SUR LA MORT D UNE JEUNE FILLE
Son AGE échappait à l'enfance; Riante comme l'innocence.
Elle avait les traits de l'amour.
Quelques mois, quelques jours encore.
Dans ce cœur pur et sans détour.
Le sentiment allait éclore.
Mais le ciel avait au trépas Condamné ses jeunes appas.
Au ciel elle a rendu la vie Et doucement s'est endormie Sans murmurer contre ses lois.
Ainsi le sourire s'efface; Ainsi meurt, sans laisser de trace, Le chant d'un oiseau dans les bois.
IL Le Théâtre
La tragédie. — L'épuisement de la littérature classique est surtout sensible dans le théâtre de cette époque.
A quelques exceptions près, toutes les tragédies se valent et c'est dans presque toutes le même vide solennel. Ni observation, ni action véritable : il n'y a plus que des recettes. D'où cette prodigalité de songes, de récits, de confidents, ce style uniformément déclamatoire qu'on remarque dans la plupart des tragédies. La « couleur locale » y est inconnue, ce qui nous toucherait peu, à vrai dire, si les caractères avaient quelque vérité historique : mais Brifaut, presque sans rien changer à ses vers, peut transporter en Assyrie l'intrigue d'une pièce arabe et la rebaptiser Ninus II. Le fond ne varie guère : il s'agit perpétuellement du conflit de la passion et de l'honneur. « On finira, dit M™® de Staël, par ne plus voir au théâtre que des marionnettes héroïques, sacrifiant l'amour au devoir, préférant la mort à l'esclavage, inspirées par l'antithèse dans leurs actions comme dans leurs paroles. »
C'est bien cela, à moins que les poètes tragiques, en fidèles disciples de Voltaire, ne fassent simplement de la scène, comme Marie-Joseph Chénier ♦ {Charles IX, Calas, Tibère) et Jean- Louis Laya {l'Ami des lois), une tribune pour leurs plaidoyers politiques et sociaux. Sans doute, depuis de Belloy, ils mettent de plus en plus à contribution l'histoire nationale ou les temps contemporains. Tels Raynouard * avec ses Templiers (1805) et les États de Blois (1810), Gabriel Legouvé avec la Mort de Henri IV (1806) et de Jouy avec Tippo-Sa'ib (18 13). Lemercier
rêve même un théâtre tout entier national « pour la représentation dramatique de l'histoire de France par la peinture successive des plus grandes époques et des plus grands hommes de nos annales ». Excellente idée, si le mode d'expression de ces poètes n'avait été si inférieur à leurs conceptions. Ni les Vêpres siciliennes (1819) et le Paria (1821) de Casimir Delavigne, ni la Marie-Stuart (1820) de Lebrun *, quoique empruntée de Schiller, ni le Léonidas (1825) de Michel Pichat, en dépit de son à-propos qui en explique le « succès prodigieux » (Biré), ne réussirent à ranimer le genre. Sans Talma, la tragédie eût déjà vécu. Il la soutenait par le caractère de vérité qu'il donnait à son jeu, par le souci d'exactitude qu'il apportait au costume, au décor, aux moindres accessoires ; à la psalmodie monotone de ses prédécesseurs, à leur attitude guindée et solennelle, il substituait un débit passionné, un geste énergique et varié ; il infusait sa vie à ces œuvres exsangues. Quand il mourut en 1826, il entraîna la tragédie avec lui.
Le drame bourgeois et le mélodrame. — Cependant le drame bourgeois, tel qu'il était sorti plus ou moins viable de la tête de Diderot, continuait parallèlement sachétive existence. Il n'y a de noms à citer ici que celui du vertueux Bouilly, « le poète lacrymal », et son Abbé de l'Epée (1800).
La faveur du public allait déjà au mélodrame qui frayait la voie au drame romantique : La Martelière, avec Robert, chef de brigands (1792), imité de Schiller, les Mystères d'Udolphe (1798), Gustave en Dalécarlie (1803), etc., Guilbert de Pixérécourt, « ouvrier dramatique d'une prodigieuse fécondité et d'une abondance de ressources surprenante » (Faguet), avec Cœlina ou l'Enfant du mystère (1801) et le Chien de Montargis (1814) ; Boirie, avec l'Homme de la Forêt noire (181 1), le Bourgmestre de Saardam (18 18) et les Deux forçats (1822) ; Caigniez, avec la Pie voleuse (1815); Charles Nodier lui-même, avec le Vampire (1820) et Bertram ou le Château de Saint-Aldobrand; Victor Ducange, avec Calas, et Cuveiier de Trye, surnommé le Crébillon du Boulevard, avec la Main de Fer et la Fille mendiante, y remportèrent des succès mémorables.
La comédie, — La comédie seule gardait quelque intérêt : Picard * est incorrect, mais il a de l'observation et de l'esprit {la Petite ville (1801), Monsieur Musard, les Ricochets, etc.) ; ColUn d'Harleville *, du naturel et de la bonhomie {les Mœurs du four.
LE THÉÂTRE — "ïà
les Châteaux en Espagne, le Vieillard et les jeunes hommes etc.) ; Andrieux, de l'élégance et du piquant {les Étourdis, la Soirée d'Auteuil, le Vieux Fat, etc.). Après eux, Alexandre 'DmxbI [les Héritiers), Rq^qï (l'Avocat), Etienne [les Deux gendres). Gosse {le Médisant), Dupaty {la Prison militaire), Riboutté {V Assemblée de famille), l'universel Lcmercier et, plus tard, Empis, Th. Leclercq, Scribe, Casimir Bonjour, etc., produisent des œuvres estimables, sensées et vives.
Mais, eu somme, rien qui saille nettement dans ce théâtre non plus que dans la poésie. On vit sur le poncif. Le mouvement de rénovation partira d'ailleurs.
PAGES-TYPES
M.O. Chénier 1764-1811