‹ La littérature française au 19e; tableau généralChapitre 48 sur 90 · LE COLONEL · texte numérisé non relu

LE COLONEL

Infâme!... Que vois-je ? Adèle!... Morte!...

ANTONY

Oui, morte I Elle me résistait : je Tai assassinée.

Alfred de Vigny 1797-1863

CHATTERTON LE QUAKER, KITTY BELL, consUrnée

LE QUAKER

Je dois te dire toute ma pensée, Kitty Bell. Il n'y a pas d'ange au ciel qui soit plus pur que toi. La Vierge mère ne jette pas sur son enfant un regard plus chaste que le tien. Et pourtant, tu as fait, sans le vouloir, beaucoup de mal autour de toi.

KITTY BELL

Puissances du ciel ! Est-ce possible ?

LE QUAKER

Ecoute, écoute, je t'en prie. — Comment le mal sort du bien, et le désordre de l'ordre même, voilà ce que tu ne peux t'expliquer, n'est-ce pas ? Eh bien î sache, ma chère fille, qu'il a suffi pour cela d'un regard de toi, inspiré par la plus belle vertu qui siège à la droite de Dieu, la pitié. — Ce jeune homme, dont l'esprit a trop vite mûri sous les ardeurs de la poésie, comme dans une serre brûlante, a conservé le cœur naïf d'un enfant. Il n'a plus de famille et, sans se l'avouer, il en cherche une ; il s'est accoutumé à te voir vivre près de lui et peut-être s'est habitué à s'inspirer de ta vue et de ta grâce maternelle. La paix qui règne autour de toi a été aussi dangereuse pour cet esprit rêveur que le sommeil sous la blanche tubéreuse; ce n'est pas ta faute si, repoussé de tous côtés, il s'est cru heureux d'un accueil bienveillant ; mais enfin cette existence de sympathie silencieuse et profonde est devenue la sienne. — Te crois- tu donc le droit de la lui ôter ?

KITTY BELL

Hélas ! croyez-vous donc qu'il ne nous ait pas trompés ?

LIX9ÉRAV. FRANC. ~ I. 9

LE QUAKER

Lovelace avait plus de dix-huit ans, Kitty. Et ne lis- tu pas sur le front de Chatterton la timidité de la misère ? Moi, je l'ai sondée, elle est profonde.

KITTY BELL

Oh ! mon Dieu! quel mal a dû lui faire ce que j'ai dit tout à l'heure !

LE QUAKER

Je le crois, madame.

KITTY BELL

Madame ? Ah ! ne vous fâchez pas. Si vous saviez ce que j'ai fait et ce que j'allais faire !

LE QUAKER

Je veux bien le savoir.

KITTY BELL

Je me suis cachée de mon mari, pour quelques sommes que j'ai données pour M. Chatterton. Je n'osais pas les lui demander et je ne les ai pas reçues encore. Mon mari s'en est aperçu. Dans ce moment même, j 'allais peut-être me déterminer à en parler à ce jeune homme. Oh ! que je vous remercie de m'avoir épargné cette mauvaise action ! Oui, c'eût été un crime assurément, n'est-ce pas ?

LE QUAKER

Il en aurait fait un, lui, plutôt que de ne pas vous satisfaire. Fier comme je le connais, cela est certain. Mon amie, ménageons-le. Il est atteint d'une maladie toute morale et presque incurable, et quelquefois contagieuse ; maladie terrible qui se saisit surtout des âmes jeunes, ardentes et toutes neuves à la vie, éprises de l'amour du juste et du beau et venant dans le monde pour y rencontrer, à chaque pas, toutes les iniquités et toutes les laideurs d'une société mal construite. Ce mal, c'est la haine de la vie et l'amour de la mort : c'est l'obstiné Suicide.

KITTY BELL

Oh ! que le Seigneur lui pardonne ! serait-ce vrai ?

(Elle se cache la tête pour pleurer J.

LE QUAKER

Je dis obstiné, parce qu'il est rare que ces malheureux renoncent à leur projet quand il est arrêté en eux-mêmes.

KITTY BELL

En est-il là ? En êtes-vous sûr ? Dites-moi vrai. Dites-moi tout. Je ne veux pas qu'il meure! — Qu'a-t-il fait ? que veut-il ? Un homme si jeune I une âme céleste ! la bonté des anges ! la candeur des enfants ! une âme tout éclatante de pureté, tomber ainsi dans le crime des crimes, celui que le Christ hésiterait lui-même à pardonner ! Non, cela ne sera pas, il ne se tuera pas. Que lui faut-il ? Est-ce de l'argent ? Eh bien I j'en aurai. — Nous en trouverons bien quelque part pour lui. Tenez, tenez, voilà des bijoux, que jamais je n'ai daigné porter, prenez-les, vendez tout. — Se tuer ! Là, devant moi et mes enfants ! — Vendez, vendez, je dirai ce que je pourrai. Je recommencerai à me cacher; enfin je ferai mon crime aussi, moi; je mentirai: voilà tout.

LE QUAKER

Tes mains! tesmciins! ma fille, que je les adore! (Il baise les deux mains réunies). Tes fautes sont innocentes, et, pour cacher ton mensonge miséricordieux, les saintes tes sœurs étendraient leurs voiles ; mais garde tes bijoux, c'est un homme à mourir vingt fois devant un or qu'il n'aurait pas gagné ou tenu de sa famille. J'essayerais bien inutilement de lutter contre sa faute unique, vice presque vertueux, noble imperfection, péché sublime : l'orgueil de la pauvreté.

Casimir Delavigne 1793-1843

Page 1