‹ La littérature française au 19e; tableau généralChapitre 47 sur 90 · LES DEUX COUSINS · texte numérisé non relu

LES DEUX COUSINS

DON SALLUSTE

...Don César, la sueur de la honte, Lorsque je pense à vous, à la face me monte.

DON CÉSAR

Bon. Laissez-la monter.

DON SALLUSTE

Notre famille...

DON CÉSAR

Non.

Car vous seul à Madrid connaissez mon vrai nom. Ainsi ne parlons pas famille !

DON SALLUSTE

Une marquise Me disait l'autre jour en sortant de l'église : — Quel est donc ce brigand qui, là-bas, nez au vent, Se carre, l'œil au guet et la hanche en avant, Plus délabré que Job et plus fier que Bragance, Drapant sa gueuserie avec son arrogance; Et qui, froissant du poing sous sa manche en haillons L'épée à lourd pommeau qui lui bat les talons. Promène, d'une mine altière et magistrale. Sa cape en dents de scie et ses bas en spirale ?

DON CÉSAR, jetant un coup d'ail sur sa toilette. Vous avez répondu : c'est ce cher Zafari !

DON SALLUSTE

Non; j'ai rougi, monsieur.

DON CÉSAR

Eh bien l la dame a ri.

Voilà. J'aime beaucoup faire rire les femmes.

DON SALLUSTL

Vous n'allez fréquentant que spadassins iiiuunes!

DON CÉSAR

Des clercs I des écoliers doux comme des moutons!

DON SALLUSTE

Partout on vous rencontre avec des Jeannetons !

DON CÉSAR

O Lucindes d'amour ! ô douces Isabelles ! Eh bien ! sur votre compte on en entend de belles î Quoi ! l'on vous traite ainsi, beautés à l'œil mutin, A qui je dis le soir mes sonnets du matin I

DON SALLUSTE

Enfin, Matabolos, ce voleur de Galice Qui désole Madrid malgré notre police.

Il est de vos amis !

DON CÉSAR

Raisonnons, s'il vous plaît.

Sans lui j'irais tout nu, ce qui serait fort laid. Me voyant sans habit, dans la rue, en décembre, La chose le toucha. — Ce fat parfumé d'ambre. Le comte d'Albe, à qui l'autre mois fut volé Son beau pourpoint de soie...

DON SALLUSTE

Eh bien ?

DON CÉSAR

C'est moi qui Tai, Matabolos me l'a donné.

DON SALLUSTE

L'habit du comte 1 Vous n'êtes pas honteux ?

DON CÉSAR

Je n'aurai jamais honte De mettre un bon pourpoint, brodé, passementé. Qui me tient chaud l'hiver et me fait beau l'été. — Voyez, il est tout neuf. —

(Il entr' ouvre son manteau, qui laisse voir un superbe pout' point de satin rose brodé d'or.)

Les poches en sont pleines De billets doux au comte adressés par centaines. Souvent, pauvre amoureux, n'ayant rien sous la dent. J'avise une cuisine au soupirail ardent D'où la vapeur des mets aux narines me monte. Je m'assieds là. J'y lis les billets doux du comte. Et, trompant l'estomac et le cœur tour à tour. J'ai l'odeur du festin et l'ombre de l'amour l

DON SALLUSTE

Don César...

DON CÉSAR

Mon cousin, tenez, trêve aux reproches.

Je suis un grand seigneur, c'est vrai, l'un de vos proches; Je m'appelle César, comte de Garofa; Mais le sort de folie en naissant me coiffa. J'étais riche, j'avais des palais, des domaines, Je pouvais largement renter les Célimènes. Bah ! mes vingt ans n'étaient pas encor révolus Que j'avais mangé tout ! Il ne me restait plus. De mes prospérités, ou réelles ou fausses, Qu'un tas de créanciers hurlant après mes chausses. Ma foi, j'ai pris la fuite et j'ai changé de nom. A présent, je ne suis qu'un joyeux compagnon, Zafari, que hors vous nul ne peut reconnaître. Vous ne me donnez pas du tout d'argent, mon maître; Je m'en passe. Le soir, le front sur un pavé. Devant l'ancien palais des comtes de Tevé, — C'est là, depuis neuf ans, que la nuit je m'arrête — Je vais dormir avec le ciel bleu sur ma tête. Je suis heureux ainsi. Pardieu, c'est un beau sort! Tout le monde me croit dans l'Inde, au diable, — mort. La fontaine voisine a de l'eau, j'y vais boire, Et puis je me promène avec un air de gloire. Mon palais, d'où jadis mon argent s'envola, Appartient à cette heure au nonce Espinola. C'est bien. Quand par hasard jusque-là je m'enfonce, Je donne des avis aux ouvriers du nonce Occupés à sculpter sur la porte un Bacchus. — Maintenant, pouvez-vous me prêter dix écus ?

