III. - LA CRITIQUE
Le genre littéraire que M^^ de Staël avait le mieux marqué de sa griffe était peut-être la critique. On a vu que, tenant la littérature pour l'expression de la société, elle répudiait tout canon esthétique, s'abstenait de jugements « absolus » et ne voulait qu'a expliquer » les œuvres par leurs éléments de formation. Elle créait ainsi la méthode dite historique qui étudie les milieux, les mœurs, les hommes et néglige volontiers le génie même des écrivains. «Encore faudrait-il prendre garde, dit justement M. Frédéric Plessis, de ne pas tomber dans l'excès et se défendre d'une illusion et d'un danger : l'illusion, c'est de croire que l'on peut connaître avec précision et scientifiquement les causes multiples, complexes, délicates, qui agissent sur l'éclosion
d'un livre et la formation d'un talent; le danger, c'est qu'à force d'étudier les circonstances, on oublie le principal et que d'une peinture on ne voie plus que le cadre. Il est très bien de rechercher la fihation d'un poème et de montrer l'ascendance littéraire d'un écrivain; je demande seulement que l'on ne supprime pas l'auteur lui-même et son livre, qui sont des réalités, au profit des doctrines et des genres, qui sont des abstractions; et, sans nier les droits de la science à entrer dans l'histoire littéraire, je voudrais bien maintenir ceux de la Littérature à n'en être pas chassée ». C'est à quoi pourtant aboutissait le principe staëhen, et Renan ne fera qu'en tirer la conséquence extrême, mais logique, le jour qu'il écrira dans l'Avenir de la Science : « L'étude de l'Histoire littéraire est destinée à remplacer en grande partie la lecture directe des œu- ^^tmammmk ^m\: vres de l'esprit humain ». ^SBHfâv\ m'/'
Villemain. — Villemain* n'allait point jusque-là. Mais déjà, chez lui, villemain.
la critique tournait à l'histoire des mœurs et des idées et il faisait choix, très habilement, des époques qui pouvaient se prêter le mieux à l'application de la méthode : le moyen âge et le xviii® siècle. Esprit brillant et à larges vues, que ne contenaient point nos frontières littéraires et qui rayonnait dans les directions les plus variées, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, il s'est trop dispersé et n'a pas assez approfondi. Il n'y a, dans son Cours de littérature française (1828), comme dans ses Etudes de littérature ancienne et étrangère (1846), rien de net ni de définitif, mais de belles « perspectives », pour employer le mot de Sainte-Beuve, et un grand charme de phrases flottant autour de quelques idées intéressantes.
Ampère; Gérusez; Patin; Lerminier; Le C/ero; Paulin Paris! Charles Labitte; Phil arête Ch as les ; Saint-Maro Girardin, etc. — De ses deux suppléants à la Sorbonne, Ampère et Gérusez, l'un, J. J. Ampère, n'est d'abord que l'écho affaibli de cette voix éloquente {Histoire littéraire de la France avant le XI I^ siècle) ;
uttArat. fkanç. — 1. 12
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plus tard il se renouvelle d'archéologie et de littérature comparée et, dans son Histoire romaine à Rome (1858), donne le ton à Gaston Boissier; —l'autre, Gérusez, demeure le type, d'ailleurs distingué, du fabricant de Morceaux choisis et de Manuels de littérature à l'usage des classes.
