‹ La littérature française au 19e; tableau généralChapitre 74 sur 90 · DE LA NATURE DE L'ÉMOTION DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

DE LA NATURE DE L'ÉMOTION DRAMATIQUE

La sympathie que l'homme sent pour l*homme est la cause du plaisir que donnent les arts qui procèdent de l'imitation de la nature humaine. C'est par là que nous aimons les statues et les tableaux. Mais c'est au théâtre surtout que cette sympathie s'exerce et se développe, parce que nulle part l'imitation de la nature humaine n'est poussée plus loin. Au théâtre, nous ne voyons pas seulement la forme et la figure de l'homme, nous voyons les mouvements de son cœur. Nous trouvons un plaisir de curiosité morale à observer nos semblables, à voir comment ils vivent et comment ils agissent, à plaindre leurs malheurs s'ils sont malheureux et à rire de leurs défauts, s'ils sont ridicules. Le théâtre satisfait à ce sentiment par la comédie qui plaît à la malignité de l'homme et par la tragédie qui excite sa pitié ; non pas que l'homme aime le malheur d 'autrui, mais il aime la pitié qu'il en éprouve et, comme au théâtre, la souffrance des personnages n'a rien de réel, il jouit à son aise de son émotion. L'âme se fait un plaisir de l'agitation que lui donne le spectacle des passions humaines, et un plaisir d'autant plus doux qu'elle sait que ces passions ne sont qu'une image et qu'une illusion qu'elle croit sans dangers. Ces sentiments impétueux qui poussent au crime les héros tragiques, ces amours qui font leur joie et leur tourment, nous émeuvent et nous attendrissent sans nous inquiéter. Nous nous rassurons, sachant fort bien que nous ne sommes pas en jeu dans les périls de ce genre, et nous jouissons sans scrupule de la vue et du voisinage de ces passions, qui, comme le dit fort bien Nicole, sont tournées en plaisirs. Il y a cependant, dans cette jouissance, quelque chose de dangereux ; et ce que reprochent au théâtre les prédicateurs et les moralistes, Bossuet, Nicole, J.-J. Rousseau, c'est de croire qu'en amollissant l'âme, il ne la corrompt point et qu'en remuant à plaisir le levain des passions, il ne les fait pas fermenter.

N Isard 18061888

LES QUATRE SORTES DE CRITIQUE LITTÉRAIRE (VILLEMAIN, SAINTE-BEUVE, SAINT -MARC GIRARDIN, NISARD)

Si je ne suis pas dupe d'un vain désir de distinguer, il y a eu, de notre temps, quatre sortes de critique littéraire. La première est comme une partie nouvelle et esseniielle de l'histoire générale. Les révolutions de l'esprit, les changements du goût, les chefs-d'œuvre en sont les événements; les écrivains en sont les héros. On y fait voir l'influence de la société sur les auteurs, des auteurs sur la société : c'est proprement l'histoire des affaires de l'esprit.

La seconde sorte de critique est à la première ce que les mémoires sont à l'histoire. Elle s'occupe plus de la chronique des lettres que de leur histoire, et elle fait plus de portraits que de tableaux. Pour elle, tout auteur est un type, et aucun type n'est méprisable. Aussi ne donne-t-elle pas de rangs; elle se plaît à ces talents aussi divers que les visages. Elle est plus poétique que philosophique, car la philosophie s'attache aux ressemblances, aux lois générales de l'esprit ; la poésie, c'est le sentiment des variétés de la vie individuelle. Pour le fond comme pour la méthode, cette critique est celle qui s'éloigne le plus de la forme de l'enseignement et qui a l'allure la plus libre. La pénétration qui ne craint pas d'être subtile, la sensibilité, la raison, pourvu qu'elle ne sente pas l'école, le caprice même à l'occasion, le fini du détail, l'image transportée de la poésie dans la prose, telles en sont les qualités éminentes. En lisant certaines Causeries sur des lettrés illustres, on pense à Plutarque, et on le retrouve.

La troisième sorte de critique n'est ni une histoire, ni une galerie de portraits; elle choisit, parmi tous les objets d'étude qu'offrent les lettres, une question qu'elle traite à fond, en prenant grand soin de n'en avoir pas l'air. S'agit-il, par exemple, de l'usage des passions dans le drame, elle recueille dans les auteurs dramatiques les plus divers et les plus inégaux les traits vrais ou spécieux dont ils ont peint une passion ; elle compare les morceaux, non pour donner des rangs, mais pour faire profiter de ces rapprochements la vérité et le goût; elle y ajoute ses propres pensées et, de ce travail de comparaison et de critique, elle fait ressortir quelque vérité de Tordre moral. C'est là son

objet : tirer des lettres un enseignement pratique, songer moins à conduire l'esprit que le cœur, prendre plus de souci de la morale que de l'esthétique. C'est de la littérature comparée qui conclut par de la morale.

J'éprouve quelque embarras à définir la quatrième sorte de critique. Celle-ci se rapproche plus d'un traité ; elle a la prétention de régler les plaisirs de l'esprit, de soustraire les ouvrages à la tyrannie du chacun son goût, d'être une science exacte, plus jalouse de conduire l'esprit que de lui plaire. Elle s'est fait un idéal de l'esprit humain dans les livres ; elle s'en est fait un du génie particulier de la France, un autre de sa langue ; elle met chaque auteur et chaque livre en regard de ce triple idéal. Elle note ce qui s'en rapproche : voilà le bon ; ce qui s'en éloigne : voilà le mauvais. Si son objet est élevé, si elle ne fait tort ni à l'esprit humain, qu'elle étudie dans son imposante unité, ni au génie de la France, qu'elle veut toujours montrer semblable à lui-même, ni à notre langue, qu'elle défend contre les caprins de la mode, il faut avouer qu'elle se prive des grâces que donnent aux trois premières sortes de critique la diversité, la liberté, l'histoire mêlée aux lettres, la beauté des tableaux, la vie des portraits, les rapprochements de la littérature comparée. J'ai peut-être des raisons personnelles pour ne pas mépriser ce genrC; i 'ep ai plus encore pour le trouver difficile et périlleux.

Sainte-Bouve 1804-1869

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