DON SALLUSTE

Écoutez-moi...

DON CÉSAR, croisant les bras.

Voyons à présent votre style.

DON SALLUSTE

Je vous ai fait venir, c'est pour vous être utile. César, sans enfants, riche et de plus votre aîné, Je vous vois à regret vers l'abîme entraîné ; Je veux vous en tirer. Bravache que vous êtes. Vous êtes malheureux. Je veux payer vos dettes, Vous rendre vos palais, vous remettre à la cour Et refaire de vous un beau seigneur d'amour. Que Zafari s'éteigne et que César renaisse! Je veux qu'à votre gré vous puisiez dans ma caisse, Sans crainte, à pleines mains, sans soin de l'avenir. Quand on a des parents il faut les soutenir. César, et pour les siens se montrer pitoyable...

(Pendant que don Salluste parle, le visage de don César prend

une expression déplus en plus étonnée, joyeuse et confiante;

enfin il éclate.)

DON CÉSAR

Vous avez toujours eu de l'esprit comme un diable Et c'est fort éloquent ce que vous dites-là. — Continuez.

DON SALLUSTE

César, je ne mets à cela Qu'une condition. -- Dans l'instant je m'explique. Prenez d'abord ma bourse.

DON CÉSAR, empoignant la bourse, qui est pleine d'or. Ah ça I c'est magnifique !

DON SALLUSTE

Et je vous vais donner cinq cents ducats...

DON CÉSAR, ébloui.

Marquis !

DON SALLUSTE, continuant. Dès aujourd'hui...

DON CÉSAR

Pardieu, je vous suis tout acquis.

Quant aux conditions, ordonnez. Foi de brave,

Mon épée est à vous. Je deviens votre esclave, Et, si cela vous plaît, j'irai croiser le fer Avec don Spavento, capitan de l'enfer.

DON SALLUSTE

Non, je n'accepte pas, et pour cause.

Votre épée.

DON CÉSAR

Alors quoi ? Je n'ai guère autre chose. DON SALLUSTE, se rapprochant de lui et baissant la voix.

Vous connaissez — et c'est en ce cas un bonheur — Tous les gueux de Madrid ?

DON CÉSAR

Vous me faites honneur.

DON SALLUSTE

Vous en traînez toujours après vous une meute; Vous pourriez, au besoin, soulever une émeute. Je le sais. Tout cela peut-être servira.

DON CÉSAR, éclatant de rire.

D'honneur ! vous avez l'air de faire un opéra. Quelle part donnez-vous dans l'œuvre à mon génie ? Sera-ce le poème ou bien la symphonie ? Commandez : je suis fort pour le charivari.

DON SALLUSTE, gravement.

Je parle à don César et non à Zafari.

(Baissant la voix de plus en plus.) Ecoute. J'ai besoin, pour un résultat sombre, De quelqu'un qui travaille à mon côté dans l'ombre Et qui m'aide à bâtir un grand événement. Je ne suis pas méchant, mais il est tel moment Où le plus déhcat, quittant toute vergogne. Doit retrousser sa manche et faire la besogne. Tu seras riche, mais il faut m'aider sans bruit A dresser, comme font les oiseleurs la nuit, Un bon filet caché sous un miroir qui brille, Un piège d'alouette ou bien de jeune fille. Il faut, par quelque plan terrible et merveilleux.

— Tu n'es pas, que je pense, un homme scrupuleux — - Me venger I

DON CÉSAR

Vous venger ?

DON SALLUSTE

Oui.

DON CÉSAR

De qui ?

DON SALLUSTE

D'une femme.