A la Sorbonne encore et au Collège de France, Patin corrige Schlegel et l'adapte au goût français dans ses Études sur la poésie latine et ses Études sur les tragiques grecs (1841-1843), « ouvrage utile, instructif », qui « serait plus agréable s'il était écrit avec plus de concision et, pour tout dire, avec plus de points et moins de virgules » (Sainte-Beuve) ; Lerminier, jurisconsulte éloquent, fait l'histoire et la critique des législations et des constitutions de la Grèce; Victor Le Clerc découvre chez les Romains des ancêtres à nos journalistes et attache son nom à la publication des tomes XX-XXIV de V Histoire littéraire de la France: Paulin Paris, dont on peut dire plus justement que de Villon qu'il sut Tun des premiers, avec Leroux de Lincy et Francisque Michel,
Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers,
publie et commente,suivi de F. Génin, d'Edelestand Duméril et de Léon Gautier, nos principales chansons de geste et entame l'inventaire raisonné des manuscrits de la Bibliothèque nationale; Charles Labitte et Philarète Chasles, émules de Sainte- Beuve, balancent un moment sa réputation, l'un dans le genre du «portrait littéraire», l'autre avec ses Études sur leXVI^ siècle en France qui parurent en même temps que le Tableau de la poésie française au XVI^ siècle (1828) et emportèrent les suffrages de l'Académie; — Saint-Marc Girardin* {La Fontaine et les fabulistes, Littérature dramatique, etc.) se plaît à étudier les sentiments fondamentaux du cœur humain au théâtre, chez les poètes et les romanciers. Préoccupée du point de vue moral, sa critique, élégante et fine, n'est pas toujours tendre pour les romantiques. — Charles Magnin, au contraire {Causeries et méditations, les Origines du théâtre français, etc.), l'un des rédacteurs du Globe, où débuta Sainte-Beuve et qui prit, sous la direction de Dubois, avec Jouffroy, Ch. de Rémusat, Vitet, Duvergier de Hauranne, etc., une part si active au mouvement littéraire de la Restauration, « fut de ceux qui se montrèrent le plus disposés à comprendre et à favoriser » la nouvelle école, « sans lui rien céder pourtant de ses droits comme juge » (Sainte-Beuve). — Df^tnême Saint-René Taillandier, qui, lié avec Brizeux et Barbier, sur lesquels il a publié d'intéressantes n;onographies, se
tourna de bonne heure vers les littératures étrangères et révéla au public français Lermontof et le groupe littéraire de la Jeune Allemagne. — Universitaire aussi, mais Suisse et enseignant à Lausanne, Alexandre Vinet, qui marquera dans la rénovation protestante du xix^ siècle, montre une grande élévation d'esprit dans ses Études sur Pascal et la Littérature française au XIX^ siècle.
Faut-il nommer encore, à l'écart des chaires pubhques, Adolphe Guéroult, Eugène Véron, Jules Janin qui, pendant quarante ans (de 1836 à 1876), emplit le feuilleton des Débats de sa prose diffuse et prétentieusement entortillée ? Ni principes, ni suite dans les idées. Cet encombrant délayage passa longtemps pour la quintessence de l'esprit parisien et valut à Jules Janin d'être proclamé « prince des critiques ». — En vertu du même obscur plébiscite, dans un camp adverse, Gustave Planche fut jusqu'à sa mort a l'éminent critique» (Pontmartin). Lourd, rogue et d'ailleurs très probe et très docte. Planche {Portraits littéraires, Nouveaux portraits, etc.), de 1831 à 1857, du haut de la Revue des Deux Mondes, régenta les lettres contemporaines. Il régnait par la terreur comme Janin par le calembour. Ses pré' j ugés lui faisaient une manière de système ; le véritable dogmatique fut Désiré Nisard.
Désiré Nisard. — Celui-ci ne doit rien à M°^® de Staël et aux romantiques. Dans ses Poètes latins de la décadence, Nisard * attaquait Victor Hugo au travers de Sénèque et de Lucain, et c'était se faire la partie trop belle. En 1833, il publiait son Manifeste contre la littérature facile, qui avait au moins le mérite de la franchise et, quoique pense Sainte- Beuve, de la sincérité aussi. Mais retenons surtout de Nisard son Histoire de la littérature française (1844-1861), livre magistral où l'on goûte, où l'on juge, où l'on donne les motifs des jugements, livre solide et ordonné, digne du classicisme qu'il veut honorer et défendre. Point de biographie, point d'histoire : l'étude seule des oeuvres et ces
Saint-Marc Girardin.
