire, et pour faire entrevoir à travers les groupes d'auteurs l'image mouvante et confuse de leurs publics, est-ce seulement accomplir un acte de piété que de dresser un pareil catalogue, et ne vient-il pas naturellement, utilement aussi, à sa place ? La preuve en est qu'en le regardant passer, nous avons vu flotter sur ce défilé des morts quelques banderoles significatives, où nous lisons : Poésie, Réalité, Piété, Tradition, Patrie. Or, ce sont là les caractères, non pas exclusifs, mais signalétiques, d'une génération d'écrivains (et, par conséquent, de lecteurs) qu'a consacrée le baptême du sang et qui, de l'extrême complication d'esprit de ses aînés, de tous les sentiers de traverse où ils s'étaient complus, avait su, dans l'ensemble, parvenir à l'extrême simplicité du cœur et prendre Tunique voie qui mène au sacrifice.

Page 1