DON CÉSAR

(Il se redresse et regarde fièrement don Salluste.) Ne m'en dites pas plus. Halte-là I — Sur mon âme. Mon cousin, en ceci voilà mon sentiment : Celui qui, bassement et tortueusement.

Se venge, ayant le droit de porter une lame. Noble, par une intrigue, homme, sur une femme. Et qui, né gentilhomme, agit en alguazil. Celui-là — fût-il grand de Cas tille, fût-il Suivi de cent clairons sonnant des tintamarres. Fût-il tout harnaché d'ordres et de chamarres. Et marquis, et vicomte, et fils des anciens preux — N'est pour moi qu'un maraud sinistre et ténébreux Que je voudrais, pour prix de sa lâcheté vile. Voir pendre à quatre clous au gibet de la ville 1

DON SALLUSJE

César!...

DON CÉSAR

N'ajoutez pas un mot, c'est outrageant.

(Il jette la bourse aux pieds de don Salluste.) Gardez votre secret, et gardez votre argent. Oh ! je comprends qu'on vole et qu'on tue et qu'on pille. Que par une nuit noire on force une bastille. D'assaut, la hache au poing, avec cent flibustiers; Qu'on égorge estafiers, geôliers et guichetiers. Tous, taillant et hurlant, en bandits que nous sommes. Œil pour œil, dent pour dent, c'est bienl hommes contre

hommes!

Mais doucement détruire une femme I et creuser Sous ses pieds une trappe et contre elle abuser. Qui sait ? de son humeur peut-être hasardeuse ! Prendre ce pauvre oiseau dans quelque glu hideuse l Oh ! plutôt qu'arriver jusqu'à ce déshonneur, Plutôt qu'être, à ce prix, un riche et haut seigneur,

— Et je le dis ici pour Dieu qui voit mon âme, — J'aimerais mieux, plutôt qu'être à ce point infâme, Vil, odieux, pervers, misérable et flétri.

Qu'un chien rongeât mon crâne au pied du pilori!

DON SALLUSTE

Cousin...

DON CÉSAR

De vos bienfaits je n*aurai nulle envie. Tant que je trouverai, vivant ma libre vie. Aux fontaines de l'eau, dans les champs, le grand air, A la ville un voleur qui m'habille l'hiver. Dans mon âme l'oubli des prospérités mortes. Et devant vos palais, monsieur, de larges portes Où je puis à midi, sans souci dn réveil, Dormir la tête à l'ombre et les pieds au soleil I

— Adieu donc. — De nous deux Dieu sait quel est le juste. Avec les gens de cour, vos pareils, don Salluste,

Je vous laisse, et je reste avec mes chenapans. Je vis avec les loups, non avec les serpents.

Alexandre Dumas père I803-I870

LE CRIME d'ANTONY ADÈLE D'HERVEY

Oh I MALHEUREUSE !... OÙ en suis-je venue ? où m'as-tu conduite ? Et il n'a fallu que trois mois pour cela ! Un homme me confie son nom... met en moi son bonheur... Sa fille!... il l'adore !... C'est son espoir de vieillesse..., l'être dans lequel il doit se survivre... Tu viens, il y a trois mois; mon amour éteint se réveille, je souille le nom qu'il me confie, je brise tout le bonheur qui reposait sur moi... Et ce n'est pas tout encore, non, car ce n'est point assez : je lui enlève l'enfant de sou

cœur, je déshérite ses vieux jours des caresses de sa fille... et, en échange de son amour... je lui rends honte, malheur et abandon... Sais-tu, Antony, que c'est infâme ?

ANTONY

Que faire alors ?

ADÈLE

Rester.

ANTONY

Et lorsqu'il découvrira tout ?...

ADÈLE

Il me tuera.

ANTONY

Te tuer!... lui, te tuer?... toi, mourir?... moi. te perdre?.. C'est impossible!... Tu ne crains donc pas la mort, toi ?

ADÈLE

Oh! non !... elle réunit...