œuvres évaluées d'après leur plus ou moins de conformité avec un idéal préconçu de raison et de sobriété.
Sainte-Beuve. — On aperçoit cependant le faible de cette critique et l'on pressent à quelles erreurs ou à quelles injustices l'exposait un dogmatisme si exclusif. Nisard n'y échappe pas : comme il rapporte tout au XYii® siècle, il lui sacrifie tout ce qui précède et tout ce qui suit dans notre littérature et ne voit qu'enfance en deçà, décadence au delà. Vue beaucoup trop systématique pour être exacte. Le critique parfait ou qui approchera le plus de la perfection, ce sera celui en qui le rationalisme d'un Nisard et la curiosité intellectuelle, le « relativisme » d'un Villemain, trouveront leur point de conciliation. Et peut-être que ce critique idéal s'est rencontré en Sainte-Beuve*. Il commence son investigation par la médecine et donne une base physiologique à l'enquête qu'il va conduire dans le domaine spirituel. A peu près tous les groupes littéraires, philosophiques, humanitaires de l'époque, depuis les bureaux du Globe jusqu'à l'église saint-simonienne, en passant par le cénacle de l'Arsenal, l'Abbaye-au-Bois et l'oratoire de « Monsieur Féli », reçoivent sa visite de 1828 à 1843. Il vient, s'enquiert et s'en va. Une fois seulement il s'attarde : c'est, disent ses Cahiers, « dans le monde de Hugo et par l'effet d'un charme, le plus puissant et le plus doux, celui qui enchaînait Renaud dans le jardin d'Armide ». Mais cette défaillance fut unique et il ne lui arrivera jamais plus d' « aliéner sa volonté et son jugement ». Dès 1837, il s'est repris. Il avait débuté par un Tableau de la poésie française au xvi^ siècle (1828), oii il cherchait chez les Renaissants des ancêtres à la jeune école romantique ; il était lui-même de l'école, ou se le donnait à croire. Ce subtil et narquois compagnon jouait de bonne foi au poitrinaire et au néolakiste dans ses vers, et son Amaury, dans Volupté (1834), semblait bien de la nébuleuse Hgnée de René et d'Obermann : Lamennais et M"^® Hugo avaient en réahté collaboré au personnage. Sainte-Beuve ne s'y attarda pas d'ailleurs. La double faiUite de son mvsticisme et de son roman-
tisme était consommée dans les derniers tomes des Poytraits littéraires (1832-1639). Lausanne et le commerce des jansénistes achevèrent de transformer Sainte-Beuve. A partir de ce moment et ayant à peu près fait le tour des hommes et des systèmes, il prend dans la littérature une position à l'écart, mais dominante, d'où il tient sous ses yeux tout le mouvement contemporain et publie son Port- Royal (1840-1860), Portraits de femmes (1844), Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire (1860), enfin l'admirable série des Causeries du lundi et des Nouveaux lundis (1849-1866). Sous la forme d'études détachées, c'est un répertoire complet de la httérature et de la société française et l'on partage le regret de Silvestre de Sacy que l'auteur, à l'aide d'une légère interversion alphabétique, n'ait pas disposé ce répertoire sans pareil de telle sorte qu'on pût le consulter comme un dictionnaire ou une encyclopédie.
C'est pour Sainte-Beuve que semble avoir été fait le mot du scholiaste : « On se lasse de tout excepté de comprendre. » Dans sa carrière d'écrivain, qui ne fut jusqu'en 1845 qu'un long vagabondage intellectuel, l'auteur des Lundis se lassa vite des hommes et des écoles ; comprendre lui resta toujours une jouissance. Il a écrit quelque part : « Le propre de l'intelligence est de comprendre et d'apprécier même ce que l'on ne fait pas. »
Bien différent de Villemain, qui s'appliquait à fixer en historien les grandes concordances de la littérature et de la société, désireux à la fois de plus de relativité et de précision, Sainte-Beuve n'est point si indifférent qu'on l'a dit à la valeur des oeuvres et pèse et juge autant qu'il faut ; mais il est vrai que, bien différent aussi d'un Nisard, l'œuvre n'est point tout pour lui et qu'elle n'est même pas le principal : derrière le livre, qu'il traverse, il voit l'auteur, au'il saisit, et il ne le lâche plus dès qu'il le
Sainte-Beuve.
