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LA BRETAGNE

La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, étend ses champs de quartz et de schiste depuis les ardoisières de Châteaulin près de Brest jusqu'aux ardoisières d'Angers.

C'est là son étendue géologique. Toutefois, d'Angers à Rennes, c'est un pays disputé et flottant, un border comme celui d'Angleterre et d'Ecosse, qui a échappé de bonne heure à la Bretagne. La langue bretonne ne commence pas même à Rennes, mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et Châtelaudren. De là jusqu'à la pointe du Finistère, c'est la vraie Bretagne, la Bretagne bvetonnante, pays devenu tout étranger au nôtre, justement parce qu'il est resté trop fidèle à notre état primitif, peu français, tant

il est gaulois; et qui nous aurait échappé plus d'une fois si nous ne le tenions serré, comme dans des pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises d'un génie rude et fort : Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest.

Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une fois ; souvent, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle désespérait presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes bretonnes plus dures que le fer de l'étranger.

Rien de sinistre et formidable comme la côte de Brest : c'est la limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux ennemis sont en face : la terre et la mer, l'homme et la nature. Il faut voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues elle entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à quatre-vingts pieds ; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les sœurs sont en prières. Et même dans les moments de trêve, quand l'Océan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir en soi : Trisiis usque ad mortem ?

L'homme est dur sur cette côte; fils maudit delà création, vrai Caïn, pourquoi pardonnerait-il à Abel ? La nature ne lui pardonne pas. La vague l 'épargne- t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il va par les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son champ stérile et que, si souvent, le flot apporte l'herbe et emporte l'homme ? L'épargnc-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe du Raz, aux rochers rouges où s'abîme l'enfer de Plogoff, à côté de la baie des Trépassés où les courants portent les cadavres depuis tant de siècles ? C'est un proverbe breton : « Nul n'a pa se le Raz sans mal ou sans frayeur. » Et encore : « Secourez-moi, grand Dieu, à la pointe du Raz; mon vaisseau est si petit et la mer est si grande I »

Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur cerochf/r miné, à cette hauteur de trois cents pieds, d'où nous voyons sept lieues de côte. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique. Ce que vous apercevez par delà la baie des Trépassés est l'ile de Sein, triste banc de sable sans arbres et presque sans abri : quelques familles y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans, sauvent les naufragés. Cette fie était la demeure des vierges sacrées qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébr ient leur triste et meurtrière orgie; et les navigateurs entendaient avec effroi Te bruit des cymbales barbares. Cette île, dans la tradition, est le

berceau de Myrddyn, le Merlin du moyen âge. Son tombeau est de l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de Brocéliande, sous la fatale pierre où sa Vy vyan l'a enchanté. Tous ces rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne. Ces deux corbeaux qui vont toujours volant lourdement au rivage ne sont rien autre que les âmes du roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements, qu'on croirait ceux de la tempête, sont les crierien, ombres des naufragés qui demandent la sépulture.

A Lavau, près de Brest, s'élève, comme la borne du continent, une grande pierre brute. De là jusqu'à Lorient, à Quiberon et Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route dans les landes, couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut, ou bien une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites. Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, simples souvenirs de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants, quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque chose de singulièrement rude et rebutant. On croit sentir dans ce premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure, aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné.

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