ANTONY

Elle sépare... Penses- tu que je crois à tes rêves, moi... et que sur eux j'aille risquer ce qu'il me reste de vie et de bonheur ?... Tu veux mourir ? Eh bien, écoute, moi aussi, je le veux... Mais je ne veux pas mourir seul, vois-tu... et je ne veux pas que tu meures seule... Je serais jaloux du tombeau qui te renfermerait. Béni soit Dieu qui m'a fait une vie isolée, que je puis quitter sans coûter une larme à des yeux aimés ! Béni soit Dieu qui a permis qu'à l'âge de l'espoir j'eusse tout épuisé et fusse fatigué de tout!... Un seul lien m'attachait à ce monde : il se brise... Et moi aussi, je veux mourir... mais avec toi! Je veux que les derniers battements de nos cœurs se répondent, que nos derniers soupirs se confondent... Comprends-tu ?... une mort douce comme un sommeil, une mort plus heureuse que toute notre vie... Puis, qui sait? par pitié, peut-être jettera-t-on nos corps dans le même tombeau ?

ADÈLE

Oh! oui, cette mort avec toi, l'éternité dans tes bras... Oh! ce serait le ciel, si ma mémoire pouvait mourir avec moi... Mais, comprends-tu, Antony ? cette mémoire, elle restera vivante au cœur de tous ceux qui nous ont connus... On demandera compte

à ma fille de ma vie et de ma mort... On lui dira : « Ta mère !... elle a cru qu'un nom taché se lavait avec du sang... Enfant, ta mère s'est trompée, son nom est à jamais déshonoré, flétri, et toi, toi !... tu portes le nom de ta mère... » On lui dira : « Elle a cru fuir la honte en mourant... et elle est morte dans les bras de l'homme à qui elle devait sa honte », et, si elle veut nier, on lèvera la pierre de notre tombeau, et l'on dira : o Regarde, les voilà ! »

ANTONY

Oh ! nous sommes donc maudits ? Ni vivre ni mourir, enfin !

ADÈLE

Oui... oui, je dois mourir seule... Tu le vois, tu me perds ici sans espoir de me sauver... Tu ne peux plus qu'une chose pour moi... Va-t*en, au nom du ciel, va-t'en I

ANTONY

M'en aller !... te quitter !... quand il va venir, lui ?... T'avoir reprise et te reperdre ?... Enfer !... et s'il ne te tuait ^as ?... s'il te pardonnait?... Avoir commis, pour te posséder, rapt, violence et adultère et, pour te conserver, hésiter devant un nouveau crime ?... perdre mon âme pour si peu ? Satan en rirait; tu es folle... Non, non, tu es à moi comme l'homme est au malheur... (La prenant dans ses bras). Il faut que tu vives pour moi... Je t'emporte... Malheur à qui m'arrête !...

ADÈLE

Oh ! oh !

ANTONY

Cris et pleurs, qu'importe I...

ADÈLE

Ma fille ! ma fille !

ANTONY

C'est une enfant... Demain, elle rira.

(Ils sont près de sortir. On entend deux coups de marteau à la porte cochère).

ADÈLE, s' échappant des bras d'Antony

Ah ! c'est lui... Oh 1 mon Dieu l mon Dieu ! ayez pitié de moi, pardon, pardon 1

ANTONY, la quittant Allons, tout est fini!

ADÈLE

On monte l'escalier... On sonne... C'est lui... Fuis, fuisi

ANTONY, fermant la port»

Eh! je ne veux pas fuir, moi... Écoute... Tu disais tout à l'heure que tu ne craignais pas la mort ?

ADÈLE

Non, non... Oh! tue-moi, par pitié !

ANTONY

Une mort qui sauverait ta réputation, celle de ta fille ?

ADÈLE

Je la demanderais à genoux.

(Une voix, en dehors).

Ouvrez!... ouvrez !.., Enfoncez cette porte...

ANTONY

Et, à ton dernier, soupir, tu ne haïrais pas ton assassin ?

ADÈLE

Je le bénirais... Mais hâte- toi !... cette porte...

ANTONY

Ne crains rien, la mort sera ici avant lui... Mais, songes-y, la mort!

ADÈLE

Je la demande, je la veux, je l'implore ! (Se jetant^ dans ses bras). Je viens la chercher.

ANTONY, lui donnant un baiser

Eh bien, meurs.

(Il la poignarde.)

ADÈLE, tombant dans un fauteuil Ah!...

(Au même moment, la porte du fond est enfoncée. Le colonel d'Hervey se précipite sur le théâtre.)

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