tient; il le pénètre jusque dans les moindres nuances intimes, dans les « minuties », dira-t-il, et il n'est satisfait que quand il l'a rattaché par tous les côtés à son temps, à son groupe, à sa terre. Il lui semblait possible d'arriver ainsi, par une « série d'expériences de physiologie morale », comme il appelait ses études, à déterminer les lois de formation des familles intellectuelles et à constituer une sorte d' « histoire naturelle des esprits ». S'il n'a pas complètement réalisé cette belle ambition scientifique, s'il est resté surtout un grand « amateur d'âmes », trop enclin, pour sa satisfaction personnelle, à subordonner la critique à la biographie, souvenons-nous cependant qu'il a écrit : « L'état général de la littérature au moment où un auteur y débute, l'éducation particulière qu'à reçue cet auteur et le génie propre que lui a départi la nature, voilà trois influences qu'il importe de démêler ». On voit que Taine, Brunetière — celui de l'évolution des genres — et le Bourget des Essais de psychologie tiennent presque tout leur bien de ce naturaliste qui se disait lui-même disciple de Bacon. Mais il n'avait garde pourtant, ayant éprouvé chez les autres la précarité des systèmes, l'imprudence des généralisations, d'assimiler complètement l'histoire littéraire à l'histoire naturelle et demandait seulement à celle-là de s'inspirer des méthodes de celle-ci ; la part d'inconnu que recèle toute destinée humaine l'arrêtait de pousser l'identification plus loin.
En somme, la critique restait encore avec lui un art et une magistrature, mais pour la pratique desquels il utilisait tous les outils dont la science le pouvait fournir. Et c'est ainsi qu'il nous laisse, avec un vaste musée de restitutions d'âmes, des jugements sûrs et le plus précieux appareil de règles empiriques.
Lr critique d'art et la critique musioale. — La critique d'art au XIX* siècle n'a pas eu l'équivalent d'un Diderot. Lenormant, sous la Restauration, est surtout un archéologue ; de même Jal, qui dans ses Visites au musée du Luxembourg (181 8) et ses divers Salons, a cependant quelques aperçus heureux sur les artistes
du temps. Delécluze, aux Débats, fait la guerre au gothique et défend les traditions de l'école de David. Toutefois, si une théorie générale de l'art a manqué au romantisme, il n'est pas qu'on n'en puisse trouver au moins les rudiments chez Nodier, du Sommerard, Alfred Michiels, Théophile Gautier, Delacroix, Rio, Proudhon, Musset, Victor Hugo, Charles Blanc. I/élargissement de l'horizon artistique, la connaissance plus approfondie des écoles permettent aux « salonniers » professionnels de mieux juger les diverses manières contemporaines. On reprochait à Diderot, au siècle précédent, d'être trop préoccupé de l'idée : peut-être le dessin et surtout la couleur arrêtent-ils trop à son tour la critique nouvelle. — Dans la critique musicale, deux noms s'imposent d'abord : Fétis, qui fonde en 1827 la Revue musicale, le premier recueil critique et historique du genre, et Castil-Blaze, qui a laissé une réputation équivoque, mais qui crée au Journal des Débats le feuilleton musical. Après eux, on peut encore citer Adolphe Adam, J. d'Ortigue, Léon Kreutzer, Blaze de Bury, J. Weber, Gustave Bertrand, Fiorentino et plus spécialement Berlioz, fougueux et plein de partis pris dans son feuilleton des Débats, mais aussi de vues neuves et profondes, et Pierre Scudo, qui fit longtemps autorité dans la Revue des Deux Mondes.
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Viileinain I790-I870